ET MADAME LA MARQUISE DE LAMBERT
II ne faudrait pas, comme on le fait généralement, se figurer que le xvm® siècle appartient tout entier à M. le régent, à M"« de Pompadour, à M"« du Barry, au roi Louis XV, à une demi-douzaine de roués sans vergogne et sans vertu. Le xvin« siècle n'eût pas enfanté et mis au jour Ja grande révolution , s*il n'eût été composé que d'hommes vicieux et de femmes perdues. Le vice est stérile, et le libertinage ne produit que des monstres en morale.
Il appartenait à Fontenelle , à M™® de Lambert , à Massil- Ion, à Voltaire, à Duclos, à Montesquieu, à Diderot, au jeune Helvétius, à L'éloquent Jean-Jacques Rousseau luimême, ce grand siècle, abondant en mille passions généreuses, le plus grand siècle de l'esprit humain. S'il a produit toutes sortes de petits livres téméraires, dont le titre aurait peine ^ passer sous les yeux délicats des plus honnêtes gens , il a produit mille pages charmantes , instructives , élégantes, d'un bon sens et d'un sel exquis. 11 avait ses perversités et ses licences ; qui le nie? Il avait aussi ses moralistes , ses philosophes , ses académies.
Il avait surtout, parmi ses gloires fugitives, charmantes, dont l'écho seul est resté... un écho éternel , ces réunions éloquentes de chaque soir, ces salons redoutés pour leurs
belles grâces et leur bel esprit , où la libre et sâine parole, où l'ironie et la politesse accomplissaient, sans cesse et sans fin , leur tâche utile et nécessaire. En ces temps d'inquiétude en toute chose , un vrai salon représentait une chambra des députés. composée des plus beaux esprits et des plus honnêtes gens du royaume de France.
Là se faisait l'opinion, avec laquelle il faut compter nécessairement, disait Fénelon, là se commençaient et s'achevaient toutes les grandes renommées, toutes les rumeurs frivoles ; là venaient aboutir toutes les espérances de la Ville, et toutes les craintes de la Cour. C'était une force et c'était un charme irrésistibles. Au premier rang de ces salons formidables où la causerie eflSeure, ingénieuse et profonde, toute chose, où l'on causait admirablement des moins graves accidents de l'histoire contemporaine, et des plus grands intérêts de l'esprit humain, il faut placer, sans conteste , lesalon de M"* la marquise de Lambert.
Dans ce salon , présidé par un philosophe , où régnait une femme élégante et bel esprit, vivait un monde à part, tout rempli de politesses , de déférences , d'un goût et d'un tact exquis. La maison était fraîche en été , tiède en hiver, ouverte en tout temps, pleine de bien-être et de calme intime ; on y venait de toutes les grandes villes de l'Europe , et celui-là n*était pas du monde y qui n'était pas admis chez M"® la marquise de Lambert. Dans ce rendezvous suprême de la causerie et du bel esprit , quiconque était reconnu par l'antiquité , et qui , mieux est , par la nouveauté de son nom , par la loyauté de sa fortune , ou par le courage d'une misère honorable et bien portée, arrivait à son heure, et trouvait la porte ouverte.
Entrez; soiyez le bienvenu; pour peu que vous soyez homme de mérite et d'une valeur sincère, on vous
apprendra à bien employer le talent que Dieu vous a donné , à tirer de votre esprit naturel tout le parti qu*en doit tirer un galant homme. « Et méfiez- vous surtout de cette fausse modestie (ainsi parlait M*» la marquise de Lambert à son fils) qui consiste à s'éloigner de la vie active. 11 n'y a rien de plus malséant , mon cher enfant » et rien de plus honteux que ces misérables modesties d'un indolent qui n'est bon à rien. » C'était donc sur l'émulation , disons le mot , sur r ambition dç ses hôtes et de ses amis, que comptait M"»^ la marquise de Lambert pour attirer à soi les âmes vaillantes, les esprits généreux, les poètes bien inspirés, les prosateurs qui savaient écrire, et les sages qui savaient plaire ! A ce compte , elle aimait le doux Fontanelle, et tout centenaire qu'il était, elle le voyait tous les jours.
Un soir, comme elle était dans ses humeurs noires « M""^ de Lambert disait à son ami Fontenelle, assis paisiblement dans une bei^ère, au coin du feu : « Vous voilà le doyen de l'Académie. — Hélas ! reprît Fontenelle I il le faut bien; mais qu'y faire? On vint au monde en 1657, nous voilà en l'an de grâce 1749. On a beau vivre éternellement à l'Académie , ils sont morts , et me voilà , comme vous dites, le dernier de mon temps. 11 n'y a pas de quoi m'en faire de grands compliments, marquise ; et s'il vous plaît, TOUS changerez de discours. »
Il y eut ici i^ne pause. II aimait à se reposer, M. de Fontenelle, et surtout quand il n'avait rien à faire et rien à dire. 11 était né le roi des beaux esprits , mais le roi des beaux esprits oisifs. Il s'intéressait à peu de chose , il aimait peu de gens ; les hommes que par hasard il avait aimés, étaient morts; quant aux femmes, elles étaient pire» que mortes, dles étaient vieilles, et comme il ne
leur tenait compte , en résumé , que de leur jeunesse et de leur beauté ; il ne s'en inquiétait guère , leurs autres mérites échappant à ses yeux distraits. Encore , même les plus belles et les plus avenantes, il ne les regardait pas autant que ces dames auraient voulu être regardées.
Comme il savait par cœur M"® la marquise de Lambert, il ne se mit pas en peine de lui répondre et de causer avec elle , plus que le comportait sa propre envie. Il s'était rendu chez son amie à T heure accoutumée; il y tenait sa place habituelle ; il n'était pas en train de rire et de causer, et naturellement il se taisait. « Qu'est-ce que ça te fait, que je m'ennuie (ainsi disait un Allemand à son camarade, au balcon du Théâtre-Français), si ça m'amuse de m'ennuyer ? » Il s'est souvent ammè à s'ennuyer, M. de Fontenelle, et cet ennui pacifique, il le plaçait au premier rang de ses petits bonheurs. Il disait que savoir s'ennuyer était le commencement de la sagesse. ^
Et de même que toute sa vie, il avait eu honte des grandes passions, devenu vieux, il avait peur des grands transports. Il tenait en bride même les émotions pour lesquelles son âme était faite. Il aimait le monde et la solitude ; il aimait à parler, il aimait fort à se taire ; il n'a jamais parlé que pour son plaisir ; sa gaieté n'a jamais dépassé les limites du sourire et du contentement ; il haïssait la fatigue et la convulsion, autant que les autres humains haïssent et redoutent la douleur. C'était un philosophe , et mieux qu'un philosophe , il était un sage! Et sage, il n'était pas de ces vieillards moroses, que l'on voit sans cesse et sans fin , vantant le charme et la beauté du temps passé. Il acceptait sa propre vieillesse., il n^ s'en vantait guère. Il disait que l'antiquité est un objet d'une espèce particulière : « L'éloignement le grandit. » Il disait : « — Ce qui fait souvent
que Ton est si préveYiu contre son propre siècle , c'est que l'on a du chagrin de n'être plus jeune , et que les premières années profitent de l'infirmité des derniers jours. »
«Quand nous étions jeunes, disait-il encore, nous estimions nos ancêtres plus qu'ils ne méritent; à présent, notre postérité nous estime un peu plus que nous ne méritons. Mais nous, et nos ancêtres, et notre postérité , tout cela nous est égal , et je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le regarderait d'un certain œil , car c'est toujours la même chose. »
En toute autre occasion , M™" de Lambert , qui connaissait l'humeur de Fontenelle , eût pris bien vite son parti de se taire et de ne plus l'interroger, en se disant que cela le fatiguait ou l'ennuyait de répondre; mais nous l'avons déjà dit, la marquise était dans ses jours de malaise : elle avait la migraine; elle était semblable à cette aimable femme que sa mère surprit un jour, languissante , attristée et mélancolique ! Et comme sa mère lui demandait : « Qu'avez-vous , ma fille ? » elle répondit avec un profond soupir: «Ah! ma mère, je me regrette! » Hélas! pour M"® la marquise de Lambert , il était passé , bel et bien , le teriips des légitimes regrets.
« Pour moi , dit la marquise en répondant au : C'est toujowrs la même chose de Fontenelle , il me semble , au contraire , que le mouvement est l'ordre habituel des hommes et des choses, que tout change et que tout s'agite ici-bas; que les siècles différents amènent leurs années différentes, aussi bien que les hommes; et lorsque je vous saluais le doyen de l'Académie, eh bien, c'était justement pour savoir si l'Académie était la même au temps du feu roi que de nos jours? — Elle était la même absolument, reprit Fontenelle; à telle enseigne, que l'habit est resté le
même, ce qui est une grande cause d*ennui , d'uniformité, veux-je dire. Ainsi ne vous troublez pas , et ne dérangez pas ma quiétude , à vous raconter des révolutions qui ne vous intéressent guère , et qui ne m'intéressent plus.
« L'Académie est éternelle, et c'est un bon motif pour qu'elle soit éternellement la même. On vient au monde un bel esprit comme on naît grand seigneur; encore est-il plus rare et plus glorieux d'être un grand seigneur qu'un bel esprit. Si vraiment l'esprit consiste dans une certaine organisation du cerveau , n'est-ce pas une chose , en effet , dont on ait tant raison d'être fier, un cerveau bien organisé ? Est-il donc plus rare d'être un grand esprit que d'être le fils d'un roi? Certes le mérite est le même, ou, pour mieux dire, c'est le même hasard. Mais quelle manie et quelle rage, marquise, vous prend aujourd'hui de parler Académie, et de m'appeler son doyen?
— C'est qu'en effet , vous avez beau dire et vous retrancher derrière votre : C'est toujours la même chose, reprit la marquise, il ne se peut guère que, depuis tant et tant de longues années , vous n'ayez pas été le témoin àe quelque énormité académique , à commencer par l'expulsion de Furetière , à finir par le refus de Lesage , ou par l'accident de Piron ! Au fait , si vous avez par hasard une histoire académique à me conter, dites-la-moi , monsieur de Fontenelle , vous me ferez un très-grand plaisir. Nous sommes seuls, c'est vrai; mais si l'histoire est jolie, eh bien , nous vous permettrons de la redire Une autre fois devant tout notre monde , en présence de M"^ Geoffrin , de M"« de L'Espinasse , de M"« de Staal , de M. d'Alembert. Et que sait-on? vous la direz peut-être à Voltaire , à Diderot , à la comtesse d'Houdetot , à votre amoureuse , la belle éloquente, et la fière M°>« d'Argenton. Làl làl le voulez-vous
bien, mon philosophe? Une fois donc, ayez de l'esprit pour moi toute seule! En vérité, les hommes sont remplis d'avarice, et principalement ces prétendus sages qui, toute leur vie , ont tenu bon contre le temps ei ses passions.
— Mon Dieul reprit Fontenelle, si vous y tenez beaucoup, je sais bien une histoire... académique... ou plutôt il me semble aujourd'hui que je la savais hier... N'y pensons plus. ))
Fontenelle, à ces mots presque imprudents, si l'on peut se servir du mot imprudent, à propos de Fontenelle, comprit que la marquise faisait la moue , et qu'elle était décidée à ne plus rien lui demander ; alors comme il hussait la bouderie , il reprit en ces termes :
. « C'est vrai, marquise, et ne boudez pas, je me rappelle, à propos de l'Académie , une plaisanterie du feu roi Louis le Quatorzième, et... Mais savez-vous, marquise, que les rois n'ont pas le droit de plaisanter leurs sujets?
— Et savez-vous, monsieur le doyen, que les sujets ont grand tort, quand ils plaisantent avec la majesté royale? Il y a même une histoire , et je vous la conterai tantôt , quand vous m'aurez dit comment le feu roi plaisantait.
-^ Au nom du ciel, marquise, reprit Fontenelle , ayez la bonne grâce et le boo goût de me dire votre histoire , avant que je dise la mienne , à mon tour. Ordinairement le sujet amuse le maître, et je ne veux pas, tout seuls que nous sommes , que votre conte aille à la dérive sur mon histoire. Ainsi, pariez la première, et quand vous aurez parlé, je parierai.
— Vous savez, reprit la marquise, que le roi Antigonus était borgne?
— Oui, je. le sais; Antigons était borgne, comme M"*® Geoffrin est aveugle. La petite vérole Téborgna ; le bel esprit Faveugla. Mais Antigonus avait certes plus de bon sens que M™« Geoffrin.
, — Ainsi , le roi Antigonus, n*ayant , qu'un œil , eut à se plaindre du philosophe Parménisque , un Fontenelle de Chio. « Je ne lui pardonnerai, dit le roi, que lorsqu'il se sera montré à mes yeux. — A ses yeux! reprit Parménisque , 0 Jupiter, je suis perdu ! » Voilà mon petit conte , ami , qu'en dites-vous?
— Je dis, reprit Fontenelle, que ce Parménisque était un sage imprudent , téméraire , mal élevé , qui disait tout ce qui lui venait à la bouche , et que je n'admets pas la comparaison entre moi et cet homme-là. Ce M. Parménisque aurait dû savoir que la prudence est le véritable commencement de la vertu. Cependant, puisque vous vous acquittez si vite et si bien de votre histoire , eh bien ! marquise , écoutez celle-ci :
((Vous avez connu peut-être, en Tan 1691, M^'^l'évêque de Noyon, un des aumôniers du roi ; ce célèbre M. l'évêque de Noyon qui. faisait , en ce temps-là , le bonheur de M"^® de Chenriteau et les délices de la cour? C'était vraiment un bonhomme épais, lourd, important, toujours sur le qui-vive , et sur la garde meurtrière de sa grandeur. Il fut membre de l'Académie , et cordon bleu , «pardessus le marché. Mais , marquise , à coup sûr vous l'avez vu , vous le voyez d'ici !
— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas née? reprit la marquise avec une petite moue , en retard d'une vingtaine d'années. Vous me parlez toujours comme si j'étais née au mois de février 1657.
— C'est qu'il me semble aussi que je vous ai toujours
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aimée et connue ! Enfin donc , il est bien avéré que vous n'avez jamais connu feu M^f l'évêque de Noyon ; mais je vous le donne, moi qui l'ai beaucoup vu et beaucx)up connu , comme un homme insupportable. Il était né un très^grand seigneur, cependant pas tout ^ fait autant qu'il le croyait. Il était un Clermont-Tonnerre , et c'était tout! Mais vous, qui êtes un disciple de M. d'Hozier, marquise, vous savez cela mieux que moi.
— Vous avez raison , mon ami , reprit la marquise en se rengorgeant, car elle était philosophe en tout, hormis sur les droits sacrés de la généalogie et du blason. Cette famille de Clermont-Tonnerre est une famille ducale, et qui tient aux plus grandes maisons du royaume; il était donc juste et naturel que M*' l'évêque de Noyon se glorifiât de l'antiquité de son nom.
— Je le veux bien , puisque vous le voulez ainsi , marquise; et cependant, Dieu sait si le digne évéque était chargé et surchargé d'insignes , de cordons , d'emblèmes , de blasons I Son palais était rempli , du plancher au plafond , des armes et des décorations de sa famille ; il les avait fait incruster, graver, colorier sur les murailles, hors des murailles , même à la porte de la cuisiné et sur le fronton du bûcher. Ce n'étaient, de toutes parts, que tiares, armures, ornements, saint-esprit, cordons, manteaux de comte et pair, chapeaux d'évêque, et crosses d'abbés commendataires ! Il avait suspendu au bel endroit de sa galerie, au milieu d'un incroyable entassement de portraits décorés, armés, fleurdelisés, un immense arbre, que dis-je? une forêt généalogique où chacun pouvait voir comment des empereurs d'Orient et des empereurs d'Occident, tout ensemble, cette illustration était sortie. Enfin, rien n'égalait l'orgueil et la vanité du digne évêque.
Un jour, qu'il disait la messe à la chapelle de Versailles» en l'absence du roi , comme les courtisans causaient entre eux : « En vérité, messieurs, s'écria M»' de Noyon, ce serait un laquais qui dirait la messe, vous n'auriez pas un plus mauvais maintien * . »
— Bon ! voilà une parole qui fera son chemin dans le monde , s'écria M"® de Lambert.
— Si le mot vous plaît, reprit Fontenelle, gardez-le pour vous , marquise ; il ne me convient pas de m'en foire l'éditeur; celui-là est bien fou qui trouble sa vie, ou seulement se fait un ennemi , pour le plaisir de dire un bon mot. Gardez-moi donc le secret, sinon, bonsoir la compagnie! Hélas! tout ce que nous disons, et tout ce que nous écoutons dans ce salon , plein d'échos indiscrets , est parfaitement contraire aux lois naturelles ; l'intention de la nature (ôtes-vous de mon avis?) n'était pas , certes , que l'on pensât avec tant de raffinement , et que l'on trouvât tant de bons mots. Elle vend ces drogues-là bien cher, la nature; elle a mis les hommes au monde, uniquement pour y vivre; or, vivre ici-bas, c'est ne pas savoir ce que l'on fait, et ce que l'on dit. Ainsi vous me garderez le seci^t, sinon par amitié, du moins par vanité. Il est toujours
1. M. Tabbé de Coulanges avait fait une jolie épigramme da mot de M. Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon :
Un jour de fête, un prélat d'importance Mais un prélat, de sa haute naissance Fort entêté, pour faire honneur au saint, Disait la messe, et, tel qu'on le dépeint, Voulait du peuple et respect et silence ; Lors, dans l'église, entendant quelque bruit Qui lui parut profaner sa noblesse, Fort brusquement il se retourne, et dit : « Feriez-vons pis, peuple vil et maudit, Quand un laquais dirait ici la messe? «
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amusant de se parer d'un bon mot qui ne tous coûte rien, et dont un autre eût pu se fdire honneur. »
« A bon entendeur salut I » est un proverbe, et Ton eût dit que la marquise intelligente avait été faite pour ce proverbe-là. Elle était (pardonnez-moi cette ambitieuse expression ) semblable à la république romaine , au temps de Jules César, qui se plaignait souvent d'avoir un maître, et qui ne pouvait pas s'en passer. Sans nul doute elle trouvait haïssables certaines vérités à brûlo-pourpoint, et pourtant elle finisait par les accepter volontiers, parce qu'elles avaient passé par la bouche ' de Fontenelle. En fin de compte , elle y gagnait un grand effet à produire , et son effet produit , elle était sûre que Fontenelle , en galant homme qu'il était, ne dénoncerait pas son plagiat.
Lui cependant, les mains étendues à la flamme claire du bois de charme , il reprit son récit commencé :
« Tel qu'il était , M»' de Noyon avait fini par amuser le roi , qui fui permettait toutes sortes de privautés. Même on eût dit que Sa Majesté se {faisait à tarabuster l'entendement de ce pauvre homme , tant elle le comblait de ses faveurs les plus inattendues. Tantôt Sa Majesté lui donnait une abbaye , et tantôt une charge nouvelle. Elle le fit, un jour, coBseiller d'État d'Église, en même temps que l'archevêque de Reims; un autre jour, elle le fit commandeur du Saint-Esprit ; et comme enfin le rdi ne savait plus guère par quels moyens il enflerait la vanité de U«^ l'évêque , à la mort de Barbier d'Aucourt, qui était membre de l'Académie française. Sa Majesté, en verve d'ironie et de bonté, disait à Dangeau, mais là, très-sérieusement, ces propres paroles : « Je m'étonne , Dangeau , que l'Académie « ait oublié jusqu'à présent l'évêque de Noyon. »
Disant ces mots, le roi rentra, sans sourire à Dangeau, dans Tappartement de M"»® de^aintenon.
La marquise de Lambert, ouvrant de grands yeux, La mauvaise nuit que la marquise de Dangeau a dû passer, après ces foudroyantes paroles ! J'en ai le frisson rien que d'y penser I
FoNTENELLE. « Entendre , c'est obéir » est une parole orientale, que nous devons à feu M. Galland; certes Dangeau en pensa faire une maladie... Et pourtant, quel danger l'Académie a couru , un mois plus tardi
La marquise de Lambert. Un danger? Il y avait donc à la cour de Versailles deux évêques de Noyon?
Fontenelle. Il y avait encore à l'Académie un nommé Jean de La Fontaine, un grçind poète, un poète ingénu, charmant. Les enfants , les honnêtes gens savent par cœur les fables de La Fontaine; il y a même d'honnêtes femmes qui ont lu ses contes , attirées par l'élégance et le style enchanteur de ces fictions , empruntées à Boccace et à la reine de Navarre. Enfin ce brave et ce bon La Fontaine, dont les bêtes avaient tant d'esprit , et qui lui-même était plus bête que méchant, disait sa garde-malade, il est mort, six semaines après Barbier d'Aucourt, et voilà comme l'Académie eut en moins le crève -cœur de n'être pas forcée à remplacer son meilleur poète et son plus grand écrivain par Mf^ l'évêque de Noyon !
La marquise de Lambert. On a souvent parlé de la pierre philosophale qui change en or les métaux moins précieux ; voilà un secret, que vous n'avez pas encore trouvé, messieurs les Quarante , ni vous, ni le cardinal votre fondateur, ni le roi votre auguste protecteur.
Fontenelle. Ce grand œuvre , même en supposant qu'il* fût accompli , ne serait rien , comparé à l'évêque de Noyon,
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transformé en Jean dé La Fontaine. Il est bon cependant de chercher la pierre philosophale ; on a trouvé , m'a-t-on dit, en la cherchant , bien des merveilles que Ton ne cherchait pas.
La marquise de Lambert. Je pense à ce pauvre Dangeau, forcé de présenter Tévêque de NoyonI II me semble que je vois La Harpe entamant la louange du terrible poète Gilbert, ou d'Alembert portant les lettres de M"® de L'Çspinasse , au chevalier de Mora.
FoNTENELLE. Enfin , le roi avait parlé , et le lendemain de cette mémorable parole, il n*y avait qu'une voix pour M»' de Noyon dans toute TAcadémie. En toute science, il existe un point où il faut absolument que Ton s'arrête , mar** quise. Ainsi la cinquantaine est un arrêt pour les belles ; la quadrature du cercle est l'obstacle des géomètres; l'astronomie a ses longitudes ; la mécanique a le mouvement perpétuel; en amour, l'obstacle a nom inconstance; en amitié la chimère est : perfection ! Il ne faut donc pas s'étonner si l'Académie a pour obstacle à ses libertés, à ses préférences, la volonté de son maître et seigneur. Elle sort de ses royales entrailles ; elle en fait partie. Il y a bien à l'imprimerie royale certains types grecs appelés : le grec du roi, et cependant, grâce à Dieu! le roi ne sait pas le grec.
La marquise de Lambert. Ah! pour l'amour du grec. continuez votre histoire, elle a toutes les qualités que demande une histoire dans la bouche d'un homme d'esprit, c'est-à-dire qu'elle n'est pas positive au point de ne pas permettre une . seule distraction à celui qui la raconte. Essayez de rire et de plaisanter, ou de vous reposer un seul instant, quand vous parlez de Cartouche ou de Mandrin, soudain vous entendez une immense çlçimeur de haro 1 Ces
SO LES COntES DU CHALET.
coquins-là veulent être racontés tout d'une pièce ; aussitôt pris, aussitôt pendus. Mais quoi? de digression en digression nous en étions au marquis de Dangeau.
FoNTENELLE. Dangeau s'en vint donc à TAcadémie, haletant et terrifié de la grande nouvelle et du célèbre académicien qu'il portait dans un pli de son manteau. « Au nom du roi! » disait-il. A son geste, à son cri, à sa fièvre, on l'eût pris pour un des recors de M. le surintendant, lorsque ce digne recors escortait des gazetiers à la Bastille. Au nom du roi ! L'Académie a répondu qu'elle était trop heureuse d'obéir à Sa Majesté, et avant qu'on ait eu le temps de crier gare! voilà M. l'évêque de Noyon que l'on bombarde au fauteuil. La chose faite, et de façon à n'y pas revenir, voilà notre Dangeau qui s'en va, pour raconter au roi cpi'il est obéi, et que M. l'évêque de Noyon aura bientôt pris son rang parmi les immortels. Vous avez connu... non, marquise, et pardon encore une fois, vous n'avez pas connu Dangeau ! Il était né à genoux, et depuis sa naissance il avait conservé cette attitude heureuse. Ainsi il a fait, à deux genoux, ce grand chemin qui a tant surpris la race bipède des hommes. Il n'eut jamais d'autre passion que l'obéissance, et pas d'autre bonheur que la servitude. Il lisait dans l'œil et sur le front de son maître, comme vous liriez vousmême Jacques le Fataliste, ou le Sopha% En un mot, rien de plus servile et dé mieux élevé que ce Dangeau. Il descendait en ligne courbe, par les «hommes et par les femmes, de ce fameux esclave tyrien qui, pour mieux voir se lever le soleil, se tourna vers l'occident, pendant que les aspirants au trône de Tyr avaient les yeux fixés sur la partie orientale du ciel. Le premier, cet esclave ingénieux, salua le soleil naissant, et (telle était la convention universelle) le soleil lui donnait l'empire.. • Eh bien, cet esclave habile, il donna
l*empire à son mmtre, eh déclarant que son maître lui avait mdiqué cette façon d'attendre, à reculons, l'aube naissante. Ainsi eût fait*DaQgeau. On lui eût donné le trône de France, il en fût descendu, superbe et content de lui-même, pour y faire monter son maître, afin de Tadorer. Si donc Louis XIV fut le dernier roi de France, on peut dire que Dangeau fut le dernier courtisan. Tirez l'échelle après celui-là, après celui-ci... Pour ma part, je ne regrette pas l'esclave, mais je regrette le roi.
Lji MABQuiSB D£ LAMBERT. Et moi, je regrette aussi le courtisan. C'est un rare chef-d'œuvre un courtisan accompli. La race en est perdue, et la couronne, isolée au milieu de ces ambitions avides^ ne voit plus que des solliciteurs et des mendiants.
FoNiïNEUJs. Que voulez-vous? il faut bien en prendre son parti. C'est un grand art qui est mort, et que la France ne retrouvera plus ; nous avons un roi qui n'écoute rien, pas même la flatterie ingénieuse ; on lui donnerait M. le comte de Grammont, il n'en saurait que. faire. 11 s'ennuie, et tout l'ennuie. 11 s'est même ennuyé du marquis de Choiseul. «Saute, marquis! » En un mot, le marquis a ^atl^é. Tenez, marquise, je suis fatigué; j'ai assez parlé, ce me semble, et nous reprendrons, s'il vous plaît, un autre jour l'his» toire de M^ l'évêque de Noyon.
La marquise de Lambert. Non, non, je vous tiens, et vous n'en serez pas quitte à si bon marché. Il n'en sera pas de cette histoire-là comme du dialogue de Barbe Plemberge avec Lucrèce. Vous l'avez commencée il y a vingt ans, et nous en sommes encore à savoir ce qu'est devenu l'enfant que l'empereur Charles V avait prié Barbe Plemberge de mettre au jour. Ainsi (pour vous ramener à votre récit), vous dites donc que le soir même, à son jeu, Dangeau
vint dire au roi, que Févêque de Noyon était membre de l'Académie ?
FoNTENELLE. Ouî ; et Dangeau n'était pas seuF; l'Académie avait voulu que l'abbé deCaumartin, son directeur, s'adjoignît à Dangeau, afin de porter au roi son obéissance et ses profonds respects.
La marquise de Lambert. Ces Caumartin... c'était déjà quelque chose en ce temps-là?
Fontenelle. C'était beaucoup. Ça avait touché aux gens du roi en 1552 ; ça tenait à la robe, à la finance, aux intendances, aujninistère, au conseil d'État, aux ambassades, à tout, excepté à la noblesse. Vous eussiez rencontré Caumartin à l'Œil-de-Bœuf, vous eussiez dit que ça appartenait à la cour. Les Caumartin savaient tout : l'histoire et l'aneodote; ils savaient toutes les généalogies, excepté la leur. Ils.portaient la tête haute, et d'un air si glorieux, que vous eussiez dit un tas de ducs et pairs. On appelait, de mon temps, en bon français, le frère de Caumartin : le Villeroy de la finance. En effet, il cachait sous sa robe autant d'orgueil que M»^ le maréchal de Villeroy en montrait des deux côtés de son baudrier. Que vous dirai-je ? Il est le premier homme de robe qui ait hasardé le velours et la soie... et ce déguisement lui a tout à fait réussi * .
l. Le père dç M. l'abbé de Caumartin dont parle ici Fontenelle avait eu sa grande part des affaires de l'État sous le roi Henri IV et sous le roi Louis XIII , qui le fit garde des sceaux en 1622. De ce garde des sceaux descendait Louis Urbin^ le frère de Caumartin , fils de Louis* François, qui avait tenu un des grands emplois dans la comédie politique appelée la Fronde , et ce fut dans la maison même de Louis Urbin de Caumartin , intendant des finances , maître des requêtes et conseiller d'Ëtatj que le jeune Arouet, bien inspiré par l'enthousiasme de cet .homme illustre pour Henri IV et pour Sully, entreprit son poëme de la Ligue , que Voltaire appela plus tard ih Henriade, £n ces éloquents souvenirs de M. de Caumartin , vivaient encore et resplendissaient tes
On s'en est moqué ; mais, pardieu ! je trQuve qu'il avait graDdement raison. C'est si beau la soie et le velours, et c'est si doux à porter, le velours et la soie, en ajoutant un brin de ouate entre la soie et le velours !
Quant à l'autre Caumartin, celui de l'Académie, H n'était pas le moins glorieux de la famille. 11 avait huit ans à peine, qu'en sa qualité d'abbé de Buzay, qui est une grosse abbaye en Bretagne, il prononçait déjà de si beaux discours aux états de Bretagne, que toute la province en était charmée. Au reste, en sa qualité d'enfant précoce, il avait de qui tenir ; M»^ le cardinal de Retz était son , parrain, et il avait été élevé, pour ainsi dire, sur les genoux de ce grand homme, le plus factieux des hommes intelligents. Ajoutez qu'il avait connu, dans sa grâce et dans sa beauté suprême, ce miracle des belles éloquentes. M™® la marquise de Sévigné. C'était un vif esprit qui entendait la raillerie, aussi
firrands hommes du temps de Louis XIV; il aimait le g^rand siècle autant que Fontenelle, mais il Taimait d'une autre façon, c'est-à-dire en toute soumission, en tout respect. Où Fontenelle plaisantait, M. de Caumartin s'inclinait. Comme il parlait aussi bien de Louis XIV que de Henri IV, en présence de ce fils du notaire A rouet, qui allait dominer le monde par son audace^ et le charmer par son esprit, on peut dire que le siècle de Louis X/K aussi bien que la Henriade sont sortis, tout ornés de grâce et d'élégance , de cet ancien château d'Anet, que François !•' avait bâti , non loin du royal Fontainebleau, pour la belle duchesse d'Étampes. On a conservé des vers de sa jeunesse, que Voltaire adressait à M. de Caumartin, le grand-père de notre abbé de Caumartin : *
Caumartin porte en son cerveau
De son temps Thistoire vivante;
Son discours est toujours nouveau
A mon oreille quMl enchante.
Car dans sa tête sont écrits
Et tous les faits et tous les dits
Des grrands hommes, des beaux esprits ;
Mille charmantes bagatelles,
Des chansons, vieilles et nouvelles.
Et les annales immortelles
Des ridicoies de Paris.
5» LES GOIffTES DU CHALET.
bien, Dieu me pardonne, que M. Voltaire. II venait d'entrer à TAcadémie ; il avait à peine vingt-six ans ; il était tout rempli de la fumée et des bonheurs de sa fortune naissante : il était Tesprit même, et par-dessus tout il était poussé d*un grand désir de plaire et de s'élever; enfin c'était la seconde fois qu'il approchait du roi son maître. Il allait donc, à pas comptés, dans ce Versailles, si nouveau pour lui, et, les yeux baissés, il voyait toute chose, en homme ambitieux, habile, intelligent. Dangeau cependant le menait en laisse, et semblait triompher de cet innocent, un innocent qui avait vu en détail tout le secret du cardinal de Retz !
Bon ! Dangeau présente au roi l'abbé de Caumartin, et l'abbé de Caumartin fait son humble compliment d'une voix claire, avec brièveté et simplicité, disant que les moindres désirs de Sa Majesté étaient des ordres pour l'Académie. On eût dit même qu'il appuyait légèrement sur ces mots : les moindres désirs du roi.
Le roi, cependant, qui avait oublié son discours de la veille, sembla fort étonné de cette nouveauté inattendue : M. de Noyon membre de l'Académie ! Il y eut même sur le visage de Sa Majesté comme un soupçon de honte et de rougeur d'avoir abusé, en riant, de tant d'autorité qu'il avait sur ces quarante esprits choisis parmi l'élite et dans l'écarlate des beaux esprits. Cependant la chose était faite, et comme un roi ne se dédit jamais :
« L'Académie a fait un très-bon choix, dit le roi d'un air délibéré, et j'espère qu'elle comprendra la valeur du don que je luF fais. Elle gagne, en prenant M. de Noyon, un académicien rare, et je ne suis pas fâché qu'il soit reçu par M. de Caumartin. » Le roi, en parlant ainsi, semblait sourire, et guigner de l'œil « (c'est un mot de votre ami Piron, marquise I ) le jeune académicien, t)
Le roi fit plus ; en congédiant Tabbé de Caumartin, il lui dit d'un visage animé, et de sa voix contente : « J*ai certainement quelque mérite, monsieur Tabbé, en vous donnant M. de Noyon, car le jour de sa réception àTAcadémie, il est sûr et certain que Versailles sera désert, et je serai moimême bien abandonné. » A ces mots le roi se prit encore à sourire, et les courtisans de rire aussi. Certes, M. de Noyon pouvait dire comme feu Sganarelle, en pariant de son mariage : « Mon mariage doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde. »
En ce temps-là, marquise, on était jeune ; on Tétait même à l'Académie, et la jeunesse et l'inexpérience, et le désir de plaire au maître, et le diable aussi le poussant, voilà mon abbé deCaumartin qui revient en son logis rêvant à l'étonnement du roi, quand on lui annonce la nomination de M. i'évéque de Noyon, rêvant ensuite à son sourire, à sa rougeur, à la gaieté de la cour, à ce prélat qui semblait tout gonflé de son importance. En même temps notre académicien cherchait le sens de ce langage à double sens, et parfaitement inattendu en un lieu pareil, où la volonté du maître absolîi n'était jamais assez claire, authentique et manifeste. Où donc, cette fois, se cachait la volonté royale ? Qu'est-ce à dire? et comment faire, si l'on veut montrer au roi qu'il a été compris? Tels étaient les inquiétudes et les doutes de l'abbé de Gaumartin. « Çà, monsieur le directeur de l'Académie (se disait-il), vous seriez un maladroit, que dis-je ? un idiot, de perdre une si belle occasion de montrer au roi que vous êtes un homme de quelque esprit. »
Ainsi pensant et roulant mille projets dans sa tête fumante, il arrangeait son thème académique. A ce propos, permettez-moi de vous donner un très-bon conseil, marquise ! 11 faut bien prendre garde à ces premiers mouvements de
Tesprit humain; ils ne. sont pas toujours les meilleurs... bien souvent ils on fait un grand chemin, avant que la raison en soit avertie, et quand même la raison est avertie, est-ce qu'on Técoute, est-ce qu'elle a jamais rien réparé, la raison? Toujours est-il que si la raison fut avertie, elle arriva trop tard pour l'abbé de Caumartin, et que Tavertissement fut perdu. En vérité, je ne m'étonne guère si Ton voit tant d'honnêtes gens, qui ne s'en portent pas plus mal, ne pas se fier à la raison.
Mais le moins raisonnable en tout ceci ce fut le nouvel académicien, M«^ l'évêque et comte de Noyon. 11 ne se tenait pas de joie et d'orgueil ; il disait, ce qui était vrai, qu'il était académicien, par la grâce du roi (par la grâce de 4)ieu, répondait Caumartin). Qu'il comprenait fort bien que Sa Majesté eût voulu relever par cette adoption l'honneur et l'orgueil de cet illustre corps, et qu'en jetant les yeux sur un Clermont-Tonnerre, il avait activement manifesté son penchant royal pour cette illustre famille. Enfin, peu s'en fallait qu'il ne félicitât l'Académie en corps, du nouvel ornement qu'elle venait de conquérir.
Cependant, quand il eut bien exhalé ses premières fumées, M^ le duc évêque et comte de Noyon songea au grand jour de la consécration académique, et il se mit à écrire lui-même son discours de réception. Ah ! marquise, il y a tantôt soixante et dix ans que j'entends des discours de réception, pas un n'approche de celui-là * .
La marquise. De grâce, monsieur, n'allez pas si vite ; et qui vous presse? On est seule, il est vrai, mais on vous
1 . Discours prononcé dans T Académie françoiae , le landi treizième décembre M.DC.XCIV, par Mgr Tév^ue comte de Noyon ^ pair de France, conseiller ordinaire du roy en son conseil d'Estat , reçu en la place de feu M. d'Auconr.
rONTENELLE ET LA MARQDISE DE IaMBERT. 57
, écoute, autant que si Ton était dix à vous entendre. Quoi ! vous voilà déjà au discours de réception, et vous ne nous dites pas un mot de l'assemblée : si elle était nombreuse, si elle était suffisamment garnie de ducs et pairs, si vraiment ce jour-là Versailles fut désert, et si, pour la première fois, le roi se vit seul, tout un jour?
FoNTENELLE. Eh là ! là ! marquise ! à votre tour, si vous allez si vite, à quoi bon conter lentement? On dirait, à vous entendre, que je n'ai jamais fait de tragédie ou d'opéra ; que je n'ai pas fait siffler Aspar, et qu'un autre que moi a fait jouer la Comète, Thétis et Pelée, Endymion et Lavinie ! Ainsi, croyez-moi, ce n'est pas sans de bons motifs que je vous parle en ce moment, du discours de M. l'évêque de Noyon; je vous en parlé juste au moment où vous êtes disposée à savoir ce qu'il disait, et tantôt, quand je vous aurai montré toute la cour en espalier dans notre réunion du Louvre, vous ferez comme toute la cour, vous n'aurez des yeux et des oreilles que pour le. jeune, élégant et spirituel abbé de Gaumartin.
Sachez cependant que ce discours de l'évêque était un discours à part, même dans les discours extraordinaires; et vraiment, quand on y songe, on ne comprend pas que les hommes en général, et 1q3 académiciens en particulier, aient si peu d'expérience. Ils sont faits, comme certains petits oiseaux (à commencer par le rossignol!) qui se laissent toujours prendre aux mêmes filets, dans lesquels l'oiseleur a déjà pris mille oiseaux de leur espèce. Il faut donc, nécessairement, puisque les hommes sont toujours les mêmes, qu'ils pensent et qu'ils disent toujours les mêmes sottises : c'est pourquoi (pour en revenir à mon point de départ), ceux-là se trompent qui prétendent que les siècles de l'antiquité valaient mieux que les siècles d'aujourd'hui*
5$ lES G0NT£8 DU GHàLET.
Dans son discours, M»"" Tévêque de Noyon commençait par se plaindi^e à ses nouveaux confrères, que la faiblesse des paroles ne s^accwdait pas avec la force des sentiments, et que par ainsi sa bouche ne pouvait pas être le fidèle organe de son coswr! Bientôt, après avoir dit un mot du sublime génie qui animait notre illustre corps, fl en venait à reconnaître les grâces de Louis le Grand, semblables aux influences du plus beau des astres, disant « avec Tertullien » l'État et le ciel ont le mênié sort, et doivent leur bonheur à deux soleils. C'était même une des citations favorites de révêque de Noyon qu'il avait déjà faites cinq ou six fois dans la chapelle de Versailles, et qui faisaient bondir M"**^ de. Maintenon, la timorée. Elle avait bien de Fintelligence, et bien de l'esprit. M"® de Maintenon, marquise, et, sans vouloir médire ici de personne, elle valait au moins M*?® la marquise de Pompadour.
Pendant que le roi souriait aux citations de l'évêque» elle en devenait toute rouge d'impatience ; die ne conih prenait pas qu'en ces demeures sérieuses du P. Bourdaloua et de Massillon, ces courtisans de chrétiens, ou ces chrétiens de courtisans, se pussent amuser des « deux soleils de Tertullien. — Deux soleils! » disait-elle, c'est bon pour des princes de l'Afrique, et, comme elle était en veine de se fâcher, le bon évêque, poursuivant cette aimable comparaison, ajoutait : « L'un de ces soleils, surveillant à tous nos besoins, ne se repose jamais ici-bas ; l'autre se voit toujours au-dessus de nous, et le royaume est aussi content de son soleil que le ciel l'est du sien ! » Je sais ces choses-là par cœur, marquise, et je le§ saurai jusqu'à mon dernier jour ; elles ont été un grand sujet de plaisanterie aux temps où j'étais jeune. Je les écoutais alors sans les répéter, je les répète, aujourd'hui que je suis seul à les savoir.
' Il y avait aussi, dans le discours de M. de Noyon, un parallèle ingénieux entre k majesté qui régnait au ciel et la majesté qui régnait à Versailles ; je crois Uen que la seconde majesté l'emportait tout net sur la première. Après réloge unanime du roi, venait, comme c'est encore l'usage aujourd'hui, marquise, la suprême louange de M. le cardinal de Richelieu, et M«^ l'évêque de Noyon, par une nouveauté hardie, annonçait, à propres du cardinal de Richelieu, une proposition qui n'était pas tout à fait compatible avec les habitudes et les qualités du feu roi. Vous savez ^ue le roi Louis XIV n'a jamais voulu d'un cardinal ou d'un prélat de l'Église pour en faire un de ses ministres : eh biea l M. l'évêque de Noyon, au grand scandale de Dangeau, soutenait que le ministère ecclésiastique et sacré n* est pas incompatible avec le politique et le dviL « Il en relève et consacre les emplois, disait monseigneur, et, de même qu'un prince de l'Église forme des décrets dans les conciles, il prononce des arrêts dans les ccHiseils. »
Il jouait sur les mots concile et conseil, arrêt et décret^ comparant la Sorbonne à la montagne de Sion, et le cardinal de Richelieu à* Moïse, le législateur des Hébreux. C'est la loi de TAcadéAiie : on se dit entre soi ces choses éloquenlès, et facilement on se les pardonne ; en ceci, l'usage est une bienséance assez incommode ; à qui obéit à l'usage, on peut dire : il est absurde ! A qui désobéit, on doit dire : il est ridicule! Cependant, comme à toute chose il vous faut un exemple, il me semble que vous allez me demander ce que j'entends par Vusage et par la mode, en fait de beau langage? et comme on ne peut rien vous refuser ce soir, marquise» je prendrai pour exemple de ces usages de la langue parlée, un exemple irrécusable. Elle obéissait donc à la tyrannie de l'usage, cette élégante MJ^ de Grignan» qui
«iO LES CONTES DU GH4LET.
fut si longtemps le disciple de sa mère, en parlant la langue même de la cour, et Dieu sait si elle en avait appris les plus rares délicatesses à cette bonne école !
Ainsi la dame était, en quittant la cour, un modèle d'atticisme et de bonne grâce. Oui , mais après avoir habité quinze ans la Provence, elle meurt avec Tair, le ton, Thabit, que dis-je? avec l'accent d'une Provençale I... Elle sentait rhuile et l'ail; elle avait oublié le langage à part de ce monde, où chaque mot reçoit son brevet de vie et de mort ; où chaque parole est tantôt une éloquence et tantôt une sottise ; où la langue est décente, uniquement parce qu'elle obéit, non pas à la politesse, à l'élégance, à la clarté, mais à l'usage d'hier, à la grammaire de ce matin. Le monde est un rhéteur ; il accepte , il refuse à son gré les moindres paroles du plus frivole ou du plus savant.discours ; il rejette, il choisit ; il prend ou il reprend les paroles qu'on lui propose, et celles qu'il rencontre, en les cherchant, sans les chercher. Tantôt d'une langue vivante, il fait une langue morte, et tantôt d'une langue morte, il fait une langue vivante ; «et si vous lui demandez : Pourquoi ce refus ? Pourquoi cette adoption?... il n'en sait rien. C'est l'effet du j^ ne sais quoi ! le petit dieu le plus volontaire et le plus taquin dont les autels aient jamais encombré les ruelles de la'belle galanterie et les salons de la causerie intime.
Donc M. de Noyon fut ridicule ; il fut ridicule, non pas pour avoir obéi à l'usage, mais pour avoir poussé trop loin l'obéissance, en appelant M. Séguier : « Le prophète Élie de cet autre Elysée; » en disant en même temps : « Je tremble de peur, et je suis transporté de joie 1 » en se plai-. gnant : « que son talent ne répondait pas à son amour I » en ajoutant qu'il est « ébloui des lumières de l'Académie; » en distinguant (avec TertuUien) « l'homme et le César I »
rONTENELLE ET LA MARQUISE DE LAMBERT. 61
11 eut tort de se comparer lui-même, récitant les éloges du Roi, à saint Grégoire de Naziance (encore une des comparaisons favorites de M. de Noyon I ) qui ne tarissait pas sur les louanges de saint Basile le Grand. Vous comprenez, marquise, on disait là : Basile le Grand, tout' comme on disait : Louis le Grand, (( Pardonnez-moi mes transports, disait révêque à ses nouveaux confrères; Dieu lui-même a pardonné les transports du roi David, lorsqu'il dansait devant TArche : et quel honneur et quelle joie éprouve un fidèle sujet, attaché par tant de liens, de serments et de caresses, de mettre son cœur entre les mains de son roi, dont le cœur est entre les mains de Dieu ! »
Que vous dirai-je, enfin, de ce discours, inspiré du même enthousiasme et des mêmes adorations : « Sur Dieu ! » C'était une des harangues les plus directes à la louange du nouvel EJie, de ce roi qui daignait partager en deux les quatre saisons : la saison de la campagne et la saison de ses palais; qui fut également la terreur de ses ennemis, et les délices de son peuple. Aussi, disait encore M»' Tévêque de Noyon, pour parler convenablement du roi, il faudrait que chaque mot fût un trait de flamme^ il y faudrait employer la voix et la plume de V Académie entière; il faudrait convenir que Louis le Grand, à l'exemple d'Alexandre, tient la terre soumise comme une esclave enchaînée et muette ! C'est ainsi que l'évêque de Noyon traduisait ce passage de l'Écriture : « La terre se tut devant Alexandre! » En un mot, il fallait, pour faire un digne cortège à Louis, réunir la paix de Salomon aux victoires de David. Tels étaient, en ce temps fabuleux,, les discours d'un courtisan de Versailles,' qui croyait faire aux belles-lettres, en les cultivant, le plus rare et le plus incompréhensible honneur î
La marquise de Lambert. Et de M. d'Aucourt? Je ne vois
pas que Tévêque ait dit un seul mol de l'académicien qu*ii remplaçait : était-ce aussi Tusage en ce temps-là?
FoNTENELLE. Ah! le pauvre d*Aucourt ! un si grand seigneur pour le remplacer ! Un Clermont-Tonnerre, ô ciel! et surtout un Clermont-Tonnerre de cette espèce à part dans les grandeurs d'ici-bas, faisant tout haut Téloge d'un pauvre hère d'écrivain, mort à la peine, et sur le grabat d'un hôtel garni ! L'évêque de Noyon, Clermont-Tonnerre de son nom, prononçant ce mot-là: Barbier!... Barbier tout court, et même Barbier d'Aucourt ! En vérité, c'était impossible.! et même, j'imagine que M«^ l'évêque de Noyon aura mis ses gants, et pris son flacon de sels, lorsque, par bienséance, il aura flairé dans l'humble succession dudit Barbier d'Aucourt.... C'était vraiment tout ce qu'il y avait de plus pauvre et de plus obscuç, le parentage et le bagage littéraire du pauvre Barbier d'Aucourt. Pas un parent, pas une épée, et pas même une robe, en cette maison, que dis-je ? en ce taudis, de notre humble Barbier d'Aucourt. D'où ils venaient, où ils allaient, quelles alliances, quelle descendance, quels agnats et quels cognats ; quelles armes, quels services de guerre, quels châteaux, quels donjons, quelle bâtardise au moins princière en tous ces Barbier présents, passés et à venir! il n'y avait pas à y songer ! Barbier, répétait l'évêque de Noyon! Barbier de qui? On eût vainement interrogé les neuf tomes in-folio du P. Anselme, ou les dix tomes de M. d'Hozier, ou les quinze tomes in-quarto de Lachesnaye des Bois, on n'eût pas trouvé un seul, non, pas un seul de ces prétendus Barbier d'Aucourt.
Ce Barbier de l'Académie était fils de coutelier. Il avait été élevé par charité, par charité, marquise, y pensez-vous? au collège de Lisieux, et même il servait de domestique à ses condisciples, plus riches que lui* Ajoutez encore que le
malheureux Barbier, la première fois qu'il avait parlé en public, pour subir sa tbèse de la Sorbonne, avait fait un solécisme ; il avait dit : sacriLs pour sacer, et le malheureux solécisme, oublié et pardonné en Sorbonne, était arrivé aux oreilles des Clermont-Tonnerre. Il a dit sacras! le pauvre diable ! A tout jamais il était un homme perdu ! Sacras! Il serait descendu de Charlema^ne, en droite ligne, on ne lui eût pas pardonné son sacras. Même on ne Ta plus appelé que l'abbé Sacrus, et Tévêque de Langres, qui était un grand latiniste, refusa net de sacrer l'abbé Sacras.
Il fallut que Barbier d'Aucourt , renonçant à l'épitoge, endossât la robe de l'avocat... L'infortuné I comme il était à plaider sa première cause, il resta court! Si bien que l'abbé Sacras devint l'avocat Sacrus et sans cause, et d'ÀU" coart! Ainsi le malheureux tomba dans le précipice des ëcriva/ns, et, pour se venger de ces barbarismes, il se mit à écrire, en mauvais vers, contre les jésuites. On dit qu'ils sont dangereux, les jésuites, mais ils sont bons latinistes, et ils ont bien de l'esprit ! L'ironie est à leurs ordres ; ils l'ont apprise, à leur dam et préjudice, à l'école de Pascal, et les Provinciales sont devenues autant d'arsenaux où ils trouvent, à cette heure, des armes bien trempées. Voilà donc ce terrible Barbier d'Aucourt exposé aux ripostes, aux répliques, aux violences, aigres-douces, de ces messieurs. De toutes parts, on le pique ; il a contre lui Despréaux en vers, le père Bouhours en prose! Il avait commencé par être imprudent, il devint pire, il devint féroce; il osa s'attaquer à Racine! Aussitôt, de la pitié où il était tombé, il fut précipité dans le mépris des honnêtes gens.
Hélas! marquise, il n'y a rien de si triste au monde qu'un écrivain méprisé I Plus son art était difficile et charmant, plus la risée est immense, à le voir se débattre aux
gémonies de l'opinion publique ! Au reste, il eut toutes les misères, ce malheureux Barbier, il finit par être le précepteur d'un assez vilain enfant que M™** de Colbert avait mis au monde en un jour d'oisiveté. « Ceux-là que veut châtier Jupiter, il les condamne au métier de précepteur ! » a dit Lucien, mon maître. A la fin, cependant, grâce aux volontés de M"® de Colbert, Barbier d'Aucourt fut reçu à l'Académie, et il y entra, par hasard, comme beaucoup parmi nous y sont entrés. Ce fut là toute sa bonne fortune ; au dedans comme au dehors de l'Académie, il eut à peine de qUoi goûter du pain et couvrir ses membres nus. Il avait cependant trouvé une créature un peu plus malheureuse que lui» qu'il avait épousée ; encore eut-il cette joie et cette consolation qu'il n'eut pas d'enfants. Tel était le confrère infortuné dont l'évêque de Noyon, s'il eût été fidèle à l'usage académique, aurait dû faire l'éloge public. Mais le moyen ?
Ce Clermont - Tonnerre disait avec Montesquieu : « Sans noblesse, point de monarchie! » Ce Clermont - Tonnerre était parfaitement de cet avis, — qu'en tout et partout, quoi qu'il arrive sous le soleil , la noblesse doit dire, à coup sûr: « C'est un d'entre nous qui l'a fait! » Ce Clermont-Tonnerr^ obligé de reconnaître et de convenir qu'il succède à Jean Barbier d'Aucourt, de rien du tout ! Quel assemblage de contrariétés! Quelle tâche impossible!...
Aussi bien, il n'en convint pas ; il n'en voulut pas convenir; tout ce qu'il put faire, en le priant bien, ce fut d'indiquer en passant (et sans nommer Barbier d'Aucourt) qu'il remplaçait « un homme qui avait été estimé par un ministre estimable! » Or ce ministre estimable, et que W^ de Noyon ne daignait pas nommer, c'était encore une espèce de roturier, appelé Colbert. Et voilà comme il n'y a pas de triomphe ici-bas qui soit complet.
Bref M^ parla de telle sorte de son devancier, que ce malheureux Barbier d'Aucourt, s'il avait eu une tombe, aurait pu s'écrier, du fond de sa tombe ; « Tu me gâtes le Soyons amis! » du grand Condé, lorsqu'il assiste à la Clémence d'Auguste ! Il comptait cependant une belle action dans sa vie, et qui vaut les plus beaux discours, ce pauvre Barbier. Seul, contre tout le parlement de Pai'is, il avait proclamé l'innocence d'un malheureux, cruellement et injustement soumis à la torture, accusé qu'il était d'avoir assassiné une dame dont il était le laquais ! De l'innocence de ce laquais et de la torture où il succomba en criant : Je suis innocent ! Barbier avait tiré une affaire égale au meurtre de Galas , mais rien ne réussissait à Barbier, et sa belle action fit peu de bruit. C'est qu'il faut, pour réussir, du talent, de l'éloquence et du bonheur! Il en faut même dans l'accomplissement d'une action de courage ! Si la vertu manque d^esprit et d'à-propos, tant pis pour elle ! On a beau dire : Un bienfait n'est jamais perdu? Je suis sûr qu'il s'en perd... une fois plus qu'il ne s'en fait !
La marquise. Et maintenant que nous voilà parfaitement édifiés sur le discours de M»' l'évêque de Noyon , il mé semble que le moment est venu de raconter cette imposante cérémonie , et de se souvenir de la' réponse au discours de M»' de Noyon , faite par l'abbé Gaumartin. Parlez, je vous. écoute. A quoi bon regarder la pendule? Elle avance , il n'est pas si tard que cela.
FoNTENELLE. Marquisc , on ne trompe pas un cacochyme
égoïste et prudent , tel que moi ; je le vois à la pendule , et
je le sens à mes yeux qui se ferment , il est temps d'aller
se coucher. L'heure approche , et puis vous m'avez fait
parler, ce soir, plus que je ne parle, d'habitude, en six
semaines. Souffrez donc que j'appelle , et que je me re-
tire ; et la première fois que vous serez seule, eh bien! si ma poitrine résiste à cette infernale causerie , et si je ne suis pas mort, je vous dirai en json entier ce fameux discours de l'abbé de Caumartin , que tant de gens ont pu entendre, que personne n'a pu lire, et que personne, après vous, ne lira, je l'espère. »
A ces mots M. de Fontenelle prend congé de la marquise qui lui donne la main jusqu'en son antichambre , où l'attendait sa chaise à porteurs. La chaise , close et moelleuse, était aux armes de M^^' le duc d'Orléans; les porteurs étaient à la livrée du prince ; un grand laquais portait un flambeau devant le précieux vieillard que l'on eût pris facilement pour le cardinal de Fleury. Qui que vous soyez, philosophes et beaux esprits, faites place au sage et vieux Fontenelle ! 11 est l'enfant avorté de Corneille , il est le père adoptif de Voltaire. Il représente un grand siècle qui commence au son des lyres complaisantes , et qui finit au bruit du tonnerre. En ce vieil âge , au bout de ces longues années dont il ne sait plus le nombre , il croit. . . même au doute, et s'il ne l'enseigne plus, c'est qu'il refuserait d'enseigner même la vérité, tant il a peur d'enseigner quelque chose. Allons! Encore un beau jour pour vous, mon cher et doux vieillard !
Ce soir-là comme tous les soirs , Fontenelle , emporté doucement, fut déposé doucement dans l'appartement qu'il habitait, depuis tantôt vingt' années, au Palais- Royal. Pour sortir de sa niche ouatée , il attendit que les porteurs se fussent retirés , en saluant cet invisible ! Alors les fenêtres bien calfeutrées, la porte bien fermée, et le lit bien chauffé par la bassinoire d'argent , dame Brigitte et le fidèle Antoine, un Normand (un vrai), mais un fidèle et dévoué serviteur, retiraient de sa boîte et de sa citadelle le
FONTEMELLE ST LA MABQUISE DE LAMBERT. «7
génie heureux qui , par les grandes clartés des nuits d*été , suivait naguère les clartés du firmament, afin de raconter cette merveilleuse histoire de la Pluralité des Mondes, qu'il avait apprise, les pieds sur les chenets, et le front dans
iescieuxl
Quiconque avait Tbonneur d'approcher de M"»* la marquise de Lambert, et quiconque, en même temps, connaissait un peu M. de Fontenelle , comprenait bien vite que cet homme-là n'avait pas de meilleure amie, et qui fût plus bienséante à son goût, à son esprit, à ses mœurs, à sa politesse. Elle était la grâce et Télégance en personne ; avec tant d'envie et tant de bonheur de plaire, et des retours si charmants sur elle-même. Elle était si parfaitement convenable en toute chose, et rien qui sentît la gêne ou l'excessive familiarité! Modeste en tout, et principalement ^uandelle parlait, tout bas, des hommes et des choses de son temps. « Il n'y a guère que les sots , qui sont parfaitement sots, disait Fontenelle, il n'y a que les sots qui apportent dans le monde des opinions tranchantes et toutes faites. » Ceci est bien un mot de Fontenelle , du Fontenelle orné , fleuri , fécond ; ingénieux. Il avait le sot en horreur, par la raison toute simple que le sot, d'ordinaire , est l'écho d'une opinion toute faite, et c'est pourquoi il est insolent. L'honnête homme , en revanche , est timide et réservé, justement parce qu'il hasarde une opinion qui lui appartient, et parce qu'il comprend le danger fl'une opinion nouvelle.
Tout ce qu'elle disait, appartenait à M™* de Lambert , lui appartenait en propre; elle ne rempruntait à personne; et
si elle ne disait pas tout ce qu'elle pensait, elle pensait, du moins , tout ce qu'elle disait. Elle ne ressemble en rien , cette femme- là, à tant de femmes célèbres... fameuses, dont s'occupait le siècle de Voltaire et de Diderot.
Elle aurait eu grande honte d'être une savante, à la façon de M"® du Châtelet ; elle aurait eu peur d'être une ambitieuse habile, à la façon de M"^" de Tencin. Elle a pleuré sur les malheurs de M"« Aïssé; elle a détourné la tête des folies, des spasmes de M"® de L'Espinasse. Elle eût mis Diderot lui-même à la porte de son logis , s'il avait osé lui adresser la plus innocent^ des lettres qu'il écrivait à M"® Voland, et même à la mère complaisante de M"® Voland. C'était un esprit timide et bienveillant , une âme droite et loyale... une sensitive! Elle se donnait plus de peine et plus de- souci pour rester inconnue et cachée , que tant d'autres femmes pour que leur nom retentît dans le monde à part des philosophes et des poètes : M"® la maréchale de Villars , M"® la duchesse de Luxembourg , M"® la comtesse d'Houdetot , M°^® du Deffand , M"® d'Épinay, M"^® de Boufflers. M™® de Sauvigny, la duchesse de Villeroy,
Ces femmes , célèbres et célébrées de leur vivant et si vite oubliées, oubliées vingt-quatre heures après leur mort, n'ont jamais inquiété , de leurs fêtes et de leur gloire , M"® la marquise de Lambert. Elle aurait rougi de faire une machine à bruit , de son amitié; une machine à scandales , de sa philosophie ; elle serait morte de honte , si la ville eût été, la confidente de ses amours. Elle aimait ses amis, elle les aimait sans faste ; elle ne recherchait que les amitiés honorables ; elle eût été, certes, bien malheureuse, si, chaque année, à sa fête, elle eût partagé ses vieilles robes de velours, afin d'en vêtir, comme faisait M™® Geoffrin, les bêtes de sa ménagerie , \e^ hediUJi esprits de l'Encyclopédie.
Enfin cette femme heureuse réunissait, pour dire à sa louante tout ce qu'on peut en dire, au tact exquis de la femme, un discernement juste et délicat, qui lui donnait, avec son ami Footenelle , un grand air de parenté , tant ils avaient, l*un et l'autre, au plus haut degré la grâce de l'esprit unie à la clarté du bon sens; tant elle partageait, avec son digne ami, le sentiment excessif du faux, du vrai, du joli , du délicat , du bon , voire de l'excellent. Ainsi ils s'aimaient, l'un et l'autre, à force de se bien connaître, de se bien comprendre, et de se trouver ressemblants.
Qui voudrait avoir un beau portrait , d'une grande vérité et d'une ressemblance exquise de M"® la marquise de Lambert , le doit chercher dans quelques pages délicates , assaisonnées d'esprit et déraison, qu'elle écrivait de temps à autre, et que le monde , ami des élégances et des honnêtes pensées délicatement exprimées, s'arrachait à peine écrites*. Elle était amie, avant toute chose, de la vérité, uniquement parce que la vérité est un devoir d'honnête femme. « La vérité , disait-elle ( lisez ses livres afin de vous en convaincre, ami lecteur), se montre à nous utilement dans la jeunesse, afin de nous instruire, et, dans la vieillesse, elle arrive pour nous consoler I » Elle' disait à son fils : « Que le courage, est à peine le commencement de la gloire, et que les autres vertus font le héros. » Elle disait à sa fille (en parlant ainsi elle se pouvait donner comme un exemple) ; (( Qwe la véritable félicité est dam là paix de Vâme, et dans V accomplissement des devoirs *. »
«Mon fils, disait-elle encore, un bon renom est un grand trésor. — Ma fille , il vous faudra passer, nécessai-
1. Lettres sur la véritable éducation, par M«>« la marquise de Lambert. Amsterdam, 1729.
et se respecter soi-même, afin de se retrouver avec plaisir et de se quitter sans regret. »
Certes , ce sont là des conseils excellents ; et la dame qui les donnait si bien, d'un ton si calme et d'un accent si maternel, les savait mettre en pratique. Elle a défini la politesse (écoutez, c'est le vrai secret pour être aimable!) : « Un vif désir de plaire .aux personnes avec qui l'on passe sa vie, et de faire en sorte que chacun soit content de nous. )) — Ainsi, nos supérieurs seront contents de nos respects, nos égaux de notre estime, et nos inférieurs de notre bonté.... » Que d'indulgence et d'intelligente pitié dans l'âme et dans le cœur de cette honnête femme, pour les fautes des autres femmes! u Elles sont si malheureuses, ces pauvres galantes, de leur galanterie! )>
Elle disait à sa fille : « Ayez les vraies vertus ; les vertus d'éclat ne sont pas notre partage, mais bien les vertus simples et paisibles : la femme qu'on loue le plus, est celle dont on ne parle pas; il est doux d'obtenir l'approbation publique, il est glorieux de s'en passer. Jupiter, lorsqu'il forma les passions^ leur donna sa demeure à chacune, et quand la pudeur se présenta, il ne sut plus où la placer ; alors elle se mêla à toutes les autres passions. C'est pourquoi la pudeur tient à la vertu, à la vérité, à l'amour! »
Lisez aussi , de façon à vous souvenir, les deux conseils que voici : « Belle, il faut être modeste, la beauté s'en augmente ; et laide il faut être modeste, la modestie est un voile à la laideur. » M°*® de Lambert était, enfin, une vraie honnête femme, d'un solide mérite et d'un mérite aimable, faite pour l'amitié, pour la probité, et plaisant par sa vertu sincère, autant que les coquettes, par leurs défauts. Elle plaisait aussi par la variété de ses rares mérites, par l'économie et par l'ordre qu'elle apportait en toute sa maison.
par son peu de vanité, par son mépris pour le faste et par le soin extrême de sa bonne renommée. Elle disait souvent avec le roi-prophète : « // faut se rabattre aux choses simples et se dérober au tumulte. » Elle disait aussi avec un ancien : « Il vaut mieux passer sa vie 'à ne rien faire, qu'à faire des riens. » Elle recherchait peu le grand monde, où elle trouvait peu de sûreté ; en revanche, elle adorait la solitude ; elle s'y recpnnaissait plus juste et plus modeste.
A tant d'esprit et de bon sens, M"® la marquise de Lambert unissait de fortes et solides vertus. Elle était généreuse et peu prodigue ; elle donnait, mais avec choix ; elle prêtait, mais avec discernement. Elle haïssait les fausses opinions, comme un désordre moral ; surtout elle excellait en toutes les choses de l'exquise politesse. '
Elle ne renfermait pas seulement la politesse dans le commerce habituel des civilités et des compliments que /'usage autorise et commande, elle en faisait son plus sûr moyen de plaire et d'avoir des amis. Plus elle aimait la causerie élégante où chaque esprit parle et se tait à son tour, plus elle haïsàait le jeu : « ce renversement de. toute bienséance qui contient en germe tous les défauts et tous les vices de la société ! » Telle était cette femme illustre et charmante, la digne amie et le plus sage conseil du prudent Fontenelle. Et lorsque enfin, dans un âge au-dessus du soupçon, elle se trouva tout à la fois libre et maîtresse d'un bien assez considérable qu'elle avait conquis pour ainsi dire, tant elle l'avait courageusement et énergiquement défendu, elle comprit qu'elle était désormais la maîtresse d'obéir à ses instincts... Comme elle aimait assez le monde pour que le monde vînt à elle, elle établit une maison considérable où ce fut un grand honneur, trèsenviable et très-envié, d'être reçu.
En cette maison ouverte au mérite, au talent, au bel esprit, elle faisait une dépense très-noMe, et reœvait autant de gens du monde et de condition que de gens illustres dans les lettres. — La société polie du siècle passé comptera, parmi les meilleurs centres de ses plaisirs, le salon de M"® la marquise de Lambert.
Pendant plus de huit jours, après la conversation que nous vous avons racontée entre Fontenelle et M™® la marquise de Lambert, celle-ci attendit que son ami de tous les soirs se décidât à tenir sa promesse ; elle attendit en vain. Paris était très-occupé en ce temps-là d'un nommé DuchaufFour que l'on avait pendu en place de Grève, et Paris ne parlait que de ce DuchaufFour. On racontait les moindres détails de son supplice ; on répétait ses bons mots de sacripan : Duchauffour par-ci, par-là, toujours Duchauffour. Un soir que M. de Voltaire était trfete et ne disait mot, quelqu'un demaïKla à M"*® Denis , sa nièce : « A qui en a-t-il ? — Taisez-vous, dit-elle... il est jaloux du pendu. )>
M. de Fontenelle n'était jaloux de personne ; an contraire, il acceptait yolontiers toute espèce de causerie et d'entretien dans lesquels il n'était pas en jeu. Le pendu le reposait agréablement des échos tumultueux du café Procope, de la Comédie, et du Théâtre-Italien. Quand il ne parlait pas, et quand les autres parlaient pour lui , c'était autant de gagné pour sa poitrine et pour son esprit, qui s'en trouvaient fort à leur aise. Il était semblable à ce philosophe ancien qui disait souvent : « Je ne crains pas la solitude, fai appris à me servir d'ami à moirméme, et je ne suis jamais seul, » M. de Fontenelle a été toute sa vie un de ses meilleurs amis à lui-même, un ami sage, réservé, prudent, habile, honnête homme, et qui ne lui a jamais donné de mauvais conseils.
A la fin, au bout de ses huit jours, le sieur Duchauffour disparut de la scène du monde ; le pendu fut remplacé dans l'attention publique par quelque histoire galante de M. le maréchal duc de Richelieu, ou par quelque tragédie de Marmontel. A tant de distance, il n*est guère facile de retrouver la curiosité, la fantaisie ou la passion qui pouvait occuper attelle heure, à tel jour, cette nation haletante après rinconnu, et qui portait en elle-même Tâcre et précoce pressentiment des révolutions qui allaient venir. Un singe, un philosophe, une épigramme, une oraison funèbre, un sermon, un pont-neuf, une nouvelle à la mg^in, un mal- * heureux que Ton jetait à la Bastille, une bavolette à produire, une actrice à siffler, l'Encyclopédie ou la vaccine, l'Académie ou le Vauxhall , un grand équipage à Longchamp, une mode nouvelle au Côurs-la-Reine, M"«de Grillon qui se marie, et qui s'en vient, nouvellement mariée, en grande loge à FOpéra, pour savoir si le public est content de son mariage... en voilà tout autant qu'il en ipaut pour attirer l'attention de ce peuple, ami des disputes, et qui s'enivre à plaisir des paradoxes de son esprit.
Ces occasions, qui faisaient causer le genre humain, du feubourg Saint -Honoré à la place Royale et du Palais- Royal au palais de Versailles , étaient pour Fontenelle autant de bons motifs de se taire, et il en profitait, que c'était une jubilation. Ces jours-là, les jours où il n'avait rien à dire, où il avait tout à entendre, il était vif, il était leste, a était de bonne humeur; il n'avait guère que quatre-vingts ans! « Que vous êtes jeune aujourd'hui! » lui disait un jour la marquise de Lambert.... «Chut! » lui fit-il; comme si le Temps eût pu l'entendre et revenir sur ses pas, afin d'emporter l'aimable vieillard qui s'était bletti dans le coin de ce salcHi.
Donc, un jour de pièce nouvelle... En ce temps-là le monde français ne connaissait pas de plus grande et de plus solennelle aventure : une nouvelle tragédie, une comédie, et, faute de mieux, un nouveau drame, aussitôt toute affaire cessante et toute autre émotion oubliée, on se portait au théâtre; et là, pendant trois heures.... hélas! rien que trois heures! la foule, assise ou debout, saisie et transportée au delà de toutes les limites du monde habité, prêtait une oreille attentive au nouvel AjaXy au nouvel Oreste, au nouvel Hector, aux nouvelles Folies amoureuses^ au nouveau Tartufe, au nouveau Misanthrope,
Ils brassaïenît les uns et les autres, ces poètes de l'intervalle, les métamorphoses passées ; ils rapetassaient à Tenvi les vieux vers alexandrins , les vieilles tirades , les vieux paradoxes, et pour peu que de temps à autre une tirade ah irato amenât les mots prohibés, les mots chers aux âmes vaillantes , les paroles brûlantes qui font palpiter les âmes généreuses : Liberté! Tolérance ou Délivrance!:., aussitôt le parterre évoquait, de sa grande voix, les noms souverains, les chefs-d'œuvre, pour en faire un sacrifice à ses poètes favoris. C'est ainsi que le public disait tout haut que VOreste de M. de Voltaire était supérieur à VHorace, à Cinna! Il applaudissait Mélanie autant et plus qii'Athalie aux grands jours de M™® de Maintenon ! C'est ainsi que plus tard il s'enivra du Mariage fie Figaro, comme autrefois il s'était enivré des prémisses du grand'Corneille.
Ainsi , pour peu que le théâtre fût rempli , le salon était désert. Ces jours-là, ces jours choisis de solitude et de silence, M. de Fontenelle et M™« de Lambert se rappelaient leurs grands jours! Ils allaient rarement au spectacle; ils avaient renoncé à ces pompes de la jeunesse; ils avaient renoncé à ces vanités du bruit et de la fumée.
Il faut, disait la dame, régler son imagination et la soumettre à la raison pér ta solitude. Spectacles, habits, * romans, opéras, ballets, tragédies, petits livres, grands sentiments. M™® de Lambert disait que toutes ces vanités étaient sous Tempire de l'imagination, et qu'elle se passait fort bien de ces rêveries. Enfin , cela l'amusait à outrance de savoir qu'elle seule, à cette heure, elle était calme, et qu'elle échappait à la fièvre, à l'ivresse, à la contagion du bel esprit. « Çà, disait-elle, causons» mon bei^er; et, s'il vous plaît, revenons à nos moutons *.
— Ah ! marquise, je vous vois venir avec mes moutons, vous songez toujours à l'évêque de Noyon ! »
L\ MARQUISE DE Lambert. Jc sougc à la réponse académique que fit M. l'abbé de Caumartin à M»' l'évêque de Noyon. Vous me l'avez promise; en même temps vous m'avez promis de me raconter toute la cérémonie, et l'ironie en son entier. Allons! courage, ami! Exécutezvous! racontez, racontez! Nous sommes seuls, tout notre monde est à la Comédie , on ne nous entend pas , racontezmoi cette belle réunion.
FoNTENELLE. Mou Dicu ! ma chère marquise, pour un regard indifférent, la réunion, au premier coup d'oeil, était semblable aux réceptions de tous les grands jours. Quelques hommes qui viennent à l'^eadémie uniquement pour voir les dames , qui , de leur côté , viennent chez nous uniquement pour être vues. Des étrangers, des princes, des évêques, des cordons bleus, des toisons d'or, des croix de Saint-Louis , et le monde à la mode , heureux de répondre : Eh! oui,- je viens de V Académie!