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Tu reviens de la ville, Amyntas, nos hameaux

En sontrils, à tes yeux, moins charmants ou moins beaux ?

Foi9T£N£LLE, Églogue I".

11 faut compter ausii parmi les fidèles les quinze ou vingt aspirants à TAcadémie , autant de mouches bourdonnantes qui semblent dire aux académiciens vivants ce que disait Cicéron à Catilina : « Jusques à quand , enfin , abuserezvous de notre patience?... » Or, je suis bien bon de vous décrire l'Académie, et ne dirait-on pas que vous n'y avez jamais mis les pieds!

La mabquise de Lambert. Mais aussi ce n'est pas là ce que je demande à vos souvenirs; vous me dites les habitués de vos réunions, quand justement je veux savoir les grands noms de cette illustre journée ! Ami Fontenelle , il ne faudrait pas me prendre à vos pièges, moi qui les connais tous. Ah ! ah I faites donc Tétonné ! On vous dit : Versailles! et vous répondez: Paris! Le mot d'ordre est « hier! » et vous répondez «demain! » Ah! jésuite! A force de fermer la main droite qui renferme les vérités , vous fermez aussi la main gauche qui renferme à peine la médisance , et vous avez peur d'être médisant , plus encore que d'être vrai.

Fontenelle. Il faut donc vous complaire et médire un peu du prochain. Pour cette fois, je commence, écoutezmoi. Deux heures avant que M»' de Noyon montât solennellement à ce fauteuil qui lui avait si peu coûté , Rome , en effet , n'était plus dans Rome , et Versailles n'était plus à Versailles; tout le grand monde et le plus exquis était à l'Académie. 11 y avait M"»« la duchesse et M. le duc de Villars , qui déjà tâiait l'Académie en joue , et qui nous appartient aujourd'hui. Vous savez si M"® la duchesse de Villars est un esprit ingénieux, piquant et prompt à la repartie. II y avait M"« de Courtenvaux, pleine d'intrigue et pleine de feu , qui menait en laisse , on le disait, les derniers amours du roi , M™® de Soubise.

FONTENlilLLE £T LA MARQUISE DE LAMB£KT. 7i)

Il y avait aussi M°>® de Fontaine-Martel , une des reines de la cour de Monsieur; il y avait M"® de Mareuil, une bâtarde , il est vrai , encore vaut^il mieux être un^ bâtarde en ces grandes maisons, que la fille légitime d'un croquant. On vit aussi arriver, à la belle heure des rendezvous , M"« de Montchevreuil et M"® de Saint-Vallery, fille de Montrouet, premier écuyer delà grande écurie, homme d'esprit qui avait donné bien de son esprit à madame sa fille; en fin de compte, on eût pris, ce jour-là, l'Académie à la fois pour l'Œil-de-Bœuf et pour le salon de Minerve. Et dans ce salon de Minerve on voyait, Dieu sait! en profusion, des Noailles, des Maulevriers, des Choiseul, des LaTremoilIe et des Luxembourg, en veux-tu? en voilà! C'étaient, de toutes parts, des saluts, des révérences, des sourires, des encouragements à bien s'ajuuser; on n'était pas si gai que cela, je vous jure , à mon opéra de Thétis et Pelée, à mon fameux opéra de Lavinie :

Enfin voici le jour qui donne à la princesse Ou vous, ou Tumus pour époux...

Ne siHai-je point trop sincère,

Si je vous avertis, D'un secret qui doit vous déplaire ?

J'ai vu, dans un lieu solitaire , Pelée entretenir Thétis !

^si chantait Fontenelle , en riant d'un bon rire , et M"« de Lambert , qui savait son poëte par cœur, reprenait dans le même ton :

Il aimerait Thétis, ciel ! cet affi*eux supplice Serait-il réservé pour ma sincère ardeur?

Puis d'un ton plus simple , elle reprenait :

Mon ami , sans tant d'artifice, Dites-nous donc la fin de ce drame moqueur.

FoNTENELLE. Quand l'horloge eut sonné à l'horloge de l'Académie... une heure, aussitôt se fit entendre un frémissement indicible. «11^ va venir! Il va venir! » C'est encore une chanson de Thétis à Pelée : en effet , voici , tout à coup, que par la porte ouverte à deux battants nous voyons entrer W^ l'évêque de Noyon précédé de son maître des cérémonies et suivi de MM. ses secrétaires! Même il y avait le majordome et le maître d'hôtel de monseigneur, son écuyer se tenant à la porte , une véritable cour, en un mot. Il marchait gravement , posément, carrément, regardant peu et voyant tout; §ikluant, mais seulement d'un signe de tête imperceptible , les plus qualifiés, ou les intimes du roi : le duc de Charost , par exemple , M. de La Rochefoucauld, et S. A. R. M*' le prince de Conti. C'était superbe à voir, et le philosophe le plus habile à lire dans les secrets de l'esprit humain n'aurait pas su dire, en ce moment, ce qui l'eniportait de sa vanité ou de son orgueil dans l'âme heureuse et contente au plus extrême superlatif de Uf^ l'évêque de Noyon. A coup sûr, pour peu qu'il y ait là-haut un septième (!lel, et c'est beaucoup , M»' l'évêque de Noyon se porta lui-même au septième ciel , ce jour-là.

En même temps figurez-vous, marquise, au pied de la chaire à parler, les meilleurs goguenards en hommes^ en femmes de notre jeune temps : Straton , Lycidas, Clerine, Timandre, et tous les autres; vous avez tous ces noms-là dans la tête, ils ont paru vingt fois dans les histoires galantes , et vous savez , aussi bien que moi , quels visages, quels noms propres et quelle ironie implacable se cachaient sous ces noms-là.

La MARQUISE DE Lambert. Ah! le malheureux évêque! à quelle sauce ils vont le mettre, ces enfants |)ervers de

Bassy-Rabutîn ! Véritablement j*en ai pitié , car ces bandits, sans bouche et sans éperons, ne s'arrêteront jamais à ce point difficile et précis où la raillerie est une injure. Ârrêtez-le, de grâce, il est perdu.

FoNTENELLE. L'arrêter? 11 était si glorieux que , de temps à autre , il portait la main à son front pour bien s'assurer que sa perruque n'avait pas pris feu à quelque étoile! Avant qu'il eût parlé, on n'a jamais vu d'homme plus content que cet homme-là des belles et sublimes choses qu'il allait dire. Après qu'il eut parlé, on n'a jamais vu d'homme plus content des grandes choses qu'il avait prononcées. Certes , nous étions bien loin , avec ce digne évêque, de l'Athénien applaudi par le peuple, et qui se disait : a Quelle sottise ai-je dite? » Au contraire, on applaudissait avec rage , et le nouvel élu redoublait de grands gestes, de grosse voix, de petits airs penchés qui n'appartiennent qu'aux gens satisfaits de leur voix , de leur geste , de leur beauté , de leurs paroles, de leur silence , de leur grandeur. Quelle fête I et non-seulement l'Académie française en prenait sa part, mais encore la grave Académie des sciepces: ^^. Bourdehn, M. Duhamel, M. Régis, M. Dodart, M. de Toumefort, M. Cassini, M. Humberg, M. Ozanam, M. Sauveur, les protégés de M™« de Montespan. Ils étaient là , très-attentifs , et je ne saurais vous dire à quel point ces' docteurs, habitués aux émotions correctes, furent étonnés, surpris, électrisés des choses bouffonnes que débitait d'un ton sérieux M»' l'évêque de Noyon.

Ils vous le contemplaient comme une chose étrange , inconnue , et qui donnait un éclatant démenti au fameux livre : De la pesantev/r de Vair. Plus l'air est pesant , plus notre évêque était léger I Non loin du père Malebranche (il a cherché longtemps la vérité, il ne l'a pas trouvée ; il

a mis trop d'esprit à cette illustre recherche) était assis M. Duhamel , le savant vicaire de Neuilly-sur-Marne , qui est vraiment un grand théologien , très-versé dans la connaissance des Pères de TÉglise grecque et latine ; il était tout ébaubi des citations de M«f Tévêque de Noyon. « S'il m'en avait demandé, disait-il ingénument, jelui en aurais donné qui ont échappé à M«^ l'évêque de Meaux lui-même !» N'oublions pas dans son coin l'éditeur du Journal des Savants, l'abbé Gallois. M. l'abbé Gallois, qui connaît tant de livres, n'avait jamais rien lu de M8^ l'évêque de Noyon; si bien que cette conspiration particulière commencée au petit coucher du roi entrait franchement dans le public, le plus étranger m caprice, aux volontés du château de Versailles. Ainsi {<^ ^oilà l'inattendu de cette abominable plaisanterie), deseoartisans qui avaient le mot d'ordre, l'ironie allait aux spectateurs vulgaires qui ne pouvaient certes pas se douter de cette gageure imprévue. C'était une conspiration à quatre ou cinq conspirateurs , qui devenait soudain toute une Fronde ; et la Fronde allait si vite , que notre infortuné confrère , après les quatre premières paroles de son ridicule discours, était déjà un homme jaugé I J'ai vu rire, à cette fête incroyable de la vanité satisfaite, un homme qui ne riait guère, M. de Tournefort, Fami de Fagon , médecin du roi ; j'ai vu rire un Allemand : Emfroy Walter de Tschimauff , seigneur de Kissingswad et de Stoltzenberg , qui est mort, quinze jours après cette séance mémorable , en criant : Triomphe et Victoire ! heureux qu'il était d'avoir échappé, au moins une fois dans sa vie, au chagrin d'être un prince allemand! Enfin ce fut un sourire universel, tempéré par la réserve de la bonne compagnie , autant que par ce titre de prince de l'Église que tant de grands hommes ont si glorieusement porté.

Mais quand , après le discours de l'évêque , au bruit de ces divers murmures que notre infortuné confrère prenait pour autant de louanges et pour autant d'actions de grâces rendues à son mérite , à son éloquence , à son bel esprit , on vit se lever M. Tabbé de Gaumartin au milieu de Tassentiment universel, tout prêt à répondre au récipiendaire, aussitôt la curiosité, et bientôt l'ironie et le contentement, furent portés à leur comble. En ce temps-là, marquise , on ne riait guère ; Sa Majesté était sérieuse et M°®de Maintenon était sombre ; ainsi c'était un événement inattendu et tout nouveau , cette gaieté qui envahissait le Louvre des rois , par. l'ordre , ou par le caprice de Louis le Grand. Cette gaieté que se permettait soudain l'Académie était un problème , en tout semblable à ce problème en physique , où il est démontré qu'un petit fleuve peut entrer dans un grand fleuve, sans augmenter sa largeur ou sa hauteur. Le comment et le pourquoi de ce paradoxe, je ne vous le dis pas. Dieu soit loué, je ne suis pas Voltaire, et vous n'êtes pas la marquise du Châtelet , Dieu merci I

Mais ici , marquise, je me sens arrêté par un obstacle infranchissable , car rien , excepté le discours de ce terrible abbé de Gaumartin , ne vous saurait donner une idée approchante dé ces malices cachées sous l'emphase , de cette ironie ornée , où la victime est là , présente , applaudissante et souriante , et ne se doutant même pas qu'elle est une victime ! 11 était malin comme un singe et retors comme un vieux procureur, ce mécréant abbé de Gaumartin. Il mordait comme une femme égratigne.

11 vous avait un accent grave et doux , un œil bénin , une inclinaison friponne de la tête et du corps, pleine d'intelligence et de respect. — Il était semblable au Auteur antique, lorsqu'il soufile innocemment dans deux flûtes

8i LES CONTES DU CHA.LET.

parallèles , mêlant le grave au doux , l'espérance au désespoir, la plainte à la joie ; ainsi Jean^qui pleure et Jean qui rit se rencontrent dans ces flûtes délicates. Qu'il en jouait bien , le traître, et que je suis donc fâché que l'Académie ait lacéré ce terrible et piquant discours! Mais qu'y faire? et voilà comme il n'y a rien de complet sous le soleil ! ^

Parlant ainsi, M. de Fontenelle se rejetait dans son fauteuil, et, prenant son attitude favorite, il ferma lès yeux, comme s'il eût voulu rappeler ses paroles envolées. Il était habile , il était fin , il faisait grand cas de l'esprit des femmes , surtout quand il parlait philosophie ; il aimait leur docilité , leur application , leur charmante ignorance , qui les rend plus faciles à comprendre qu'empressées à discuter : enfin , ne comptez-vous pour rien l'assaisonnement du mystère qui forçait, en ces temps déjà si loin de nous , ces aimables philosophes à cacher les lumières de leur esprit , avec autant de soin que les faiblesses de leur cœur?

M"»« la marquise de Lambert, qui le connaissait bien , ne se tint pas pour battue ; elle le savait incapable d'entreprendre une œuvre , même la plus frivole , avant de s'être bien assuré qu'il la pourrait convenablement achever. Aussi bien , après un moment de silence , elle reprit en ces mots :

La marquise de Lambert. En vérité , mon ami , vous êtes bien cruel , vous vous arrêtez court à la fin du récit le plus intéressant que l'Académie ait jamais inspiré. Vous refusez de me lire un discours que vous avez dans votre poche.-. . En même temps, elle faisait le geste de le prendre, et, de son côté, Fontenelle faisait le geste de le défendre, et la marquise de rire aux éclats. Maintenant, fit-elle, osez

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donc me soutenir que vous n'avez pas sur vous le discours de l'abbé de Caumartin?

FoNTENELLE. Ouî, jc l'ai, Ic voîci ! Mais je n'aime pas qu'on me tende un piège, et je ne vous le lirai pas.

La marquise de Lambert. Vous l'avez... depuis longtemps?

FoNTENELLE. Par hasard! Mais je le possède, et je l'ai gardé depuis le jour où messieurs de l'Académie ont arraché ce chef-d'œuvre de leurs registres , depuis le jour où le roi Louis XIV le jeta au feu, depuis le jour... enfin le voilà! Lisez-le, et puis, au feu! au feu!... Pourtant quel dommage! Ah! le bel esprit, le charmant esprit, ce Caumartin, le bon plaisant, le bon railleur, et que je lui ai souvent envié cette heureuse fortune! Ainsi je commence, écoutez-moi.

La marquise de Lambert. Aviez-vous donc caché ce discours dans le grand coftre aux pamphlets?

FoNTENELLE. Oh! le grand coffre! Il sera curieux à ouvrir quand j'aurai cessé d'être un fantôme en chair et en os. Ils sont là tous réunis, les braves gens qui m'ont voulu prouver que j'étais un athée, un ignorant, un imbécile, un... mais qu'avez-vous? On dirait que vous ne voulez plus entendre le discours de l'abbé de Caumartin?

Alors M. de Fontenelle , à voix intelligente , encore plus qu'intelligible , se mit à lire, à petites reposées , le fameux discours de M. de Caumartin.

Responce de M, Vabbé de Caumartin à M, Fesvêque et comte de Noyon^ le jour de sa réception ' .

« Monsieur,

« Si les places de rAcadémie françoise n'estoient considérées que par la dignité de ceux qui les ont remplies, nous n'aurions osé de vous offrir celle dont vous venés prendre possession, et peut estre n'auriez-vous pas eu vous mesme tout l'empressement que vous aués tesmoigné pour l'auoir. Le confrère que nous auons perdu ne deuoit rien à la fortune ; riche dans toutes les parties qui font urh^ véritable homme de lettres, il n'eut aucun de ces titres éclatans qui releuent son successeur. Son esprit aisé et pénétrant luy auoit fait acquérir une facilité merueilleuse pour la composition de ses propres ouwrages, et une critique très-exacte pour la correction de ceux des autres ; rien ne sortoit de ses mains, qui ne portast ces deux caractères, et nous nous souuenons auec plaisir, ou plustot auec douleur, de l'usage qu'il en faisoit dans nos exercices ordinaires. C'est ce qui nous le fait regretter auec justice, et nostre consolation se^ roit foible, si elle n'estoit fondée que sur la différence de vos conditions. Nous connoissons ce sang illustre, en qui toutes les grandeurs de la terre sont rassemblées, et qui tient, par tant d'endroits, à tant de maisons souuer aines. Nous vous voyons reuestu de ce titre auguste qu'un de nos rois a dit estre des plus glorieux que l'on pust donner à un fils de France. Nous respectons en vous ce sacré caractère que le fils de Dieu a laissé à son Église, comme le plus grand de ses

1. Nous transcrivons, mot pour mot , en son entier, le discours de M. Tabbé de Caumartin, et nous croyons qu'il est imprimé pour la première fois.

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bienfaits, et cependant, Monsieur, ce ri^est pas à toutes ces qualUés éclatantes que vous deués les suffrages de toute nostre compagnie ; c'est à un esprit plus noble encore que vostre sang, plus éleué que vostre rang. Nous ne craignons point de vous déplaire, en vous dépouillant, pour ainsi dire, de tant de grandeur. Est-ce d'aujourd'huy que vous marchés sans elle, et la dignité d'académicien est-elle la première ou vous estes paruenu, comme un autre homme, qui fie seroit pas né ce que vous estes f C'est un pompeux cortège qui vous accompagne et qui ne vous mène pas ; vous le quittés selon qu'il vous conuient, et il est de l'interest de vostre gloire de vous en détacher quelquefois, afiji que les honneurs que l'on vous rend ne soient attrilmès qu'à vostre seul mérite.

' n La place que vous occupés aujourd'huy vous estoit due depuis longtemps; cette éloquence dont nous sommes encore tout ébloui, et dont vous auès créé le modèle, vous accompagne par tout ; ce n'est point dans vos harangues, ce n'est point dans vos sermons qu'elle se renferme ; on la trowue dans vos lettres, et dans vos conuersations les plus familières. Les figures les plus hardies et les mieux marquées, celles quedes plus grands orateurs n*employent qu'en tremblant, vous les répandes auec profusion; vous les faites passer dans des pays qui jusques à vous leur estoient inconnues, et ces ordonnances, véritablement apostoliques, destinées au seul gouuemement des âmes, au lieu d'une simplicité négligée quelles auoient deuant vous, sont deuenues chez tous le chef-dœuUre de l'esprit humain. Pendant que l'Église voit auec édification, dans ces sages reglemens, la vérité de la doctrine, la pureté de la morale, l'intégrité de la discipline, l'hautorité de la hiérarchie, soutenue et conseruée dans le diocèse de Noyon, depuis l'heureux temps de vostre

episcopat, nous y voyons encore ces diuisions exactes, ces justes allusions, ces allégories soutenues, et surtout une méthode que Von ne voit pas ailleurs, et sans laquelle on suiutott difficilenient des idées aussy magnifiques que les vostres. La véritable éloquence doit conuenir à la personne de l'orateur, la vostre ne laisse pas ignorer à ceux qui vous entendent ou qui vous lisent, d'oii vous venez et ce que vous estes. Si votre stile est noble, il est encore plus episcopal; partout vous faites voir d'heureuses applications de l'Escriture, de doctes citations' des Pères, et s'il y en a quelqu'une qui se présente à vous, plus ordinairement, c'est par la sinvpathie des imaginations sublimes^ que la nature n'accorde qu'à ses favoris.

« Que de puissans motifs à TAcademie pour vous choisir, et quel bonheur pour elle de pouuoir, en vous associant, satisfaire en même temps à la justice, à son inclination, et à la volonté de son auguste protecteur I H sait mieux que personne tout ce que vous valés; il vous connoist a fond; il aime à vous entretenir; et lorsqu'il vous parle, une joye se répand sur son visage, dont tout le monde s'apperçoit. Il a souhaité que vous fussiez de cette compagnie, et nous auons respondu à ses désirs par un consentement unanime. Après l'éloquent panegirique que vous venés de faire de ce grand Prince, je n'obscurciray point par de foibles traits les idées grandes et lumineuses que vous en auez tracées; je diray seulement que pendant qu'il soutient seul le droit des Rois et la cause de la Religion, il veut bien encore estre attentif à la perte que nous avons faite, et la réparer dignement en nous donnant v/n subjet auquel sans lui nous n'^aurions jamais osé penser. C'est à vous. Monsieur, à joindre vos efforts aux nôtres, pour lui en tesmoigner notre profonde reconnoissance. »

M. de FonteQje9l|&, en lisant ce discours étrange^ y mettait son esprit, sa naafice et sa belle humeur, où perçaient Cependant je ne sais quelle pitié et quelle tristesse. Il s'était appris, de bonne heure, à respecter tout ce que respectent les honnêtes gens, et le discours de M. Tabbé de Caumartin, à tant de distance et dans un siècle si différent du siècle qui l'avait précédé, était un véritable anachronisme aux yeux du sage vieillard. A cette heure encore, et l'esprit tout rempli du discours dont il s'était d'abord souvenu confusément, Fontenelle cherchait à s'expliquer à luimême tant d'audace incroyable et malséante à railler en pleine Académie un évêque, un grand seigneur, un aumônier du roi. Lui-même, il en était confondu. — Et, reprit-il, d'une voix humiliée à la marquise de Lambert, je ne vous ai pas encore dit toutes les dames qualifiées qui assistaient à cette incroyable parodie, et j'en ai la rougeur au front, rien que d'y songer. C'étaient les plus grands esprits et les plus hautaines de la cour : les duchesses d'Albret, de Sully, de Villeroy, de Roquelaure, de Saint-Simon, M"« de La Porte, M™* dej^a Vieuville, M°»®de Guébriant!

Voilà des juges du bel esprit! mais voyez, marquise, à • quel point les marquises étaient sages, à quel point les duchesses étaient prudentes, en ce temps-là... pendant que les jeunesses, sans expérience, et rieuses, riaient de l'évêque .de Noyon et de l'abbé de Caumartin, les dames sérieuses, par leur sérieux même, imposaient silence au rire, et peu à peu , le sérieux gagnant de proche en proche , il arriva que M"® de Furstenberg, M"® de Lussan, M"® d'Armagnac elle-même, un enfant, si rare et si charmant, qui savait tout dire et tout comprendre, elle-même la princesse d'Espinoy, après avoir partagé tout haut la gaieté générale, eurent bien vite repris leur gravité bienséante.

Quand l*abbé de Caumartin eut achevé sa risée, il était temps qu'elle finît. Ce monde exquis et trié sur le volet de Versailles n'aimait pas à rire en public; il tenait la foulé à distance et redoutait la familiarité à l'égal du mépris.

La marquise de Lambert. Je suis vraiment de votre avis, Monsieur, et il faut que ce soit M. de Fontenelle en personne qui le dise et qui Taffirme, pour que je croie à l'authenticité d'un pareil document. Dites-moi cependant la suite et la fin de cet étrange discours.

Fontenelle. J'en ai su les moindres détails par Bontemps, le plus intime des quatre valets de chambre du feu roi. Ce Bontemps était un honnête homme ; acariâtre et brusque, il avait réussi par sa brusquerie, autant que beaucoup d'autres par leurs complaisances, et sa franchise avait plu au roi, parce que la vérité a quelque chose de moins amer, passant par la bouche d'un ^balteme. Le jour où M»' l'évêque de Noyon fut reçu à l'Académie avait été pour le roi un jour de solitude, et pour la première fois, depuis bien longtemps, il n'avait rencontré pareille solitude. Évidemment Sa Majesté avait été prise au m«t, à ce point qu'elle ne pouvait pas croire que, même pour obéir à ses

commandements, on l'eût ainsi délaissée. Aussi bien le roi fut content lorsqu'il entendit ce grand bruit que font les courtisans, lorsqu'un instant égarés loin de Versailles, ils y reviennent de toute la vitesse de leurs chevaux. Le roi, à son tour, qui s'attendait bien à être seul, mais non à ce point-là, fit l'invisible et tint sa porte fermée. On l'avait négligé, il rendait négligence pour négligence, et cependant, de cette oreille qui entendait de si loin tant de choses, il entendit les rires de ceux-kîi, qui croyaient faire leur cour en riant de l'évêque, et le silence de ceux-là, mieux conseillés ou plus sages, qui attendaient que le roi

FONTENECLE ET LA MARQUISE DE LAMBERT. »i

eût souri, avant de rire. Eh ! c'était ainsi, marquise, en ce temps-là ; nul ne disait ce qu'il voulait dire, avant d'avoir consulté le visage du maître, et je ne pense pas que nos petits-neveux revoient jamais cette auti)rité toute-puissante. On attendait le silence ou l'approbation du roi, même pour applaudir Tartufe ou les Plaideurs; quand j'avais vingt ans, Versailles remplissait le rôle du café Procope, et, de bonne foi, je ne vois pas que Ton ait jugé plus mal en ce tempslà qu'aujourd'hui.

La marquise de Lambert. Je commence à trembler pour ce charmant abbé de Gaumartin.

FoOTENEUE. Et vous faîtcs bien de trembler. Bontemps, qui entrait partout, à toute heure, et toujours par les portes cachées, pénétra dans le salon du lit, où se tenait Sa Majesté, et sans attendre que son maître l'eût interrogé, il raconta ce qu'il appelait nettement tm scandale! 11 dit avec raison que la ville et la cour n'avaient pas le droit d'envahir sur les menus plaisirs de Sa Majesté; que s'il plaisait au roi de s'amuser un peu aux dépens de M«f l'évêque de Noyon, ce n'était pas un motif pour que l'Académie en fît l'objet, de ses risées; que c'était une honte, enfin, devoir un simple abbé se moquer d'un évêque, et que lui. Bontemps, il ne comprenait pas que Sa Majesté eût autorisé ces violences par ses sourires. Une fois qu'il était lancé , Bontemps, il ne s'arrêtait plus, et cette fois il daubait d'autant mieux son-camarade absent, qu'il s'était vu plus d'une fois exposé aux grands airs de l'intendant des finances, Gaumartin, lorsqu'il exigeait la préséance sur tous les conseillers d'État. Or, le fils de ce féroce Bontemps était luimême conseiller d'État.

La marquise de Lambert. N'est-ce pas Bontemps qui fit l'office d'enfant de chœur, et qui servit la messe du

père Lachaise, au mariage du roi et de M"^® àè Maintenon?

FoNTENELLE. C'était lui-même. Il avait Toreille du maître et de la maîtresse, plus encore que les autres témoins de ce grand et mystérieux mariage : M. de Louvois et M. de Montchevreuil. Bontemps était gouverneur de Versailles et de Marly, et, de plus, tout-puissant, et la cour était à ses pieds. Pensez donc si sa mauvaise humeur gagna ce roi, ce maître et ce nonchalant, qui venait d'être livré à la solitude pendant quatre heures! Cependant le roi ne dit rien encore; évidemment il attendait une occasion d'éclater, lorsque ses yeux, déjà brillants, s'arrêtèrent sur un spectacle inattendu.

Sa Majesté, pendant que Bontemps l'entretenait des outrages dé l'Académie, allait et venait en silence, et s'arrêtait contre une fenêtre entr'ouverte ; un léger rideau lui permettait de tout voir, sans être vu. Dans le vestibule de la petite cour de marbre, sur laquelle s'ouvraient les fenêtres de M*"® de Maintenon, le roi vit entrer, traîné par quatre chevaux et plus semblable à un empereur romain qui jouit des honneurs du triomphe qu'à un évêque revenant de l'Académie, Ms'l'évêque deNoyon lui-même. Il venait, tout resplendissant de sa fortune académique, la raconter en personne à Sa Majesté, qu'il supposait impatiente des moindres détails ; même l'évêque en ce moment n'était pas seul : commodément et fièrement assis dans son carros?^ armorié de toutes sortes d'armoiries, et la tête un peu e**' dehors de cette espèce de trône, il tenait par la main, comme s'il l'eût mené en laisse, M»' l'archevêque de Paris, et Monseigneur, plutôt traîné que mené, semblait peu content d'aller à pied, quand il était si facile à l'évêque de Noyon de lui offrir une place à son côté.

Les deux prélats s'étaient rencontrés sur le seuil même

de la cour intérieure, <^ les seuls ducs et pairs de France avaient le droit d'entrer en carrosse ; et l'archevêque avait quitté Je siège, d'abord pour obéir à l'étiquette, ensuite parce qu'il comptait que M»' de Noyon lui offrirait une place, ou tout au moins descendrait de voiture, et qu'ils entreraient chez le roi, de compagnie.

Ainsi, dans cette cour intérieure, où il avait le droit d'entrer, autant l'évéque était fier, glorieux, triomphant, autant l'archevêque semblait malheureux, triste, humilié ! Cependant l'archevêque se taisait, pendant que l'évéque racontait tout haut son triomphe à l'Académie, la beauté de la réunion, les titres des assistants, la gloire de son discours, et la réponse de l'abbé de Caumartin au milieu de l'assentiment universel. Gomme leis deux prélats étaient à une certaine distance l'un de l'autre, et que les quatre chevaux del'évéque-comte de Noyon faisaient grand bruit en piafùiût dans la cour , les deux prélats parlaient assez haut pour que le roi pût entendre l'évéque de Noyon se glorifiant lui-même à haute voix, pendant que l'archevêque de Paris le regarde, inquiet de son bon sens, et semble lui demander qui donc se trompe ici? Ce vestibule est fermé, vous savez cela comme moi, marquise, par seize colonnes de marbre, sur lesquelles se dressent quatre bronzes de Coysevox. Eh bien ! la scène se passe entre ces colonnes, et sous la fenêtre même où se tenait le roi, trè&-attentif à tout ce qui se disait entre ces deux hommes, l'un habile et fin comme un prêtre et. comme un courtisan tout ensemble, et Vautre entraîné, comme un enfant, par la vanité et par la gloire,*au delà de toutes les bornes de l'orgueil.

Debout sur le perron, l'archevêque attendait que l'évéque sortît de son carrosse; mais l'évéque était trop habile homme pour perdre ainsi son avantage, et il poursuivait le

9i LES CONTES DU CHALET.

cours de ses triomphes, sans s'apercevoir que le prélat commençait à s'impatienter.

A la fin, W^ Tarchevêque de Paris, poussé à bout par tant d'aise et de vanterie, se mit à dire à M»"* de Noyon : « Prenez garde à ne pas trop» vous glorifier de votre discours. Monseigneur ! Prenez garde à ne pas trop vous vanter de la réponse à votre discours et de vos succès oratoires I Prenez garde à ne rien outrer. Monseigneur 1 et si je chagrine un peu votre vanité, c'est que je veux être pour Votre Grandeur un ami véritable et non pas un flatteur odieux ! »

Alors, profitant de l'évêque interdit, et avec une .grande vivacité de paroles, il se mit à expliquer à ce pauvre homme ébahi l'hyperbole et la trahison dont il avait été la victime. Il lui représenta l'ironie et la gaieté universelles, et le prenant à témoin des paroles de l'abbé de Gaumartin, il l'adjura de lui dire si, sérieusement et honnêtement, un si rare excès de louange et de contemplation se pouvait accorder à lui-même, à lui, l'évêque de Noyon? Oui! et si lui, l'évêque de Noyon, il pouvait chrétiennement se réjouir d'un éloge public qui n'avait jamais été accordé à l'évêque de Meaux, à l'archevêque de Gambrai, à Nicole, à Pascal, au père Bourdaloue, à M. Amault lui-même, à toutes lés lumières de l'Église? Et comme en parlant, l'archevêque s'animait de toute l'apparente incrédulité de M«' de Noyon, l'archevêque redoublait de preuves, ajoutant, avec l'incontestable autorité de son nom et de son esprit, que la louange et la raillerie ont souvent la même allure, semblent parler le même langage, et qu'il n'appartient qu'aux esprits les plus déliés de discerner l'ami de l'ennemi, la louange de la . satire et la méchanceté de la bienveillance.

Ainsi, d'une main ferme l'archevêque arrachait les voiles, les apparences, les r^parts dont s'entourait la gloire aca-

démique de Mk*" Tévêque de Noyon. Hélas! le pauvre évêque! il était pâle, il était confondu, il restait épouvanté de ce terrible échec ; il cherchait à comprendre comment //se faisait que ce fût justement à lui, à lui seul, en toute cette Académie, au milieu de (^ Versailles si bien stylé, que s'adressait tant d'imperturbable avanie?

En ce moment, on eût dit qu'il atait entendu retentir à son oreille, ouverte enfin, le divin Éphêta ! et que ses yeux, aussi bien que sas oreilles, s'ouvraient, cette fois, pour la première fois.

En ce moment aussi, le roi^ très-attentif à ce d^cours, comprit quelle faute il avait commise en livrant ce galant homme et cet évêque, aumônier de sa chapelle, en pâture aux beaux esprits de l'Académie I II ne riait guère, ce roi- 1^; mais ^land, par hasard, il riait, il voulait rire à son compte ,fflfe soufifrait pas, à moins d'un ordre exprès, que Ton se mît à rire avec lui; c'était toujours le Jupiter tonnant, dont le sourcil froncé faisait la pluie ou le beau temps de Versailles» Cependant, sans mot dire, et sans témoigner qu'il eût rien entendu ou rien remarqué, il revint, avec un redoublement de majesté, daûs le salon de la Guerre et de la Paix, où déjà l'attendait toute la cour, chacun espérant une question qui lui indiquât le ton, le tour et l'accent de laréponseà faire, pour qu'elle fût agréable et comprise! Jk lisaient dans les yeux du roi, ces courtisans^ mieux que je ne lirais dans un livre ouvert; ce qu'ils virent tout d'abord, c'est que le roi était irrité, mécontent, peu à la réception, et qu'il ne voulait pas qu'on lui parlât.

En même temps, et la surprise fut à son comble', on vit entrer, soutenu par M«'^ l'archevêque de Paris, M«' l'évêque de Noyon ; mais, juste ciel! quel changement s'était opéré dans son triomphe et dans sa personne! Autant il portait la

FoNTENELLE. Attendez, marquise, attendes. Avec ces grands seigneurs, si profondément courtisans, la malice humaine n*a jamais le dernier mot. Tout mortifié, disons le mot, tout enivré qu*il était de son orgueil, notre illustre confrère, révêque de Noyon s'était quelque peu remis, en se voyant si bien accueilli à Versailles ; mais, au sortir de ce palais des féeries et de$ enchantements, où le roi était tout,x)ù personne, après le roi, ne comptait pour rien, I^ris, ce mécréant, reprenait sa proie, et les sarcasmes, les discours, les vaudevilles, les gazettes, les bouts-rimés..., une avalanche de coups d'épingle, s'emparent de ce pauvre homme, que c'est une bénédiction!'

La Harpe, aujourd'hui, n'est pas plus malheureux, lorsqu'il est en butte aux sarcasmes de d'Alembert, de M. Diderot, de Marmontel, d'Argental, de Pont de Veyle ou de l'abbé de Voisenon. G'étafent des rires à haute voix; c'étaient des ironies muettes, à tel point que le chagrin aidant la vanité, le pauvre évêque en eût la fièvre chaude, et même il en mourut. Fagon lui-même, porteur d'un ordre du roi qui comandait ^ vivre à M«^ de Noyon, ne put pas le tirer d'affaire. Enfin, ce fut un homme mort; mais, avant de mourir, monseigneur se vengea comme un chrétien se venge, quand il est doublé d'un grand seigneur.

Il fit donc appeler à son lit de mort l'abbé de Caiimartin, et, dans un fort beau discours, plein de délicatesse et de pardon, plein de tact... même de modestie, il lui dit qu'il ne voulait pas mourir sans s'être bien réconcilié avec lui ; que sans doute lui, l'évêque de Noyon, il avait eu tort de prendre au sérieux le désir du roi de le voir à l'Académie , mais qu'après imt l'Académie en gagnant un Glermont- Tonnerre , gagnait autant pour le moins que si elle se

fût enrichie de "quelque poète médiocre. — Enfin, s'il pardonnait à M. de Gaumartin sa malice, à çon tour il s'excusait de son orgueil qui Tavait poussé si mal à propos au milieu de tant d'écrivains, pour lesquels il n'était pas fait, et qui n'étaient pas faits pour lui. Tout ceci fut dit d'une voix claire, et de l'accent le plus tendre et le plus vrai, la mort ajoutant à ces touchantes paroles sa pâleur et sa consécration.

Quand Tévêque eut parlé, l'abbé de Gaumartin, toucb"!^ jusqu'aux larmes, se précipitait à genoux au chevet de son lit ; et, prenant la main de monseigneur, il se mit à pleurer, à supplier, à demander pardon, à déplorer ce moment de folie, à reconnaître en effet qu'ij avait oublié tout respect, et, sans vouloir se relever, il couvrit cette main fiévreuse de ses baisers, avec mille et mille sanglots.

<( Pardonnez-moi , Monseigneur, pardonnez-moi ! »

L'évéque alors, tirant de son doigt son anneau pastoral : a Je vais mourir, mon bon frère et mon confrère, dit-il à l'abbé en appuyant légèrement sur le 'mot confrère, je vais mourir, et je vous laisse, en souvenir de notre bonne amitié présente, l'anneau du pêcheur; vous le porterez en mémoire de votre évêque , et plus d'une fois l'aspect de cet anneau vous rappellera que l'esprit ne vaut pas la bonté ; que même le génie est au-dessous de la charité, et qu'il faut avoir quelque indulgence pour la faiblesse humaine... Encore une fois, adieu! Je meurs coulent; je meurs réconcilié avec le souverain juge, après vous avoir réconcilié avec le roi, qui vous fait, à ma prière, évêque de Vannes, dans votre chère Bretagne. » En même temps, le saint évêque bénissait ce pauvre homme anéanti , éperdu, hors de son bon •ens à force de regret et de douleur.

La marquise de Lambert, â la bonne heure! Aristote est content; je suis contente, et véritablement j'avais tort en m'inquiétant de la moralité du récit. Votre récit ne i^aûpe pas de moralité. Le dernier mot reste à Tévêque, et le ^à sauvé de la raillerie à tout jamais.

FoNTENELLE. HélasI marquise ! le diable est bien fin, et la vanité des hommes est bien grande ! Il n'y a que tours et détours dans la péripétie et dans la suite de cette histoire. Ainsi voilà W^ de Noyon qui tient la corde. Il est donc mort en odeur de sainteté, le saint évêque, et Ton devait croire, en effet, que Tabbé de Gaumartin était battu par tant de prudence et de charité... Vaine espérance! Oa trouva, sur le chevet de Tévêque, écrit en entier de sa main, un manuscrit plus écrasant que tous les discours de M. l'abbé de Gaumartin : La magnifique pompe funèbre et le service solennel qui auront lieu, dans l'abbaye royale de Saint-Germain des Prés, pour le repos de l'âme de très-haui et très-puissant seigneur, Mgr Vèvèque et comte de Noyon, duc et pair de France, et chevalier du Saint-Esprit. Il n'ajoutait pas : Membre de l'Académie françoise, ne fût-ce que par humilité! Dans ce codicille, M«' l'évêque de Noyon disposait toutes ses funérailles. Il tendait l'église entière d'une tenture coupée par trois rangs de velours semé de larmes d'argent, de fleurs de lis d'or et d'un grand nombre d'écussons aux armes de sa maison : « avec les chiffres et les bâtons royaux, en sautoir à couronnes. »

11 ordonnait en même temps que les arcades de la nef fussent tendues d'une façon particulière, et formassent quatre chapelles par leur enfoncement ; leurs voûtes tendues comme les quatre murailles ; leur cintre bordé d'un rang de velours chargé d'écu^ns et de chiffres, semé de larmes d'or et d'argent, et bordé d'une moire d'argent

dentelée, garnie de flocons aussi riches que tout le reste; les six pilastres qui portent -les quatre arcades devaient être en velours, semés de larmes d'or et remplis d'écussons et de chiffres, leurs vases et leurs chapiteaux étant dorés.

Surtout, cet évêque, et ce moribond, avait décrit avec le soin le plus minutieux la chapelle ardente à dresser au milieu de ces quatre arcades. On relèvera à la hauteur de trente-cinq pieds, afin que rien ne se puisse voir de plus réglé et de plus magnifique. La base devait être un socle élevé d'un pied seulement, sur laquelle il disposait une estrade de trois pieds d'élévation, chaque coin supportant deux figures : la Noblesse et l'Éloquence, en relief, plus grandes que le naturel. L'espace qui séparait ces deux figures devait être rempli par certaines devises pompeuses, que monseigneur avait trouvées I Les bases de cette imposante estrade étaient nécessairement garnies de cassolettes, d'armes, de flambeaux et de deux cents chandeliers d'argent. Ce n'était pas tout, et monseigneur demandait encore quatre grosses colonnes d'ordre dorique, couvertes" d'aventurine, avec crêpes, cyprès, frises et corniches. 11 voulait pour ciel un dais très-riche, en crépine d'argent, croisé de moire d'argent et chargé de quatre gros écussons de broderie. Il brodait l'intérieur de la corniche de campanes, de couronnes, de manteaux, de houppes d'or et d'argent. Au milieu des quatre faces de cette grande corniche, il indiquait quatre devises, qu'on aurait le soin d'écrire au milieu de quatre cartouches embellis de crêpes en forme de pentes.

Sur ce lit de parade, on eût dit que l'évêque s'étendait glorieusement à l'avance; il en avait décoré le poêle en croisé de moire d'argent tabisé, et chargé de quatre gros

lOâ LES GONTKS DU CHALET.

écussons et broderies, aux armes des Clermont-Tonnerre, bordés de deux larges bandes d'hermine, une en drap d'or au milieu.

Il exigeait aussi que, sur un carreau de velours noir, recouvert d'un grand crêpe, fussent déposés sa croix, sa mitre et son Saint-Esprit, et que Ton vît, à genoux au pied de 1 estrade, une image de la France affligée et couverte de deuil, les larmes dans les yeux, un mouchoir à la mtin... inconsolable! Enfin, sur la corniche, à l'architrave et partout, u posait des campanes chargées de fleurs de lis, le tout surmonté d'un fronton qui remplissait les quatre faces; ce fronton se composait d'enfants ou de génies en reliet, tenant des torches fumeuses et baissées en signe de deuil ; pour milieu, on devait placer une tête de mort.

Ces diverses figures devaient être confiées au décorateur même de l'abbaye royale de Saint-Denis, M. Benoist, le même artisan qui a disposé le mausolée de M. le prince de Condé, si vivement décrit par Bossuet.

Pour compléter ces magnificences funèbres, M^ 1'^' vêque de Noyon avait ajouté, aux quatre coins de cette chapelle magnifique, quatre vases de bronze, chargés chacun de six flambeaux de cire blanche; un grand pavillon, suspendu à la voûte de l'église, couvrait en entier ce vaste et rare monument, dont le fond devait être enrichi d'un immense dais, porteur de quatre énormes écussons en broderie ; les six ailes brodées de larmes, et descendant sur les piliers de l'église, devaient produire un efl^^ irrésistible.

Le digne mort n'avait pas même oublié de tendre en noir le chœur des religieux, et d'éclairer le dessus des chaires par six autres lampes qui formaient, par un habile entrecoupement , le chifire de sa maison. Jl demandait

aussi que le msdtre-autel fût éclairé de cent chandeliers d'argent, et que Tabbaye se servît de son retable en vermçiJ doré, enrichi de pierreries. Quant aux devises, elles étaient également fières et bien trouvées ; Tune disait : Plus cœlo quam solo, c'est-à-dire : « Je suis né pour le ciel plus que pour la terre, » et représentait un oiseau de paradis qui retourne au ciel. La seconde devise représentait un miroir ardent exposé au soleil, dont il recevait et renvoyait les rayonsf avec ces paroles *. Reflectit ad wiwn. a 11 rend à lui seul ce qu'il en a reçu. » On voyait ensuite une montre couronnée : Mmula solis, c'est-à-dire : « Elle suit le soleil. » Puîs une branche d'olivier au bec de la colombe, un livre coi»x)nné de lauriers ; une allée de cyprès ; une croix; un calice; une Bible; un autel, avec- ces mots pour orner et compléter ces devises : Elle apporte la paix; — Mm histoire ne sera jamais finie ; — et : Mes proœrès ne me changent pas. La plus significative de ces devises et le plus majestueux de ces emblèmes, les voici : on voyait du fond de l'Océan plein d'orages un vaisseau rentré à bon port, avec cette devise : Onusta recedit. Il était dit aussi , dans ces diverses images : U esprit donne la vie; et : Je brûle poy/r mon Dieu !

Le prélat avait poussé le zèle et le soin de ses funérailles jusqu'à indiquer leur place aux nonces, aux évêques, aux pairs de France, aux oflSciers des cours souveraines, et à toutes les personnes de la première qualité qu'il invitait expressément à son convoi. Il n'avait oublié que l'Académie... et l'abbé de Caumartin.

On trouva même, à la suite de ce cahier, le commencément de l'oraison funèbre de M»' l'évêque et comte de Noyon, écrite par lui-même : <( Au milieu de ce funèbre appareil, dans ce temple sacré où vont éclater les vertus

lOi LES CONTES DU CHALET.

et les mérites d'un enfant de TÉglise et d'un digne descendant des empereurs d'Orient et d'Occident, à la vue de ce glorieux cercueil et de ce grand cœur qui n'est plus que poussière, il nous sera facile de vous entretenir de la, fragilité et du néant des grandeurs d'ici-bas!... » La marquise de Lambert. « Et tout est vanité! » Au même instant «e fit entendre un grand bruit de carrosses dans la cour de l'hôtel Lambert. C'étaient les habitués de chaque soir qui revenaient en toute hâte pour surprendre M"® la marquise , et déjà, du bas de l'escalier, ils proclamaient 'le grand triomphe et le succès des Barmécides. C'était sublime, et c'était divin! a Gloire et triomphe à l'auteur des Barmécides^ et M. de Voltaire n'a qu'à se bien tenir. »

«... Et tout est vanité, » reprit Fontenelle, en prenant congé de la marquise de Lambert.

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