ET LE LIVRE D'OR
Décembre arrivait, tout couvert de firoidure et de nuage; on touchait à l'heure où plus d'un Anglais de bonne volonté se demande à lui-même s'il ira se jeter dans la Tamise, ou s'il va se brûler la cervelle. Il n'y a rien de si triste à voir que la rue, en ces hejires sombres et mélancoliques ; c'est pourquoi les habiles esprits et les honnêtes cœurs choisissent et recherchent ces nivôse, et ces ventôse et ces pluviôse, pour se câliner au coin de quelque foyer hospitalier et jaseur. A voir plusieurs braves gens réunis par toutes les grâces de la sympathie et du bel esprit , on dirait que l'ennui a peur de ces doctes causeries et n'ose en approcher. En même temps la bruine et le vent se heurtent au dehors , pendant que la lampe ardente et le feu du foyer mêlent doucement leurs clartés rivales. Maintenant la bise et l'hiver peuvent s'abandonner à leur tapage accoutumé : je les défie, et nous les défions.
Or, un soir de ténèbres, de malaise et de doute infini, nous étions réunis chez M"® de Carmant qui est une aimable femme, en deçà des dernières limites de la jeunesse. A ses beaux yeux vifs , brillants et pleins du feu ancien , on voit facilement qu'elle était belle il y a trente ans ; à son esprit, on reconnaît qu'elle est charmante, ingénieuse,
active, attentive et sachant vivre. Avec toutes les grâces de la conversation, elle était peu à peu devenue un centre; on Taimait parce qu'elle était bonne et bienveillante ; on venait à elle, justement parce qu'elle avait le grand art d'attirer à soi plusieurs intelligences revêches et volontiers rebelles à toutes les avances. Il est vrai que la dame avait grand soin de choisir son monde et de le varier. Ainsi vous eussiez trouvé chez M°® de Carmant un ambassadeur, un poète, yn capitaine, un prosateur, un notaire, un banquier, une duchesse, une baronne, une comtesse, un Anglais, une Anglaise, une Allemande, un Allemand, un Italien, un musicien, un peintre, un sculpteur... bref, un échantillon, souvent unique , des professions libérales. « Eh ! disaitelle, ils ne songeront pas à se disputer, si chacun est le seul de son espèce I » Elle en parlait bien à son aise. . et le cumul ?
Chez la dame on jouait et l'on causait; le whist reposait de la causerie , et la causerie offrait aux joueurs une utile ressource. Le soir dont je parle, il advint que le jeu ayant cessé (la chose arrivait fréquemment!), les honorables habitués de ce salon plein de réserve , un peu méthodiques, un peu froids, se mirent à causer, non pas de la
politique effarée, ou de la littérature de chaque jour, mais tout simplement des vertus morales de l'homme , et naturellement aussi, à force de côtoyer la philosophie et de parler de ce qui était bon, ils en vinrent à parler de ce qui était beau. « Accordez-nous, grands dieux, disaient les anciens Spartiates, de réunir tout ce qui est beau à tout (5&'qui est bon ; tout ce qui est libre à tout ce qui est juste ! AmenI » Messieurs les Spartiates avaient trouvé là une belle, une illustre prière, et toute-puissante ; une de ces prières qui inclinent le ciel !
De ce qui est beau à ce qui est bon, si vraiment il n'y a qu'un pas, la distance aussi n'est pas grande qui sépare la vertu du crime et les plus abominables coquins des plus honnêtes gens. Ainsi, bientôt, par le penchant naturel de la causerie et des causeurs, les jeunes gens réunis che*. M"« de Carmant , laissant de côté le to kalon, en vinrent à parler des crimes qui se commettent en ce bas monde , et ces jeunes gens bien nés, loyaux et fidèles, qui certes ne comprenaient pas le mensonge vulgaire , la perfidie et la trahison basse , dans un accès de sagesse impitoyable , se mirent à tomber si fort sur les fautes et sur les délits de l'espèce humaine... ils comprenaient si peu qu'un homme devînt jamais un faussaire, un meurtrier, un voleur de grand chemin, et s'exposât à tomber dans les abîmes de la cour d'assises, enfin, que vous dirai-je? ils étaient si sûrs d'eu3t-mêmes, et si complètement retranchés dans leur for intérieur, que l'on ne se fût pas douté, à les entendre, qu'ils eussent jamais eu rien de commun avec le péché originel. Us parlaient, ils dissertai^nt , ils s'extasiaient sur euxmêmes, comme autant de petits saints, autant de martyrs, ces petits jeunes gens qui jetaient le crime aux orties, sauf à se dédommager tantôt, dans l'ombre, en grand mystère, par l'exercice ingénu de quelques bons petits vices , bien complets.
Aussi bien, chacun des hommes qui avaient un peu vécu, et même plus d'une femme ici présente , écoutaient ces bons apôtres, les hommes en souriant d'un rire ironique, les dames, bouche béante, et dans l'attitude étonnée de la plus vive admiration.
Parmi les honnêtes gens , et parmi les hommes considérables qui habitaient ce salon, à la première place, et trèsécoutés quand par bonheur ils prenaient la parole, il y avait deux vieillards que nous entourions de nos plus profondes et de nos plus loyales déferences; M. de Chateaubriand lui-même , dans le poétique salon de l'Abbaye-aux- Bois, M. le duc de Fitz-James, quand il visitait sa nièce M™® la duchesse de Castres, n'étaient pas écoutés avec plus d'attention, plus de zèle et plus de respect. Le premier de ces deux vieillards s'appelait M. le marquis de Saint- Chamans. Il avait quatre-vingts ans; sa tête était belle, son aspect était vénérable ; il avait été tout ce que pouvait être un homme intelligent, très-grand seigneur, et parfaitement capable de jouer le plus grand rôle dans le monde des faits, des événements et des idées. A quinze ans , il était maître des requêtes au parlement de Toulouse ; à soixante ans , il était premier président d'une cour impériale ; et qu'il fût assis sur les fleurs de lis de France, ou sur les abeilles d'or, il avait montré tant de courage et de loyauté, que pas un n'avait mis en doute, une seule fois , les obéissances et les respects qui étaient dus à un pareil seigneur. Ajoutez tous les ornements ^ de ces grandes existences : la fortune, le rang, le blason, les alliances, le cordon bleu. Même il portait noblement et fièrement les insignes des chevaliers du Saint-Esprit, 1 depuis que la révolution de 1830 les avait supprimés, et celui-là eût été bien hardi , qui lui eût demandé de quel droit il les portait.
L'autre vieillard était un évêque 1 On lui disait : Monseï-
LE GRAND CHEMIN ET LE IIVRË D'OR. loO
gneur ! et les jeunes gens et les jeunes femmes se plaisaient à ce titre de Monseigneur; qui convient, en effet, aux bouches jeunes et bienveillantes , lorsqu'il s'adresse à un vieillard , à un prince de l'Église , à quelqu'un de ces hommes qu'il est de bon goût d'honorer. Ce digne évêque était vêtu avec une grâce exquise ; il prenait grand soin de toute sa personne, et surtout de ses belles mains, où brillait l'anneau pastoral ; il était fier de ses cheveux blancs, bien peignés et poudrés à l'iris ; son œil était bleu , et cependant son regard était vif; il portait, à plaisir, la soie et la dentelle ; une croix d'or pendait à son cou, légèrement découvert ; sa voix était claire et d'un beau timbre , enfin il avait un sourire charmant. Tel était, naguère, ce prudent, fidèle
et éloquent évêque d'Évreux, M»' Olivier, l'exécration des
cuistres et l'amour des honnêtes gens.
Notre évêque était, de son nom, le comte de Préaut, d'une ancienne famille du comtat d'Avignon, son évêché était bien loin d'ici, dans les terres des infidèles, et, comme il était un vrai sage , il ne se plaignait pas trop de l'éloignement, pourvu qu'on ne l'obligeât pas à résidence. C'était d'ailleurs un bel esprit, fin connaisseur en belles choses, amoureux des beaux-arts, lisant les poètes, sans trop se cacher, et parlant d'Horace et de Virgile à haute voix. Bien plus , le rouge lui montait au front si , par malheur , il entendait vanter les Nicolardot de son temps ; enfin, il savait par cœur, le Traité de la vieillesse, et les Lettres à AtticiLS.
Quand nos jeunes gens eurent déclamé, tout à leur aise et sans pitié, contre les crimes et contre les criminels, disant qu'ils ne comprenaient pas que l'on pût être un faussaire, un voleur, un brigand, M. le marquis de Saînt- Ghamans, se tournant vers Monseigneur :
« Hélas I dit-il, cette jeunesse I elle en parle bien à son aise, et si j'osais parler, ils verraient, par mon exemple, qu'il ne faut pas faire sonner si haut son innocence, avant d'avoir vécu quatre fois vingt ans !
— Et moi, reprit Tévéque, et moi donc! Je le dis tout haut, afin que ceux qui m'écoutent en fassent leur profit et ne soient pas trop fiers de leur moralité ! Oui, Messieurs, je ne sais pas encore les crimeç du marquis de Saint-Ghamans ; mais moi, l'évêque, le prêtre et le gentilhomme, je m'accuse... Au fait, reprit-il, non, je ne m'accuse pas, mais je vous plains^ jeunes gens, qui, dans vos déclamations, n'avez pas un seul mot de sympathie ou de pitié pour les eriminels.»
 cette confession soudaine, et qui soudain s'arrête au moment où tout le monde écoute,... vous pensez si nous étions stupéfaits, émus, attentifs. Quand il parlait ainsi, la voix du digne évéque prenait un accent plein de pitié., plein de terreur. Un crime! un crime, ô ciel! sur ces cheveux blancs! Un crime, accompli par ces belles mains remplies d'aumônes, de bénédictions et de prières! Était-ce possible ? Était-ce vrai ? Mais de quel droit pouvions-nous interroger ce vieillard que nous honorions comme un père? Ainsi chacun se taisait ; à peine si ce profond silence était interrompu par le pétillement de la flamme, et par le bruit de la pluie au dehors.
« Eh bien ! comte, reprit le marquis de Saint-Chamans, puisque vous avez commencé la confession de vos crimes; puisque votre conscience a jeté ce grand cri de pitié et de douleur , qui vous annote et vous empêche d'aller plus loin? Voyez! chacun de nous vous écoute, et chaque conscience,
ici présente, en dépit de son innocence immaculée, est disposée à vous absoudre. Allons! courage, éclairons le fond de la caverne ! Et si vous trouvez qu'en effet il y a quelque honte à dévoiler les crimes de votre vie, eh bien î que ce pénible aveu, fait sans emphase à des vieillards qui vous aiment, à des jeunes gens qui vous respectent, soit à la fois votre punition et notre leçon à tous. Quoi que vous disiez, mon ami, votre vie est une absolution.
— Je le veux bien, reprit Tévêque, et je suis sûr que ce pénible aveu me sera une espérance, et peut-être une consolation. Cependant savez-vous ce que disait M. de Turenne, un soir que ses amis le priaient de leur raconter comment lui, Turenne, il avait trahi le secret de TÉtat?... — l'y consens, disait ce grand homme, à condition que Ton emportera les chandelles, et que nul ne me verra rougir.
*— Laissons, croyez-moi. Monseigneur, laissons les chandelles, reprit M. de Saint-Chamans ; ou plutôt que Ton apporte ici des lampes ardentes, afin que notre honte et notre émotion soient Im exemple excellent, complet, du peu de confiance que nous devon savoir en nos propres vertus, les uns et les autres, et fassent rentrer en eux-mêmes, dans une sage modestie et dans une prudente réserve, ces jeunes gens superbes qui ne comprennent pas que Ton commette un crime ! Et, puisque c'est moi-même qui vous pousse à ce récit, puisque c'est moi qui ai commencé à me récrier contre ces héros infaillibles qui n'ont jamais péché, puisque enfin je suis votre ancien , Monseigneur, et que mon ineffaçable qualité de magistrat me compte autant que votre sacerdoce, il est juste, il est bon que je m'accuse avant vous... Oyez donc, jeunes gens et vieillards, ce que j'ai à vous dire aujourd'hui. Moi, le premier président,
112 tËS CONTES DtJ CItALEt.
marquis de Saînt-Chamans et chevalier des ordres da roî, j'ai commis, dans ma vie, un vol à main armée et sur un grand chemin ! J'ai donc mérité vingt ans, de galères, et peut-être l'échafaud! »
Comme il parlait ainsi, le vieillard relevait la tête, et, d'un regard terrible, il semblait attendre une réprobation, une malédiction... Rien ne parut sur tous ces visages, sinon une ineflFable, une entière adhésion à tout ce que l'illustre magistrat allait dire. On voyait bien que ceci n'était pas une fiction, et cependant pas un de nous ne croyait à ces crimes affreux !
La pluie au dehors redoublait de furie, et nous redoublions d'attention.
« Oui, Monseigneur, oui, Messieurs, reprit M. de Saint- Chamans, vous avez devant vous un brigand à main armée, un voleur de grand chemin. Certes, je n'ai pas à gagner grand'chose à cette révélation ; mais j'avais résolu de m'imposer ce châtiment public avant de mourir ; si donc le récit que je vais vous faire contient un utile enseignement, je ne me repentirai pas de ce moment de justice contre moi-même,... et vous m'absoudrez après, si vous voulez.
Pour commencer par le commencement, je suis obligé de vous dire que, si je suis aujourd'hui le chef de ma maison, je fus d'abord, en ma qualité de cadet, maître des requêtes au parlement de Toulouse. En ce temps-là, le parlement de Toulouse représentait la plus redoutée et la moins clémente de toutes nos justices. On disait, quand j'avais quinze ans : « Rigueur de Toulouse! » comme on disait : « Humanité de Rouen, et justice de Paris! »
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Nous étions donc, en ces temps, des juges implacables, de vrais terroristes. On eût dit, à nous voir disposer de la vie et de la fortune des citoyens soumis à nos lois, que nous nous dédommagions, comme magistrats, des fêtes de la bataille, et des bonheurs de la guerre auxquels nous avions le droit d'aspirer en notre qualité de gentilshommes, auxquels nous avions renoncé , en faveur de notre aîné.
Triste souvenir ! que de sang nous avons f^it répandre, et que de larmes nous avons fait couler! Nous étions semblables à l'avare de Molière, qui demande a commission de faire emprisonner tout le monde ! » La torture était une de nos fêtes, et nous semblait un des attributs de la loi pénale! Ainsi nous étions impitoyables! Ainsi nous avons brûlé Lucilio Vanini! Ainsi nous avons tué Gdlas et la famille Calas. Ainsi le grand Voltaire eut raison, et fit une action juste et loyale lorsque, nous prenant corps à corps, il nous demandait, en présence de l'Europe étonnée et de la France épouvantée : « Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? »
Et nous aussi, les implacables , — tout comme vous aujourd'hui, messieurs les jeunes gens, nous ne comprenions pas que le crime fût jamais digne de pitié et d'intérêt. Nous brûlions, nous pendions, nous torturions, nous livrions aux flammes de nos impuissants bûchers la pensée et le livre d'un homme, à défaut de sa tête ! Et plus nous nous admirions, nous-mêmes, plus les hommes, nous voyant d'en bas, nous appelaient des monstres ; nous allions vêtus de pourpre, et cette pourpre était du sang. « Ote-toi de là, bourreau! » disait Mécène à son maître. — « Otez-vous de nos têtes, bourreaux ! » nous criait la foule des infortunés soumis à notre loi sanguinaire. Ah! Seigneur, me pardonnerez-vous jamais ces premiers jours de ma justice, et n'est-ce pas le plus grand de mes forfaits?
Mais, Dieu soit loué! nous étions réservés à des châtiments sévères. Dieu soit loué! l'heure arrivait des réactions terribles! Heure en effet vengeresse, implacable, atroce et juste, mais juste, au delà et en deçà de toute justice ! Elle nous prit, elle nous jeta dans les abîmes; elle nous attacha à la corde sombre des lanternes ; elle nous porta sous le couteau des échafauds; elle nous précipita dans Texil. Quelle épouvante, et quelle fuite à travers le monde épouvanté ! Beaucoup, parmi les victimes de ces époques funèbres, ont pu les maudire, ils étaient dans leur droit; mais, tout mutilé que j*étais, je comprenais qu'il y avait au fond des cruautés qui me frappaient une justice nécessaire , et plus je souffrais, plus je comprenais tout ce que j'avais fait souffrir.
Je n'avais guère que vingt-trois ans quand la grande terreur brisa mon tribunal, envahit ma maison, me tua mon père, égorgea mon frère^ s'empara de nos domaines héréditaires, et me réduisit à la fuite honteuse, à la fuite hors de la patrie, à l'exil volontaire, au plus triste, au plus abominable exil.
Encore si dans ma fuite j'avais été seul, si je n'avais eu que moi à défendre, à sauver! Mais j'avais une femme innocente, une femme inintelligente de toutes les misères qui l'accablaient. Hélas ! ^infortunée ! elle était venue au monde à l'heure où les gens sages quittaient le monde. A peine elle échappait à l'enfance ! Elle sortait d'une orgueilleuse et pieuse maison, où les bruits de la terre arrivaient pleins de déférences et de respects. Elle était un des grands partis de notre province, et, très-recherchée, elle m'avait préféré à un duc et pair avec tous les honneurs de la cour. Elle avait au fond de l'âme un goût de retraite et de silence que je n'ai jamais retrouvé dans personne; elle m'avait
donné sa main en songeant que mon titre et mon mortier de magistrat lui seraient une sauvegarde étemelle...
Tout d'un coup, elle entendit crier la tempête... et la tempête s'empara de cette enfant des pieuses retraites, et la voilà, dans la ruine et dans le sang, qui ne sait plus que devenir. Pas une espérance ici-bas, pas une étoile dans le ciel! Il fallait fuir, il fallait mourir. « Fuyons, » lui disje, et nous voilà, cachés sous des habits gi*ossiers, qui cherchons notre voie à travers les ronces et les épines ! Toulouse est voisine de la Méditerranée, et j'espérais atteindre à quelque barque de pêcheur qui nous eût jetés, la nuit, sur des rivages cléments. Nous marchions la nuit, nous nous cachions le jour. Ces vastes campagnes étaient devenues la solitude; ces châteaux, dignes des rois, n'étaient que ruine et silence. Hors des villes tout était menace et désolation ; dans les villes tout était silence et terreur. Et nous allions ainsi, ma femme et moi, de dangers en dangers, errants, fugitifs, perdus, éperdus. Elle allait chancelante et les yeux à demi-fermés, comme dans un rêve. Et moi qui l'aimais, et moi qui ne pouvais pas l'emporter dans mes bras, je restais à ses pieds, lui disant: « Courage! »>
Elle disait comme moi : « Courage! » et retombait sur les pierres du chemin.
Ah! quand j'y pense!... Hélas! j'y pense encore et toujours, et je la vois, la douce et frêle créature, exténuée, et si pâle, et les yeux noyés de larmes ! Ses belles mains déchirées par les ronces! Ses pieds charmants blessés par les cailloux du chemin ! Elle me regardait, haletante, et si complètement malheureuse ! En ce moment, cette enfant de la robe rouge et de Thermine avait une violente ressemblance avec la plus jeune sœur de Calas! »
ii« »8 COMTES DU CHALET,
A ce passage du récit de M. de Saint-Chamans, il y eut, parmi nous qui Fécoutions comme s*il eût prononcé notre arrêt de vie ou de mort, un moment de silence incroyable et voisin de la stupeur ; chacun retenait son souffle, et semblait dévorer le récit de ce vieillard qui revenait si cruellement sur les traces effacées.
« Hélas ! hélas ! reprit-il d'un accent désespéré, elle et moi nous n'étions pas nés pour soutenir longtemps ces luttes formidables contre la nécessité! J'appartenais à une famille qui depuis deux siècles s'était habituée à toutes les faveurs de la fortune; elle était la fille d'une mère attentive et prudente qui, depuis le jour où son enfant vint au monde, n'avait pas eu d'autre tâche que de lui faire une existence aimable et douce. Elle et moi nous étions les enfants paresseux d'une époque obéissante, nous étions les enfants du privilège ; nous avions été élevés pour commander à la foule, et maintenant la foule nous opprimait, nous poursuivait, nous menaçait, nous écrasait. Les rôles étaient changés : le peuple était maître, et les maîtres étaient égorgés; le magistrat était le coupable, et le seigneur était devenu le mendiant. C'est la loi de ces époques, de ces fièvres , de ces délires, où tout s'agite, où tout se révolte, et celui-là qui n'a pas la force et le courage de la résignation, celui-là n'a plus qu'à mourir.
Cependant ma jeune femme, au bout du huitième jour de ces transes cruelles : « Monsieur, me dit-elle, il nj'est impossible, absolument, d'aller plus loin. Voyez! je meurs de faim, je meurs de fatigue et de peur. Voyez! je suis à bout dç mes forces, je suis épuisée et perdue, et nous ne
sommes pas encore à la moitié du chemin ! 0 malheur! c'en est fait, laissez-moi sur le bord de ce sentier où je vais mourir; ou plutôt, mon cher époux, croyez-moi, mourons ensemble, et ne disputons pas plus longtemps notre vie à ceux qui nous cherchent. A quoi bon cette vie inutile et misérable? Allons, crovez-moi! montrons-nous! »
Parlant ainsi, elle sortit de sa cachette, et de sa main pâlie, et de sa main nue, ô ciel ! elle appelait deux hommes (|ui se montraient dans le lointain. Ces deux hommes, en, effet, étaient envoyés par le comité du salut public à notre poursuite, et ils allaient tranquillement, au petit trot de leur petit cheval, comme de bons campagnards qui se rendent à leur bastide et qui ne se hâtent guère, tant la bastide est proche et tant ils sont sûrs d'arriver. Ces deux hommes, voyant sur la route une femme épuisée de fatigue, hésitèrent, et firent mine de poursuivre leur chemin ; mais enfin; quand je leur eus dit qui j'étais, ils s'arrêtèrent, descendirent d'une espèce de charrette couverte, dans laquelle ils se prélassaient, et ils m'aidèrent à placer doucement ma chère épouse sur la paille, où elle s'endormit tout de suite, épuisée! On eût dit, à la voir dormir, une enfant heureuse et contente, qui s'est endormie en songeant déjà aux bonheurs du réveil!
Elle dormait souriante en, son sommeil, tant sa lassitude était grande, et tant elle s'était blessée aux ronces du chemin ! Moi-même, accablé de fatigue, il me sembla que la mort était préférable à cette fuite horrible. Ainsi, qui eût vu passer ce chariot empaillé, allant au petit trot d'un assez bon cheval, aurait pu facilement se figurer monseigneur le garde des sceaux Chrétien de Lamoignon, lorsqu'aux vacances il s'en allait à sa maison des champs, dans la charrette de son granger, suflisamment i emplie de
paille fraîche, avec sa femme et ses enfants, son clerc et ses serviteurs.
Le petit chariot, qui jusqu'alors avait suivi le chemin de la mer, tourna doucement du côté de Toulouse, et le petit cheval salua ce changement de route d'un joyeux hennissement. Dans cette charrette, qui nous menait au supplice, et dont chaque pas était, pour ma femme et pour moi, un acheminement à la mort, voici comment nous nous étions arrangés, afin que chacun fût à l'aise et ne froissât pas son voisin. Ma jeune femme occupait tout le côté droit du chariot; elle dormait à l'abri d'un vieux manteau que l'un de nos gardiens avait jeté sur elle ; assis, et le dos appuyé contre la paroi de la charrette, je tenais la tête de la pauvre enfant, pour la protéger contre les, cahots de ces mauvais chemins. Des deux hommes, nos guides et nos gardiens, celui-ci occupait la place du charretier, et, le fouet d'une main, il tenait de l'autre main les rênes du cheval. Le second de ces deux hommes était assis à l'autre extrémité de la voiture, et semblait étudier les beautés de ces vastes campagnes; seulement, de temps à autre, il jetait sur ma femme endormie, et sur moi, un regard qui pour le moins était sévère. Il s'appelait, de son nouveau nom, Brutus ; il était vêtu décemment, mais il portait, d'un air délibéré, un affreux bonnet rouge. Évidemment, Brutus était le maître, et commandait à son voisin, Mucius Scsevola. L'un et l'autre, au premier abord, ils faisaient une paire de gredins dont l'aspect n'était pas des plus rassurants ; mais que nous importait à nous, proscrits, la figure, humaine ou terrible, de ces deux messieurs! Nous leur appartenions, ils nous menaient à l'échafaud ; tout était dit.
LE GRAND CHEMIN IT LE LIVRE D'OR. il9
Cependant, la première surprise étant passée, et quand je fus tout à fait installé dans mon coin, je me mis à étudier Brutus et Mucius Scaevola, et comme un vieux juge, habitué de la petite et de la grande Toumelle, qui savait lire au fond des âmes, à travers les visages, j'eus compris bien vite que ce Brutus, assis au bout du chariot, était un homme inflexible. Il nous regardait comme sa proie, ou, mieux encore, il nous contemplait comme sa vengeance; et son regard impitoyable attestait les énergiques volontés de son cœur. J'eus bien vite appris quel homme était ce Brutus. Brutus appartenait à la race implacable des demiphilosophes, qui, dans les temps de discorde et de misère où la rue et le carrefour font entendre leurs voix abominables, se constituent soudain les juges des vaincus et les dispensateurs absolus des châtiments qui leur reviennent I
Le mot du vieux Brennus : « Malheur aux vaincus ! » est le vrai mot des révolutions. Mot impie, et les fils de Brennus l'ont cruellement expié ! Malheur aux faibles I Dans ces crises violentes des sociétés perdues, quand le trône est brisé, sur les débris de l'autel renversé; quand le roi est mort, quand le magistrat est muet, quand la loi, la loi sainte, inviolable, éternelle, est devenue un vil jouet dans la main des multitudes, il arrive inévitablement que certains hommes ignorants, fanatiques et mal conseillés, animés cependant par je ne sais quel sentiment du juste et de l'injuste, se constituent, de leur autorité privée, et du droit même de la force (ils n'en savent pas d'autre), des espèces de juges et de vengeurs, mais des juges sans appel, des vengeurs sans pitié. Malheur aux vaincus, malheur aux faibles qui tombent dans ces mains violentes, ils sont perdus sans "rémission! Ni les larmes, ni la beauté, ni les services rendus, 4' innocence, et moins encore le grand
iSO LES CONTES DU CHALET.
âge ou le grand nom de la victime, ne sauraient arrêter les héros de cette justice abominable! Une fois que ces hommes se sont figuré qu'ils sont dans leur droit et dans leur devoir, ils vous condamnent, et, condamnés, ils vous tuent.
Ainsi ne les priez pas, ne les insultez pas ; la prière est inutile; l'insulte aurait cela de triste et de malheureux qu'elle confirmerait ces machines mortuaires dans le profond sentiment de leur justice. Ainsi Brutus était fait; il y avait à espérer de cet homme un peu moins de pitié que d'un tigre. Apitoyez la montagne qui tombe, le flot qui monte, et la machine ardente qui vous prend soudain et vous broie entre ses dents de fer!... J'eus bientôt compris que du côté de ce bronze il n'y avait rien à attendre. Je fermai les yeux pour ne pas le voir, et bientôt je ne le vis plus.
Quant à l'autre, au Mucius Scaevola,... vous savez que Mucius était assis à ma gauche ; il tenait les rênes, il conduisait le chai;, et le cahot, de temps à autre, apportait, remportait et me rapportait cet automédon sec, nerveux et souriant d'un funèbre sourire. 11 avait arboré, lui aussi, le bonnet rouge, mais sans crânerie et sans trop de conviction; pour se mettre à la mode uniquement. Cet hommelà, petit, discret, fluet, pâlot, terne, à demi chauve, à demi blond, devait être un enfant du Dauphiné, un de ces quasi-Italiens que rien n'étonne, et qui n'aiment pas à jouer le rôle de martyr. Comme il était le subalterne de Brutus, et qu'il en avait peur, maître Scaevola ne fit guère attention à des captifs de notre espèce, et tout d'abord il ne fut occupé que de conduire et d'exciter son cheval.
Cependant, de temps à autre, il me jetait un coup d'œil tout rempli d'une interrogation avide. A coup sûr, ces regards curieux, affamés, pleins de convoitise et per-
çants comme un coup de stylet, cherchaient à deviner si
ma misère étoit feinte , et quelle était ma fortune présente. Hélas! la triste fortune! Il ne me restait pas vingt louis dans ma bourse ! A peine un gîte, à peine un repos pour une vingtaine de jours... Vingt louis, pour un exil de vingt ans! Mais nous pensions, en ce temps-là, chaque matin, pauvres, errants, fugitifs, menacés, proscrits, égorgés, attachés aux lanternes, que la révolution ne pouvait pas durer plus de huit jours.
Et dans ce va-et-vient de la charrette, qui faisait que parfois la tête de Scaevola touchait ma tête, et que sa bouche entr 'ouverte frôlait mon oreille, il me semblait que cette bouche ouverte prononçait des sons confus ; en effet, ces monosyllabes devinrent peu à peu des paroles, et les paroles finirent par composer des phrases très-claires, dans desquelles on me disait nettement : « Citoyen, prends garde, écoute-moi , mais sans avoir Tair de m'écouter » ( ici un choc rejetait l'homme à l'autre extrémité du chariot). « Citoyen, disait Scaevola l'instant d'après, ceci n'est pas un jeu, entends-tu? Nous vous menons , toi et ta femme, ù Téchafaud; ta femme est jeune, elle est jolie, et ça serait dommage, en vérité! » Telles étaient les paroles que murmurait ce damné; à chaque parole il fouettait son ardent petit cheval, comme s'il eût voulu hâter le moment de l'échafaud.
Et moi, malheureux, qui voyais dormir paisiblement cette humble femme, et qui la voyais sourire, en rêve, au génie invisible , éperdu, j'écoutais la bouche de fer. La bouche de fer prodiguait la menace et la promesse; elle parlait d'échafaud et de liberté; je la laissai dire, et quand enfin jleus bien compris ce qu'elle disait, et qu'elle m'offrait notre délivrance, j'attendis que le Brutus, assis au
1«2 LES GONTp DU CHALET.
bout de la charrette, eût atteint une montée ; à la montée, il descendit pour soulager le cheval , et pour se reposer lui-même de sa fatigue, en marchant.
Alors, et parlant à voix basse, entre Scaevola et moi s'établit le dialogue suivant. Mes cheveux sur mon front chauve se dressent encore d'épouvante, en me rappelant ces discours que le mistral emportait chez les morts :
« Si je vous ai bien compris. Monsieur, disais-je à Scaevola, vous offrez de nous venir en aide, et de nous sauver, ma femme et moi, moyennant une certaine récompense... Est-ce bien cela?
— Oui, monsieur le comte, oui, monsieur le magistrat, je puis vous sauver et je veux vous sauver, répondit Mucius en allongeant à sa bête un vigoureux coup de fouet.
— S'il en est ainsi, lui dis-je, à quoi bon aller si vite, et frapper ce pauvre cheval qui n'en peut mais?
— Ne voyez-vous pas, Monsieur, reprît Mucius, que, d'une main je frappe, et que je retiens de l'autre? Ilnefaut^ pas qu'on nous soupçonne. Il ne faut pas que Brutus ait le moindre vent de notre intelligence ; il est féroce et furieux, mais, moi, je porte un cœur compatissant... Donnez-moi ♦seulement deux mille livres en argent {holà! hue!), et je vous sauve.
— Et comment feras-tu, ami Scœvola?
— Voilà! c'est bien simple, et mon plan est fait. Du pas dont nous irons, c'est tout au plus si nous aiTivons ce soir à Saint-Just, c'est-à-dire à Just , tout court, puisque, grâce à Dieu, il n'y a plus de saint ! Le fait est que ma béte est fatiguée, et, de bonne foi, on ne peut pas la crever pour gagner vingt-quatre heures sur la mort d'un aristocrate de votre espèce. Ainsi, va pour ce soir! Si d'ailleurs il est nécessaire que nous allions moins vite encore, eh
bien! ma bête aura perdu un de ses fers, et je demande un jour de répit. Me faut-il tout un jour pour préparer votre fuite, ou seulement trois heures? Je n'en sais rien. Avec une part de votre argent je me procure deux bons chevaux , un bon carrosse et des passe-ports , à quelque affilié du club des Jacobins, de Just. J'achète aussi un manteau pour toi, et des souliers neufs pour la petite citoyenne ! Enfin, tout est prêt; Brutus dort ; nous partons... En allant vite, en allant bien, tu auras touché le port de Cette avant qu'il soit quarante heures ! Une fois à Cette, une barque est bientôt trouvée... et sauve qui peut! Deux mille écus, trois mille écus, je t'en fais juge, est-ce trop cher? {Holà! huél) )) Et à grand bruit, il faisait claquer son foug;, en retenant son cheval !
Figurez-vous, Messieurs, et vous, Madame aussi, mon horrible angoisse et ma stupeur, lorsque, voyant que le salut était si proche et que la fuite était si facile , il me fallait renoncer à la proposition de Scaevola? Quoi ! je pourrais pour si peu d'argent racheter notre vie et ma liberté , je pourrais sauver de la mort approchante cette jeune et timide épouse que j'aime et qui est toute mon espérance; encore un jour, et puis deux jours, et je toucherai les frontières de l'Italie, et nous irons, elle et moi, jeunes, contents, sauvés, à travers ces beaux pa^^sages, ces villes superbes, au courant de ces fleuves charmants... Deux mille écus... et faute de cet argent renoncer à tous c^s biens!
En ce moment nous touchions le sommet de la montagne, et Brutus, se rapprochant de la charrette, se plaignit de la lenteur du cheval. « Vraiment, dit-il, nous n'allons guère, et je commence à trouver que le souper se fait attendre trop longtemps. )>
A quoi Mucius Scaevola répondit, en arrêtant son cheval.
« L'animal est las , dit-il , la route est longue, et, s'il te plaît, nous le laisserons souffler un peu. Puis comme ce temps d'arrêt, et l'air déjà plus frais, avaient réveillé ma chère endormie. — Bon! dit-il encore, voilà une citoyenne qui a bien dormi, et qui se trouve un peu mieux, j'en suis sûr, que tantôt, par le soleil et dans la poussière, au bord du grand chemin. »
Ma femme en effet s'était réveillée, et son premier regard avait rencontré mes yeux pleins de larmes! Hélas! la pauvre enfant! endormie, elle avait tout oublié; le réveil la rendait à la réalité brutale. Elle se leva sur son séant; elle arrangea ses beaux cheveux, de sa main amaigrie ; elle disposa, d'une façon savante, les plis de sa robe de bure, et, dans sa peine , elle parut contente de retrouver les apparences, les respects, l'attitude et le langage de la femme du monde, a Eh! oui! fit-elle, cela me gêne encore de porter cette bure horrible, et cela me fatigue de parler ce vil patois. » Pauvres femmes ! chères ignorances! orgueils innocents ! combien se sont perdues pour n'avoir pas renoncé à leur couronne de duchesse, à leur titre de marquise, un seul jour!
Ce fut ainsi que nous atteignîmes le petit village de Saint- Just, où nous devions passer la nuit. La nuit était sombre et le vent grondait, soulevant la poussière de la route. Quelle tristesse ! et qui donc eût reconnu, dans ce silence et cette solitude, un de ces petits villages du midi jaseur, et qui donc eût cherché sous la peur universelle les faciles contentements de notre Languedoc bien- aime? Plus de rêverie -et plus de chanson ! Plus de réunions poétiques et
d*académie en plein air, au plaisant murmure d'une docte fontaine où poussaient sans culture , et non pas sans grâce et sans parfum, les feuilles, les pampres et les fleurs du hel esprit languedocien ! Ciel enchanté ! belles nuits rayonnantes d'étoiles ! Naguère encore on respirait, sous cette claire étoile, mêlée aux parfums de la Vénus céleste, une suave odeur d'orangers, de Pastor fido et d'oraisons mentales, pendant que les sons argentins de V Angélus se mariaient, en clairs tintements, au frôlement provocateur de quelque guitare amoureuse!
Hélas! pardonnez-moi, si je m'enivre encore, à cette distance, de ces féeries dont le murmure me ramène doucement, par ce vieil âge, aux chansons de la patrie absente, aux doux poëmes, tout imprégnés d'une langue venue, en droite ligne, de la Rome païenne, à travers les Pyrénées occidentales. C'est qu'en effet l'Italie et la Grèce, l'Espagne et l'Orient, avaient comblé, de leurs voyelles les plus charmantes, cette poésie agreste de la France à son midi. Ces chansons, ces poëmes, ces cantiques, ces cantilènes, que redisait naguère le paisible écho de nos campagnes, l'écho prudent les avait oubliés ; ils se taisaient, ces cantiques, baignés dans les flots de la Méditerranée et dans les soleils delà Provence ! A peine on osait la parler, cette langue d'oc, faite à notre usage, cette langue excellente, et faite par des rois pour des femmes qui savaient plaire. Muses à la chevelure éclatante , dignes de donner la main aux Muses de la Sicile, ô Muses provençales, la douce lumière du matin qui faisait parler le sphinx , vous vous taisiez alors, vous aviez peur! Elle ne jasait plus, elle ne devisait plus, elle avait cessé de chanter, la poétique province !
On eût dit que le village était mort ! Pas une lueur aux fenêtres fermées, pas un bruit, même dans la boutique
du barbier! Pas un feu dans ces maisons muettes! Pas un brin de fumée au sommet de ces cheminées! ^
L'auberge de VÉcu de France avait brisé son enseigne, et remplacé les fleurs de lis par une horrible image : A la Veuve Capet, où Ton voyait S. M. la Reine elle-même au milieu des tricoteuses et des furies de guillotine! Dans Tauberge il n*y avait plus de chansons, et dans la cuisine il n'y avait plus de fourneaux; plus de tournebroche au joyeux cliquetis; plus de vin dans la cave, et de farandole dans la rue : on eût dit une tombe. Encore, s'il nous eût été permis de choisir notre gîte en ce tombeau!
On nous enferma dans l'écurie, à côté du cheval! C'était l'ordre, et tant pis pour les aristocrates qui ne seront pas contents de leur prison !
Mais déjà (la nécessité est une rude institutrice, et ses leçons sévères ont bientôt dompté les volontés les plus rebelles), mon aimable femme avait appris l'obéissance ; elle s'était soumise, en si peu d'instants , à toutes les humiliations, à toutes les misères. Cette enfant des anciennes familles du Languedoc, cette enfant de la pléiade toulousaine : Antoinette de Cadeuse, Béatrice d'Agoult, Mathilde de Villeneuve, et les autres, cette enfant, née à l'ombre favorable du gay sçavoir, et qui, comme sa marraine Isaure, avait nom Clémence, elle avait oublié sa fortune passée ! Elle était tout entière' obéissante à la misère présente, et c'était pitié à la voir, acceptant sans se plaindre, et volontiers, cette paille et ce logis lamentable.
En ce moment, par sa présence, elle faisait de cette écurie immonde une tour pareille à cette tour qui regarde vers Damas, dans laquelle rien n'entrait de ce qui était souillé. Seulement, cette inertie et cette résignation ressemblaient à l'agonie ; on eût dit, à sa contenance même, que cette
infortunée appartenait désormais au sommeil, au rêve, au néant. A peine elle eut soupe d'un peu de lait et d'un morceau de pain noir, qu'elle s'endormit profondément. Le sommeil était toute sa force et tout son courage , et moi, pendant que nos gardiens allaient et venaient de l'écurie au seuil de la porte, je me mettais à songer aux propositions de Mucius Scaevola. Il pouvait nous sauver, mais il lui fallait de l'argent! Il voulait nous sauver, mais il voulait y trouver son compte, et si je n'ai pas de quoi le satisfaire avant la nuit de demain, l'occasion est perdue î
Ah ! transes cruelles ! mortelles agitations ! terreurs indicibles! Certes, je suis bien vieux..., mon vieux cœur . palpite encore à ces terreurs. Il faut être plus qu'un homme, en effet,.pour montrer un front serein à la terreur politique, la plus triste et la plus honteuse des terreurs. Elle est dans i'air; elle est partout comme la peste ; on la respire; elle vous pénètre jusqu'aux moelles; on la reçoit furieuse et lente par tous les pores.
A la fin, comme Mucius portait un seau d'eau à son cheval: « Voyons, Scaevola, ton dernier mot? Combien d'argent te faudrait-il? » lui dis-je, en tremblant.
11 alla à son cheval, il lui offrit à boire, il attendit patiemment qu'il eût bu, puis, en repassant près de moi, il me dit ces trois mots : « Tout de suite, ça serait plus sûr ; mais au plus tard, à demain ! à midi ! deux mille écus en argent! » A ces mots, il disparut! Il était déjà bien loin, que . je croyais encore entendre les pas du fantôme, et son strident: Ça ira! Ce Ça irai sonnant..', deux mille écus.
L'autre homme, et celui-là était le gardien sévère, Brutus l'Incorruptible, entra dans l'écurie à son tour. Il venait de faire ses ablutions, comme un homme qui se respecte, et qui prend souci de sa toute-puissance.
A voir cet imposant personnage au front calme, au froid sourire, au geste énergique, à la voix grave, on eût dit 'un de ces fanatiques du monde ancien :
« Mort à l'ennemi de la patrie, il faut qu'il meure! « — Oui ! j'y consens î mais il est mon ami le plus cher! « — Que m'importe ? il est l'ennemi de la patrie, il faut «qu'il meure!... Honte et malheur à cette peste!... à « mort ce sacrilège !... Eh ! si mon bi^as droit se paralyse, « on le coupe sans pitié pour sauver le reste du corps!... « C'est ainsi que le poignard délivre le genre humain de ces « bétes féroces^ qui n'ont rien de l'homme que la figure! »
A votre sens qui parle ainsi? Un terroriste de 1793?... C'est le plus bel esprit, l'esprit le plus indulgent et le plus charmant de la grande époque romaine, Cicéron, parlant du meurtre de César. Et vous vous étonneriez des violentes résolutions de mon Brutus toulousain ?
Comme j'étais à songer aux moyens de vendre mon âme, et d'arriver aux deux mille écus en argent... en argent! Brutus, s'asseyant familièrement à mon côté, sur la paille : « Après tout, me dit^il, il est bon que vous sachiez où je vous mène, afin que vous songiez en chemin à ce que vous pourriez tenter pour votre justification. Je vous mène à Toulouse, à Toulouse ; entendez-vous? »
Et comme je ne trouvais rien à lui répondre, et comme aussi je voyais ma mort écrite, à coup sûr, dans son regard, je baissai la tête, et, gardant le silence, je m'étendis sur la paille et je fermai les yeux. Ce mot Toulouse et ce mot argent bourdonnaient, se mêlaient, se heurtaient et s'agitaient dans mon cerveau.
Eh ! que j'avais raison de trembler ! Toulouse était une fournaise où bouillonnaient incessamment toutes les fièvres et toutes les passions les plus violentes. Elle avait à venger
des injures vieilles de deux siècles, à exercer des vengeances dont Louis XIV avait donné le signal. Elle se rappelait avec des larmes, cette ville ancienne, italienne à demi, française à demi, les supplices, les violences, les confiscations; puis les crimes affreux des hautes Cévennes et des basses Cévennes, dans les carrières de Mur, dans les bois d'Uzès, dans les vallons du Vigan. Elle se rappelait toutes les lois ordinaires, cruellement et fatalement suspendues; les dragons, les huissiers, les collecteurs; la prison, la fusillade, et la corde, et la claie, en un mot la révocation de redit de Nantes, toutes les fureurs de M. de Basville;\sL persécution du saint évêque de Pamiers, la dispute pour la Régale, les protestants égorgés par les catholiques, les catholiques égorgés par les protestants ; elle se souvenait des Albigeois, et des siècles passés; elle se souvenait même des proscriptions qui avaient pesé sur une des bienfaitrices de la cité, la supérieure des filles de l'Enfance de Notre-Seigneur, qui était le Port-Royal de Toulouse.
En même temps avec un zèle ardent et terrible, elle avait inscrit le nom et le prénom de ses bourreaux dans le catalogue à venir de ses châtiments et de ses vengeances ; à savoir: le roi Louis XÎV, M™® de Maintenon, M. de Louvois, le marquis de La Trousse, le comte de Villars, le maréchal de Montrevel, le conseiller d'Osmond, M. deCaveyracet son digne frère, Tabbé de Caveyrac, le R. P. Ferrier, confesseur du roi, et le plus exécré de tous, M. de Lamoignon de Basville, le vrai bourreau de la noble province du Languedoc. Quoi donc? les gémissements, les plaintes, le sang et les larmes de tant d'églises errantes, fugitives, anéanties, couvraient la province , et cette fumée ancienne, et ce bruit ancien , l'empêchaient d'entendre les nouveaux gémissements, les misères nouvelles.
Elle donc était cruelle, et sans pitié, parce que la force avait été cruelle et sans pitié pour sa faiblesse! Enfin, dans sa vengeance, elle obéissait à ses instincts, moitié gibelins, moitié guelfes. Toulouse n'avait-elle pas déchiré, de ses mains impitoyables, le président Duranti ? Ville d'échafauds, de prisons, de douleurs, de larmes I Théâtre abominable des plus lugubres et des plus sanglantes histoires ! Ramener à Toulouse un des juges de ce parlement qui a condamné Calas, et la propre fille du lieutenant criminel, c'était vraiment les livrer aux violences de ce peuple en fureur.
Voilà pourquoi je n'eus rien à répondre à mon geôlier; pourquoi je me mis à sonde^ profondément la plaie et Tabîme où nous tombions.
Cependant, réveillée à demi par ce profond silence, ma chère femme-enfant se prit à gémir, comme si elle eût été déjà exposée aux insultes. Si, touchante était sa plainte, et ses beaux yeux eifarés se remplissaient de si douces larmes, que ce digne Brutus en eut pitié. Justement, l'hôtesse, une bonne femme, et toute jeune (elle avait l'âge de la sympathie à toutes les douleurs), entrait dans l'écurie, et voyant cette enfant qui se lamentait et pleurait dans son rêve, elle la prit doucement dans ses bras, et se mit à la bercer en lui chantant une complainte , en langue romane, que chantait sa nourrice à son berceau. Alors Brutus, s'approchant de mon oreille, et tout bas ;
« Voulez- vous, me dit-il, me jurer, sur votre parole d'honneur, et sur votre foi de gentilhomme, de ne pas chercher à vous enfuir? Si vous jurez ainsi, nous transporterons
LE fiRAND CHEMIN ET LE LIVRE D'OR. 131
cette infortunée sur le lit de la dame hôtesse, et vous-même vous resterez à veiller sur elle, jusqu'à demain. Car vraiment c'est pitié de la livrer à ces tortures inutiles, et j'en suis profondément touché. »
A cette proposition d'un serment qui me liait et me gardait, plus que n'auraient fait vingt fusiliers, je sentis soudain je ne sais quelle espérance au fond de mon âme. A coup sûr, je ne voulais pas jurer, mais il me sembla que ma fidélité à ma parole allait me venir en aide, et que, par ces temps coupables, mon refus de prêter un serment que je ne voulais pas tenir aurait sa récompense. 11 me semblait aussi que je ne pouvais pas être livré aux bêtes féroces de celte ville en fureur, et que l'aide allait me venir enfin... Mais comment? de quel côté? Je l'ignorais.
« Monsieur, répondis-je à Brutus, votre cœur est meil- /euf gae vous ne pensez vous-même, et pourtant, quelle piue stérile! II ne faut pas, croyez-moi, avoir tant de Souci de l'agneau que Ton mène à la maison du meurtre. Hélas! oui, la pauvre enfant que voici aurait grand besoin d'un \ d'une chambre et d'une gardienne : il y a si longtemps qu'elle n'a reposé sous un toit hospitalier I Cependant à quoi bon la protéger aujourd'hui, puisque demain vous la livrez Nés monstres? Nous voilà seuls, pauvres et désarmés! Nous voilà la proie et le jouet de la multitude, et cette enfant n'a plus, pour la soutenir, que l'ignorance de la mort qui l'attend 1 Croyez-moi , Monsieur, laissons-la dormir et gémir, laissons-la sur cette paille et dans cette écurie: à force de privation et de misère, elle aura sans doute moins de re^et à mourir.
Quant à moi, dont vous invoquez l'honneur et la probité, comme autant de liens dont on charge un captif, je n'ai plus, pour espérance, que l'honneur de mon nom, je ne
in LES CONTES DU CHALET.
veux pas rengager. D'ailleurs nous sommes bien sur cette litière ; nous la partageons avec des créatures patientes , résignées, semblables à des créatures souffrantes telles que nous... Restons où nous sommes. Vous, Monsieur, soyez cependant loué et remercié pour votre bon cœur.
— Il est libre à vous, Monsieur, répondit Brutus, de mépriser pour. votre compte le soulagement que je vous proposais, mais moi, Brutus, j'aurai plus de pitié pour cette jeune femme que vous n'en avez vous-même. Ainsi je la confie à la citoyenne Benoitte que voici. » En même temps il priait la bonne hôtesse d'emmener avec elle cette jeune femme, et d'en avoir le plus grand soin jusqu'à demain.
Dame Benoitte ouvrant alors de grands yeux, tendres pouf nous, mais peu cléments pour nos gardiens :
« Monsieur Brutus Michalon, dit-elle (Michalon était le premier nom de Brutus), j'obéirais bien volontiers à votre ordre si la chose était possible, et la pauvrette, que voici, n'aurait jamais rencontré un cœur plus tendre et plus maternel, mais vous ne savez donc pas que l'homme riche est le maître ici ; que la maison lui appartient, et que tout à l'heure il vient d'entrer chez nous?
— Le riche est chez vous! s'écria Brutus.
— 11 y est, reprit dame Benoitte ; ils sont venus, en carrosse encore, deux ou trois sacs à vin qui ont pris toute la maison, et qui ont égorgé le poulailler; donc m'est avis qu'il vaut mieux laisser ici cette jeune aristocrate, que de l'exposer aux gaillardises de ces acheteurs de biens confisqués, que Dieu châtie, un peu plus tôt, un peu plus tard î »
le connaissais fort bien l'homme que l'on appelait le
LE GRAND CHEMIN ET tE tlVRfi D'OR. 133
riche, en ce temps-là. C'était un usurier de Toulouse , qui prêtait au denier vingt-cinq aux mousquetaires de la ville, et même aux jeunes messieurs du parlement. Il possédait, entre autres meubles précieux , un certain tableau représentant la Pêche au corail, qu'il vous faisait accepter, pour cinquante pistoles, dans tous les marchés que vous passiez avec lui. L'usage était d'accepter la Pêche au corail, et de la laisser à la même place, au même clou, chez l'usurier, qui la revendait bien vite à d'autres emprunteurs, et toujours aux mêmes conditions. Même un jour, que j'achetais la Pêche au corail pour la dixième fois, j'eus la fantaisie et le caprice de la vouloir emporter en mon logis, et l'usurier, qui regardait ce tableau comme un talisman, avait été si furieux démon manque de foi, qu'il avait juré de ne plus me prêter un louis d'or! En fin de compte, c'était un vilain homme, avide, arrogant, lâche et fourbe ; il m'avait arraché beaucoup d'argent par ses prêts usuraires, et là, vraiment, il ne méritait guère de pitié.
« Vous voulez parler du riche Eustache, à coup sûr, maître Bru tus?
— Oui, répondit Brutus, le riche Eustache; il n'y a que lui qui puisse aujourd'hui supporter ce sobriquet et s'en faire un titre. A coup sûr, cet homme est un brigand ; mais il nous sert à acheter les biens des exilés, des émigrés, des ci-devant; il trafique avec la nation, et, tenez, il vient d'acheter, pas plus tard qu'avant hier, la ferme et le château de La Palude, à trois lieues d'ici. »
Or, ce fertile et cossu château de La Palude appartenait à une mienne parente. M"® Elisabeth de Prohenque, une seconde mère à moi, dont j'étais le filleul et l'héritier. La Palude était une des plus jolies propriétés de notre province ; il y avait des bois et des prés, des champs de blé et des
*^* l'Es €ONTBS DU CttALKT.
champs d'oliviers. La ferme avait été nouvellement rebâtie, et le château ne rerfiontait guère qu'aux dernières années du roi Henri le Grand. J'avais été élevé toute ma vie à me considérer comme le maître et le seigneur de LaPalude,... et c'était ce brigand d'Eustache qui l'avait acheté pour quelques assignats !
« Oui , disait Brutus, il Ta acheté et payé en bons et beaux assignats ; le voilà seigneur, à cette heure, de ces domaines dont la dame est partie, et la dame de La Palude ne reviendra pas, j'imagine, des faubourgs de Londres, pour réclamer son propre bien ! » Puis, d'une voix plus basse et se parlant à soi-même, il disait : « C'est égal, ça me dérange; un Eustache maître à La Paludel...i^n'y a pas de bon sensi »
Pendant qu'il murmurait en son par dedans, j'eus une vision, une vision funeste, impossible, injuste... il me sembla que je pouvais être sauvé. Cet Eustache... un bandit de cette espèce... un spéculateur sur toutes les mauvaises passions de la jeunesse, et maintenant le complice et le copartageant des spoliations et des injustices d'une loi sans pitjé I Eustache usurier, Eustache acquéreur de biens nationaux! le riche Eustache.,. Il avait si cruellement abusé de mes premières années ; il m'avait si souvent voué à la Pêche au corail; il m'avait si complètement soumis à son usure impitoyable... Et voilà qu'hier encore, par un marché mauvais, par un marché maudit, il avait chassé de la maison de ses pères la bonne et vieille dame de La Palude, matante et ma marraine;... il avait'acheté pour rien la ferme et le château qui me revenaient!... Que vous diraije? Aussitôt, mon parti fut pris de détrousser ce misérable Eustache, en me criant à moi-même : Restitution I restitution!
Après un moment de silence, et quand je fus sorti de ce combat intérieur, je relevai la tête, et, d'une voix calme, avec tout l'accent de la vérité, je dis à Brutus : « S'il y avait encore une justice ici-bas, cet Eustache aurait plus d'un compte à me rendre, et quand il m'aurait rendu son compte, alors, si je dois mourir, je ne mourrais pas comme un gueux, et je laisserais à la jeune femme que voilà, car. Dieu merci ! elle est trop jeunç pour qu'on la tue, un peu d'argent qui l'aiderait à vivre. Hélas! mais le moyen d'avoir justice aujourd*hui?
— Monsieur, reprit Brutus, il me semble que vous aussi
vous allez trop vite en besogne ; il est vrai que je suis votre
geôlier, mais* il n'est pas moins vrai que je suis un galant
bomme; il est vrai que je vous mène à la mort, mais notre
révolution n'est pas une révolution de voleurs; elle est
cmeUe, elle est implacable, elle... est juste, et vous-même,
({ui fuyez les lois de votre pays, vous n'êtes pas hors de
toutes les lois. Donc, si véritablement cet Eustache retient
cette part de votre fortune, il faut qu'il vous la rende, et
pardieu! par la vertu même de notre république, Eustache
vous rendra votre argent î » Sur les dernières paroles de
Brutus, Scsevola venait d'entrer dans l'écurie, et d'un coup
d'œil il comprit ce qui se psfssait.
« Scaevola, lui dit Brutus, va -t'en chercher, dans la chambre où il s'enivre, d'un vin payé à vil prix, un certain Eustache, et, sans lui dire même le nom de celui qui l'appelle, tu vas me l'amener, au nom de la loi I » Scaevola sortit sur cet ordre. Alors Brutus, tirant de sa poche uneécharpe et des pistolets, ceignit son corps de Técharpe, et, posant ses pistolets sur le bord de la fenêtre, au-dessous de la lampe,... il attendit. Et si grande, messieurs, et si complètement irrécusable est la majesté de la loi, même d'une
loi impie et mal faite, que soudain, sur ce visage assez vulgaire, on vit briller une certaine splendeur.
Moi, cependant, moi, le vrai magistrat, le défenseur du droit; moi qui devais l'exemple, et l'extrêaie exemple de l'obéissance et du respect aux lois anciennes, mes mères nourrices, qu'un caprice populaire avait renversées pour un jour, j'eus le temps d'envisager tout mon crime et d'en bien comprendre toute l'étendue. Ah! misère! épouvante et malédiction ! Malédiction sur les discordes civiles , qui peuvent réduire un galant homme, un magistrat, aux dernières abjections du mensonge ! Était-ce bien moi, le fils, le petit-fils et le dernier héritier de tant de magistrats célèbres par l'ardeur et par l'exagération même dh leur justice, qui allais commettre, ici môme, et sous les yeux d'un ennemi qui m'estime assez pour croire à ma parole, un vil attentat contre la fortune d'un misérable, qui ne me devait rien, en fm de compte? Et même, pour sauver cette enfant qui va mourir, si je l'abandonne aux fureurs qui la menacent, ai-je bien le droit de dévaliser cet homme, ici, la nuit, sur un grand chemin, avec ce Brutus pour complice, à main armée... en un mot, avec tous les caractères du brigandage? Ainsi, pour sauver ma vie et celle de ma femme, voilà que de sang-froid, et par une complète préméditation, j'allais tenter une si violente spoliation, un délit si honteux, et soutenir un pareil mensonge?
Combien de malheureux j'avais livrés à la torture ordinaire, à l'extraoïxlinaire, à la roue enfin, pour de moindres attentats que l'attentat que j'allais commettre ! Ainsi je pensais; mais plus j'envisageais cette infamie, et moins je voyais une meilleure sortie à ma misère présente ; enfin ( telle est la perfidie, et si violente est la logique des actions mauvaises), il me semblait que, par ce mensonge et par cet
attentat contre la propriété d*autrui, je donnais à ma femme infortunée un insigne témoignage de mon amour et de
mon dévouement.
Le bruit des pas et le murmure des voix de deux hommes qui s'approchaient vinrent m*arracher à mes réflexions, et, me roidissant contre l'obstacle intime de ma conscience, je pris définitivement mon parti.
Jamais, en toute ma vie, et dans les causes les plus difficiles, quand j'appartenais à ce furieux parlement de Toulouse, qui était le vrai maître et le vrai roi du Languedoc, je n'avais éprouvé une émotion qui fût comparable à l'émotion que j'éprouvais en ce moment. Voilà donc où j'en étais venu, moi Tenfant de cette justice abondante en clartés, fréquente en châtiments, cette justice du midi, fille éclatante et fière du soleil et du sénat romain ! Sol dominus imperii romani! disait Marc-Aurèle. En si peu d'insta^nts d'ex/i et de proscription, j'avais oublié les plus simples devoirs de cette magistrature auguste, et les exemples sévères de ces magistrats que la loi ancienne avait consacrés prêtres du droit , et qui tenaient d'une inflexible main la Jaalance de Thémis et Tépée d'or que le prophète Jérémie a confiée à Judas Macchabée ? Eh! que <iiraient-ils, ces dieux, ces images du Très-Haut, qui redoutaient pour eux-mêmes la lâcheté, presque autant qu'ils redoutaient l'injustice, en me voyant, moi, leur indigne héritier, combiner cette exécrable escroquerie? A ma triste personne,... un voleur de grand chemin, s'arrêtaient ces légistes, ces théologiens, ces illustres sénateurs dans leur pourpre! Ici, dans cette écurie, où je vais mentir comme un laquais, aboutissait ce Sinaï du parlement de Toulouse ! Un brin de litière allait remplacer cette montagne inaccessible où s'inclinaient les têtes les plus hautes, où s'çirrêtaient les volontés les pluç
courageuses, où la richesse et le pouvoir, la flatterie et la menace, Tautorité et la faveur, venaient se briser, comme autant de flots impuissants contre un écueill Me voilà donc, moi, le futur premier président du parlement de Toulouse, réduit à cette infâme extrémité, îju'il faut que je mente à toute la gloire, à tout le passé de ce parlement, qui était le droit, le devoir, le refuge et l'espérance, la force et le respect des royaumes du midi ! Tels étaient les débats, les regrets , les douleurs , les passions ,.les orgueils qui s'agitaient au fond de mon âme : et pourtant, il faut que je le dise à ma honte, et je le dis ici, très-haut, pour que les jeunes gens ne soient pas si fiers de leur vertu non éprouvée, une fois que j'eus envisagé et adopté tout mon crime, avec ses plus prochaines conséquences, je n'hésitai pas dans mon crime un seul instant.
Que dis-je? Au secours même du vol ignoble que j'allais commettre, et pour que rien ne manquât au dépouillement de ce misérable, j'appelai à mon aide le goût, l'art, le génie et le talent de l'accusation, tels que je les avais appris à cette illustre école des criminalistes de Toulouse, également habiles à découvrir la vérité sous les apparences, à profiter des occasions, à percer les nuages, à répondre à toute objection, savants à tout éclairer, ingénieux à tout prévoir.
Je m'inquiétai premièrement d'un tribunal, et je me fis une espèce de chaise curule du coffre même où l'hôtesse renfermait son avoine. Assis sur ce coffre, et les deux pieds posés sur une auge renversée, j'établis ainsi entre l'accusé et moi, son juge et son accusateur, une distance indispensable au drame que j'allais jouer avec lui. Nécessairement il fallait que cet homme, accusé et bientôt dépouillé par moi, comparût debout, moi étant assis; il fallait qu'il fût à
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mes pieds, courbé sous mon geste et sous mon regard ; j'avais appris , à Técole même de tant de magistrats glorieux, que le fauteuil du juge assis sur les fleurs de lis doit être une espèce de montagne, entre la foudre et les éclairs. Eustache, averti traîtreusement par Scaevola, mon complice, arrivait en cette taverne, également troublé par les fumées du vin, par les bruits de sa conscience, et par quelques-unes de ces paroles funèbres , obscures, pleines de nuages et de menaces dont parle Tacite, à propos de Tibère et de Séjan. Cet homme, qui n'avait pas plus que moi la conscience irréprochable, et qui venait d'entrevoir, d'un coup d'oeil , toutes sortes de petits crimes invisibles qui semblaient s'élever autour de sa personne et l'accompagner de leurs fumées, laissa voir tout de suite et ses intimes angoisses, et son trouble intérieur! 11 arrivait haletant, les yeux hagards, les pieds trébuchants, et il s'arrêta net devant le lit de justice, devant le trône de justice, où j'étais assis! Alors, et sans attendre qu'on l'interrogeât, l'imprudent et l'impudent, d'une voix avinée et stridente, il prit la parole en tremblant :
«Comment! disait-il, les yeux hagards, qu'est-ce à dire, au nom de la loi? Comment, on me pousse! on me presse! on m'obsède! et qu'ai-je fait? qii'ai-je pris? qu'aije volé ? » Disant ces mots , la sueur coulait à grosses gouttes de son front ridé par l'avarice et par la peur.
Pour rester dans mon rôle de magistrat, j'attendis que Brutus, dont les yeux brillaient de colère et de mépris, jouât, auprès de ma victime, le rôle d'accusateur public. « Ah! dit-il, maître Eustache, il paraît que nous ne serons pas longs à nous entendre, puisque déjà tu conviens que tu as pris quelque chose, et que tu as volé quelqu'un ! Tu as volé, en effet, deux mille écus, en bel et bon argent,
qu'un magistrat de rex-parlement de Toulouse avait confiés à ta garde, et, comme la nation ne peut pas être la complice de tes perfidies, tu vas rendre, à Tinstant même, ici, ce dépôt, sinon je t'emmène avec moi, et je te livre au comité de salut public !
— Qui? moi? s'écriait Eustache, un magistrat m'a confié deux mille écus? un magistrat de Toulouse? Il n'y en a pas un, entendez-vous, pas un, qui me confiât la centième partie de cette somme! Ils më connaissent bien, allez, et vous voulez rire, maître Brutus? » Alors Brutus, troublé à son
tour, et gêné par cet argument ad hominem, se tournant vers moi, sembla me demander... ce qu'il devait répondre à la plaidoirie de ce coquin. « Demandez-lui, dis-je à Brutus, s'il n'a pas là, dans sa poche, à droite, une bourse en cuir, pleine d'or? » Et, comme Brutus allait répéter ma question, le maladroit Eustache (mais sa juste indignation l'aveuglait!), frappant de son bâton sur la poche à droite, en fit sortir très-clairement : le bruil d'une somme d'or, et d'une somme assez ronde. « Holà! tu le vois, dit Brutus à cet homme interdit, tu vois bien que tu mens, et que ce dépôt, tu le tiens encore... il est là ! Je l'entends qui sonne et qui t'accuse... — Et demandez-lui, repris-je, du haut de mon tribunal, de cette voix dure comme l'acier des échafauds et des tortures, demandez-lui... si le sac que voici n'a pas une réserve pour les assignats, une réserve pour l'argent, une troisième poche enfin pour les louis de vingtquatre livres?... A moins que le riche Eustache ait abusé du dépôt, ou qu'il ait dénaturé l'or que j'ai confié à sa garde, le dépôt est dans la troisième réserve, et c'est là que se trouveront mes deux mille écus, avec bien d'autres ! » Telle fut mon effronterie! Et plus j'entrais dans mon mensonge, et plus ma voix fut imposante!...
LE GRAND CHEMIN ET LE LIYBE D'OR. Ut
Alors Scaevola ouvrit la bourse d'Eustache 1 En effet, cette fameuse et cruelle bourse, où tant de fois j'avais puisé à des taux fabuleux, elle était bien telle que je l'avais désignée; ici l'argent, plus loin le papier, et l'or à la place que j'avais ditel II y avait, dans la ville de Toulouse, bien peu de jeunes gens, voués aux folies de la jeunesse, qui ne connussent, aussi bien que moi, le coffre portatif du seigneur Eustache. Il fut cependant atterré de ma découverte, et il restait devant moi, bouche béante, immobile, et cherchant à comprendre, à deviner, si vraiment il ne rêvait pas. « Eustache, dit Brutus, vous êtes un coquin, vous êtes un voleur, vous êtes un homme injuste, et, croyez-moi, vous allez compter sur ce coffre, au citoyen que voici, en bonnes espëces sonnantes (c'est le caractère du dépôt, d'être rendu tel qu'il a été déposé), la somme de deux mille écusl S'il vous plaît, vous commencerez par l'or, vous finirez par l'argent, et, s'il faut un appoint, le citoyen que voici acceptera, comme il convient, le papier de la République ! » A peine Scaevola avait-il entendu ce mot compter, que, sans mot dire, et d'un geste qui me fit peur, et me regardant à peine, il se mit à étaler à mes pieds cette porte d'or, ce monceau de deux mille écus, soit qu'il ait cru à la complicité de Brutus, c>omme à la complicité de Scaevola, soit qu'avant de se défaire de tout cet or et de tout cet argent il eût voulu m'indiquer toute l'étendue de ma mauvaise action. Mais, juste ciel, qu'il fut lent à compter cette somme! A chaque pièce de monnaie il me semblait que j'avais le feu à mes pieds.
Cependant le son de For, le bruit de l'argent, le frôlement des assignats, eurent bientôt tiré maître Eustache de sa torpeur, et il se précipitait pour reprendre sa fortune volée , lorsque Brutus , saisissant ses pistolets ; u Si tu
lis LES CONTES DU CHALET.
fais un pas, lui dit-il, je te brûle I » et il eût fait comme il disait.
<( Pourtant, dit Eustache en grinçant des dents, je puis déférer le serment au magistrat qui m*accuse, et il lèvera la' main pour attester qu'en effet il m'avait confié ces deux mille écus ! »
Il dit cela d'une voix haute et ferme, avec la confiance d'un homme qui se noie, et qui s'accroche à quelque fragment du rivage; or, je l'avoue, à ce seul mot : « le serment! » un nuage passa sur mes yeux, mon cœur battit à se briser dans ma poitrine, et je sentis que je n'irais pas plus loin, quand même mon crime eût dû m'écraser à l'instant. Heureusement que Brutus vint à mon aide, et sans le savoir, et surtout sans le vouloir : « Le serment, maître Eustache, est bon pour tes pareils, l'homme que voici peut être cru sur sa parole ; il n'y a pas une heure qu'il a refusé de me prêter un serment que je lui demandais! Donc, reprends ta bourse et va-t'en! » Eustache reprit sa bourse qui ne contenait plus- qu'un peu de monnaie; et, cette fois, plutôt par habitude que par avarice, il la remit précieusement à sa placé accoutumée. Il sortait donc, et je commençais à respirer ; mais comme il était sur le seuil de la porte : « Au fait, dit-il assez effrontément et de l'air le plus dégagé du monde (il n'y a rien de sitôt méprisé qu'un magistrat méprisable !) , serait-ce trop exiger que de demander un reçu de mes deux mille écus à Monseigneur?
— Tu auras ton reçu, reprit Brutus ; Scsevola que voici gardera l'argent et t'apportera le reçu du citoyen. — J'ai de quoi le faire à l'instant, » reprit Eustache. Il portait en effet dans sa poche à gauche un dtrnet, une plume, un papier timbré, et je reconnus très-lestement et très-volontiers, car j'étais décidé à les rendre avec usure, avoir reçu
I LE GRAND CHEMIN ET LE il^RE D'OR. 143
de AI. Eustache, en beaux et bons écus d'or et d'argent, la somme de deux mille écus... Eustache alors prit le papier, r il le lut avec soin, puis, comme l'encre était fraîche encore il k dessécha à son souffle ; après quoi il plia ma quittança avec la plus grande précaution. « Voilà, me dit-il enfin, en souriant d'une façon sinistre, un papier qui vaut son pesant d'or!... » A ces mots il sortit, parfaitement rassuré... et dégrisé.
Cependant la pluie au dehors tombait; un orage furieux éclatait sur toute la campagne, et vous pensez si ma tristesse était profonde, en songeant, malgré mes projets de remboursement, au crime que je venais de commettre. Au bruit même des vents déchaînés et de cet orage, favorable à nos projets, je ne songe déjà plus à ma délivrance, à la liberté de ma femme, aux promesses de Scœvola; je songeais mon crime. Scaevola, qui devait me garder toute /a nuit, était sorti, avec Eustache; Brutus, qui voulait être prêt avant le jour, avait refermé avec le plus grand soin la porte extérieure, et il était sorti par l'autre porte qui |conimuniquait avec la salle publique de l'hôtellerie. j Que j'eusse la moindre tentation de me sauver par cette TOt épouvantable, sans argent, chargé d'une jeune femme à demi morte de frayeur, l'idée, à coup sûr, n'en fût venue îi personne; et moi-même j'y avais renoncé, lorsque des tottes de paille, amoncelées contre la muraille, tombèrent, doucement poussées par une force invisible. Le hasard, qui nous favorisait, avait fait que cette paille dissimulait la fenêtre de l'écurie : unpstlpst! attira mon attention, et il me sembla que Scaevola s'était bien hâté. Bientôt l'hôtesse ellemême, et deux hommes de la campagne, entrant à pas comptés, s'emparèrent de ma femme à demi-souriante, et Blissèrent, d'une main légère, ce* léger fardeau par la fe-
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nêtre entr'ouverte ! En même temps, je les suivis, non pas sans avoir éteint la lampe et refermé la fenêtre. Un éclair, suivi d'un coup de tonnerre affreux, me montra une espèce de litière sur laquelle ma femme fut étendue, et les
^ deux hommes, par des sentiers invisibles, emportèrent cette part de mon âme.
L'hôtesse allait un peu en avant, un falot à la main, et nous atteignîmes ainsi un de ces grands chemins tracés par Tordre de Louis XIV, afin que ses dragons ne rencontrassent pas d'obstacle à poursuivre l'hérésie, et surtout les hérétiques. Cette route, qui avait été funeste à tant de braves gens, fut pour pous le chemin du salut ; une antique berlifte était préparée et nous attendait, attelée de deux vigoureux chevaux, qui pouvaient courir jusqu'au matin. « Bon voyage. Monseigneur, me dit l'hôtesse, et que Dieu vous sauve I Vous ne m'avez pas reconnue, et moi je vous
' ai reconnu tout de suite ; vous êtes le filleul de notre bonne dame, et nous avons joué bien souvent, vous et moi, dans les jardins de La Palude. Adieu î prenez ce manteau, prenez cette veste, et mettez, s'il vous plaît, ce vilain bonnet rouge ; prenez aussi cette bourse, elle est la mienne, ou plutôt elle est à vous, car elle me vient de votre bonne marraine. Allons! encore adieu. » Elle me baisa les mains; la voiture partit, et je suivis des yeux un instant ce petit falot qui brillait dans la nuit sombre. « Adieu! adieu! adieu ! »
Mais ceci, Messieurs, n'est que la première partie de mon crime. Il faut que je vous dise à présent les suites funestes, les conséquences imprévues, le remords, et enfin le châtiment.
Ainsi je fus sauvé par un crime, et par cet exil abomi* nable entre tous, Fexil volontaire, un crime égal à celui que j'avais déjà commis. Honte et malheur à ces insensés qui préfèrent Témigration à Téchafaud, la vie errante à la prison! Au supplice honorable ils ont préféré une fuite honteuse! Aux respects, à la sympathie, à la pitié d'une ville en deuil, ils ont préféré les justes mépris et les dédains mérités des peuples étrangers qui vous regardent passer, à la façon des fantômes, et qui ne comprennent pas que Ton abandonne ainsi son Dieu, sa tâche, sa patrie et son toit domestique. En vain vous leur expliquez que la nécessité Ta voulu, et qu'on ne résiste pas à la force...
JIs sourient à votre explication misérable; ils répondent que mieux valait mourir. Ils sont sans pitié, les peuples heureux qui ont payé leurs dettes aux révolutions passées, 'et qui, sous leur vigne en été, sous leur toit en hiver, récoltent les libertés que leurs pères ont semées dans les champs de l'avenir. Ils sont sans pitié, justement parce que rien ne fait obstacle au libre exercice de leurs droits, à la pratique de leurs devoirs. Ils se figurent, parce qu'ils obéissent à des lois justes et clémentes, parce qu'ils ont brisé la tyrannie et rétabli la liberté, qu'il n'y a plus, nulle piart, d'esclavage et de misère ! Ils comprennent le voyage et la légitime absence; ils comprennent qu'un homme aille au loin, à travers les océans glacés, chercher des contrées inconnues... ils ne comprennent pas l'exil volontaire!
Ils honorent le voyageur qui s'en vient, de si loin, pour visiter leurs monuments, pour étudier leur histoire, et volontiers ils ouvrent au passager leur porte hospitalière.
— Étranger bienveillant, disent-ils, sois le bienvenu; voici le pain, voici le sel, soyons amis! » Oui, mais ils se méfient horriblement de Toisif etdu proscrit, qui s'installe à tout jamais dans leur ville, qui les verra de si près, qui les verra si longtemps, et dont le témoignage sera toujours mêlé d'amertume. Ohl misère! Et qui nous eût jamais proposé cette fuite horrible, à travers ces Italiens, qui nous regardaient passer comme autant de mendiants et d'imposteurs? Et puis, la malheureuse corvée: aller de ci, aller de là ; traverser des villes qui vous haïssent ; s'asseoir à des foyers méfiants ; n'être plus rien qu'une épave agitée et ballottée à travers les nations heureuses ! Véritablement, il y a de quoi mourir cent fois de honte et de regret.
Lâches, misérables vagabonds que vous êtes, que voulezvous devenir dans cette universelle réprobation? Comment donc! vos parents, plus braves que vous, ont payé leur dette, de leur tête, à la révolution dévorante; vos amis, plus heureux, ont échappé par l'exil, mais par un exil forcé, involontaire, impie, aux proscriptions des puissants de la veille! On les a traînés impitoyablement au delà des frontières, dans les abîmes, dans les déserts; et la frontière» à jamais s'est refermée ! Alors, consacrés par l'injustice et par le malheur, expulsés, révoqués, déshérités par la force, ils ont au moins le droit de se plaindre* et leur plainte est écoutée avec sympathie, avec respect. 0 patrie ! ô foyer paternel! Maison de la mère et de l'aïeule, asile sacré, rien ne vous détruit* rien ne vous fait oublier; on vous brise un instant, vous reparaissez toujours 1.
J'ai bien souffert dans cette émigration que j'avais àccep^ tée! Tant que ma femme a vécu, tant qu'elle fut près de moi, silencieuse, éplorée, inerte, et comprenant à peine sa triste destinée, je fus soutenu, sinon par un grand cou-
rage, au moins par une grande résignation. Cette femmeenfant, retombée en enfance, à Tâge de vingt-deux ans, remplissait mon âme d'une tendresse ineffable; elle remplissatit mon cœur d'une pitié si profonde que j'en oubliais même les peines, TisoJernent, et, disons-le, les déshonneurs de cet exil. Mais l'exilé volontaire, mais l'émigré, mais le déserteur de la patrie en deuil, même aux yeux des étrangers, il se cache, il se désavoue, il se fait honte à lui-même, il se fait pitié I
Et si cruel était ce mirage, il occupait si complètement cette âme innocente, que ma chère enfant, éperdue et pleine de visions, revoyait, sans cesse et sans fin, les journées de sa première jeunesse. Elle racontait, dans un chant humble et doux, les* paysages de sa patrie : Esicurols, Verfeil, le hameau de Saint-Bernard, les jardins deLaVallette, et les vallons de Saint-Geniès. L'isolement, la solitude et le rêve avaient donné au cerveau de cette enfant une puissance inconnue, et maintenant elle revoyaitties choses qu'elle avait à peine entrevues ; elle les revoyait dans un reflet vif, animé, coloré, merveilleux. Parfois, tout éveillée, elle me disait avec un sourire : — 11 va frapper midi au cadran du Bon-Pasteur! Ou bien : Je vois d'ici le château de Montespan, et M. de Montespan, en grand deuil, qui dit à ses petitsenfants : -^ V Pleurez» mes enfants, votre mère est morte. » Une autre fois, elle venait, contente, au-devant de moi : Savez-vous, mon ami^ me disait-elle, que j'ai vu rentrer dans le couvent de la Visitation M™® de Montmorency, en grand deuil dé Monseigneur, et qu'elle m'a donné sa sainte bénédiction I
D'autres fois, quand elle voulait se faire un peu belle et J)arée, elle disait qu'on lui fît lever une robe chez Thomas Prohenque, au Château de Milan^ et qu'on portât ce Velours
148 LES CONTES l)U CHALET.
chez M"® Florize, la bonne faiseuse! Ainsi elle était éblouie
en tous ces souvenirs, et l'Italie avait beau murmurer, bruire et cfa^anter. à ses oreilles délicates, elle n'entendait que les bourdonnements de son Languedoc bien-aimé, les bourdons au-deèsous des fraisiers, les abeilles au-dessus des jasmins. Aux yeux de cette énamourée, il n'y avait que sa chère province qui méritât un regard, et Saint-Pierre de Rome, et le palais Pitti, à Florence, et tous les musées, ne valaient pas, pour cette dame de la république tolosane, les petits enfants toulousains, sortant des petites écoles, les bœufs qui reviennent des pâturages, le tournesol qui se |)enche et s'endort au midi, pour saluer plus vite le soleil matinal du lendemain.
D'autres fois je quittais la maison, épouvanté de la mort approchante... si rapide était la consomption, et si violente était la nostalgie, et quand je rentrais, en me disant : « Ma femme est morte! » je la retrouvais souriante. En mon absence, elle avait fait, toute seule, des visites à ses bonnes amies ; une visite à son amie Elisabeth Donnadieu, une visite à M^^' d'Alençon. Elle avait rencontré, en son chemin," M«^ l'évêque de Pamiers, qui l'avait paternellement saluée. Elle était même entrée un instant dans, le laboratoire des filles de l'Enfance, où elle avait acheté un flacon d'essence ambrée, aux mille fleurs. Et ce soir, elle ira (elle l'a bien promis), avec ses chères compagnes Guillemette Fonvielle et Marie Lassât, au puits de la maison de Nicolas Bachelier, le fameux sculpteur, où le grand poète Goudouli doit réciter sonnets et triolets, virelais et rondeaux, ballades et dizains, et la voilà qui me récitait, de sa voix claire et de son regard limpide, une chanson de Pierre Goudouli :
Mon amour, tu t'en vas pour tout ce triste été. MowowOf tu Ven bas per tou aqueaU esHu,,,
Si complètement elle était fidèle au geste, à l'accent, ^ la voix, au parler gênt de la langue maternelle, imprégné des tièdes senteurs du pays natal !
Ab! c'était triste et charmant! Il y avait de quoi pleurer et de quoi sourire ! Elle invoquait tous les évêques de notre province, à savoir : les Bourbon, les Longueville, les Grammont, les Coligny, les Joyeuse, les Épernon ! EVe appelait à son aide toutes les dames religieuses de sa ville bienaimée, les filles de Sainte-Ursule et de Sainte-Claire, les filles du Bon-Pasteur, les filles de Sainte-Véronique et \eé filles de la Visitation, les Tiercettes, les Carmélites, les filles de Saint-Louis et de Sainte-Elisabeth! Elle invoquait, les mains jointes, ces protections, ces remparts, ces forces antiques de la cité orthodoxe : a A Taide! au secours! Pitié, mes mères! pitié, mes sœurs! Protégez-moi contre Sc»voJa! déféndez-moi contre Brutus! » Plus s'avançait Tagonie, et plus claires étaient les visions de Tagonisante.
Elle appelait, par leurs noms, les plus chères, les douces créatures qui Pavaient aimée : M"« Chambert, M^^* de Corte, M"® de Rieux, M"® Louise de Latour-Saint-Paulin, et ses camarades à Fécole des Dames-Noires, Jeanne Salguier, morte à seize ans. Elle appelait, elle pleurait, elle priait ; puis enfin, au bruit de toutes les cloches et de tous les clochers de Toulouse, aux formidables échos de Notre-Dame-de-Grâce et de Saint-Michel, de la Daurade et de Saint-Étienn^^ de Saint-Jacques, de Sainte-Anne, de Saint-Remi, de Saint-Martial— au carillon solennel de la Dalbade... les mains jointes, les yeux fermés, le sourire à la lèvre et déjà Tauréole au front... elle expira!
Elle mourut sans se plaindre, au milieu d'une ville qu'elle habitait depuis trois ans, dont elle ne daigna pas même demander le nom. Je recueillis ce jeune souffle exhalé dans
la suprême béatitude ; je fermai ces beaux yeux, qui avaient gardé tout Téclatde la jeunesse! Enfin, quand je Feus bien pîeurée (et c'est si triste, 1^ mort dans Texil!), je confiai à cette terre, ignorante de ce trésor de grâce et de beauté, Fhumble et frêle dépouille de celle que j'avais tant aimée. 0 ma pauvre enfant! ma chère épouse, et mon dernier lien avec le monde et les lois du monde d'autrefois, que vous m'avez coûté de larmes, de regrets, et de remords !
Car, à peine elle fut morte, à peine eus-je retrouvé le sentent des passions à venir, aussitôt le souvenir de mon crime, oublié trop longtemps, me revint en mémoire, et je pensai, malgré moi, qu'il demandait une expiation, que l'heure de l'expiation était venue, et que je devais courir au châtiment qui m'attendait.
Aussi bien, en même temps que ma femme ensevelie emportait avec elle tout mon bonheur passé, reparaissaient mille terreurs dans ma conscience en sursaut réveillée, et je me demandais, pour la première fois depuis ma triste émigration, ce que j'allais faire, et ce que j'allais devenir? J'oubliais de vous dire que mon premier soin, du fond de mon exil, fivait été de faire rechercher l'homme que j'avais dépouillé, afin de lui rendre au moins l'argent que je lui avais pris... On ne l'avait pas retrouvé! Il était" parti! Nul ne savait ce qu'il était devenu ! Et quand même il eût touché son argent, mon crime était un crime, et je ne me faisais aucune espèce d'illusion sur la mauvaise et lâche action que j'avais commise. Il n'y avait pas de sophisme qui pût apaiser mes remords. Désormais, je n'avais plus d'excuse à mon guet-apens; mon excuse, hélas! elle était morte, et tous mes paradoxes étaient réduits en poussière.
En ces moments de justice , j'avais honte de mes intimes lâchetés, et je me représentais mes mensonges, que
je contemplais dans toute leur étendue. Oui, je revoyais le riche Eustache assistant, stupide et confondu d'épouvante, à ce guet-apens de grand chemin ; j'entendais sa plainte, et ce visage épouvanté m*apparaissait dans mes nuits d'angoisse et d'insomniie. En ces moments douloureux où la conscience avertit l'âme et le cœur du lâche et du voleur, ma voix même et ma parole retentissaient à mon oreille, incessamment déchirée ; il me semblait parfois que Brutus me jetait un regard plein de mépris, pendant que Scaevola, me touchant dans la main, me disait : « Bonjour, confrère! »
Ces hontes, ces peines, ces remords, ces misères, se montraient dans toute leur étendue , à cette heure où je n'avais pas autre chose à faire qu'à y songer. — Que vous dirai-je enfin? Il me semblait que, moi aussi, j'étais halluciné; que ma chère femme avait emporté ma raison et m'avait laissé la sienne, et j'avais peur, à mon tourl
C'étaient des visions, des sursauts, des sueurs froides, qui pénétraient mes os, qui me brûlaient jusqu'aux moelles. Un magistrat, voleur de grand chemin!... De visions en visions, d'abîmes en abîmes, tout proscrit que j'étais, je résolus de rentrer en France, et de me livrer à la justice de mon pays. Expiation! Expiation!
Mais, dans l'intervalle, un grand changement s'était opéré ; les échafauds étaient tombés, les bourreaux étaient oisifs; un certain ordre, une certaine paix rentraient, chaque jour, dans les villes rassérénées. Sur les débris sanglants de cette royauté brisée, et de ces libertés qui pouvaient être si fécondes, un homme avait posé le pied ; il avait soufflé
sur ces poussières, et s'était fait un trône de ces ruines.
Cet homme avait fait, de son ambition, de sa volonté, la loi suprême; de la France, autrefois fermée à tant de malheureux, à tant d'exilés, à tant de vaincus, il avait fait une France ouverte. Avec sa permission, entrait qui voulait entrer; et ceux-là furent les plus sages, et ceux-là furent les mieux conseillés, qui reparurent les premiers à la douce lueur du jour natal. Ces bruits d'amnistie et d'exilés rappelés, couraient le monde, aussi rapides que la flamme, et tout le monde y croyait, hormis nous autres, les exilés. (L'exil rend défiant, l'exil fait d'un homme un poltron I). Quand donc je me présentai à la frontière, espérant que je • serais arrêté, je proclamais tout haut mon ancienne magistrature, on me dit : Passez I En vain, je disais mon nom à la barrière des villes, on me disait : Entrez! Je fis plus; je repris ostensiblement mon titre de comte, et je me posai comme un cirdevant... les jeunes gens, curieux de toute espèce de nouveauté, vinrent me regarder de jirès, pour voir un vrai comte, et ils me tendirent la main, en me disant : « Soyez le bienvenu? » Enfin, je n'étais pas à Paris depuis huit jours, qu'ouvrant le Moniteur universel, jugez de mon étonnement, je vis que j'étais envoyé, en qualité de magistrat, dans un tribunal de la Vendée.
En vain je me disais que pareil choix était impossible, j'hésitais à accepter cette magistrature inespérée... il fallut se rendre à l'évidence, et j'appris que le maître absolu de cette société sans ordre et sans frein s'adressait, de préférence, aux anciens noms des vieilles magistratures, pour l'entier établissement de sa propre Justice, et pour la plus exacte application des nouveaux codes, auxquels il voulait présider.
J'obéis donc à la volonté du maître ! Il me fit venir aux
Tuileries, dont il avait fait sa résidence, et lui-même il voulut m' expliquer, le jour où je fus admis à sa réception, que si les anciens parlements avaient été un obstacle à la royauté d'autrefois, ils avaient été châtiés assez cruellement pour que ces juges épars, et ramenés par lui, n'oubliassent jamais la misère et la vanité de ces conflits.
« Partez, me dit-il ; à l'œuvre ! On vous envoie en pleine Vendée, au milieu de populations troublées, qui se ressentent du tumulte ancien et'des passions récentes. Vous aurez, j'en ai peur, à juger bien des crimes ; mais vous vous rappellerez que la justice est le fondement des États qui commencent, comme elle est le rempart des sociétés qui finissent; allez. Monsieur, je vous suivi'ai d'un regard attentif, vous et vos confrères; celui-là se rapproche!^ de ma personne, qui en aura bien mérité. »
Le lendemain, j'étais parti pour rejoindre le tribunal auquel j'étais attaché^ et tel était mon enthousiasme à la seule idée, au bonheur inespéré de retrouver mes premières fonctions, d'être encore un juge, de m'envelopper dans la robe du magistrat, de parler couvert, et de savoir que la loi parlera par ma bouche, que j'oubliai tout net mes remords présents, mes mensonges passés, tout mon crime , et le misérable que j'avais dévalisé.
J'étais redevenu tout de suite, et tout à fait un magistrat, et, le dirai-je?un magistrat de Toulouse! Un magistrat sans pitié! C'est dans les veines! Un homme est né cruel, et cette cruauté misérable, il la porte avec soi, sans se douter qu'il est un tyran, qu'il est un bourreau. Ni ma fuite et mon exil, ni la misère et la mort de ma femme-enfant, n'avaient amorti dans mon âme violente les ardeurs et les cruautés de ce parlement qui était mon berceau. J'en avais conservé toutes les habitudes, et j'en retrouvais soudain les passions,
15i LES CONTES DU GHàLET.
les violences et les haines; tristes sentiments, j'en conviens, pour un homme en robe rouge, dont le sang-froid et la modération doivent être les premiers devoirs. Mais quoi, je n'étais pas un juge assis, j'étais un juge debout ; j'étais l'interprète et le représentant de la société qu'il fallait défendre ; enfin, que vous dirai-je? un royaliste de ma sorte, un gentilhomme, un persécuté au nom du roi de France, eh bien! j'appartenais au nouveau maître, au maître absolu; il commandait, j'obéissais; j'étais l'esprit, l'âme et le remplaçant de son procureur général.
Le Consul l'avait bien dit, l'heure était mauvaise et troublée : on n'appelle pas en vain, à la surface de l'eau courante, les immondices et le limon. Il faut longtemps pour que le fleuve débordé rentre enfin dans ses deux rives ; il faut longtemps, pour que le sentiment du droit et du devoir s'empare, de nouveau, des ânies dévastées. A Dieu ne plaise que jamais on revoie, aux extrémités de la France, un pareil désordre, et la suite atroce de ces crimes sanglants !
Partout , dans ces campagnes dévastées, dans ces villes au désespoir, ce n'étaient que vols, incendies, pillages, réactions. La réaction était partout, hideuse, en dépit de ses précautions oratoires; sanglante, en dépit de ses sourires. C'étaient les mêmes fureurs, c'étaient les mêmes violences; des fureurs hypocrites; des violences pareilles au mensonge. L'assassinat avait remplacé le meurtre des échafauds, l'assassinat sans frein, sans forme et sans loi. C'était horrible I Et comme la réaction avait besoin de beaucoup d'argent, le territoire était incessamment traversé par des bandes armées, dont le plus léger crime était de briser les coffres de l'État et de piller l'argent public. Il y avait des compagnies de Jéhu qui arrêtaient les diligences, et dévalisaient les voyageurs, comme C/Cla se fait en Calabre.
Ce n'étaient partout qu'associations incendiaires, réunions de bandits, héros de grands chemins, restes misérables des guerres civiles. A force de se tuer, de s'emprisonner et de se piller les uns les autres, ils en étaient venus à ne plu$ comprendre l'ordre et l'obéissance, et ils se demandaient, de bonne foi, pourquoi donc on les empêchait désormais de conspirer? Ainsi, tout était ravage et dévastation.
Dans les campagnes les plus tranquilles, le laboureur avait un fusil cachée en son sillon ; dans les maisons las plus calmes, le citoyen portait des pistolets dans ses poches, un poignard à sa ceinture. On ajoutait le meurtre au paradoxe, et le pillage à la délation. La France avait subi les bonnets rouges, elle subissait la jeunesse dorée. En ce moment, le vrai roi de la France était Jéhu, ce roi d'Israël, sacré par le prophète Elisée, à qui le prophète a commandé de châtier les crimes d'Achab et de Jézabel. La France entière étaÉ une caverne, un cachot, une conspiration.
* Surtout, parmi ces fléaux, il y en avait un... aboimnable entre tous, et dont le nom seul est, encore aujourd'hui, tout rempli d'épouvante et d'exécration ! Il ne s'agissait pas ici de la politique et de ses violences, qui ont toujours un certain côté digne de la poésie et du pardon, il s'agissait d'un crime, accompli par des brigands qui profitaient de nos discordes. Ces bêtes féroces s'appelaient des chauf-^ feurs. Ces cîiauffeurs avaient formé entre eux tous une association funeste, pour le pillage et pour le meurtre, à laquelle il était presque impossible d'échapper.
Donc, aussitôt que vous étiez désigné à la cupidité ou
à la fureur de ces monstres, rien ne pouvait vous sauver. — Us rampaient comme le serpent; ils se précipitaieir comme le tigre; ils agissaient dans Tombre; ils obéissaient à des mots d'ordre ; ils se reconnaissaient Tun Tautre li des signes mystérieux. On ne savait où les prendre, où les chercher, où les trouver, où les retrouver. Quand vous pensiez les avoir sous la main, ils étaient à vingt lieues de là ; ou bien, si vous étiez im seul instant sans les poursuivre^ ils revenaient soudain, implacables, furieux, terribles. Malheur à la maison envahie, elle était perdue, lis
V gardaient toutes les issues; ils fermaient toutes les fenêtres; ils barricadaient toutes les portes; puis ils allumaient un grand feu, et, sans pitié pour Fâge, pour le sexe, pour la faiblesse de l'enfant, pour la faiblesse du vieillard, ils torturaient leur victime! Leur visage était masqué; leurs mains étaient gaj;itées ; ils parlaient d'une voix contrefaite ; ils demandaient, ^ \oiit basse, au patient, où son argent était caché? Celui qui ne parlait pas était brûlé vif, celui qui parlait était brûlé vif. La chose commençait, d'abord, avec un certain ensemble, et se terminait comme une fabuleuse orgie où tout se mêlait, le vin et le sang, les cris des victimes, et les chansons des bourreaux.
En arrivant à mon tribunal, les gendarmes qui me servaient d'escorte me désignèrent, d'une main tremblante, d'une voix agitée, non loin d'une ville populeuse, une ferme par laquelle ces misérables avaient 'passé. J'eus la curiosité de pénétrer dans cette dévastation, et pas une
. parole humaine ne saurait rendre et montrer aux yeux ces ruines, ces débris, ces souillures, ces cendres, ces lambeaux de chairs, ces restes d'ossements.
Vous pensez si je revins de cet affreux spectacle, enivré du plus violent sentiment de la justice et des implacables
£E GBàND CHEMIN ET LE LIVRE D'OR. 157
nécessités du devoir 1 Vous pensez si le magistrat de Toulouse, à l'aspect de ces fantaisies ardentes et sanglantes, sentit s'agiter au fond de son âme l'antique levain des hommes parlementaires I A l'aspect de ces fureurs, j'aurais voulu dire à nos anciennes questions, à nos anciennes tortures : (( Levez-vous et suivez-moi! » Non, je n'imaginais pas alors qu'ihy eût assez d'échafauds, assez de tortures, assez de bourreaux !
Mais, aux temps dont je parle, avec ces jurés complaisants qui obéissaient aux plus vulgaires déclamateurs, avec ces assises banales où le juge absolvait ou condamnait ' uniquement parce qu'il avait peur; avec ces complaisants supplices» qui glorifiaient tout le monde, et ces innocents échafauds qui ne déshonoraient personne, un criminaliste était devenu un instrument de l'autre monde. On ne savait pJus ce que c'était qu'un vrai juge d'instruction criminelle. Fouquier-Tainville et ses abominables plagiaires avaient si cruellement simplifié l'accusation, la défense et la condamnation, que toute espèce de confiance, de respect et de terreur s'était éloignée des criminalistes de profession.
Même l'instrument nouveau des supplices, la machine à trancher les têtes humaines, et qui les coupe aussi tranquillement que s'il s'agissait d'une tête à la boucherie, avant que cette machine exécrable qui avait répandu le sang de tant de martyrs, qui avait été rougie, ô misère ! du sang de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de madame Elisabeth, du sang de M. Lamoignon de Malesherbes, de votre sang, André Chénier, se fut enfin imprégnée, et justement cette fois, des crimes et du châtiment des vrais coupables, jusqu'à ce qu'elle eût châtié, par l'ordre d'une loi criminelle, un parricide, un meurtrier, un traître, un chauffeur..., cette machine injuste, effrontée et puérile, n'était qu'une
espèce de jouet saqglant, qui pouvait tuer le corps, mais qui laissait tout son honneur au supplicié, toute sa liberté à l'âme immortelle.
Ainsi tout était à faire, si Ton voulait rendre à la justice criminelle quelques-uns de ses anciens respects, quelquesunes de ses anciennes terreurs.
Or, bien jeune encore, j'avais été dressé par des maîtres criminalistes à la chasse ardente des brigands et des faussaires. Je les connaissais de longue date; je savais leurs ruses, leurs violences, leurs mots d'ordre et leurs perfidies; je savais, en même temps, à quel point le criminel est, tout ensemble, habile et stupide, atroce et ridicule; un géant dans le crime, un enfant quand le crime esj commis. Je savais de quel bras on les poursuit, de quel œil on les regarde, et de quelle voix on leur parle... C'est pourquoi, à peine étais-je entré dans l'exercice de mes terribles fonctions, la police d'abord, la force armée ensuite, et bientôt les « criminels eux-mêmes comprirent qu'il y avait enfin derrière eux une force, une intelligence, une habitude, une justice, une volonté.
Aux gens de police, habitués en ces gouvernements de police, à juger dans l'ombre, à condamner sans preuves, à saisir d'honnêtes gens dans leur lit, et à les conduire au tribunal révolutionnaire, j'enseignai les premiers éléments de l'art de suivre une piste; à reconnaître un crime à sa fumée, un voleur à son geste, un assassin à son regard. Je leur appris à voir, à' deviner , à comprendre ; à tirer des inductions; à s'expliquer la parole de celui-ci, le silence de celui-là; à ne pas dormir; à dormir; à surveiller toute chose enfin, et surtout à surveiller la chose indifférente et puérile au premier abord. Aux hommes d'armes si tristes naguère et si malheureux quand il leur fallait cotiduire à
l'échafaud des tombereaux tout remplis de tant de victimes innocentes, je communiquai mon implacable indignation pour Jes vrais coupables, et je leur fis comprendre à quel point il est glorieux de traquer dans sa caverne une béte féroce, et d'en tirer un châtiment exemplaire.
Les uns et les autres, ces auxiliaires de la justice humaine m'écoutèrent; ils me suivirent; mais que de nuits nous avons passées ensemble à courir la même fortune, à partager le même manteau ! En vain ces enfants de l'ombre et de la nuit se dérobaient à notre diligence..., un rien, un bruit, un hasard, une arme oubliée, un vestige à travers une haie, un brin de fumée à travers deux brins de chaume, un cri d'oiseau derrière les buissons, tout nous guidait, tout nous servait. Bref, un jour d'hiver, 'à six heures du, matin, après un grand mois d'une poursuite acharnée, où l'audace et l'habileté des criminels luttaient largement contre la vigilance et la volonté de la justice, nous pénétrions enfin dans la caverne, et nous nous emparions de la bande des chauffeurs.
C'en était fait, nous les tenions... je les tends !
Quand ces brigands furent bien et dûment placés sous ma main vengeresse, aussitôt l'instruction commença. L'instruction criminelle en ce temps-là, je vous l'ai déjà dit, grâce aux lâchetés précédentes et à l'affaiblissement pénal, était devenue une espèce de causerie amicale entre l'accusé et le juge chargé d'instruire le procès. On avait tant abusé de l'échafaud, que les juges n'osaient plus s'en servir; c'est à peine si les coupables en avaient peur.
Ces messieurs, les prévenus, arrivaient bien vêtus, bien lavés, calmes à Tirtstniction ; discutant le côté faible et le côté fort de l'accusation, et tout prêts à en faire une espèce de cote mal taillée, où le juge, à tout prendre, avait sa part : un an de prison, ou six ans de galères, tout au plus. Bref, les choses étaient de facile arrangement, pourvu que le juge y mît du sien, et que Taccusé s*y prêtât un peu, de son côté.
Le premier bandit qui me fut amené en était déjà à sa quatrième affaire ; il s'était sauvé une fois, il avait été acquitté plus tard ; la troisième fois il avait obtenu dix-huit mois de prison. .. il avait payé sa peine ! Ainsi notre homme arrivait là, comme on va chez un ami que Ton n*a pas vu depuis longtemps, qui vous grondera peut-être de votre négligence, et qui finira par vous offrir à dîner. J*eus bientôt rabattu, comme il convenait, la familiarité de ces honnêtes gens cette fois... pour la première fois depuis les temps réguliers de la justice ancienne, cette bande des chauffeurs fut soumise à une instruction exceptionnelle. On commença par séparer ces hommes, et chacun devint le sujet d'une enquête active et cachée.
On voulait savoir... on le sut, quels étaient ces prévenus, leurs noms, leurs professions, leurs antécédents; d'où ils venaient, où ils allaient ; leurs crimes passés, leur condition présente; enfin, par quel lien mystérieux, et par quelle intime communauté des plus perfides et des plus mauvaises actions, ils tenaient, celui-ci à celui-là, et celui-là à celui-ci? — En vain ils se cachaient sous tous les masques, et se voilaient sous tous les noms d'emprunt, nous les suivîmes dans leurs sapes ; dans leurs ténèbres nous vîmes jour; enfin, V alibi même, cette gêne, et ce mensonge, assez difficile à démentir, quand les paysans eux-mêmes se font
les complices obséquieux de ces héros de grand chemin, ne nous arrêta pas, et ne * nous fit pas prendre le change un seul instant. Rien ne nous coûta pour voir, pour interroger, pour surprendre et pour deviner ces consciences misérables! Si les témoins nous manquaient, nous en faisions venir de Vingt lieues à la ronde.
A la fin, quand ils furent persuadés que la justice était sérieuse, que Tordre était rétabli, que la société était assez forte pour se défendre et pour se protéger elle-même, un grand changement s'opéra dans leur attitude. Ils comprirent que . cette fois encore, le devoir était d'accord avec leur intérêt, et ils commencèrent à murmurer toutes sortes de révélalions. Bientôt, s'éphardissant peu à peu, et par la seule force de la vérité, dont la moindre lueur prend soudain récIaUmême du soleil, ils racontèrent, d'une façon claire et précise , avec l'accent vrai du courage et de la conviction, cequ'41s avaient vu, ce qu'ils avaient souffert. Ils donnèrent des signalements; ils indiquèrent des pistes ; ils dénoncèrent les receleurs ; si bien que tout s'éclairait, tout se nettoyait, tout s'expliquait autour de ces mêmes accusés, qui tout d'abord nous étaient apparus en bloc, comme un mystère inexplicable!
A la fin donc, on voyait clair dans leur caverne, et mes jeunes collègues, émerveillés de cette clarté soudaine et de ces révélations inattendues , me suivaient avec une confiance incroyable. On eût dit que je leur ouvrais un nouveau monde, et je sus qu'à son voyage, à Paris, le procureur général en avait parlé au Consul.
Un seul de ces hommes échappait jusqu'à présent à ma clairvoyance; il est vrai qu'il était le plus redoutable et le plus féroce de tous ses compagnons; il était vieux; sombre et silencieux comme le tombeau. Évidemment il commandait à tous ces bandits, qui le reconnaissaient pour leur chef occulte, mais pas un ne savait son nom, ou pas un ne voulait le dire ; il s'appelait tantôt la Torche, et tantôt le Poignard, et, si l'on prononçait devant lui ces deux noms de guerre, il vous répondait spar un petit sourire imperceptible. Ah! seulement, si j'avais eu à ma disposition une paire de tenailles ! un brodequin ! un chevalet ou quelques cuillerées de plomb fondu ! Mais rien, rien que la torture ordinaire, à savoir : le secret, le cachot, l'ombre, le silence et ces profonds retoure, que fait dans sa conscience, à certaines heures, le scélérat le plus endurci.
Cet homme, immobile et muet, dans une instruction si bien ordonnée et si complète, était un désordre, un obstacle, une honte pour nous, pour moi surtout, qui comprenais que derrière ce mur d'airain étaient cachées la moralité et la vengeance authentique de ce terrible procès.
Mais rien n'y fit ; ce vieillard fut impénétrable ; aux plus simples questions, il répondait par des cris sauvages. D'autres fois il ne répondait pas. Et pas un moment de trouble ou d'hésitation î Une seule fois, je le vis qui se troublait, ce fut lorsque je lui demandai s'il était marié, et s'il avait des enfants ?
Encore fallait-il un œil exercé comme le mien, et fallaitil être obsédé par la double ambition qui me poussait, l'ambition de faire justice, et l'ambition de la renommée.
pour que je découvrisse, à travers- ses cheveux, épais comme une crinière, le regard fauve de cet homme.
Évidemment il était père , et , si Ton pouvait le surprendre, c'était en passant par cet enfant introuvable et sans nom. — Eh bien ! lui dis-]e, on va vous ramener dans votre prison, puisque vous ne voulez pas parler, et Ton verra, si vous restez muet jusqu'au dernier jour?... Il se leva sans mot dire, et comme il se retirait entre les deux gendarmes qui l'avaient amené, soudain il les écarte, et va se jeter entre les grilles de la fenêtre en poussant des crb plaintifs. Les deux gendarmes se regardaient immobiles, et semblaient se dire : « Il est fou ! » Cependant ils l'arrachaient à cette fenêtre quand je leur fis signe d'attendre encore, et je vis alors ce qu'ils ne voyaient pas.
Dans la foule ameutée autour du tribunal, — vous savez, que la foule se fait de toute chose un spectacle, et qu'une fenêtre ouverte peut devenir le but suprême de son attention, — se tenait une belle jeune fille, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, et dans l'attitude de cette criminelle si touchante qui s'appelait Charlotte Corday. -^ Le regard et toute l'expression de cette personne étrange annonçaient une âme invincible; son œil, brillant d'un feu sombre, était fixé sur les barreaux de cette fenêtre ; mais son regard était si haut que l'on eût dit qu'il se perdait dans le
ciel.
En ce moment décisif je mis la main sur' l'épaule du vieillard plongé dans sa contemplation muette, et je dis à voix basse à l'un des deux gendarmes : — Vous irez prendre là-bas, cette jeune fille en robe brune, en bonnet rond, qui regarde les étoiles, et vous me l'amènerez ! Certes je donnais cet ordre de façon à n'être entendu que de l'homme à qui je le donnais... cependant je sentis frémir l'épaule
IGt LES CONTES DU CHALET.
du vieux chauffeur. Il fit plus, il se tourna vers moi, et il me dit d'une voix brève : — Aurez-vous donc le courage, monsieur, de me poursuivre jusqu'à la fin, et de voir tomber ma tête sur l'échafaud?
— Vous pouvez y comptjp, lui dis-je ! et, sans me rendre compte de l'inquiétude et du trouble que j'éprouvais, je le remis entre les mains du gendarme, qui l'emmena.
L'instant d'après, je vis entrer la personne que j'avais envoyé chercher dans la foule ; elle e^rà. la tête haute, et plus semblable à une femme impérieuse qui va donner ses ordres souverains qu'à une fille du peuple, en présence d'un juge armé de toutes les forces de la loi. Parmi toutes les héroïnes de notre antique province du Languedoc, parmi toutes ces femmes énergiques dont j'avais gardé le souvenir, pas une seule ne pouvait se comparer à celle-là. La dame d'Angèle, seignereusse de La Barthe, quand elle parut, pour crime de sorcellerie, devant Hugues de Biémalis l'inquisiteur, n'avait pas une démarche plus hautaine ; Violente de Bals de Chàteauneuf, lorsqu'elle commande à ses quatre amoureux, n'a pas un geste plus superbe; ellemême Saluka Sais, fille de l'Abyssinie, esclave, et dame à Toulouse, elle ne portait pas dans ses yeux noirs plus de foudres et plus d'éclairs. Sans nul doute, cette femme hardie et courageuse n'était pas de celles qui se cachent dans l'ombre, et qui se retranchent dans le silence.
Autant le père était mystérieux et sombre, autant la fille était disposée à répondre à mes questions; on eût dit même qu'elle les attendait. — Ainsi, d'une parole délibérée»
LE GRAND CEIEMIN KT LE LIVRE D*Oa. 105
et dans le feu même de la conversation eii^e une fille bien née et un homme bien élevé, elle me dit que j'avais deviné juste, et qu'elle était bien la fille de l'homme accusé; ifae sa mère était morte il y axait dix ans ; qu'elle n'avait plus que son père au monde, pour la défendre et pour la protéger; qu'elle errait depuis trois mois, autour de sa prison dans le seul espoir de l'entrevoir, et qu'enfin à cette heure, elle était à bout de toute espèce de ressource, et très-résolue à mourir, à la porte du cachot de son père.
Elle était éloquente, elle était triste et belle, et, de temps à autre, je retrouvais dans l'accent de sa parole, et dans la pose de sa voix, je ne sais quel souvenir de mon pays natal. Depuis que j'avais perdu ma femme-enfant, pas une voix si touchante et si puissante n'avait retenti dans mon oreille et dans mon cœur... Que vous dirai-je? Elle me pariait sans peur, je l'écoutais sans haine ; et bientôt je me sentis porté de je ne sais quelle frénésie, à la secourir, à la défendre, à la sauver.
Elle eut bien vite deviné mon envie, et compris ma passion, à ce point qu'après avoir prié, elle finit par commander. Elle voulait rejoindre son père à l'instant même ; elle voulait ne plus le quitter; du reste, elle était sûre de son innocence, et elle jurait ses grands dfeux que l'accusation s'était fourvoyée en faisant'de cet homme un brigand, un assassin, un chauffeur !
Entre ce père exécrable et cette fille éloquente, ma position était difficile. En ce temps-là j'étais jeune, et tout rempli des témérités de la jeunesse. Il y avait en moi le juge et l'homme, et si le juge était sans pitié, l'homme, hélas 1 n'était pas sans faiblesse. L'homme, était d'autant plus exposé aux passions les plus violentes, qu'il avait vécu longtemps dans une retraite austère.
Ainsi j*eus ^and*peine à résister aux ordres de ma prisonnière, et j'obéis à demi! Je fis enfermer 3on père en un lieu moins sombre, et je leur permis de se voir quelques heures par jour. Comme on sait tout ce qu'on veut savoir d'un homme, quand cet homme est en prison, j'appris bientôt qu'entre le père et la fille tout se passait en exclamations, en silences, en tendresses muettes ; il était toujours aussi triste, aussi sérieux, aussi caché. Elle était toujours aussi fière ; seulement de temps à autre, elle lui chantait une chanson de notre ancien poète, le vieux Goudoulin ; j'avais donc, à n'en pas douter, deux compatriotes sous les verrous; mais que j'étais loin de savoir la vérité !
Comme le père avait refusé tout à fait de répondre, et qu'il n'y avait rien à en tirer, j'avais cessé de l'interroger; mais à plusieurs reprises je fis venir la fille à mon prétoire.
Elle y venait volontiers, sans qu'on l'y conviât; elle prenait un siège, et elle causait de son enfance, de sa jeunesse, de ses 'études passées, de ses poètes favoris, de tout enfin ; mais, si je lui demandais le nom de son père et le sien, elle disait que ce n'était pas à elle à le dire, et que c'était au juge à le deviner. Si je lui parlais de Toulouse et des chansons qu'elle chs^ntàit» elle répondait qu'elle ne se souvenait pas de Toulouse, et que;, ces chansons* elle les avait apprises en courant le monde. Un jour elle me dit que son père était un colporteur, un porte-balle* et qu'elle l'aidait dans ses voyagesi Puis avec un beau rire bien ouvert : — ^
« Écrivez que nous sommes des bohémiens^ mais nous ne sommes pas des voleurs.;. »
Elle était si vaillante^ avec tant de bonne grâce et dé vivacité dans sa parole, et l'aspect charmant dé l'innocence ! — A force de l'entendre et de la voir, je me pris à l'aimer avec rage; elle était pour moi un obstacle, elle
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était pour moi lin mystère, elle était une créature impossible, et pourtant je l'aimais! Je Taimais à. ce point, qu'un jour je me jetai à ses pieds, à genoux ; alors elle se prit à me regarder d'un œil moins farouche, et, posant sa main sur mon front : — « 0 ciel I est-ce possible ? Demander à la fois la tête du père et le cœur de la fille I Ou vous êtes un tigre... ou vous êtes un fou! » A ces mots elle rentrait dans sa cellule, semblable à la déesse de la vengeance, et je restais seul, rugissant et me maudissant.
Le lendemain de ce triste aveu, s'ouvrirent ces assises solennelles, et mes quinze accusés, gardés chacun par deux gendarmes, vinrent s'asseoir, sur des bancs exposés tout exprès à la gauche du juge I A voir toutes ces têtes menacées et silencieuses, qui montaient du parquet à la voûte, et dont les regards semblaient plonger dans la conscience des jurés, un homme qui serait venu en ce lieu, à Timproviste, se fût demandé quelle était cette tragédie? Il en eût applaudi la mise en scène, à coup sûr.
Ces brigands si violents le premier jour, prosternés les jours suivants, avaient mis à profit leur captivité de trois • mois, et retrouvé toute leur hardiesse. Un seul mot vous expliquera à quel excès d'insolence peuvent aller de pareils criminels : comme on les menait au supplice (ils furent exécutés tous les seize en deux jours), un d'eux entendit le bourreau qui disait à son aide : — « Ils n*entreront jamais tous dans mon panier ! ^^ Eh I mon ami, dit le condamné, en se pressant un peu I »
Cette cause formidable avait attiré naturellement une foule énorme. La foule se pressait autour du tribunal, comme elle se presse à l'Opéra, un jour de spectacle gratis; les coquettes, les femmes délicates^ les femmes nerveuses, les vieilles marquises et les jeunes mariées avaient
sollicité une place dans le prétoire ; il y avait l& ban,et rarrière-ban de la magistrature, tous les jeunes avocats, tous les vieux avocats. Quant à moi, qui semblais dominer rassemblée,- ému, troublé, mécontent, plein d'angoisses et de frissons , j'étais à mon poste, où je représentais le ministère public.
Le général qui va livrer une bataille décisive n'était pas plus préoccupé que je Tétais alors, en songeant aux difficultés de la tâche qui m'était imposée. Par un accident assez bizarre, il advint que le principal accusé fut amené sur le banc des assises, dix minutes après ses complices ; il parut enfin, et il fut accueilli par un murmure d'admiration. Sa fille lui donnait le bras , et semblait le protéger de ce regard calme et tout puissant auquel moi-même je n'avais pas su résister.
Je vous fais grâce, amis, de ces débats terribles, de ces cris, de ces insultes, de ces violences, de ces voix de l'abîme et de ces défis du meurtre. On eût dit que ces hommes, puisque la loi les donnait en spectacle à tant d'oisifs, tenaient à jouer complètement, et jusqu'au bout, leurs rôles de comédiens et de farceurs. Celui-ci s'était chargé du rôle bouffon, celui-là du rôle terrible ; c'était un mélange d'arlequinade et de brigandage que je n'ai retrouvé nulle part. Les uns chantaient, les autres hurlaient. Ceuxci pleuraient, ceux-là riaient. Quelques-uns imitaient les cris des bêtes de proie et des oiseaux de nuit! Seul, assis à part, et causant de temps à autre avec sa fille, à voix basse, le vieillard semblait ne pas appartenir à cet assemblage de damnés ; il assistait à ces assises de la Mort, à la façon de Messieurs de l'Œil-de-Bœuf, quand, survenant au beau milieu d'une tragédie, ils venaient s'asseoir sur les banquettes du théâtre.
Que ce vieillard se sentit protégé» cela ne pouvait faire un doute en mon esprit. Il avait la sécurité de l'innocence même, et cette assurance inexplicable devenait pour moi, son accusateur, un vrai trouble. Autant j'étais assuré du châtiment de tous les autres, autant cet homme, à peine ému de cette accusation capitale, me paraissait difficile à convaincre.
En ce moment enfin j'oubliai qu'il avait une fille, et je me préparai à demander sa tête, et de telle façon que le Jury ne la refusât pas.
Le très-habile et très-savant magistrat qui présidait ces grandes assises, après avoir interrogé tous les prévenus d'une façon assez brève, car il voulait couper court à leurs insultes, s'adressa enfin à celui que l'on regardait comme le chef de la bande, et, lui ordonnant de se lever : — «Jusqu'à présent, lui dit-il, vous avez refusé de répondre aux interrogatoires des magistrats ; écoutez bien ce que je vais vous dire, et voici la dernière fois que vous êtes inten^ogé... Comment vous nommez-vous?... Où êtes-vous né?... Quel âge avez-voais?... Qo^Ue est votre profession?... » Notez qu'à chaque interrogation le magistrat s'arrêtait, afin de donner à l'homme interrogé le temps de répondre ; il passait, lentement, d'une question à l'autre question, l'accusé restant immobile et muet.
. Cependant les quinze autres accusés, fascinés à leur tour par une curiosité inexplicable, invincible, avaient fait soudain un profond silence, et, d'un regard féroce, ils cherchaient à pressentir l'événement. L'émotion était grande, universelle, et je sentis en moi-même un frisson pire que la mort. Mais jugez de mon épouvante lorsque cet homme, à toutes les questions du président, se mit à répondre à haute et intelligible voix : — <( Écoutez-moi, mes-
sieurs, puisque vous voulez que je parle absolument; écoutez-moi, monsieur le président, et vous surtout monsieur le procureur général : j'aurai soixante-quatre ans dans six mois; je suis né à Toulouse où j'exerçais la profession de banquier; je m'appelle Eustache; on disait autrefois Eustache le Riche, et si vous me voyez aujourd'hui si misérable et si pauvre, que ma misère est devenue un crime, et que ma pauvreté s'est changée en accusation, l'homme qui vous parle aujourd'hui s'est vu dépouillé de sa fortune par un magistrat, la nuit, à main armée, et sur un grand chemin, avec toutes les circonstances aggravantes du vol le plus qualifié. ^
« Oui, messieurs, dans les temps de trouble où nous étions, je portais avec moi tout mon bien ; le brigand dont je parle m'en a dépouillé par un mensonge et par une violence, et, dépouillé par lui, il me fallut renoncer à des acquisitions qui feraient de moi , à cette heure , Eustache le Riche. Et maintenant que me voilà réduit à me défendre contre une accusation capitale, je vous demande, à vous tous, messieurs les jurés, à vous, messieurs" les juges, à vous surtout, monsieur l'accusateur public, s'il ne serait pas juste enfin que l'homme, auteur de mes peines, vînt s'asseoir sur cette sellette, où il figurerait mieux que moi ? »
Tel fut son discours; sa parole avait la fièvre, avec tous les caractères de la conviction; son regard irrité et posé sur moi, semblait me metti*e au défi de répondre ; et véritablement j'étais anéanti; Mais l'orgueil, que dis-je, l'orgueil? la vanité de l'oratëUr, la nécessité du triomphe, et le dés^ honneur qui m'attendait , si je restais sans courage et sans voix... Non, non! me dis-je, k mdi-même, on m'écoute, il faut aller jusqu'à la fin, aujourd'hui, quand je devrais iiiourir, ce sdir 1
Alors, sans m'arrêter à cette réponse, inexplicable pour tout le monde, excepté pour moi, d'une voix nette et d*un geste animé par toutes les passions les plus contraires, je commençais ce long réquisitoire sur lequel ma réputation est encore établie à cette heure, et qui produisit un si grand étonnement, une si vive admiration dans la magistrature moderne! — On eût dit, à m'entendre, à me voir, que je possédais toutes les inspirations de Téloquence, et que j'étais animé du soufHe même de la Justice.
Dans cette accusation multiple , à travers tant d'accusés de ces crimes du silence et de la nuit, j'allais de celui-ci à celui-là, sans les mêler, sans les confondre, et je frappais sur toutes ces têtes avec une verve, une colère, une indignation qui finit par les rendre sérieuses. — Je n'oubliai pas un crime, et pas un détail de tous ces crimes; je ne tas en retard avec pas un seul de ces brigands; je les montrai, le poignard en cette main, la torche en l'autre, et se glissant, dans l'ombre, à la façon de bêtes de proie.
Avec tant d'ardeur, je les suivis dans leur repaire; avec tant d'énergie et de conviction , je montrai ces traces sanglantes ; je fis parler si haut la terreur publique, ces campagnes ravagées , ces fermes au pillage , ces incendies muets et cachés, ces tortures à petit feu, que, ma propre épouvante gagnant l'auditoire, il y eut un moment où les spectateurs atterrés firent un mouvement comme pour se mettre sous la protection ^ de ma justice. Évidemment accusés, jurés, juges, avocats, auditeurs, nous étions tombés dans le sérieux, et je vous assure, en ce moment, que ces brigands ne riaient plus. Leurs yeux étaient ouverts, leurs gorges étaient serrées ; leurs cheveux, hérissés sur ces têtes criminelles, laissaient paraître au grand jour la pâleur de leurs fronts. Mon réquisitoire dura quatre heures ;
m LES CONTES DU CHALET.
et, comme on pensait que j'avais besoin de repos, le président fit un geste pour remettre l'audience au lendemain; mais, me tournant vers lui : Pardon I lui dis-je, — en désignant Eustache; — il faut que j'en finisse avec cet homme-là.
Alors, sous le regard même de cet homme impassible, je cherchai une issue à sa menace, et, n'en trouvant pas, j'arrêtai, en moi-même, que je poursuivrais jusqu'au bout mon entreprise... En moins de cinq minutes, mes vaisseaux étaient brûlés. « Le remords viendra demain, me disais-je à jnoi-même ; aujourd'hui il me faut la vie et l'honneur de cet homme ! » En vain sa fille au désepoir, car elle avait suivi l'ordre et l'enchaînement logique de mon discours, me jetait un coup d'œil suppliant; en vain elle me regardait, les mains jointes, dans l'attitude même de la prière et de la soumission ; en vain mes passions se réveillaient, terribles, au fond de mon âme en tumulte, on ne vit rien, au dehors, de mon intime agitation. Au contraire, à l'instant même où' cet homme eut dit son nom, j'avais revu, d'un coup d'œil, toute sa vie, et je marchais, d'un pas ferme, énergique, absolu , dans ces mêmes sentiers où je marchais, jusqu'alors, hésitant et cherchant ma voie! On eût dit (on eût dit vrai) que j'avais trouvé au fond de mon âme une force nouvelle, et j'étais à peine, depuis un quart d'heure, sur la piste de ce chef de bandits, que leg juges se regardèrent étonnés, et se demandaient par quelle suite éloquente de clartés soudaines, j'avais deviné cet homme impénétrable, caché, mystérieux?
A dater de cette reprise, je laissai la bande entière, pour m'adresser à son chef. — • « A lui seul, messieurs, dis-je aux jurés qui me regardaient, avec épouvante, il est plus coupable et plus dangereux que sa bande, et Dieu sait
que cet homme a bien fait de vous dire son nom, car, moî, j'allais vous le dire ! »
En même temps, je racontais que cet Eustache, avant d'arriver à ces grands crimes, avait passé par tous les crimes de l'usure. Il avait été un coquin avant d'être un brigand. Je le montrai, au fond de son antre même, et tendant ses viles embûches, à tous les fils de famille : il avait fait de Toulouse un coupe-gorge où la débauche et le jeu accomplissaient, grâce à lui, leurs exploits les plus détestables. Enfin, dans les jours de terreur, quand la spoliation de tant de proscrits enrichissait tant de voleurs, ce même Eustache avait acheté, à vil prix, de scih argent usuraire, les fermes et les châteaux de ses victimes. Je
rappelai, en même temps, qu'il avait été compromis deux fois dans d'étranges aventures, et que son nom se retrouverait, au besoin, sur les registres criminels du parlement de Toulouse. Ainsi je le suivis à la trace, et pas à pas, pour ainsi dire, éclairant les ombres de sa route et les embûches de ses sentiers. Avec son nom, tout me revint; on avait trouvé sa bourse au coin de la ferme incendiée ; et moi, je la reconnus, cette bourse, et j'en fis la description. Or ma descriptien était exacte, à ce point, et par une suite d'inductions irrésistibles, je finis par accabler ce malheureux d'une façon si furieuse, si logique et si violente, que sa fllle tomba évanouie, aux pieds de son père. Elle y resta longtemps, et, grâce à Dieu! elle n'entendit pas un seul de ces seizearrêts de mort. . . '
Pendant quinze grands jours, le récit de M. le premier président de Saint-Chamans fut suivi de cette espèce de ter-
reur qu'apporte inévitablement, dans un auditoire attentif et plein de respecf, une de ces histoires inattendues, où soudain tous les rôles sont renversés, toutes les combinaisons déjouées, et qui vont se briser contre un obstacle infiranchissable, au moment juste oii le dénoûment promettait toutes sortes d'explications, de commentaires et de justifications irrésistibles. Certes, pas un de nous n'aurait mis en doute la parfaite honnêteté de ce galant homme, et le profond sentiment de loyauté qui avait été l'âme de sa vie; et pourtant ses profonds regrets, et cette intime douleur qui perçaient encore à chacune de ses paroles, nous revenaient sans cesse, en toutes sortes d'allures funèbres, ironiques , menaçantes, si bien que nous ne' songions guère à demander à M»*' l'évéque de **♦ le récit du crime dont il s'était accusé.
Monseigneur lui-même était resté stupéfait à ce point des révélations de son ami le premier président, qu'il semblait avoir oublié sa récente promesse et ses anciens remords. Entre ces auditeurs si divers, une convention tacite de né rien lui demander s'était établie autour de ce coupable, et cependant tout le monde y songeait, comme on songe au fantôme... il ne vient pas, il pourrait venir.
Alors il arriva que lui-même, M^"" l'évéque in partibus, s'inquiéta de ce grand silence, et qu'il voulut en sortir. — A Dieu ne plaise, se disait-il, que ces braves gens me prennent pour un grand coupable, ou, ce qui serait pire, à Dieu ne plaise qu'on me prenne pour un criminel de la pire espèce... Ainsi songeait-il, cherchant une occasion de se délivrer enfin de cette inquiétude, et... l'occasion ne se présentait pas.
A la fin cependant, un soir, comme on accueillait M. le premier président avec les plus profonds saints : — « Mes-
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siears, dit Févèque, il me semble, à voir ces génuflexions inusitées, que le crime est, à vos yeux, un étrange mérite, et pour ma part, moi qui vous parie, si j'avais Thonneur d'être M. le président que voici, je m'aflligerais, et je me fâcherais de ce redoublement de respects.
— Saluez-moi selon votre habitude ancienne, vousdiraisje, et gardez ces déférences pour d'autres coupables. Je vous ai raconté mon mme, eh bien! j'entends et je prétends que ce funeste récit n'ait rien ôté, et n'ait rien ajouté aux respects dont vous m'entouriez, messieurs. Je suis encore, après mon histoire, le même homme que j'étais avant de ravoir racontée, et je m'estimerais aussi blessé par ce redoublement de respects et de déférences, que je le serais par une familiarité inattendue. Ainsi, pour m'obliger, ne me pariez ni moins bas, ni plus mal que vous faisiez auparavant; voilà ce que je vous dirais, messieurs, si je vous avais raconté quelque histoire compromettante.
£t maintenant que j'y songe, et que vous semblez me protéger de votre silence et de votre pitié, il ne sera pas dit que j'éviterai l'occasion de vous raconter moi aussi, les crimes dont je me confesse, à condition que, rentrés en vous-mêmes, et vous rendant justice à votre tour, dans le fond de votre honnête conscience, vous n'alliez pas vous dire à voix basse : « Il faut vraiment convenir que je vaux mieux que cet homme-là I »
Son exorde étant trouvé, Monseigneur commença en ces termes, l'histoire du Livre d'or :
Puis donc que M. le président a commis sur le grand chemin un vol à main armée, il n'y arien qui vous étonnera dans l'aveu que je vous fais ici, *du crime de faux, accompli par moi, en écriture privée...; un faux, vous dis -je, et, cela va vous étonner davantage, à peine ai-je
éprouvé ce qu'on appelle un remords, à le commettre.
En revanche en ai-je eu, en tout temps, un regret sincère. Ceci est encore une histoire où il est bel et bien démontré que la plus légère atteinte, innocemment donnée à la justice est châtiée à coup sûr, tantôt par le remords, et tantôt par le regret. Or! messieurs les sans reproches et les sans peur, qui n*avez jamais failli, le regret, le remords, le châtiment, le repentir, forment un faisceau difficile à rompre, et si vous le rompez, tant pis pour vous!
Je suis né, mes amis, dans une opulente et noble maison; tout enfant, je fus privé de ma fortune, et chassé de ma maison par les créanciers du marquis de Préault mon père, et du marquis de Préault mon grand-père. Ils avaient vécu longtemps du biend'autrui; ils n'avaient jamais considéré la dette, comme une chose sérieuse, et, Dieu soit loué ! par Taccumulation même de ces dettes injustes, j'ai compris la nécessité de la grande révolution, contre laquelle je n'ai pas la moindre rancune.
Elle avait tant d'obstacles à franchir, un si vaste abîme à combler, qu'il faut admirer malgré soi cette œuvre immedse, et convenir qu'elle n'a pas été trop payée. A tout prendre, elle est tout ce qu'elle pouvait être, et malheur à qui la nie ! Elle se rit des colères; elle. méprise les injures; elle dédaigne (et qu'elle fait bien!) les petits nuages qui se veulent mettre au devant de son soleil. Non, je n'ai pas blasphémé contre la révolution française, et d'ailleurs elle n'avait que faire de mes blasphèmes. Un mien serviteur qui m'avait vu nadtre, et qui m'aimait, me voyant seul, pauvre, abandonné de tout le monde, m'emporta hors de Paris, hors du volcan, et si vous saviez oh il m'entraîna! On venait, en ce temps-là, d'établir au fond de la Bretagne, au sommet d'une vieille tour, et sur Ids bords de l'Océan, une ingénieuse machine
destinée à rapprocher les distances; une machine, aux grands bras hiéroglyphiques, habile à tout dire, et faite exprès pour annoncer Tennemi qui s'approche, ou pour arrêter le coupable qui s'enfuit. C'était un télégraphe informe^ et mon guide avait été nommé par Tautorité pour être, à l'avenir, l'agitateur de cette ingénieuse machine.
H en savait les secrets; il en comprenait les mouvements; c'était une langue à part, dans les nues, entre les orages du ciel et les tempêtes de la terre. Ainsi nous voilà partis, tous les deux, pour ces terres inconnues ; nous arrivons, et nous prenons possession de notre domaine.
Un enfant malingre qui n'a pas quitté l'hôtel où brillait un marbre à ses armes ; le firôle héritier d'une légion de héros qui commencent au moyen âge, et qui, par une suite de dégradations, finissent à un petit bonhomme insolent et superbe^ à quelque petit seigneur de mon espèce, un piètre orphelin qui, tout d'un coup, se voit transporté sur un promontoire, en présence de l'Océan, et, ^our vivre, agitant sans cesse et sans fin les grands bras d'une machine d'État, tel était le spectacle qu'un homme un peu curieux eût pu voir, assis sur ces grèves, et quelle pitié profonde eût éprouvée cet homme^ à l'aspect du dernier rejeton de ces fameux capitaines qui étaient aux Croisades , qui étaient à Jamac, à Moncontour, dans les plaines d'IvVy, dans les plaines de Fontenôy I
Une espèce de chambre avait été pratiquée au pied de la machine, sur le ddnjon même, et, dans ce trou, nous trouvions l'abri du soir et le repos de la nuit, mon serviteur et moi. Quand je dis : mon serviteur! c'est par une espèce de fiction qui ne déplaît pas à ma vanité. De mon domestique et de moi, celui qui servait alors, c'était le plus ignorant, c'était le plus faible; en un mot, c'était moi. Je comman-
dais à mon domestique, il n'obéissait jamais; il priait, j'obéissais tout de suite. — «Ayez la bonté, M. le marquis, de bien regarder là-bas, le télégraphe à votre gauche, et n'oubliez pas d'être attentif à votre droite! À droite,... à gauche! et répétez, sans hâte et sans lenteur, ces longs signaux qui courent les airs; enfin rappelez-vous que la moindre erreur peut tout briser. Au sommet de notre machine, il ne faut pas l'oublier, M. le marquis, chaque signe est un mot, chaque mot est un ordre absolu, et chaque ordre est un arrêt de vie ou de mort. Ne jouez pas, croyez-moi, M. le marquis, avec cette tâche périlleuse, et, par notre attentive fidélité à remplir nos devoirs, méritons qu'on nous oublie... » Ainsi me parlait d'une voix &ible, et qui n'admettait pas de réplique ce bon M. Dominique, employé au télégraphe de l'Océan.
Enfant, il avait appris à obéir; homme, il s'était appris de lui-même à commander. C'était un homme imposant, d'un beau visage, de haute stature, et plus semblable à Robert le Fort, un de mes ancêtres, que je n'étais semblable à la belle Yolade, une de mes grand'mères. Naturellement mon domestique avait appelé de tous ses vœux la révolution libératrice, et il en était resté aux vives émotions de 1789, peu jaloux de faire un reproche à la révolution, sa mère, et de reconnaître, je ne dis pas un seul de ses crimes, mais une seule de ses erreurs. Ce Dominique était un bon fils : tant qu'il pouvait couvrir de son manteau les moindres erreurs de sa nouvelle patrie, il les niait de toutes ses forces, et si, par malheur, arrivait l'évidence, il fermait les "yeux pour ne les point voir.
LE GRAND CHEMIN ET LE LIVRE D'OR. tl^
Si ce lieu était triste, il était fidèle, il était sûr; nous vivions, sur ces hauteurs, du fruit même de notre travail, sans souci de la veille, et, pour le lendemain, sans inquiétude. Nous vivions, nous étions seuls, entre la terre et le ciel, seuls au bord de cet océan formidable! Une fois, chaque^ semaine, on nous apportait, de la villQ voisine, une assez maigre« prébende, et nous étions contents, véritables anachorètes, d'oeufs frais, de cidre et de pain dur. — « C'est * le pain de la nation ! disait Dominique ; elle n'en mange guère, et nous la devons bénir, pour sa magnificence ! )>
Or, chaque semaine, si la pitance était pauvre, en revanche augmentait le labeur. Au temps de notre jeunesse, et lorsque nous voulions nous rendre compte du zèle et de l'activité d'un gouvernement, nous levions les yeux en l'air, et nous regardions le télégraphe. Plus le télégraphe agitait ses grands bras, et plus nous comprenions que des choses grandes, inconnues, violentes, s'exécutaient dans ce bas' monde; au contraire, un télégraphe immobile, et dont les bras pendants semblent renoncer au mouvement, à la vie» est un présage de contentement paciiflque. Hélas I je n*ai jamais connu, dès mon adoledcence^ un télégraphe à l'état calme. 11 s'agitait tout le joUr^ jusqu'à la nuit tombée^ et, tout le jour, c'étaient des ordres absolus, furieux, sans pitié, que je transmettais d*unô main innocente. Hélas I en dix années, que de choses, dont je ne voudrais pas répondre, j'ai racontées aux nuages d'alentour I Que de crimes j'ai fsàt commettre, ei de ëombîéh d'actions mauvaises ai-je été le cortiplice; que d'actions héroïques dont je devrais partager l'hoiinéùr 1
Un peuple à défendre, une liberté à protéger I Des conspirateurs à châtier! Toute la guerre et toute la liberté de peuple ont frémi sur les deux bras de la terrible machine. Elle allait, elle venait de la terre à TOcéan, de Bamavé à Robespierre, des girondins aux montagnards, des triumvirs aux consuls ; et moi, je grandissais dans cette peine, ignorant de mes œuvres, et jetant, sans crainte et sans remords, ces volontés inconnues aux quatre vents du ciel!
Je vous ai dit que Dominique possédait le sens de ces hiéroglyphes d'État. Il y avait environ sept ans qu'il se les .rappelait très-bien, pour en avoir entendu les* explications de rinventeur lui-même ; de temps à autre, il me disait tout joyeux : — « Courage ! encore une victoire ! » Ou bien, fort attristé. — « Ah ! disait-il, nous sommes à la poursuite de quelque fugitif! A ce mot : « victoire! » il me semblait que mon signal n'irait jamais assez haut dans la nue ; à ces ordres d'arrestation, j'aurais voulu tout brouiller, et je ne dis pas que parfois ma main désorientée ait obéi tout à fait au signal qu'on lui demandait. — Il aura le temps de se sauver, me disais-je tout bas, pendant que nous rectifierons ce trait qui n'a plus de sens... ou bien : la nuit va venir! ou : le brouillard va tomber! « Interrompu... et sauvé par le brouillard I »
C'étaient là mes drames. C'était là toute mon étude histor rique ; je n'en savais pas d'autre, et vraiment, quelle chose étrange ! le même enfant qui avait écrit, au jour le jour, toute l'histoire contemporaine, il savait à peine s'il vivait sous le sceptre d'un prince, ou sous la loi d'une république? Il avait tenu dans ses mains tous les fils de la grande politique... il ne savait pas le premier mot des événements qui avaient agité, charmé, épouvanté le monde!
Il était semblable à l'enfant qui met le feu au canon... et
LE GRAND CHEMIN ET LE LIVftE D'OR. 181
qui ne sait pas où va le boulet qui tue et qui renverse! Et voilà pourquoi, toute ma vie, et depuis la perte de mon emploi, je n*ai pas éprouvé un seul moment de curiosité véritable, excepté la curiosité de savoir... Theure, qu'il est.
Un soir enfin, comme j'avais répété, depuis le matin,
toules sortes de signaux, qui volaient à Paris, du côté des
océans, et comme enfin le soleil disparu me donnait un
repos dont j'avais grand besoin, Dominique (il me semblait
cruellement agité depuis huit jours): — « Monsieur le
marquis! me dit-il en se découvrant devant moi, recevez
les compliments de votre humble Dominique. A la fin
donc votre esclavage est fini, et vous rentrez librement
dans ce Paris qui vous était fermé. Certes,^ Monseigneur
(il m'appelait déjà Monseignewr!), je ne suis pas un grand
clerc, et je n'en sais pas bien long sur les événements de ce
bas monde, mais, à coup sûr, le gouvernement que nous
servions, vous et moi, vient de tomber. Il est tombé, de
très-haut, si j'en crois le télégraphe ancien; il est tombé
très-bas, si j'en crois le télégraphe d'aujourd'hui.
Allons çà, relevez la tête , haut le cœur , et redevenons
des hommes libres! C'en est fait, cette potence aux deux
bras formidables , ce messager de malheur auquel nous
sommes attachés, comme des forçats à la chaîne, il n'est
plus qu'un jouet d'enfant ; qui le voudra le prenne : il a
dit , entre nos mains, tout ce qu'il avait à dire, il nous a
appris tout ce qu'il avait à nous apprendre. En ce moment
la France entière a crié : Vive le roi! C'est le roi qui revient,
c'est votre roi qui remplace notre maître ; et maintenant
que nous l'avons annoncé à la mer, à la terre, aux nuages,
au monde, allez chercher, le lever du soleil ! •
Vous êtes fils des anciens maîtres de la France des rois;
VOUS portez un de ces noms réservés aux plus hautes fortunes; partez, Monseigneur, et, dans les grandeurs qui vous attendent, n'oubliez pas votre humble Dominique. » Ainsi parlant, il se courbait jusqu'à terre, et, voyant ces génuflexions, je fus parfaitement convaincu de mon importance, et de l'importance des grands changements que je venais d'aimoncer à l'univers!
Cependant Dominique avait appelé à son aide, et du télégraphe voisin ou vint nous relever de cette longue faction de dix longues années. Je quittais, non pas sans regret, ce donjon où s'était élevée mon enfance ignorante. A regret, je l'ai dit. Ce donjon était ma patrie, et cette machine était tout mon labeur. J'étais arrivé, sur ces hauteurs salutaires, un enfant pâle et souffreteux; j'y étais devenu un jeune homme en pleine et forte jeunesse; enfant de la solitude, ami de l'Océan, plein d'innocence et d'ignorance; ainsi j'étais ; on n'eût pas trouvé un étranger plus complètement étranger à tout ce qui s'était fait dans cet empire d'un jpur, et pourtant l'histoire a cela d'étrange et de vivant, que même, à n'en toucher que les ficelles, on finit par en avoir je ne sais quel pi^ssentiment. Ce télégraphe, dont j'étais l'esclave, avait tant raconté de choses curieuses, d'événements surprenants, de révolutions inattendues, au monde atteiitif I... De toutes ces émotions de la terre et du ciel, j'avais ressenti le choc électrique I On eût dit qu'une étincelle, un éclair, un reflet des événements contemporains, glissaient d'en haut, jusqu'à moi, de cet arbre intelligent qui avait été le premier confident des plus grosses aventures de l'Europe I Ainsi , sans l'avoir étudiée, et sans que nul m'en eût dit un seul mot, il se trouvait/ que je savais l'histoire contemporaine !
Les événements les plus cachés, il me semblait que je
m'en souvenais, et que peu à peu ils reparaissaient, clairs et vivants, dans un coin de ma conscience! On croit, en Ecosse, à la seconde vue; eh bien! moi, j'y crois aussi: je revoyais en effet, dans ces nuage» subitement éclairés, les aventures, les accidents, les victoires, les misères, les fuites et les retours que mon télégraphe avait racontés.
Cependant me voilà dans Paris; je l'avais quitté à cinq ans, j'y revenais quinze ans plus tard, et j'eus bien soin de dire, à tout venant, que je ne revenais pas de l'exil, que je n'avais pas émigré, au contraire, étais-je un fonctionnaire public ! Les uns m'approuvaient et me faisaient fête ; ils disaient que j'étais un galant homme d'être resté fidèle au sol natal, et que j'avais bien mérité de la France... Il y en avait d'autres qui faisaient une horrible grimace, et qui ne comprenaient pas qu'un si bon gentilhomme eût assez peu de prévoyance et de bon sens pour ne pas se vanter, même par un mensonge, d'un exil, partagé avec Sa Majesté elle-même! Hélas! Messieurs qui m'écoutez, vous êtes bien fiers, je le vois, de votre constance et de votre courage politiques. Vous ne savez pas ce que veulent dire ces mots , abolis d^ votre heureux dictionnaire : oubli, mensonge et trahison I Personne, autour de vous, je le vois à votre orgueil, n'a trahi son serment, faussé sa parole et manqué à ses devoirs. Vous n'avez rencontré, dans vos sentiers honorés et fleuris, que de braves gens, et pas un seul mendiant, et pas un seul délateur I... Voilà pourquoi, sans doute, vous êtes si contents et si fiers...
Moins heureux que vous, nous autres, qui avons assisté aux lâchetés de 1814, nous n'avons pas le droit d'être fiers fet superbes autant que vous, et nous convenons que le spectacle même de ces hontes nous peut compter pour une
espèce de déshonneur. Véritablement on chercherait en vain, dans toutes les histoires, un mouvement d'adulation plus violent et plus complet, que le mouvement qui se faisait autour de Louis XVIII.
On eût dit, à voir ce prostemement universel, que cet homme était à lui seul toute la France , tout le passé et tout Tavenir de la France. On lui dressait des autels, on lui faisait des bons mots, on lui chantait des cantiques I Lui, cependant, grand contempteur de l'espèce humaine, étonné d'un succès qu'il ne pouvait pas comprendre, il faisait le roi, comme s'il n!eût fait que cela toute sa vie. A ces excès de louange et d'unanime admiration il s'abandonnait le plus complaisamment du monde. Il laissait faire, il laissait dire, il acceptait tout les encens; il choisissait les mots qui lui convenaient ; il reniait les autres, et les remplaçait par quelques traits de bel esprit qu'il lançait volontiers.
Il était fort habile , ingénieux , goguenard , voltairien , égoïste, et tout rempli de cette majesté d'emprunt qu'il avait couvée avec tant de zèle, de persévérance, et si longtemps. — Vous croyez que j'ai su tout cela plus tard, moi le nouveau venu des solitudes et des grèves de l'Océan? Je l'ai su tout de suite. Il y avait, au delà de mon enfance et de ma première jeunesse, trois ou quatre noms qui me remplissaient la tête et le cœur. Le nom de Voltaire était le premier (j'en rougis!); le nom de la reine et celui du roi de France, Louis XVI, venaient ensuite! Il y avait aussi' M"® Elisabeth et M. le Dauphin, mes chères idoles. — Dans le lointain Mirabeau, et, tantôt pour dominer ces souvenirs, tantôt pour étouffer ces regrets, ces espérances et ces douleurs, le nom de Bonaparte ! Il remplissait, ce nom sonore et vaillant, il remplissait, malgré moi, tout l'espace et tout le mouvement que pouvait embrasser ma jeune
pensée; il se balançait encore au bout de raon télégraphe, au milieu des nuages, et je le retrouvais dans chaque flot de l'Océan. Bonaparte! Bonaparte! iJne fois j'avais trouvé ce nom-là écrit sur le sable, et le flot qui menaçait soudain la Gloire et la Majesté s'arrête... On eût dit qu'il entendait la voix suprême et l'ordre absolu... « Tu n'iras pas plus loin! ))
Cependant, de ces premiers temps de mon retour, j*ai gardé une extrême confusion ; entre mes déserts et la paix de 1814 il y avait un abîme, et mon esprit avait peine à le franchir. Tout tombait, tout s'élevait, tout se déplaçait, et c'était à ne pas s'y reconnaître. Ce qui était hier, la grandeur mênfie était la misère aujourd'hui ; la vertu d'hier était un crime le lendemain; les anciens maîtres étaient bannis; l'ancienne adoration se tournait en insultes; l'ancienne gloire était méprisée, on ne croyait plus à la vertu d'hier, à la gloire, hélas I moins qu'à tout le reste.
En même temps les étrangers du siècle passé, les vaincus de 1789, les gentilshommes du vieil âge, les vieillards qui s'étaient voûtés, perclus dans les langueurs malsaines de l'émigration, tout ce mofide, au delà des mondes créés par l'empereur, revenaient dans toutes sortes d'appareils, «J ce retour était plein de bruits, de menaces, de vengeances, de convoitises. Ils ne s'apercevaient pas, ces vieillards qui faisaient leur grosse voix, que leur voix était une voix enfantine*; ils ne voyaient pas, ces bonnes gens qui montraient les dents à l'Empire, gu'ils n'avaient plus "la force de renverser même une palissade en osier.
Tout vouloir, sans rien pouvoir^ est une condition misérable... Ils voulaient... tout ce que veut Timpuissance ; et quand ils se voyaient repoussés comme autant de vieux écoliers oubliés, moisis dans un recoin de la classe, ils accu-
saient les dieux et les hommes, ils accusaient le roi luimême. A les entendre, il avait perdu la bonne cause, puisqu'il était resté jeune et possible, au moment où ils n'étaient eux-mêmes que des vieillards.
Ce triste conflit entre le passé et le présent de la France, une heure après l'empire, une heure après la royauté, pouvait tout perdre en rendant tout ridicule; heureusement que le retour de l'empereur, et les fameux cent-jours, si remplis qu'ils représentent cent années de trahison, cent années de perfidies et de mensonges, mit un terme à ces doutes injurieux- Ne maudissez pas les cent-jours; c'est l'usage, il est vrai, de les maudire, mais c'est un stupide usage. Les cent-jours ont appris à la royauté nouvelle la vanité de ses espérances; ils ont appris à l'Europe, un instant victorieuse, à quel point c'est peine perdue, et peine mal employée, d'imposer un gouvernement aux peuples, lorsqu'ils ne veulent pas de ce gouvernement. Lorsqu'il revenait ainsi dans les domaines de sa conquête, l'empereur Napoléon ne se doutait pas qu'il devenait un lien nécessaire entre les divers partis qui se divisaient la France ; il ne se doutait pas qu'il éclairait la voie où la royauté i^*ptSiit engagée, qu'il en arrachait les ronces et les épines, et qu'il apportait à cette race de rois populaires, cruellement exilée, des enseignements si nécessaires que, pour les avoir oubliés un instant, le règne entier devait crouler plus tard.
Et putB, quel spectacle animé, curieux, pathétique et brûlant, ces fameux cent-jours, féconds en trahisons évidentes, en naufrages authentiques, en lâchetés manifestes, et plus claires que le soleil ! Ce fut, en effet, le grand mérite des cent-jours; ils ont fait reconnaître, à des signes certains, les braves gens et les bandits, ils ont séparé les
traîtres des hommes fidèles, les lâches des courageux. Ce fut dans les cent-jours que le fameux Benjamin Constant signa d'une main ferme la déchéance de son maître, sauf à demander, le lendemain, à ce maître offensé, une place en son conseil d'État. Ce Benjamin Constant, étudié sous ce point de vue, est toute une histoire, il est l'histoire même de la trahison. Vile vengeance! on la retrouve à toutes les époques: mais ces malheureux sans conscience et sans dévouement, ces perfides dont on s'éloigne comme s'ils étaient des pestiférés, la mort arrive enfin qui, les surprenant au faîte honteux de leurs perfidies, les courbe et les jette en pâture aux mépris dès honnêtes gens.
Les voilà, ces mendiants, ces lâches, tels que la mort les sait réduire, honteux, lassés, maudits, abandonnés, méprisés. Le jour de leur mort, ce maître jo\ir, ils recueillent en mépris, en silence, en solitude, en ironie, en abandon, en insulte des passants, dans la fange d'une tombe à jamais déshonorée, tout ce qu'ils ofit semé en perfidies, en mensonges, en serments violés I Qui de nous, détournant la tête de honte et d'horreur, n'a rencontré dans la rue un de ces vils cercueils frôlant le trottoir, à la façon des demoiselles errantes que nul ne veut reconnaître et saluer?
Le retour de l'île d'Elbe est le plus grand coup de foudre qui ait retenti dans l'histoire. Il mit en fuite, à la façon de la paille emportée au vent de l'orage, cette monarchie et celte société qui venaient de se proclamer immortelles ; il rendit fou plus d'un homme qui passait pour courageux; il étonna plus d'une intolérance que rien n'avait étonnée.
Or moi-même, moi qui n'avais rien vu, que si peu d'heures séparaient du plus complet isolement, je ne sentis au fond de mon âme ignorante qu'une immense curiosité de vpir enfin de mes yeux le héros, l'homme et le fantôme qui s'en venait l'arme au bras, du fond de son exil, au château des Tuileries. En ce moment suprême le roi Louis XVIIÏ, ce désiré, cet adoré de la France, à peine vêtu, dans le sursaut du premier sommeil, partait seul, abandonné, chassé par son néant même : alors je compria l'émigration dans toute son étendue et dans toute sa misère, et je me fis le serment d'échapper une seconde fois à la fuite, à la honte de ce vieux roi qui s'en allait ainsi, à la dérobée, à travers ce palais banal, sans qu'une voix se fit entendre et sans qu'une épée eût été tirée en son honneur.
Certes, je ne voulais pas partir; je ne voulais pas mettre à mon front cette rougeur, et me traîner, jeune ho T>me inutile, à la suite de ces étrangers qui étaient venus de tous les côtés de l'Europe, à la queue horrible d'une coalition I En vain, les miens, mes parents, mes amis, ma tante, la duchesse, et mon oncle, le duc de tant de duchés vendus par l'autorité de la justice, me disaient : « Noblesse oblige ! » Évidemment elle ne m'obligeait pas, ma noblesse, à laisser dans la peine et dans l'abandon ma chère patrie, à la quitter bouleversée et menacée, afin d'y revenir, triomphant, quand elle sera brisée au dedans, vaincue au dehors! Non, non, je reste ; et si vive était ma passion de rester, que je m'inquiétai tout d'abord du moyen d'éviter la persécution.
• — « Prenez garde à vous, me disaient les trembleurs, le maître absolu revient; il revient très-irrité contre les gens de vQtre caste; prenez garde à vous, cet empereur a des moments terribles ; il a des volontés auxquelles on ne résiste pas; — il a passé de mauvais jours en cette île où tout lui
manquait ; il revient tout plein de vengeance et de châtiments!... Et mille autres discours du même style auxquels je ne fis pas une grande attention.
J'étais inquiet , c'est vrai , mais d'une inquiétude assez mal définie. — Étais-je donc un si grand personnage, pour que ce géant qui portait le monde eût souci de ma vie? Eh! pourtant, voyez Tinconstance de Tesprit humain! L'empereur fut à peine arrivé chez lui, à peine eus-je assisté à ce triomphe, à ce retour, à ce grand spectacle d'un l^anni, ramené par ses soldats, que je cherchais un moyen d'éviter la colère et le regard de ce vainqueur. En ce moment suprême de sa grandeur et de ses fables, ses fanatiques l'aimaient trop pour que les fils et petit-fils de saint Louis ne courussent pas un grand danger.
Tel était mon raisonnement; plus iL était faux, plus j'y tenais, et plus j'en tirais des conséquences funestes. Je me rappelais les discours et les menaces de ces soldats exaspérés par la défaite et par l'espérance; je me rappelais les anciennes rigueurs, les anciennes vengeances, toute liberté perdue, et toute parole étouffée. En ce moment du doute et de l'attente universels, le côté généreux de ce triomphateur échappait à ma courte vue, à mon misérable entêtement... et pourtant je voulais rester à Paris! J'y voulais restera (out prix... j'avais tant de motifs et de si bonnes raisons pour ne pas quitter ce désert qu'on appelait le faubourg Saint-Germain!
Ici, Messieurs, reprit Monseigneur après une pause, se présente un obstacle à mon récit, et cet obstacle, on le devine à vingt ans. — Hélas ! et moi aussi, je n'avais guère que vingt ans, en ce temps-là ! — Voilà mon excuse!
J'étais en l'âge où les passions sont déchaînées , où la jeunesse et ses tyrannies pèsefit cruellement sur les cœurs
volages, où Ton ne sait rien du monde, sinon ses métamorphoses et ses vices! Enfin que vous dirai-je? En ce tempslà, j'étais amoureux. Mais il vaut mieux ne rien vous dire, et nous en resterons là, si vous avez quelque déférence pour moi. »
A cette interruption inattendue, un grand cri sortit de toutes les poitrines. Cette histoire, qui perd beaucoup à être assez mal racontée, était, à nos yeux, prévenus par ce grand titre de prince de l'Église, une vive et vaillante entreprise à laquelle nous ne voulions pas renoncer. Ce fut alors autour de Monseigneur, un concert de plaintes et de prières. « — Vous voilerez... Monseigneur! vous ne direz que ce que vous pouvez dire, et nous sommes tous des auditeurs intelligents, Monseigneur! »
— Or, reprit le digne évêqùe, c'est justement votre intelligence extrême et votre habitude à l'infini de tout comprendre, et même d'aller beaucoup au delà de ce que vous entendez, que je voudrais éviter, et qui me fait grand' peur. Mon caractère, mon âge et ma condition présente me défendent çibsolument les récits profanes, et me voilà tout à fait dans la position de cet homme à cheval qui s'est enfoncé dans un étroit défilé, entre deux abîmes, et qui n'a plus de place où faire avancer son cheval.
— Mais, Monseigneur, reprit en baissant les yeux d'une hypocrite façon, un jeune homme qui était un peu le parent du digne évêque, si vous vouliez faire de moi indigne, un légat à latere, il me semble, sauf meilleur avis, que j'en sais assez long pour vous tirer d'affaire, et qu'avec l'aide et le concours de mon humble personne, il ne vous sera pas tout à fait impossible de compléter ces sous-entendus hardis, et sur lesquels Votre Grandeur ne peut pas, raisonnablement, nous laisser.
—Par saint Nicolas, reprit l'évêque, M. Gaston de Montlaur, notre beau cousin, nous la donne belle, avec son humble petite science, et je serais bien tenté de savoir si vraiment ce malandrin pourrait jouer devant nous le rôle d*un bonnéte homme, honnêtement amoureux d'une belle et noble demoiselle qaMl voudrait sérieusement épouser? Or voilà justem,çnt, Messieurs* toute mon histoire, et je ne vois pas de quel droit M. Gaston se mêlerait à un drame qui a de la barbe, et de la barbe blanche au menton?
— Peuh I... fit Gaston, la belle avance, et si vous me permettez d*être un peu frlinc avec vous, Monseigneur, je vous dirai tout net qu'avec ces scrupules charmants vous allez nous écourter toute cette aventure, et que tout sera fini en un clin d'oeil, au grand détriment de la morale et de la moralité de cette histoire, si bien commencée, et qui déjà nous tient tous attentifs.
— Je sais bien, reprit l'évêque en souriant, que notre beau cousin Gaston ne comprend guère nos scrupules, et que Monsieur sera content pour peu qu'on l'amuse une heure; cependant il me semble, au bout du compte, que nous ne sommes pas ici pour le bon plaisir de M. Gaston, et de ses pareils, que nous sommes quelque peu juges des convenances, et que si notre histoire déplaisait à ces Messieurs, parce qu'ils la trouveraient écpurtée, il ne faudrait pas conclure de cette déplaisance que mon récit, tout écourté que je veux le faire, n'aura pas sa moralité, son enseignement, pour ainsi dire. Une fable est un poënie assez court, ce me semble, et pourtant ce poème excelle en fertiles enseignements.
— J'en conviens, Monseigneur, reprit Gaston, je conviens que la fable, en sa brièveté même, est un présent des immortels. Mais quoi I les plus courtes fables ne pont pas les
meilleures ; elles ne sont pas les plus fécondes en enseignements. Le Chêne et le Roseau, les Jev/nes gens et le Vieillard, les Animaux malades de la peste, autant de tragédies complèteis, de poèmes complets. Plus le poète insiste, et plus je suis prêt à le suivre ; au contraire un moraliste en quatre petits vers, secs comme un fagot d'épines, un quatrain de M. Pibrac, soudain m'arrête au beau moment, au moment où je pensais à commettre une bonne action. — Eh quoi! (c'est une de mes idées), l'honneur, la vertu, le bon conseil, l'indication paternelle des bons sentiers, ça ne tiendrait qu'à ces quatre méchants petits vers, qui vont à reculons de la poésie et du plaisir? Non, non, ça n'est pas possible, et la sagesse humaine doit se payer à plus haut prix. Voilà ce que je pense, et voilà ce que je dis, en parlant de ces moralistes stériles. Àhl fi! n'en parlons plus.
Alors, comme un bel esprit qu'il était, tout animé du feu charmant, sonore et clair des paradoxes bien faits, le chevalier Gaston se mit à représenter humblement à Monseigneur que, si la ligne droite est assez souvent le plus court chemin pour aller de ce point-ci à ce point-là, la ligne droite est le plus long chemin pour aller au cœur de l'homme. Il y faut des ponts, des trailles, des bacs, des échelles, des sapes, des tranchées, et surtout des histoires et des contes ; et quand enfin vous tenez votre histoire ou votre conte, un grand danger se présente, et ce danger consiste à franchir l'obstacle; à le franchir (entendez-vous?) bravement, loyalement, sans hésiter, à la façon d'un bon cheval de course. — Eh ! dites-vous, par mon silence même et par ma façon de couper court à mon récit commencé, vraiment l'obstacle est franchi... EtmMheur à qui commettra le scandale! — Oui, Monseigneur, et votre conte a raison ; l'obstacle est franchi, c'est vrai ; mais il est franchi
jésuitiquement et par escobarderie, et, vous avez beau dire, l'obstacle ainsi franchi, est toujours un obstacle? On court la poste, et, pour arriver plus vite, on brûle une étape, on en brûle une autre; à la dernière étape on tombe de lassitude et de faim. C'était bien la peine d'aller si vite aujourd'hui, pour ne pas se relever le lendemain I
— Si donc. Monseigneur, reprit le jeune et jovial Gaston, vous me voulez accepter pour votre aller ego, je me mets à votre place en ce récit où va poindre une pointe d'amour, et je poursuis moi-même, à vos risques et périls, le récit commencé. Je vais donc, s'il vous plaît, jouer votre rôle auprès de la dame, et tenter cette illustre aventure; seulement il vous est toujours permis de m'arrêter si je me trompe, et de rétablir la vérité de ma fiction.
11 eût fallu voir, en ce moment, notre jeune homme, à demi-couché dans un grand fauteuil, la tête innocemment penchée, et parlant d'un ton si prude et d'une voix si lente, qu'en fermant les yeux on eût dit la voix même de Monseigneur.
— Je vous disais donc. Messieurs, reprit le jeune espiègle (au nom de l'évêque, et par une autorisation que celui-ci ne lui retirait pas), que j'avais vingt ans à peine, et que je ne trouvais rien de plus ridicule, en ce temps-là, qu'un vieil exilé tout courbé, tout blanchi, tout penaud, vêtu à la mode ancienne , orné de tous les attributs de la vieillesse et de l'ancien régime, un garde-vue sur les yeux, un gardefou à sa droite , un garde-cendres à ses pieds.
Je le vois d'ici, ce vieil émigré, tisonnant, rabâchant et grisonnant; il se moque, il enrage, il exhale une suave et nauséabonde odeur de poudre à l'iris, toute la semaine, et oe poudre à la tubéreuse le dimanche. Ah I j'en ai vu les plus
19i LES CONTES DU CHALET.
curieux échantillons, de ces revenus de la aroisade; ils étaient tout petits, tout ratatinés, tout parcheminés ; ils portaient d'habitude, autour de leurs corps débiles, un large ruban bleu, à moins que ce ruban bleu ne fût un ruban rouge, ou bien le ruban était noir, un ruban moiré par Saint-Michel. Ils avaient deux montres, ils n'avaieat qu'une oreille ; ils avaient deux besicles, ils n'avaient qu'un œil. Ils étaient semblables à de vieux parchemins tout poudreux d'un côté, tout moisis de l'autre, et...
— Holà! Monsieur Gaston, reprit Monseigneur, il me semble que vous déguisez un peu trop monsieur votre aïeul et monseigneur mon grand-père... On pouvait être un émigré sans être aussi laid que cela.
— Et ma tante l'émigrée ! Et ma cousine l'émigrée I ajoutait Gaston (toujours au nom de l'évêque). Ma tante était
, feuille-morte, et ma cousine était de coulewr tannée, une couleur qui était fort à la mode en nos vieux poètes. On la trouve aussi portée à ravir dans les comédies de Molière et dans les satires de Régnier. — Or cette cousii)e un peu tannée, un peu guindée, on voulait nous la donner pour femme, à cause du nom propre, à cause des alliances, et du vieux château paternel. Mais nous, jeune homme éclatant de tous les feux du jour, en Véritable enfant de l'onde amère, nous le marquis de Préault, bon gentilhomme et meilleur amoureux, nous ne voulions pas de la tannée, et nous avions fait un autre choix... — N'est-ce pas cela, Monseigneur?
— Eh! dit l'évêque, il dit assez vrai, il est dans son rôle, et jusqu'à présent je n'ai rien à dire, hormis ce mot tannée appliquée à ma cousine. Elle n'était pas de la première jeunesse, elle en convenait, mais enfin elle était belle
encore; elle était caïme et sérieuse, et elle pouvait parfaitement devenir la femme d'un homme qui eût été pénétré de ses devoirs.
— Cela est vrai, reprit Gaston, mais le devoir,... c[uand on a vingt ans, quand TEmpire n'a plus que deux jours à vivre, à l'heure où la royauté est en fuite, et quand, soimême, on est une façon de sauvage, attelé à une mécanique à signaux dont on ne sait pas le -premier mot, le devoir est une proposition saugrenue. Avant le devoir, il y a, comnfie on dirait, la passion, et la passion n^est guère tournée du côté d'une fille bien conservée. Ah ! fi la convenance ! On envoie à tous les diables (pardon! Monseigneur) les terres, les châteaux, les convenances, les espérances, les cousines et les titres de noblesse... On a rencontré, par hasard, une belle demoiselle, éclatante de toute jeunesse... Aussitôt on se prend à l'aimer de toutes les forces de son âme!... Est-ce bien cela. Monseigneur, suis-je encore dans le vrai? L'avez-vous rencontrée, et passionnément aimée, avec des transports, des serments, des élégies, quand vous étiez, elle et vous, à vous promener mélancoliquement, sur le bord du lac d'Enghien?
— Mais ce n'est pas cela, mais vous n'y êtes plus, cousin Gaston, reprit Monseigneur, très-attentif à sa propre histoire, il ne s'agit pas ici d'élégies, de clair de lune et du lac d'Enghien, qui n'était pas encore inventé. Mais où prenez-vous le lac d'Enghien, monsieur Gaston? Enfin ce n'était pas en été, c'était bel et bien dans les derniers jours de l'hiver, au milieu d'une fête, dans un salon du faubourg Saint-Honoré, en plein bal, que je la vis pour la première fois.
— En effet, reprit Gaston, où donc avais-je la tête, avec mon lac d'Enghien? Dans le salon d'un riche hôtel; je
vois cela d'ici ; je vois la jeune fille, une blonde aux yeux bleus...
— Que dites-vous? reprit l'évêque, une brune aux yeux noirs, Minerve elle-même!
— Oui, Monseigneur, Minerve, brune, et d'une taille imposante...
— Eh non ! brune et petite, avec un air si vif, si gai, si charmant.
— Elle venait de Saint^Cyr...
— Elle venait de Saint-Denis, et de la maison des filles de la Légion d'honneur.
— Elle avait seize ans...
— Elle avait vingt ans.
— Et si timide, et si réservée...
— Au contraire ! Elle était active et courageuse, avec tant de bonne grâce !
— J'y suis, reprit Gaston, c'était la fille d'un maréchal de camp.
— Mais vous n'y êtes pas le moins du monde; elle était la propre fille du prince de Gravent, de la meilleure maison d'Alsace, une héritière de toutes sortes de rubans bleus, de toisons, de bâtons, de mitres et d'étendards. G'était vraiment la fille noble! et qui la voyait une fois, savait pour toujours ce que c'est que la race, et comment était faite une vraie et sévère héritière des majestés de jadis.
— Bref, reprit Gaston, qui se plaisait à ce jeu-là, notre dame et souveraine princesse de Gravent était la plus belle et la plus riche du monde ! Ajoutez qu'elle était extrêmement obéissante. On lui avait dit : Vous épouserez, Mademoiselle, le jeune marquis Louis de Préaulx, et déjà elle s'était résignée à l'épouser. Gette noble fille était créée et mise au monde uniquement pour obéir au devoir ; elle avait
une de ces âmes qui se croient obligées à reconnaître, en lui obéissant, Tautorité paternelle, et...
— Et vous ne savez pas le premier mot de cette histoire, ami Gaston, reprit Tévêque impatient. Mais quelle école, et quel galimatias! Parlez donc naturellement, ou bien faites-vous un livre de fantaisie? 11 n'était pas question d'obéissance et de résignation, que je sache, et M"« de Gravent, toute noble qu'elle était, elle ne se croyait pas obligée, et tant s'en faut, à ne pas voir de ses yeux, à ne pas entendre de ses oreilles. Si' elle appartenait, par sa naissance, aux vieux siècles, elle appartenait au temps présent par le bon sens ; elle n'était pas une émigrée, elle était une Française ; elle avait été élevée avec les propres filles des capitaines de l'empereur. L'empereur, lui-même, et plus d'une fois, lorsqu'il visitait ses pensionnaires de Saint- Denis, s'était arrêté pour contempler ce fragment du monde ancien , et , la trouvant belle et fière , active et vaillante , il allait au-devant d'elle avec un empressement voisin dû respect. De son côté , quand l'empereur était tombé, elle n'avait pas cessé d'en parler avec la plus tendre reconnaissance et la plus respectueuse sympathie. Enfin , pour tout dire, en un mot, je vous souhaite, à vous, mon cher Gaston, et à messieurs vos amis, une fiancée aussi belle, de cette grâce, de cette vaillance et de cette qualité.
— Ah! Monseigneur! Monseigneur! reprit Gaston, que vous êtes bien notre vénéré maître en ces Élysées de la jeunesse, et que j'avais mauvaise grâce à me substituer plus longtemps à vos souvenirs»! Vous avez beau faire le modeste, et vous retrancher dans votre caractère, vous en savez plus long que nous, Monseigneur, et vous reprendrez, s'il vous plaît, vous-même, la suite de votre récit.
Vous seul pouvez achever cette histoire, et j'y renonce pour ma part.
— Monsieur Gaston, reprit Monseigneur, il me semble en ce moment que vous désertez une cause sollicitée par vous, et si vous ne racontez pas mon entrevue avec M"® de Cravent, je vous salue, et je m'en vais. » Et Monseigneur, en effet, faisait mine de«sortir.
— Donc, puisque vous le voulez. Monseigneur, reprit Gaston qui riait toujours, je vais expliquer en votre nom propre, à ces dames et à ces messieurs, vos sentiments et vos émotions à l'aspect de cette belle ! Elle marchait d'un pas vif, ingénu, charmant ; elle dansait vive et légère, avec du feu dans les yeux, dans un sillon lumineux ; elle avait des regards qui brillaient, des cheveux qui frôlaient, des sourires qui brillaient, et vous...
Ici l'évêque, et pour tout de bon, reprit la parole. — Et voilà bien, dit^il d'une voix attristée, et voilà bien les jeunes gens, ça n'est pas bon, même à raconter honnêtement les chastes émotions de la jeunes, e ! Ils vous ont un style, une emphase, une déclamation malséantes, pour dire aux gens les choses les plus simples ! Quelle honte enfin ce serait pour moi qui vous parle, si jamais M"" de Gravent, mon premier et mon seul amour, avait quelque ressemblance avec l'héroïne de M. Gaston ! Elle était beaucoup plus simple, et partant beaucoup plus belle qu'on ne saurait vous le dire avec ces grandes phrases banales.
Elle était née une femme prudente, et quand elle eut compris qu'elle trouverait en moi un nom presque égal à celui qu'elle portait elle-même, une alliance entourée de toutes les garanties désirables, elle me permit d'aspirer à sa belle main ; mais dans sa permission même elle gardait son libre arbitre ; elle voulait choisir, et elle laissait venir jus-
qu'à elle les jeunes gens qui pouvaient ambitionner tant d'honneur. — A vrai dire, elle ne manquait pas de prétendants à son alliance ! Elle en avait dans la noblesse ancienne et dans la noblesse d'hier. Elle pouvait choisir à la cour, à la ville, au pied de la tribune, au pied du trône ; une reine de vingt ans est. moins entourée. Elle, cependant, elle allait , la tête haute, en cette foule, et nul ne pouvait se vanter d'avoir été choisi par cette beauté superbe.
Un seul , parmi tous les aspirants , me parut un rival dangereux. — En vain on disait autour de moi, qu'il était le (ils d'un ami de Buonaparte, et qu'il était lui-même un brigand de la Loire ; un coup d'œil suftisait pour deviner que ce brigand de la Loire était un très-galant homme. Il avaittrente ans ; il avait cette beauté militaire que donnent aux hommes vaillants le mouvement, l'action et l'émotion de la guerre; il était colonel d'un régiment célèbre, et lui-même il passait pour le meilleur capitaine et le plus vaillant de la grande armée. Ajoutez beaucoup de grâce ep sa démarche, et beaucoup d'esprit dans le discours, tout l'orgueil d'un conquérant, la fierté d'un héros.
Sa sœur était l'amie, elle avait été la condisciple de M"« de Gravent -, son père avait été longtemps une des lumières du conseil d'État; au demeurant c'était une famille d'hier, une race de bourgeois, et, chose étrange, ils portaient un nom tout semblable au nom que je portais moimême, avec la seule dififérence du titre, de l'apostrophe et des armes. Lui-même il signait L. Préaulx. Notez bien que jamais ne fût venue, à ces gens très-honorables, la moindre idée qu'on pût les confondre avec les anciens marquis des Préaulx ; même c'était tout au plus si jamais ils avaient «itendu parler de ces gens-là.
Tout vaincu et disgracié qu'il était, loin de la cour, loin
du roi, suspect aux ministres, haï de tout ce monde ignorant des grandeurs de la veille, le colonel Léon Préaulx se posa nettement comme un des plus fervents admirateurs de M"® de Gravent, et comme un des prétendants à cette belle alliance. On l'accueillit avec réserve, il est vrai, mais enfin on Taccueillit, et, malgré moi, je comparais ma noblesse ancienne et mes vieux titres avec le feu, le brillant et la jeunesse de ce porteur d'épée, avec tant d'agréments de la personne, auxquels je ne pouvais guère opposer qu'un air sauvage, une parole farouche, une railleuse et stupide mauvaise humeur. J'étais un Huron q]fi s'oppose à don Juan ; je le sentais, je le comprenais, mais j'étais pris à ce point par la beauté de cette merveille, que rien ne me fit rentrer en moi-même!
Eh quoi I renoncer à cette belle proie, et m'enfuir comme un poltron, moi, un noble, en présence d'un parvenu! Ainsi je songeais, cherchant à briser l'obstacle; et plus ^'étais triste et maussade et plus le jeune et beau capitaine semblait à l'aise et fier de contempler cette firaîche et clémente beauté.
Or ce fut justement à l'heure où notre rivalité touchait à ses dernières limites que, dans le ciel irrité contre moi, retentit cette nouvelle ardente et pleine d'angoisses : « L'empereur est lâché, il arrive, et le roi s'en va! »
L'étrange et l'abominable confusion, ce coup de foudre, et quel choc en mon faible cerveau I A peine eus-je assez de cœur et de sang-froid pour contempler ce grand désastre. Il était double ! En même temps qu'il renversait ce trône à peine élevé, dont l'ombre seule était toute ma fortune
et tout mon espoir, le désastre ramenait le maître et le dieu de ces vaincus, le père et le roi de mon rival.
Plus ma défaite était grande, plus irrésistible était son triomphe. En même temps j'entrevis les réactions,* les châtiments, et surtout le nouvel exil qui allait s'ouvrir. Quoi donci m'exiler? m'enfuir? céder la place aux vaincus, mener à mon tour une vie errante à travers les nations stupéfaites de la nouvelle ruine du régime ancien?... Tout me défendait contre cette abominable extrémité ; l'honneur qui était en moi, les habitudes laborieuses de ma rude enfance, enfin la passion que j'avais dans le cœur. Comment faire, et de quel côté me viendra le salut?
Vous vous rappelez ce brave Dominique? 11 était devenu, en dépit de mon impuissante amitié, je ne sais quoi d'obscur et de déclassé qui en faisait une espèce d'autorité souterraine. A force de vivre avec moi et de m'avoir rendu de grands services, il m'aimait d'une amitié confuse, et dont il ne savait même pas se rendre compte. Il savait mon amour, il vit ma peine, il comprit mon inquiétude, et, comme on disait, de toutes parts, que l'empereur ne souffrirait pas, dans sa France retrouvée, un seul des ci-dévant marquis et comtes qui l'avaient chargé d'ironies et d'insultes dan& son exil, je ne dissimulai pas mon épouvante à Dominique, et je cherchais avec lui tous les moyens de tenir tête à l'orage. Car de m'enfuir, et de céder la place au colonel Léon Préaulx, c'était impossible, et, d'autre part, comment échapper aux vengeances de "ce maître irrité, avec le nom que je portais?
— Monsieur le marquis, me dit un jour Dominique assis dans la chambre où j'étais à me lamenter, je sais un moyen de vous tirer d'affaire, un moyen sûr de ne pas quitter Paris et de rester près de la dame que vous aimez.
Et comme il vit que je Técoutais avec Tavide curiosité d'un condamné à mort qui attend sa grâce, et qui redoute le supplice, il me montra un gros tome in-qvbarto, trèsépais, fermé à clef, et richement doré aux armes de l'empereur. On lisait sur le plat du livre : le livre d'or !
Ce livre était une protestation manuscrite que les amis de Bonaparte lui avaient destinée, et qui lui devait arriver, à l'île d'Elbe, pour le jour de sa fête. On l'avait appelé : le Livre d'oVy parce que vraiment, seuls, après la chute de l'empereur, les plus nobles cœurs, les plus fidèles, les plus dévoués de son règne, avaient imaginé cette offrande à l'exil. Dans ces pages, empreintes de la plus noble et de la plus touchante fidélité, les soldats, les magistrats, les évêques, les dames, les artistes, un poète, et quelques sénateurs, restés fidèles à l'idole de toute leur vie, avaient écrit leurs noms, leurs espérances et leurs regrets ! Chaque enrôlé dans ce régiment des cœurs fidèles s'était appliqué à consigner d'un mot, d'un cri, d'un signe, à chaque ligne du Livre d'or, sa douleur,' sa fidélité, son zèle et ses plus intimes sentiments. C'étaient des prières ineffables, des cantiques d'un accent viril, des plaintes, des pitiés, des larmes; un rappel unanime, un dévouement sans borne!
Vive était l'espérance, et la confiance en Dieu , qu!à la première et plus sûre . occasion, le Livre d*or irait dire à l'exilé : « Sire, on vous aime encore, on vous pleure, on vous appelle, on vous bénit! Accourez, sire, et prenez pitié de nous ! » C'était le sens universel de toutes ces pages couvertes de signatures ; Dominique en était le dépositaire, pour les avoir colportées, sous le manteau, de maison en maison !
Dans cette pénible tâche, il avait souvent rencontré des t*efus» il n'avait pas rencontré un délateur. — Ainsi» mon-'
sieur le marquis, me dit-il, vous voyez que rien n'est plus simple; il vous suffira d'écrire à quelque place où Tempereur pourra le voir le nom de monsieur le marquis de Préaulx, pour éviter les foudres de sa colère... A coup sûr le Livre dUor sera déposé, ce soir, aux Tuileries, dans la chambre et sur. le lit même de l'empereur.
Au premier abord la proposition de Dominique, en supposant que je succomberais à la tentation , me sembla l'œuvre et l'action d'un lâche et malhonnête homme. Écrire, ici, dans ce livre des fidélités et des constances impériales, au moment du danger, le nom d'un royaliste, le nom de mon père, et le poser traîtreusement, au milieu de tant de noms honorables par leur constance,^ à coup sûr c'était une trahison, c'était une lâcheté 1
— J'aurais dû chasser Dominique, et ne plus le revoir, ceci fait, j'étais sauvé... Mais telle est la perversité du cœur humain, quand il se laisse envahir par les injustes passions, que l'idée — exil, l'idée — amour, rivalité, et tout ce que ces idées malheureuses entraînent avec elles de perfidies et de mensonges» m'envahirent soudain comme une armée envahit la place ennemie; et me voilà, dans ce livre ouvert, comptant ces noms propres, supputant ces fidélités, contemplant ces espérances. — Hélas! le présent livre» en effet, était bien le Livre d'or, A l'exception de quelques beaux noms, couverts de gloire, et de deux ou trois amis de l'empereur qui ne l'avaient pas abandonné en même temps que sa fortune, il n'était rempli que des noms les plus humbles ; Un tas.de pauvres gens, mutilés par la guerre ; un tas de petits bourgeois, ruinés par l'invasion. Les petits serviteurs du maître avaient voulu le consoler de l'abandon de ses principaux esclaves. Cependant le livre était rempli d'un bout 4 l'autre ; il n'y avait pas une seule page blanche, et
pas d'intervalle , entre ces pages, où Ton pût ajouter un nom, de façon à dissimuler un fatjuc en écriture privée. II y a tant de conditions à accomplir dans cette espèce de crime; un rien vous décèle et vous trahit. La plume et Tencre, le jour et Theure, autant d'indications qui peuvent attester que tel nom propre, à telle place, est le travail d'un faussaire... — Ton idée était bonne, il n'y faut plus penser, disais-je à Dominique ; où veux-tu d'ailleurs que je m'inscrive? Il n'y a pas une. seule page blanche en ton , Livre d'or.
Je fermais le livre, et cela fait, encore une fois j'étais sauvé, quand tout à coup, à la seconde page, au sonmiet , du livre, je vois, écrit d'une main ferme et délibérée, un : vive r empereur, vive a jamais l'empereur! signé du nom de mon rival I L, Préaulx I Quoi! mon vrai nom? Quoi! l'indication de mon prénom? Quoi! je n'avais que ceci à faire : ajouter Louis, après Louis je mets un de, avant le de j'écris le marquis... et me voilà inscrit au Livre d'or. Voilà mon nom qui brille incessamment au milieu des noms les plus fidèles ! Me voilà devenu tout d'un coup, de suspect que j'étais, le plus chaleureux et le plus dévoué champion de l'empereur! Un champion de sa défaite! un ami de son bannissement I Pour comble de biens, grâce à ces humbles petits changements, j'éloignais la fuite et l'exil de ma tête coupable, et je devenais, pour le nouveau maître, un ami de la veille, un de ces amis rares que nul ne conteste, et qui font si grande honte aux innombrables amis du lendemain.
Ah ! ce nom-là, L. Préaulx, en si belle lumière, quelle inévitable tentation ! En même temps je nie disais que le capitaine Léon Préaulx était sûr de retrouver son épée, et que pas un accident ne lui pouvait venir de son nom absent
dans le Livre (Tor. Je (ne disais aussi que désormais je pourrais tout à mon aise rencontrer M"® de Gravent dans les salons du faubourg Saint-Germain. Certes je la verrais ; je lai parlerais ; je lui ferai ma cour, et peut-être, à mon tour, mon titre de Vendéen me viendra en aide et protection auprès d'elle. Enfin que vous dirai-je? 11 arriva que je succombai à cette tentation funeste et que j'accomplis ce crime de faux, en écrivant d'une main délibérée, — au-dessous de : u Vive à jamais Fenjpereur ! » : Ze marquis Louis des Préaulx. »
Ici monseigneur se cacha la tête dans ses mains, et resta plongé dans le plus profond silence I U revoyait tout le passé dans la chambre obscure de son cerveau.
Quand il eut bien songé et repassé dans son esprit tout ce qu'il avait à dire I — Arrêtons-nous là, reprit-il, j'ai trop présumé de mes forces, et, s'il vous plaît, je n'irai pas plus ioin.
Nous cependant, les témoins muets de cette lutte intime, à peine osions-nous répondre à ce grand cri d'une conscience agitée, et nous nous retirions, sans répliquer, lorsque M. le premier président, qui écoutait toute cette histoire, avec un intérêt, une passion, une pitié, qu'il ne songeait pas à cacher : — Mon cher ami, dit-il à l'évêque, il n'y a pas d'hésitation qui tienne ; il faut aller jusqu'à la fin. Je vous en prie, et, s'il le faut, je vous l'ordonne.
— Oui-dà, reprit Monseigneur; mais vous oubliez, monsieur le président, que vous avez supprimé la fin de votre histoirel Où donc, je vous prie, avez-vous laissé la fille du chaufieur, qu' est-elle devenue? Enfin, par quelle peine avez-fous expié ce grand crime ? On ne vous l'a pas demandé, vous ne l'avez pas dit ; et de quel droit voulezvous que je poursuive jusqu'au bout le cours de mes huit!
milîations, quand vous-même, un laïque, un philosophe, un esprit fort, vous supprimez le dénoûment de votre innocente tragédie? Il n'y a pas de justice en tout ceci, convenez-en !
L'observation de l'évêque était juste et vraie. En même temps l'unité d'Aristote exigeait rigoureusement que le prespiier criminel et soni histoire reparussent dans notre humble récit ; sinon, à quoi bon enchevêtrer l'une à l'autre •ces deux histoires ? Enfin tel est l'entraînement de la logique et la marche de la curiosité humaine, que soudain l'auditoire, attentif aux paroles de l'évêque , revint au magistrat: — si bien que c'étaient, autour de ce galant homme, des points d'interrogation à n'en plus finir.
— Si je ne vous ai pas dit le dénoûment de mon histoire et le vrai châtiment de mon crime , c'est qu'en effet vous ne me l'avez pas demandé, répondit le juge à l'évêque, en prenant sa place ordinaire au foyer.
— Et maintenant, ce dénoûment qui manque à vos crimes, je le demande, et nous le demandons tous, reprit Monseigneur : c'est la condition que je mets à l'achèvement de mon récit. Sinon.. . non î
Alors monsieur le premier président, d'une voix grave et d'un cœur attristé, compléta ^histoire de là fille du chauffeur.
— Vous le voulez, dit-il ; je ne ferai pas la chose à demi. Ausâbien, pourquoi scinder un si triste aveu? dirait le procureur général. Oui, j*avais tort de laisser dans l'ombre la résignation de cette honnête et courageuse personne que j'ai perdue! Ainsi mon histoire s'est arrêtée au moment où le chauffeur, accusé par moi, condamné pour moi, payait de sa tête un si grand crime. Hélas! mainte^ haut que je suis vieux, et que le tefnps passé n'est pliiSj à
mes yeux éteints, qu'un fantôme, une ombre errante dans rinfini, je ne sais plus comment je résistai à ma douleur, à mon épouvante, à mes remords, lorsque, rentré sous mon toit, au milieu des acclamations du peuple et de la louange unanime des magistrats, je me vis seul et face à face avec ma passion ! Sans nul doute Eustache le Chauffeur était coupable, il avait mérité sa peine, et sa tête était une dette qu'il allait payer ! Mais à quel point étais-je le complice et le point de départ de tous ses crimes?
C'était la question quMl m'avait faite, une question qui
me condamnait. Comment, c'était moi, le spoliateur du
riche Eustache, qui le jetais à Téchafaud? Comment, c'est
moi qui le châtie et qui l'accuse 1 Eh quoi! ne lui ai-je pas
donnéle premier, l'exemple de toute espècede violation ? Ne
lui ai-je pas enseigné la violence, et le vol à main armée ?
Enfin sais-je aussi à quel point l'argent, que je lui ai pris,
que je lui dois, l'aura poussé et encouragé dans l'exercice
de ses crimes? Et sa fille, et cette enfant, injustement
prosternée à mes pieds ? Et cet amour que je sentais au
fond de mon cceur ? 0 malheureux que j'étais !
Faut-il donc que le crime ait en lui-même des pièges inextricables, pour que ce crime innocent, que j'avais commis, sous la loi même de la plus implacable nécessité, avec des excuses irrésistibles, me réduisît à envier l'état de ces condamnés que j'entendais blasphémer, rire et hurler dans leur cachot ?
Revenu à moi-même, mon premier soin fut d'ordonner que le père et la fille ne fussent pas séparés, et qu'elle pût du moins consoler ce peu de jours qui restaient à son père. Le condamné reçut cette faveur avec une grande joie. Il n'eut pas une plainte; il ne prononça pas une seule parole, et l'on vit tout de suite qu'il était disposé à la mort, Deux
OU trois fois, je je fis pressentir pour savoir s*il voudrait accepter ma visite?... Il répondit que Theure n'était pas venue. Elle vint enfin : ce fut l'heure suprême.
Alors il me fit appeler; il me reçut debout, dans un œm de sa chambre ; il avait les mains attachées ; sa fille, assise sur une chaise , et sa belle tête dans ses belles mains pâlies par les larmes, ne dit pas un mot, ne fit pas un geste.
— « Hâtons-nous, Monsieur, dit Eustache, vous et moi nous sommes deux brigands; mais vous êtes plus habile que moi... Je suis vaincu; j'espère cependant qu'entre vous et moi vous reconnaîtrez qu'il y a au moins une dette d'argent, et que vous ne garderez pas plus longtemps le fruit de votre mensonge et de votre violence. Ainsi, je vous laisse avec une dette envers moi, et naturellement, cette dette, je la transporte à ma fille, afin que l'orpheline ait de quoi manger du pain, car la fille du chauffeur n'en peut demander à personne qu'à vous, mon maître ! Et ceci dit. Monsieur, que Dieu vous pardonne, et laissez le père et l'enfant à leurs derniers adieux ! »
Moi alors, m'avançant, je touchai d'un doigt plein de respect la fille d'Eustache, et quand ses regards furent fixés sur ma personne : — « Madame, lui dis-je, il est vrai qu'entre votre père et moi s'élève un crime ; il est vrai que moi, le premier, pour sauver une enfant qui m'était bien chère, j'ai attaqué Eustache à main armée, et je l'ai dévalisé sur le grand chemin ; c'est pourquoi il faut que chacun paye sa peine : il appartient à l'échafaud, j'appartiens au remords! Quant à cette fortune volée, il est juste que je la lui rende, il est juste que je remplace auprès de vous la tendresse et la protection que vous allez perdre ; enfin si votre père y consent, si vous y consentez aussi,
madame, je serai votre mari à la fin de votre deuil! » A ces mots, je sortis et je les laissai.
Le lendemain, à six heures du matin, Eustache avait payé sa dette. Il était mort sans forfanterie et sans faiblesse ! Et maintenant que son crime était expié, c'était à moi à m'exécuter. — « Oui certes, je Tai juré, il le faut! j'épouserai la fille du chauffeur. » Ainsi je me renouvelais mes serments à moi-même, et, le dirai-je? il y avait dans Taocomplissement de ce devoir, tout rempli de déshonneur, de ruine et de honte, une certaine volupté que je ne comprends plus aujourd'hui.
Le surlendemain de cette expiation formidable, un homme de la campagne, à six heures du matin, me remit une lettre, à mon adresse, qu'il av^it trouvée sur le cadavre d'une jeune fille ( et déjà ma démission était écrite !) au milieu de l'étang de Vertpré , dans cette enveloppe était enfermée la quittance que j'avais donnée à Eustache, le l^mars 1792!
Pas un mot de reproche et pas un signe de pardon dans cette lettre mortuaire. Évidemment la fille du chauffeur était morte avec un si profond mépris pour moi qu'elle n'avait pas daigné m'écrire : « Je te méprise. » Hélas ! maintenant qu'elle était morte, à quel point je compris ma sympathie et mon amour pour cette infortunée, expiant le crime de son père, et le mien sans se plaindre !
Au grand étonnement, et je devrai dire à la stupeur de la ville entière, je fis rendre les derniers devoirs à la fille du chauffeur. Je lui fis élever un tombeau dans lequel ma victime devait reposer à côté de son père le décapité. Je fis plus, je l'accompagnai, seul et couvert de deuil, jusqu'à cette tombe ouverte avant l'heure , et je ne me cachai pas pour la pleurer.
t12 LES CONTES DU CHALET.
était tombé définitivement, que soudain s'élevèrent, en son honneur, toutes sortes de murmures favorables. Chez nous, je ne sais pas comment la chose arrive, on a peur des vaincus, mais on les honore, et, bien plus, on les aime. On les honore pour leur courage, on les aime parce qu'ils ne se trouvent sur le chemin de personne; enfin ceux qui n'arrivent pas les opposent à ceux qui veulent arriver.
D'ailleurs la conduite du colonel Louis Préaulx avait été admirable. Au mont Saint- Jean il s'était montré un des mieux faisants de cette mémorable journée ; il était resté parmi les morts, et, comme en ce moment déjà la poésie européenne allait s'emparant de ces héros dont elle a fait des demi-dieux, un véritable reflet poétique entourait le colonel. Il avait, à ce bal, la même démarche; il souriait du même sourire ; il s'en vint solliciter de M"« de Gravent une valse, et l'honneur de cette valse lui fut tout de suite accordé. Je les vis qui passaient dans les bras l'un de l'autre; à peine elle touchait à la terre, et lui, il la regiBtf'dait, penchée à demi sur son épaule, et les yeux fermés !... En ce moment le frisson parcourut nia veine, et je compris que j'étais perdu.
Ma tante et mon oncle, deux vaillants champions politiques, assistaient à ce bal, et peu à peu, intelligents des moindres détails, ils comprirent toute ma défaite, et ils la virent dans toute son étendue. — Il n'y a plus que le roi (ce fut le résultat de leur découverte) qui puisse abréger les formalités de ce mariage ; et lendemain, en effet, ils en parlèrent au petit lever de Sa Majesté, disant que leur neveu était le seul héritier de leur nom, que le mariage d^ ce neveu avec M"« de Gravent réunissait l'une à l'autre deux familles fidèles, et qu'enfin, au nom de leurs services passés et de leur inviolable fidélité, ils suppliaient Sa Ma-
jeslé de commander à M"« de Gravent qu'elle eût à donner sa main au marquis Louis des Préaulx.
A quoi le roi répondit qu'il le voulait bien, et qu'il recevrait le lendemain, moi, ma tante, mon oncle et M"® de Gravent. Il y aura même un troisième invité, ajouta Sa Majesté en riant de ce sourire équivoque auquel les courtisans les plus habiles, et M. de Talleyrand lui-même, le roi des fourbes, n'ont jamais pu s'habituer.
Le lendemain, averti par ma famille, et poussé par ce violent amour qui tenait mon âme et mon cœur, je me présentai dans le petit cabinet du roi ; ma tante était à ma gauche, et mon oncle était à ma droite. On nous vint dire que Sa Majesté nous attendait dans sa chambre, et nous entrions au moment même où le colonel Préaulx était présenté par le capitaine des gardes.
— Voilà qui va bien I dit le roi ; quand nous aurons averti M^^® de Gravent, nous serons au grand complet.
Avertie au même instant, parut M"® de Gravent, que précédait une dame d'honneur de M"® la Dauphine. — Asseyezvous près de moi, ma fille, dit le roi ; maintenant j'écoute, et causons.
Mon oncle, alors prenant la parole, supplia Sa Majesté de commander à M"« de Gravent qu'elle eût à choisir entre le marquis Louis de Préaulx et le colonel Préaulx, qui n'était pas de leur maison. Qu'il était temps que cette incroyable rivalité eût un terme ; que la cour y portait une extrême attention, et que lui, le duc des Préaulx-Bonneville, ne comprenait pas qu'une alliance, indiquée à ce point par la réunion la plus complète des plus sérieuses convenances, fût exposée à de si longs et si cruels retardements.
A ce discours, prononcé avec l'emphase d'un courtisan qui est en grande faveur auprès du maître, le roi répondit
par une légère inclination, puis, se tournant vers le colonel Préaulx avec un beau sourire, et un geste tout royal. — Monsieur le colonel Préaulx, lui dit-il, je vous ai prié de venir aux Tuileries pour que vous eussiez, de votre C4ité, à me dire aussi vos griefs et vos explications; parlez et comptez que, si nous sommes ennemis, je vou« suis un ennemi bienveillant.
Le colonel répondit avec une exquise courtoisie aux avances de Sa Majesté. « Tant que l'empereur avait eu besoin d'une épée, il avait fait son devoir, mais aujourd'hui que soiï épée était brisée, il était le fidèle serviteur et sujet du roi. C'était donc, en sa qualité. de loyal sujet, qu'il demandait, lui aussi, à Sa Majesté la main de M"^ Hélène de Gravent, puisque aussi bien M"® de Gravent n'avait encore donné d'espérance à personne. Il parla si bien , d'une voix si ne*ce, ce nom d'Hélène, qu'il savait... et que je ne savais pas, en faisait si complètement un homme autorisé, que le roi l'écoutait avec une faveur marquée.
11 n'était pas insensible à la jeunesse, à la force, à la beauté virile , à l'accent d'une honnête voix , ce roi Louis XVIII; il ne s'irritait pas à voir un soldat de bonne apparence, même quand ce soldat s'était battu contre les Anglais et les Prussiens en 1814 ; enfin il était de ces princes qui disent que la fidélité leur est due, et qui ne la comptent guère. Il écouta le colonel avec une faveur marquée.
En même temps Sa Majesté jetait les yeux sur moi ; mentalemefnt, j'en ai bien peur, le roi comparait le gentilhomme avec l'enfant du peuple , ma mmce figure avec cette noble tête, et mon teint pâle à ces fraîches couleurs. Plus le roi me regardait et regardait mon rival , plus je perdais
dans ses bonnes grâces et dans son esprit. Encore, si le roi avait été seul dans cet examen, mais il avait à sa gauche
LE GBAND CHEMIN Et LK LIVRE D'OR. M
une personne, un juge excellent, et je Voyais bien que ce juge allait aussi se tourner contre moi! Quel frisson! quelle misère, et combien je me trouvais médiocre, humble et petit !
Quand le colonel Préaulx eut parlé tout à son aise, et salué en reculant de trois pas, le roi, se tournant vers M"« de Gravent, très-attentive à tout ce qui se passait : — Mon enfant, dit-il, voilà deux hommes qui me demandent la main, celui-ci de M"® de Gravent tout court, celui-là de M^« Hélène de Gravent ! Ghacun d'eux présente à ce mariage des inconvénients et des avantages ; l'un est un soldat d'une obscure origine, mais il s'est battu courageusement ! L'autre me parait un rêveur, un utopiste, un idéologue ; mais il porte un des plus grands noms de France, et, par conséquent, il est tout à fait digne que vous l'acceptiez pour votre époux. Voyez, ma fille, ce que vous voulez faire; à coup sûr vous êtes libre et maîtresse de choisir; mais prenez garde à bien choisir entre ces deux prétendants : ils ont le même âge; ils vous aiment tous les deux ; vous, cependant, vous êtes sous ma tutelle, et, de ces deux maris, vous accepterez celui que je vous désignerai, n'estil pas vrai?
— J'obéirai, Sire, répondit M"* de Gravent, avec une jjrande révérence, et elle se tint debout, attendant l'ordre et la décision de Sa Majesté*
En ce moment, il me sembla que W^^ de Gravent m'avait regardé, et que j*étais l'homme de son choix ; pensez, cependant, à ma peine, à mon inquiétude, à mon malaise! Elle était si belle, en ce moment, M"« Hèïène de Gravent I
Après un silence^ le roi ajouta : « Ma chère enfant, J accepte votre obéissance, et j'y compte, comme vous compterez toujours sur ma vive afiFection; Il est donc
convenu que je vais vous donner, de ces deux hommes, le plus fidèle et le plus dévoué, et que vous l'accepterez de ma main. »
A ces mots, un soupir d'allégeance et de contentement sortit de ma poitrine, aussi bien que de l'âme et du cœur de mes deux témoins. Si la main de M^^^ de Gravent était le prix de la fidélité et du dévouement au roi de France, certainement elle m'appartenait, cette belle main, et non pas à ce soldat de Bonaparte, à ce combattant de Waterloo, à ce commandeur de la Légion d'honneur, appelé à défendre la France contre les armées de l'empereur Alexandre. Ainsi, déjà, je m'avançais pour prendre la main que je croyais à moi... Le roi, d'un regard sévère et plein de feu, m'arrêta :
<( Apportez-moi, dit-il à un valet de sa garde-robe, le livre que vous savez. »
Au même instant fut apporté ce fameux livre, et, dansj un ineffable éblouissement, je reconnus... le Livre dorî\ C'était bien le Livre d'or ! A peine si l'empereur avait jetôl les yeux sur ces noms fidèles; en quittant Paris, il l'avait oublié l'ingrat, comme un bagage inutile. — £n effet, à quoi lui pouvaient servir le zèle et le dévouement de ces petites gens? Mais le roi Louis XVIII, qui ne perdait rien, qui ne négligeait rien, avait trouvé le Livre dor, le jour même de son retour aux Tuileries; il l'avait lu page à page et ligne à ligne; il l'avait gardé précieusement ; même de temps à autre, en ses moments d'indécision, il y cherchait les honnêtes gens, dont il ne pouvait pas se passer. C'était son épée de chevet, ce Livre d'or...
Et moi, éperdu, je contemplais comme on regarde un météore... le Livre d'or!
Mais mou oncle et ma tante, à l'aspect de ce témoin irré-
LE GRAND CHEMIN ET LE LIVRE D'OR. St7
cusable du plus violent bonapartisme, étaient déjà au troisième ciel ; déjà ils voyaient mon rival indignement chassé des Tuileries, pendant que je m'empare, en maître absolu, du plus riche et du plus beau parti de la cour. Le Livre d'or! le Livre d'or!
Le roi, sans mot dire, ouvrit le livre ; à la seconde page, et d'un doigt très-net :
« Voyez vous-même, disait-il à mon oncle, et que lisezvous là, monsieur de Bonneville des Préaulx?
— Sire, répondit mon oncle, on lit très-bien : vive.,, (pardon, sire ! ), et le nom de M. Léon Préaulx I
— Et vous, Madame, dit le roi à ma tante, que lisez-vous à cette page, et rien de plus?
— Ah ! sire, répondit ma tante, il y a là. . . vive (Oh ! sire !) signé le colonel Préaulx I
— Rien de plus? dit le roi. Vous avez de mauvais yeux, madame la duchesse, et je suis sûr que mademoiselle Hélène lira mieux que vous cette page du Livre d'or, et mieux que monsieur votre mari I » En effet, mademoiselle de Gravent, s'approchant du livre et de la ligne fatale, épela tout bas le nom en litige, et quand* elle eut bien lu, elle releva sa belle tête, et elle regarda le roi lui-même, face à face, en silence, et comme si elle eût voulu lire au fond de son cœur.
« Oui, dit le roi en baissant la voix, ceci est très-sérieux ; c'est vous-même, et c'est vous, ici, que j'atteste, Made-* moiselle I Lisez donc, lisez tout haut ; dites-nous le nom écçità cette page, au-dessus de : Vive à jamais mon Empereur!,,, Votre parole est un arrêt; ce que vous direz sera bien dit; ce que vous lirez sera bien lu. Dites-nous donc ce que contient, à votre sens, à votre jugement, la ligne exacte que voici :
— Sire, dit-eîfé alors à*uiîè voix délibérée et contente, il y a ceci : Vive à jamais T Empereur, signé le marquis Louis des Préaulx. Voilà ce que je Ks, Sire, et j'espère avoir lu comme a lu Votre Majesté ! )> En ce nrioment elle parlait en reine; elle avait dix coudées; chacune de ses paroles obtenait l'assentiment du roi, qui l'appuya:it d'un balancement de sa tète royale. Les petits yfeux du roi pétillaient !
Vous jugez dé la stupeur de mon oncle, de TépouVânte de ma tante, et de ht honte de leur neveu î
Cependant le colonel , qui ne pouvait rien comprendre à cet incident, par générosité peut-être, et paV pîtié ââns doute, fit un pas vers Sa Majesté.
« Sirél...» cria-t-il.
Mais le roi l'interrompant : <( Monsieur le générai cofnîe de Préaulx-Cravent, lui dit-il, je sais ce que vous allez me dire , et que vous ferez le généreux ; mais vou^ avez beau faire, et vous aurez beau' dire, il est écrit : « Ce qui est « écrit est écrit ! » Puis se tournant vers moi :
« Quant à vous, Monsieur, vous avez entendu cette voix qui vous condamne ; il n'y a pas d'excuse à vôtre conduite, et de tous les noms qui sont insérés dans ce livre , éh bien, votre nom est le seul qui ne devrait pas s'y trouver. J'en suis fâché, mais vous n'aurez pas la belle main que voici; je la donne à l'homme fidèle, au soldat courageux, au plébéien qui s'est glorifié, qui s'est ennobli dans tous les champs de bataille , pendant que vous meniez l'existence d'un oisif. Je donne M^'® de Cravent à l'homme que son courage a fait votre égal, et que sa fidélité met aujourd'hui au-dessus de vous. Adieu, Monsieur, repentez -vous, et n'oubliez pas que la porte est toujours ouverte aii repentir.»
Voilà mon histoire, nous dit Tévéque en prenant congé
LK GRANÔ CflEMIN ET tE LIVRE D'OR. «19
de nous, et voilà comment je suis entré dans les ordres, pour expier une faute légère en apparence, et cependant impardonnable aux regards des honnêtes gens.
Ainsi parla Monseigneur^ il quitta le salon en même temps que M. le premier président, au milieu du silence et delà stupeur; mais, à peine eut-on entendu le bruit de leur carrosse dans la rue, aussitôt ce furent des cris, des observations, et les paradoxes les plus contradictoires. Les uns disaient que ïe roi Louis XVIII en parlait bien à son aise, avec sa rigueur de principes, et qu'il avait fait pis que cela, vingt fois, pour se tirer d'un mauvais pas ; les autres soutenaient que ces trois mots, le marquis de représentaient tout au plus un péché véniel ; ceux-là soutenaient (|iie M"« de Gravent était éprise du colonel, et qu'elle avait s:iisi à sa touffe de cheveux l'occasion chauve, pour n'être pis la nièce du duc et de la duchesse de? Préaulx-Bonneville, qui étaient deux vieux émigrés, et rien de plus. Bref, si l'on avait passé condamnation sur le crime du magistrat, le crime de l'évêque semblait moins catégoriquement démontré. — Et encore, disait un jeune auditeur au conseil d'État, le crime de M. le président serait bien sujet à controverse dans la confrérie des jeunes avocats, et je ne sais pas ce que dirait M. le bâtonnier.
Eîi ce moment, la dispute marchait et promettait de n'en plus finir, lorsque le jeune Gaston, qui avait sur le cœur fa semonce de l'évêque (en ce momient là place appartenait, sans conteste, à tous ces jeunes vertueux), — Madame et Messieurs, dit-il à voix basse, à quoi bon vous tant occuper fie ces petits criminels de rien du tout, lorsque vous avez sous les yeux... un parricide!... Oui, Messieurs, oui. Madame... un parricide, et le coupable,... il est là, sous vos yeux, c'est moî, Gaston î
no LES CONTfiS t>t CttALEÎ.
Comme on était, depuis si longtemps à prêter roreille à toutes sortes de choses extraordinaires, et comme le jeune homme, en ce moment, avait la voix, le geste et Tintonation de son crime , il advint qu'on se prit à Técouter, et alors il raconta... Mais, s'il vous plaît, nous le laisserons parler.
Messieurs, vous connaissez bien M"® Étiennette I Ah î oui, vous la connaissez I C'est un an^:?e en volants, en dentelles, en crinoline, en velours. Je l'aime, et tout bonnement, je la veux épouser!
— Aimez-moi I lui dis-je, Étiennette I Aimez ce pauvre ami Gaston! Acceptez mon nom, qui est bien quelque chose, et ma fortune qui n'est pas à dédaigner! Je mets à vos pieds mon père et mon grand-père, y compris ma grand'tante la maréchale! Êtes -vous contente, Étiennette?
Ainsi je parlais, mais Étiennette, avec cette mine adorable, et qui lur va si bien, elle fit d'abord la moue et la renchérie. Elle disait cependant, à tout prendre, qu'elle voulait bien m'épouser, et qu'il n'était pas de sacrifice qu'elle ne fût prête à me faire. Elle avouait que j'étais de son goût, bien qu'un peu léger, et qu'elle se contenterait, en attendant mieux, de mon petit logis de la rue Royale, et de mon coupé à un seul cheval ! — Oui, mon cher Gaston, puisque cela vous rend si content, je vous épouse, et je suis fière de vous, mon ami ; mais que dira le monde? Et vos parents, comment vont-ils recevoir une pauvre fille, qui n'a en partage que sa jeunesse et sa beauté? Ahl Gaston! Gaston ! vous m'aimez trop, fuyez-moi, mon ami, séparonsnous, et permettez que je reste en cette obscurité d'où je n'aurais pas dû sortir!
Ainsi elle parlait en pleurant, ainsi elle pleurait en parlant ; moi» tout ému, je lui dis : Étiennette, ayez bon cou-
LE GRAND CHEMIN ET LE LIVRE D'OR. tti
rage; allons de ce pas nous jeter dans les bras de mon grand-père ; il a été jeune autrefois, et très-jeune, à ce que m'a dit ma grand'mère; il sera touché, enfant que tu es! de ta beauté, de ta grâce et de ta candeur, il sera touché de mes larmes, et, nous voyant prosternés à ses pieds, — Enfants, nous dira-t-il, relevez-vous, je vous bénis!
Étiennette, à ces mots, se regarde au miroir; elle arrange, entre le front et Toreille, une boucle de cheveux vagabonds; elle prend un mouchoir frais; elle met des gants d'une belle couleur paille ; elle fait bouffer sa jupe bouffante, et, d'un pas délibéré, elle entre à sa toilette. En un clin d'œil, elle ajoute un brin de fard à sa joue, un brin de noir à son regard; ainsi faite, enfin, la voilà dans sa voiture, et fouette, cocher!
Vous savez que Thôtel de mon grand-père est une vaste maison entre une cour et un très -grand jardin... Mon grand-père était au jardin, où il lisait le Château des Désertes, un bon roman philosophique, où il est prouvé que les vrais mariages sont écrits dans le ciel... des théâtres, et, qu'à tout prendre, une comédienne peut épouser un gentilhomme sans se déshonorer. Ainsi nous allons au jardin! Mon grand-père en était justement à ce passage intéressant du Château des Désertes, où Cécilia, la fille du vieux Bocc^ferri, refuse absolument d'épouser le marquis de Balma. « Cécilia fut admirable , et atroce de jalousie dans « le rôle d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru; cette passion « semblait si éloignée de son caractère ; j'en fis la remarque « dans un entr'acte. — Mais oui, peut-être, me dit-elle, et « d'ailleurs que savez-vous de moi ? »
Cécilia, reprit Gaston, dit cela avec un ton de fierté qui fil peur à mon grand-père ! Il ferma le livre en disant : Je t'en donnerai, des marquis de Balma! Pensez donc s'il fut
content, surpris, lorsqu'au lieu de cette farouche et superbe Cécilia, il vit venir à lui, parée, émue, et blanche à ravir, Étiennette elle-même! Il avait aimé beaucoup les Aspasies, mon grand-père; il en avait gardé le souvenir et le fumet, et comme il pensait que cette rencontre, à cette heure, au jardin, n'était qu'une maladresse du hasard, il s'apprêtait à faire à la dame un beau salut, et à rentrer dans son cabinet, lorsque Étiennette (empruntant au Cliâteau des Désertes ce mouvement passionné, dont la pauvre fille était naturellement incapable) se prosterne aux genoux du vieillard, lui demandant, hic et nunc, là, tout de suite, et le cœur sur la main, à la bonne franquette, et sans sommation respectueuse, son consentement à notre mariage et sa bénédiction! « Bénissez-nous, mon père! » disait Étiennette à mon grand-père, et, la tête pencliée et la bouche en cœur, elle attendait, confiante, la bénédiction du bon vieillard. A ces mots : « Mon père! Mariage! et Bénédiction!» la bouche ouverte de mon grand-père devint tout de suite une vraie bouche de fer, bocca ferri !
— Qui, vous, Madame, épouser mon petit-fils! Vous Étiennette de rien du tout, Étiennette du fard, de la pajQtoufle et des joues vernies ; une histrione, une gourgandine, une infâme, une... I II n'en dit pas davantage, et comme Étiennette, qui tient bien ce qu'elle tient, ne voulait pas lâcher le vieillard et sa houppelande, il se lève irrité, et, furieux, d'un geste indigné et d'une main sans pitié, le voilà qui repousse... Étiennette! Elle-même, Étiennette... —Ah! la pauvre enfant, la chère et mignonne colombe, elle tombe, et, par une inexplicable présence d'esprit, elle protège, en tombant, son beau visage, de ses mains charmantes... Mais, grand Dieu du ciel, quelle douleur de la voir tomber, et quel grand cri elle a poussé. — Étiennette!
Étiennette ! dîsais-je, es-tu morte? Ah! réponds-moi donc, Étiennette? — Et vous, Monsieur, en me tournant du côté de mon grand-père, qui faisait une corne au mariage de Céciiia, vous répondrez, devant Dieu, du crime que vous avez commis!
— Peuh ; .. . dit mon grand-père. Hélas ! hélas ! à ce peuh !• de famille, à ce... peuh! prononcé, comme lui seul il le prononce ici-bas, ma colère n*eut plus de bornes, et, malheureux que je suis, je poussai ce grand vieillard dans le bassin où les deux cygnes prennent leurs ébats au mois de mai.
— Il est mort! il est mort! fut le cri universel. — Il est si bien mort, dit Gaston, que...
— Un valet qui venait d'entrer, — Monsieur le chevalier, dit-il à Gaston , Monsieur votre grand-père envoie à Monsieur le chevalier son carrosse et son manteau, parce qu*il fait mauvais temps, et qu'il voudrait embrasser Monsieur le chevalier avant de se coucher.
— Ah ! le cher grand-père, il ne faut pas qu'il attende ! s'écria Gaston ; pardon Madame, et pardon Messieurs, si je n'achève pas le récit de mon parricide; et nous l'entendîmes qui descendait, quatre à quatre, l'escalier.
Voilà pourtant, ô mes lecteurs! comme il ne faut pa^ croire aux serments des traîtres, aux vertus dont les coquins se vantent, aux crimes dont s'accusent les honnêtes gens !
Nous vivions, en ce temps-là, sous le règne des plus beaux esprits de ce bas monde , et nous touchions à la grande Révolution, sans nous douter de Tavenir, lorsqu'en jàant les yeux sur les Affiches de la province, je vis que, dans quinze jours, le dimanche du 5 septembre, on mettrait en vente, chez le notaire royal, une métairie appelée la Bertenache, et voisine de mon pré des Ormeaux. Cette petite propriété était à ma convenance, et comme, avec mon revenu, mon patrimoine et ma croix de Saint- Louis, il arrivait que, tous les dix ans, j'avais devant moi quelques économies, en dépit des mauvaises si\isons et de l'impôt, qui , Dieu merci , était rude au pauvre monde , il me vmt en idée, et quand j'ai une idée elle a bientôt fait son chemin, d'acheter la Bertenache. Elle m'arrondissait; elle augmentait d'un titre seigneurial les trois titres que j'avais ^éjà; ajoutez que sa garenne était bien meublée, et que, dans ses prairies artificielles, un ruisseau paisible allait et venait, tout rempli de tanches, de truites et d'un tas de menu fretin qui pend à la ligne, et qui brille au soleil comme une émemude frétillante. Enfin j'étais déjà heureux et fier de mon acquisition, et comme il pleuvait en ce moment et que je n^avais rien de mieux à faire, je m'amusai à compter mon argent, à parcourir mes billets à ordre, à
ns LES CONTES J)U CHALET.
Ils étaient tous à la messe, où presque tous, car à peine étais-je assis à la porte du Lion d'or, savourant un petit vin du pays qui n'est pas à dédaigner, et prêtant une oreille amie au bruit sonore que faisait mon cheval en broyant son avoine, je vis passer un jeune homme d'un noble aspect. Il était bien vêtu, bourgeoisement, mais sans recherche ; il pouvait avoir une trentaine d'années ; il tenait de sa main droite un très-joli enfant tout blond et tout naturellement bouclé, qui parfois le regardait de ses beaux yeux intelligents et tout pleins de ce feu mouillé qui est un des attributs de Tenfance. Quant à son bras gauche, il avait sous son bras gauche une femme aussi jolie, aussi fmiche, aussi jeune que jamais en ait possédé feu le roi Louis XV. Mon maréchal lui-même, et Dieu sait que celuilà n'en manquait pas, n'a jamais eu à son bras un plus frais visage, un plus charmant sourire, un plus doux regard... une taille! et puis tout cela si vif, si gai, si joyeux, si sérieux pourtant! Ça passait, ça jasait, ça se taisait, ça se hâtait, — car véritablement le dernier coup de la messe était sonné , — résonnait et résonneras-tu.
Je les vis Tun et l'autre, avec l'enfant, traverser tout le cimetière, où brillait, en longs plis, mêlés aux rubans bleus, la robe blanche, au milieu. des cyprès joyeux, car ce jour- là tout était jeu dans la nature, et les cyprès dansaient sur les tombes en chantant le Te Demn de la résurrection! Puis tout disparut dans l'église, et j'entendis que la messe commençait.
Mais, puisque la douce vision était passée, il me sembla que c'était le cas ou jamais de boire un bon coup de ce vin guinguet, piquant et pétillant, qui me souriait dans le verre, et je portais le verre à ma lèvre entr'ouverte, lorsque l'hôtelier, reconnaissable à son ventre, à son triple menton, au
ROSE ET VâNCHON. 229
couteau qu'il porte à son côté ; — Quoi ! me dit-il , monsieur le major, vous n*entendez pas la messe un pareil jour? — Et vous aussi, monsieur l'aubergiste, et vous aussi, repris-je, m'est avis que vous n'allez guère à l'office où tout vous appelle, et que vous êtes un tantinet voltairien?
Vous l'avez dit, monsieur le major, reprit le bonhomme ; eh oui! je suis voltairien ; je laisse au peuple les préjugés, et la sainte ampoule aux rois; mais motus ! le règne de la raison viendra bientôt, vous verrez ^triompher nos idées de toutes parts. Disant ces mots, il s'asseyait sans façon près de moi, et, prenant un verre, — il faut, dit-il, que je boive à la santé de monsieur le major. — Ma foi! lui dis-je, ainsi soit-il, je le veux bien, mon cher hôte, et buvons tant qu'il vous plaira. Dites-moi cependant quel est ce jeune homme et quelle est cette jeune dame qui tout à l'heure ont passé près de nous, en se parlant d'une si douce voix? Ou je me trompe, ou ce sont là deux créatures placées au premier échelon de l'échelle de la création, comme dit M. de Voltaire, votre maître et le mien.
— M. de Voltaire aurait bien de la bonté , reprit mon hôte, de perdre sa peine à raconter des histoires aussi simples que celle-là, monsieur le major; ce couple -ci vous représente un jeune homme amoureux en dépit de tous les obstacles, qui finit par se marier à la jeune fille qu'il aime, et qui vit honnêtement, dans ce village, de sa profession de tabellion et de notaire royal. L'homme et la femme on les aime, on les honore ; ils sont heureux, ils sont tranquilles, ils n'ont rien d'extraordinaire, sinon cette tendresse amicale et cette passion mutuelle l'un pour l'autre. Elle est née ici, dans ce village, elle est la fille d'un laboureur; il est né dans la ville voisine, ou plutôt dans le château de là-bas; il est le fils d'un marquis. Avant qu'il eût dérogé, on m'a
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dit que ses aïeux étaient des gens de grande ir^pe, e^ quç son père était mort lieutenant général des arnrïées du roi. Quant à nous, nous avons su bon gré à ce jeune homme de s*être fait bourgeois coiTime nous.
Tel fut le récit très-siniple de cet hôtelier philosophe, et il n'en dit pas davantage, sinon que la dame était grande aumônière aux pauvres gens, qu'elle visitait les malades et qu'elle donnait des habits aux plus pauvrement vêtus. Bref, toute une louange, et je m'aperçus que la louange était vraie et sincère, lorsqu'au sortir de la messe je vis mon jeune homme et sa femme entourés de toute sorte de braves gens qui les complimentaient, l'enfant portant à sa main un gros morceau de pain bénit que lui avait (|onné M. le curé.
La vente de la Bertenache était indiquée, en l'étude même de M. le tabellion, ^ l'heure de midi; midi sonnait : je suivis le notaire, et surtout sa femme et son enfant, et nous arrivâmes en son étude, où se trouvaient déjà plusieurs enchérisseurs venus avant moi. Je vis d'un coup d'œil que la Bertenache était très-désirée et me serait vivement disputée. Un des enchérisseurs était un petit homme alerte et sec, à rœil très-dur, à la voix stridente. Il avait un voisin tout fleuri, calme, doux et patient. Le troisième était dédaigneux : il disait que cette petite métairie était assez agréable, et qu'il s'en accommoderait volontiers, mais pour un petit prix. Au contraire, le quatrième, emphatique et bruyant, célébrait la beauté du labourage, l'excellence de la vigne, ses gras pâturages et ses eaux fécondes. 11 disait que ce bien-là serait à lui, coûte que coûte, et que c'était lui faire injure que de surenchérir. Un fermier, dans un coin, sifflait un pas de ïa.Gamargo, un procureur prenait des noies et consultait le cahier des charges ; il y avait là,
ccjmtne toujours, des acheteurs sans argent,. épelant Taffiche, et s'arrêtant surtout aux droits seigneuriaux. Mon entrée en ce cabinet, ou plutôt en ce champ clos de la surenchère, fut naturellement assez mal accueillie. Il semblait à ces gens-là que je venais pour usurper leurs terres et pour ni'emparer de leur bien.
L'anxiété était à son comble au moment où le notaire, entrant par une porte qui faisait face à la foule des amateurs et des simples curieux, vint s'asseoir entre le greffier et Taboyeur. Le notaire était en robe noire, et coiffé du bonnet traditionnel ; cependant on reconnaissait à sa démarche Fho n'te hom ne, c'est-à-dire un homme élevé et de bon lieu. Le greffier alluma la bougie, et l'enchère commence. Il y eut d'abord, comme toujours, une très-grande hésitation, et l'on eût dit, parmi ces gens attentifs, que c'était à qui n'achèterait pas la Bertenache, à la moitié de sa valeur. A la fin, il y en eut un qui se hasarda à la prendre pour mille écus; l'autre alla bientôt à douze cents, puis enfin à eux mille écus. Bientôt il y eut un acheteur (c'était l'usurier) qui se mit en ligne de bataille à son tour. Il avait beau se tenir calme et froid ; son regard brillait d'un feu sombre, et sa lèvre était souriante en dedans. C'est à l'agencement triste ou joyeux de leurs visages, que l'on reconnaît que ces gens-là sont contents ou malheureux ; le nôtre, évidemment, ne se tenait pas de joie, et, comme en ce moment tous les enchérisseurs étaient dépassés, il n'était plus séparé de sa propriété de la Bertenache que par l'épaisseur du marteau d'ivoire...; *un coup de ce marteau, tout
était dit, et l'usurier l'emportait sur tous ses concurrents. Je m'étais jusqu'alors amusé de tant de misères ; mais l'heure arrivait où je voulais en finir, et me levant de mon siège : Arrêtez! dis-je au tabellion ; on offre ici de la Bertenache un prix misérable de deux mille deux cents écus; j'en doiiiiC, moi, ce que cela vaut : quatre mille écus en espèces sonnantes. Je paye un peu ma convenance , monsieur le notaire; mais il y a des voisins que l'on ne voudrait pas rencontrer au coin de son bois.
Vous jugez du coup de théâtre! Au même instant, tous les vœux des concurrents distancés furent pour moi, et pendant que le féroce usurier consultait tantôt son avarice, et tantôt sa vanité, et qiîe les sentiments les plus confus envahissaient cette vilaine âme : — « Adjugé ! » reprit le notaire en frappant sur sa table un coup sec qui devint le signal de toutes sortes de murmures, de félicitations et de rugissements. « Adjugé ! reprit le notaire; et quel nom, monsieur,' s'il vous plaît, écrirai-je au-dessous de l'adjudication? — Et, parbleu! lui dis-je, écrivez le major Martin. »
Mais, voyez le miracle, à peine eus-je dit mon nom,' que voilà mon notaire, arrachant sa robe et jetant son bonnet carré, qui se précipite à ma rencontre : — « Eh oui ! s'écriet-il ; eh oui! je ne me trompais pas; c'est mon ancien major au régiment Dauphin. Ah! mon cher major, quel bonheur de vous revoir! » En même temps, il m'embrassait à m'étouffer ; puis, se tournant vers son greffier : « La vente est faite; arrangez cela de votre mieux, monsieur le greffier ; et vous, major, seigneur de la Bertenache, et autres lieux, vous êtes deux fois mon hôte ; comme adjudicataire, il faut que vous dîniez chez le tabellion , et vous dînerez chez votre lieutenant, en votre qualité de son ancien major.
Quelle fête ! et quel bonheur ! Que ma femme sera contente! Venez! venez! » Puis, me pressant les mains, il m'entraînait par la petite porte avec des gaietés à n'en pas finir; si bien que je n'eus pas même le temps de me retourner pour jouir de la peine de l'usurier, mon concurrent, de mon triomphe, et de l'ébahissement du public.
Cependant je le suivais, étonné plus qu'on ne saurait dire, et cherchant à-m'expliquer par quel hasard le meilleur gentilhomme et le plus brillant militaire de notre régiment, se trouvait enfoui dans ce village , dans cette robe noire et dans ce bonnet carré? A la suite du cabinet dont nous sortions, il y avait une salle assez grande, oii nous retrouvâmes un peu de sang-froid : — « Chut! me dit-il, voici le salon , entrons doucement, » et , poussant la porte entr'ouverte, il me laissa contempler tout à mon aise un spectacle ingénu, calme et charmant.
La très-jolie et très-jeune femme que j'avais entrevue au sortir de l'église était assise à l'extrémité de cette salle doucement éclairée. Elle portait une robe blanche parsemée de fleurettes brodées à jour; elle était coiffée à la Sévigné, le chignon très-épais et s' échappant par toutes soirtes de boucles qui descendaient sur ses épaules et sur son cou à profusion; sa tête était penchée, et son regard se perdait dans le lointain; ses deux belles mains reposaient sur ses genoux ; sa robe faisait, tout autour d'elle, un tas de beaux plis bien naturels et bien gracieux ; son pied se voyait à peine, et son fichu lâche et bouffant indiquait une poitrine de vingt ans. Cette attitude pensive et recueillie allait à merveille à cette honnête créature, et, rien qu'à la voir, le cœur se sentait reposé. Dans le petit jardin, tout chantait, tout souriait; le ciel était bleu et d'un ton chaud ; sur une table à l'écart étaient jetés, sans ordre, quelques livres
reliés et chargés d'armoiries; des pastels et des piaceaux annonçaient uu peintre habile ; un be^u lis odorant , dans un verre de cristal, annonçait que si le peintre était proche, le modMe n'était pas loin. Un jeune chatjouaijt doucement sous la table, et, sur les murailles, on voyait deux portraits, le portrait d'une paysanne au visage énergique, hardiment dessiné à la sanguine; pendant que sur la muraille opposée, un général d'arniée en grapd costume, en cordon bleu, se pavanait avec tous les traits et tous les attraits du connuandement. La paysanne était la mère de l'aimable femme ici penchée, et ce grand seigneur ^ l'aspect miirtial était le grand-père du tabellion. A force de se contempler l'une et l'autre, ces deux créatures, l'officier général et la paysanne, entre lesquelles s'ouvrait un abîme, avaient fini par se comprendre et par se sourire l'une à l'autre.
En effet il y avait de la volonté dans ces deux regards, et les vertus de la femme du peuple étaient faites pour s'associer au généreux labeur de Thonime de guerre. Ainsi tout se trouvait céans en douce harmonie, en bellç lumière, et, pour compléter ce tableau d'un pieux bonheur et d'un jeune ménage, la petite fille s'était endormie sur un sopha, recouvert d'Une vieille robe des gi*and' mères d'autrefois, un pied chaussé, l'autre nu, le sourire à la lèvre, une rose à la main. Quand j'eus contemplé ce frais tableau pendant une ou deux minutes, l'instinct de la femme avertit la belle rêveuse qu'un étranger la regardait. Elle rougit doucement, même avant de s'être retournée, et, se levant sans nonchalance et sans roideur, elle attendit que son mari m'eût présenté. A peine elle eut entendu le nom de ce nouveau venu, qu'elle me fit un beau salut, également affable et bienséant , m'assurant , de la voix et du regard , qu'elle était contente de faire amitié avec M. la major MartiQi
BOSE ET FANCHQN. 135
dont elle savait toutes les prouesses. En même temps, sa fille, à demi- réveillée, arrivait chancelante; elle la prit, l'embrassa, et me la présentant : « 11. faudra l'aimer un peu, monsieur le major; elle est un peu sauvage; mais elle vous aimera tout de suite, car elle est toute disposée à aimer les soldats, les ofliciers , les trompettes et les tambours. Pas plus tard qu*hier, mademoiselle, que voilà, se liiisait une moustache avec un bouchon. Ah ! quel gaillaixl vous eussiez fait, mademoiselle Marguerite ; et tenez, monsieur le major, la voilà déjà toute contente de dîner avec un chevalier de Saint- Louis. » Elle parlait encore, que la cloche de la petite église se mit à tinter doucement , pour prévenir les fidèles que les vêpres allaient commencer. — « Mon ami, dit-elle à son mari, voici les vêpres; il me semble que vous en êtes tout dispensé; j'irai seule; à vêpres, ce n'est pas comme à la messe ; on n'y voit pas tous les seigneurs des environs, et je passerai sans peur devant le banc seigneurial. D'ailleurs on commence à me trouver supportable ; vous voyez qu'on me salue, et, grâce à vous, nion cher mari , tous les pauvres gens me disent bonjour. Ainsi, croyez-moi, restez avec M. le major, et moi je vais prier pour vous et pour lui. » Moi , alors, m'avançant vers elle en m'inclinant un peu plus bas que si j'avais salué M. le maréchal de Saxe : — « Acceptez mon bras , lui disje, madame la marquise... » A ce mot marquise ! elle s'arlète et me regarde : — Ah! monsieur le major, que vous voilà loin de notre compte! Une marquise! et je suis à [)eine une madame. Je viens après madame la baillive, et je passe après madame l'élae : il n'y a plus de marquis, il y a le tabellion ; il n'y a plus de marquise, il y a la femme au tabellion, une humble femme, contente et fière, et qui n'avait jamais rêvé un pareil bonheur. »
Ainsi parlait-elle, et moi, reprenant d'un ton plus net ma légitime proposition : « Nous allons à vêpres, madame la marquise, et, si vous me faites Thonneur d'accepter mon bras, vous pourrez vous vanter d'avoir fait un homme heureux ; sans compter que, peut-être , allez-vous sauver une âme; il y a déjà quelque temps que je n'ai entendu VolBce divin. » Elle me fit une grande révérence et prit mon bras , et tout d'un coup et sans mot dire , elle s'en fut embrasser sa fille ; elle la prenait, elle la berçait, elle l'embrassait, elle la recommandait à Babet, sa servante : « Ah! sois bien sage ; je reviendrai bien vite; on va détacher Neptune, afin que vous jouiez ensemble, et ne va pas lui mordre le nez, comme tu as fait l'autre jour. »
Quand elle eut complété toutes ses recommandations de sa voix charmante, elle prit mon bras, puis nous descendîmes l'escalier, et, tout au bas de l'escalier, elle s'arrêta encore une fois pour recommander le dîner, (( parce qu'enfin on n'avait pas M. le major tous les jours. » Du vestibule à la porte de la rue, il y avait à peine une douzaine de pas, mais c'en fut assez pour qu'elle redevînt grave et recueillie; elle était vive, elle était gaie et sérieuse à la fois. Quel mélange heureux de modestie et de bon goût , de retenue et de bonne humeur !
A l'église , elle avait un maintien si chaste , et tant de prières se montraient sur son front et dans ses yeux, que moi, qui déteste les vêpres, et leur psalmodie en fauxbourdon, moi qui ne comprends, tout au plus, que la messe en plain-chant, le jour de la Saint-Hubert, je ne trouvais pas que les vêpres étaient longues. A la fin, cependant, le prêtre chanta le dernier Oremus; et, tout joyeux, je sortis de la petite église, au milieu d'une foule affamée, et qui se hâtait pour le dîner.
AOS£ ET FANCHON. »37
— « Avouez , monsieur le major, me dit-elle en revenant, qu'en sortant de chez vous, ce matin, vous ne saviez pas si bien faire? Aller aux vêpres! Un major dont mon
mari m*a raconté toutes les histoires, un ami de M°»« de Parabèreet de M. le duc de Richelieu! A des vêpres de village encore, et donnant le bras à la femme du tabellion! » Ainsi devisant et souriant, nous arrivâmes à la maison, où la table était mise, et bientôt le dîner fut servi.
C'était un bon petit dîner improvisé, mais abondant, sain et bien dressé. J'avais faim; elle était de bon appétit; son mari aimait la table , et l'enfant nous aidait à maintenir la conversation; car je ne connaissais guère cette aimable femme, et je ne reconnaissais plus son mari, tant il était peu semblable à l'officier que j'avais eu sous mes ordres. En lui, tout était changé, même son nom.
Ap es Je dîner, elle se leva de table, et nous dit d'un ton de voix charmant : — « Messieurs les officiers , je vous laisse; après s'être perdus si longtemps de vue, on a besoin de se reconnaître et de causer tout à l'aise. Ainsi, vous trouverez dans le bosquet, au bout du jardin, une table, un banc rustique et du café, voire une pipe pour monsieur le major, et je permets à monsieur, que voici, de fumer avec vous. Puis, quand vous vous serez raconté votre double histoire, vous frapperez trois coups, et la dame de céans paraîtra, à votre premier ordre. »
A peine avions-nous eu le temps de la remercier qu'elle était remontée avec sa fille au premier étage de la maison.
Quand nous fûmes bien installés sur le banc rustique, le café servi et les pipes allumées, je retrouvai tous mes
étonnements des premiers instants de la rencontre, et mon regard, encore plus que ma parole, demandait une explication à tout ce que j'avais vu et entendu ? Par quel hasard, par quelle ironie insolente de la fortune, le propre fils du duc de Langeais, qui avait porté Tépée avec tant de zèle, d'honneur et de courage, lïn des plus vaillants hommes de Tarmée, un des plus grands noms du royaume , en était réduit à vivre obscurément d'un infime emploi de tabellion de village, lui dont les ancêtres avaient exercé de plein droit la haute et basse justice sur les terrés de leuT apanage! Est-ce un déguisement? est-ce une gageure? est-ce un vœu à quelque saint du paradis? Briser son épée à trente ans pour prendre une plume à griffonner les testaments, les ventes et les achats d'une poignée dé paysans?
Telles étaient les questions de mon regard ; mais comme il y avait aussi dans mon regard la vive expression de la plus sincère et de la plus tendre sympathie, il advint c(ue M. le marquis de Langeais me fit l'honneur de me raconter son histoire, et par quels sentiers glorieux il était arrivé, généreusement, à ce qui me paraissait le comble de la folie et de l'humiliation.
— Allons, monsieur le major, me dît-il enfin , ne faites pas les gros yeux ; vous savez qu'on vous aime, qu'on vous honore, et qu'on vous dira tout ; et si jamais ce vieux cœur fut amoureux, et si jamais cette tête de marbré à ressenti les humiliations d'une famille altière, et si vous avez Tu, comme il faut le lire, le discours sur Vlnègalité des conditions, si vous avez applaudi au mariage de Nanine et pleuré au Père de famille; si vous avez été mieux qu'un major, un homme enfin, si vous avez entendu ce bruit de révolution qui monte, à la façon de l'Océan dans ses jours de grandes marées;, eh bien! vous comprendrez que M. te
tlOSE ET FANGtfÔN. â$9
Mrquîs de Langeais ait renoncé à ses titres, à sa famille, à sonépée, au nom de ses pères, pour devenir le mari de la femme que vous avez vue et le père du joli petit enfant dont vous entendez les chansons.
Il est vrai que je suis le fils du duc de Langeais; mais il est vrai de dire aussi que mon père était un homme impitoyable, un seigneur violent et sans pitié. Quand ses passions n'étaient pas cruelles, ses passions étalent des vices ; il a scandalisé la cour de Louis XV, et, quand il passait, la favorite elle-même, M"® la comtesse du Barry, se voilait la face avec son pudique évantail. 11 n'y a pas de beau nom, croyez-moi, quand il est traîné dans les fanges, et je ne me suis jamais senti de .force à porter ces titres achetés par tant de meurtres et de trahisons. Je hais d'instinct le monde féodal, et quand je songe que mes pères ont compté parmi les plus féroces tyrans du moyen âge, il me semble que je devrais, en bonne justice, expier leurs crimes, et porter le châtiment des tortures qu'ils ont infligées à leuVs vassaux innocents. Bref, je ne m'en dédis pas; je suis un pliilosophe, un ami de l'égalité, un bourgeois; j'ai renoncé à ces malheureuses grandeurs, le plus simplement du monde. Au fond de mon âme était le renoncement.
Je suis né modeste, et grand ami de l'égalité. Je n'avais pas vingt àtis, que j'avais déjà étudié les lois de mon pays, sous la conduite d'un habile avocat, homme austère, qui me prédit qu'un joui* viendrait où la parole, à son tour, serait une force irrésistible. Ainsi, même en me battant à vos côtés, mon digne major, j'étais un légiste; et, quanct par hasard j'acicom plissais ce que vous appelez, en terme de guerre, une belle action, à savoir des hommes égorgés, des villes incendiées, des remparts renversés, je me faisais , horreur à moi-même, et je me disais que j'étais un lâche,
f40 LES CONTES DU CHALET.
puisque le respect humain me forçait à démentir par mes actions les clémences de ma pensée. Ainsi, pendant sept ou huit ans, j'ai partagé les folies et les meurtres de la guerre, et je ne me pardonnerai jamais à moi-niême ces grandes, féroces et belles actions.
Après notre dernière campagne, avant la peste (or je ne vous ai pas revu depuis ce temps-là, major Martin), je revins dans ma province , épuisé de sang, honteux de moimême, et fatigué de m'entendre appeler un héros. En vain le général m'avait désigné aux récompenses du roi, je refusai toutes ces récompenses qui m'auraient rappelé tous mes crimes. Par folie et par oisiveté, j'avais beaucoup joué, et j'avais perdu beaucoup d'argent; j'avais contracté des dettes d'honneur considérables, et le congé que j'avais demandé devait, à mon sens , m'aider à dégager ma parole.
De toute ma famille éteinte il ne me restait guère qu'une tante, une sœur de feu mon père, impérieuse et fière au degré suprême. Elle était fort riche; elle avait racheté, des deniers de feu son mari, les biens de mon père, et celui-ci, en les vendant à sa sœur , qui n'avait pas d'enfants, se disait que si mon héritage était déplacé, du moins il n'était pas perdu. Sur cette étrange idée il s'endormit du dernier sommeil, et puis, disait-il, quand on est le marquis de Langeais -Mondragon, et qu'on donne à sa femme, en l'épousant, un tabouret à la cour, on trouve toujours une héritière assez riche. Ahl le bon père, et comme il connaissait peu son aimable sœur ! Ma tante était duchesse ; elle avait épousé un prince allemand des bords de la Moselle ; et le prince à peine installé chez sa princesse l'avait battue en véritable Allemand qu'il était , puis il mourut sagement, au moment où la dame allait l'envoyer à la Bastille ; alors, le voyant mort, et se voyant son unique
ftOSE tr FANCfiON. 141
hériliëfe, elle se prit à le pleurer avec toutes les larmes d'une femme qui ne serait pas fâchée de convoler. Les larmes versées sur le premier mari sont autant d'appâts pour en attirer un second, et ma tante me le fit bien voir.
Cependant comme elle vivait avant tout par Torgueil, elle était fière de moi, son neveu, le marquis; elle se pavanait de ma jeunesse et de mes titres , comme une coquette de ses rubans et de ses perles. Elle disait à chaque instant : mon beau neveu, le marquis de Langeais-Mondragon ! A qui voulait l'entendre, elle racontait mes bonnes fortunes; que dis-je? avare pour elle-même, et surtout pour son plus intime entourage, elle était dépensière en mon nom. Elle ne m'eût pas ^donné un sou pour payer honnêtement des dettes obscures... mais en meubles, en chevaux, en équipages, en danseuses, en tout ce qui brille et relaiu elle était vraiment magnifique, et voilà pourquoi je comptais sur elle pwur payer mes dettes de jeu.
Mais qui s'absente a tort. Ma chère parente avait changé, en mon absence , de passion et de fantaisie. Elle avait rencontré , parmi les chevaliers de Malte, un mien cousin qui lui appartenait de plus près que moi, et le trouvant hardi, beau fils, tapageur, bronzé par le soleil , beau comme un vrai capitaine Fracasse, elle songeait déjà à faire casser ses vœux en cour de Rome, à l'adopter, à le marier, et finalement à lui laisser tout son bien. Plus notre chevalier était bruyant,, aviné, militaire et sacrant le bon Dieu à" tout propos, plus ma tante le trouvait à son gré, disant que celui-là était un vrai gentilhomme, ignorant comme un duc et pair, et ne sachant pas écrire en sa qualité de noble.
Au contraire, elle me trouvait un air d'ingénuité, de modestie et de bon sens qui ne lui disait rien de bon. J'aimais à lire : elle m'avait surpris lisant V Essai sur les momrs;
24« LES CONTES rtÔ CHAliET.
depuis cette surprise, elle affirmait que j'étais un voltairîen. Un soir que son chevalier de Malte déblatérait contre rED*cyclopédie, et traînait M. Diderot et M. d'Alembert dans les fanges méotides, elle s'écria que c'était bien parler, surtout devant moi qui étais un philosophe , un athée, un esprit fort, et comme elle jouait au reversis avec le chevalier, elle se laissa gagner vingt-cinq louis, à ma barbe, vingt -cinq beaux louis qui m'auraient fait un si grand plaisir.
An reste, elle avait toutes sortes de manies et mille passions ; l'une aujourd'hui chassait l'autre, et le lendemain était rarement semblable à la veille. Elle avait eu successivement, pour les flatter, pour les adorer, pour les battre et pour les mettre à la porte, un chat, un chien, un perroquet, un singe, un directeur de son âme, un médecin, et toutes sortes d'animaux domestiques dont elle s^était amourachée et désenchantée avec le même empressement; puis enfin j'étais venu, j'avais vu, j'avais vaincu, et maintenant c'étail au tour de mon cousin le chevalier, qui lui-même en se présentant à l'improviste, au bruit singulier de ses éperons d'or, et dramatiquement enveloppé dans son manteau blanc, sur lequel flamboyait la croix rouge, avait chassé des bonnes gi'âces de la dame, une aimable enfant que ma tante avait adoptée avec un enthousiasme, un délire, un contentement tout maternels, et dont elle faisait maintenant son esclave et son souffre-douleur.
Cette enfant appartenait à de petits fermiers qui tenaient une des fermes de ma tante. Elle était douce, jolie et bien élevée. Habituée, et de très-bonne heure, à la {soumission la plus entière, elle obéissait sans mot dire, et si parfois quelque ordre imprévu rencontrait dans son- ûme une résistance, à peine si on la voyait sourire.
BOS£ ET FANCUON. %^^
Elle était le silence et la résignation mêmes ; elle savait qu'elle était pauvre (on le lui avait dit si souvent), que sou père était en retard avec ses fermages, et qu*il rampait devant sa maîtresse , pour n'être pas chassé de sa ferme et privé de son gagi^e-pain. Ainsi elle vivait attentive , eu silence, au bout de la table, et dans un coin du salon. Ce n'était pas tout à fait un être vivant... c'était un meuble. Elle avait une voix si douce, et elle parlait si bien , avec tant de grâce et de bon sens! Oui, mais elle parlait si peu!
Souvent, quand ma tante était gaie... il fallait que sa demoiselle d^honneur chantât, sur Tépinette , une chanson joyeuse, et si la dame était triste, aussitôt, et sans s'inquiéter si par hasard la belle enfant était gaie et contente, elle lui commandait une chanson plaintive. Cette enfant intelligente et bien élevée, en ce siècle abondant des grands esprits, des grands écrivains, des grands révoltés, aimait la belle prose et les beaux vers; ma tante, sa maîtresse absurde, implacable, lui faisait lire incessamment les sermons dupèreLenfant^ les pamphlets du père Garasse et les feuilles de Fréron. £lle lisait aussi à ma chère tante le Mercure galant, sans oublier le logogriphe et la charade, et tant pis pour elle si elle ne devinait pas charade et logogriphe!
On lui disait alors toutes ses vérités; une sotte, une mal élevée, une propre à rien. La pauvre enfant, que de souffrances, et quelle intime torture ! Ainsi elle appartenait à ma chère tante , d'une façon plus formidable et plus féroce que si elle eût été achetée au marché des esclaves, et comme sa maîtresse auguste ne se gênait pas avec elle, elle voyait de. près toutes les petitesses de ce misérable esprit, elle ressentait le contre-coup de tout cet égoïsme! Elle eût tant aimé la rêverie... il fallait écouter toutes ces vaines paroles ! Elle eut tant aimé la promenade à travers
les champs, dans les bois, sur le bord du ruisseau jaseur... elle restait assise éternellement sur un tabouret fané:
Sa jeunesse avait si grand besoin d'espace et de liberté... on la tenait enfermée entre les murailles d'un vieux salon tendu des amours de Frédégonde et de Brunehaut. Ajoutez à ces misères principales les petits dégoûts, les petites misères, les petites hontes, les coups d'épingle, et l'ironie, et le sarcasme, et les petits cris de cette voix stridente en fausset ; et ce mouchoir barbouillé de tabac d'Espagne qu'il fallait ramasser à chaque instant, ces lunettes verdâtres qu'il fallait essuyer avant que la dame les posât sur son nez crochu ; ces vieux cheveux à peigner, ces mouches assassines à poser sur ce vieux visage, en un mot tout ce tripotage abominable, hideux, salissant, auquel cesbelles mains étaient condamnées. Même le soir venu, quand l'enfant eût tant voulu dormir, rêver, se recueillir, il lui fallait remuer pendant deux ou trois heures d'horloge, un tas de cartes et de tarots, salis par ces vieilles douairières. Môme à minuit, quand enfin ma vieille tante allait se coucher dans un lit à baldaquin, où l'on disait que Henri le Grand avait dormi toute une nuit, il fallait que la pauvre enfant suivît, jusque dans sa chambre, au fond de cette alcôve abominable, cette Alecto des anciens jours; enfin, si par malheur, la dame se réveillait la nuit , elle réveillait cette enfant plongée en ce bienheureux sommeil que les anges de là haut recouvrent de leurs ailes bienfaisantes, que les démons protègent de leurs respects.
C'était horrible et douloureux. Par malheur, une ou deux fois je m'étais permis d'intervenir entre la victime et son bourreau, j'avais voulu démontrer à ma tante la cruauté de cette espèce de profanation. — Malheur à mou et malheur à l'enfant I Ma tante avait redoublé d*insulte et
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de mépris ; de la demoiselle d'honneur elle avait fait une servante, et elle la traitait d'une façon vraiment féodale. Ah la mégère! et que de bon cœur je raaiTMS étranglée... un regard de cette infortunée arrêtait ma cofâre. Évidemment elle implorait mon silence ; elle m'eût ordonné de me taire si elle avait osé parler.
De son ancienne faveur, quand elle était la favorite et le petit cœur de la maîtresse de céans, elle avait conservé de frais ajustements , de jolies parures, quelques jolis bijoux qui lui allaient à ravir, et quand elle avait essuyé ses larmes secrètes et que sa main diligente avait relevé en épais chignon le cendré de ses beaux cheveux, quand un rayon de soleil égaré retombait sur ce beau visage pâli par la soufBrance, ou si parfois elle osait mettre une fleur à son ^ corsage, ou bien, oubliée en son coin , chanter pour elleinéme et tout bas toutes sortes de petites chansons qu'elle composait sans le savoir, et sans le vouloir; et mieux encore, aux jours trop rares, où quelques voisins arrivaient au château , amenant avec eux un peu de joie et de jeunesse : une fillette en congé hors de son couvent, une jeune mariée, et que vous dirai-je? un bel enfant qui rit, qui court, et tout honteux va se blottir dans le sein de la plus belle et dans les bras de la plus jeune, en ces moments où son cœur battait vite, où le rose ingénu de ses seize ans venait à sa joue, et la pourpre à sa lèvre, où son regard brillait d'un feu tendre et doux, il n'y avait rien de plus beau, de plus charmant, de plus vivant que cette aimable Qt r^^- ▼issante créature. Une grâce, un charme, une pitié!
Que de fois, quand sa maîtresse avare l'envoyait à la fenêtre pour chasser un pauvre, un mendiant, un importun, je l'ai vue, et certes elle ne savait pas que je la voyais, qui disait à ce malheureux moins à plaindre qu'elle : AHez-
«46 LES COiNTES DU CHALET.
vous-en, mais d'une voix si douce et d'un regard mouiUé, non pas sans jeter son humble aumône à ce pauvre homme étonné, qui ne pouvait guère accommoder les refus de la bouche avec les bienfaits de Ja main et la pitié du regard.
Cbacfue foisgue j'entrais dans le salon de ma tante, et chaque fois que j'en sortais, je saluais profondément la dan;)e et la demoiselle, mais ma tante prenait ces deux saints pour elle-même, ce qui en ôtait tout le danger. Quant à parler à la demoiselle de compagnie, à peine avais-je à lui dire une chose banale, tant j'avais peur d'irriter mon aimable parenté. Ainsi, dans les trois mois de mon congé, nonseulement je ne cherchai pas l'occasion de parler à M"® Rose, ou si vous l'aimez mieux à M"® Fanchon, car ma tante l'appelait tour à tour Rose et Fanchon ; Rose était le nom des jours de bonne humeur, Fanchon était le nom des jours mauvais; hélas!. après avoir été Rose uniquement, vm petite et ma charmante Rosette, et toutes sortes de tendresses maternelles, la pauvre enfant avait fini par ne plus s'appeler que Fanchon ! Mademoiselle Fanchon ! la maladroite et déplaisante Fanchon.
Cependant malgré ma réserve, et en dépit de toute ma prudence, il me semblait que Rose ne doutait pas de ma sympathie et de mes respects. Les jeunes esprits et les jeunes cœurs, surtout les jeunes esprits qui souffrent et les jeunes cœurs que les méchants brisent à plaisir, ont deviné bien vite où donc ils trouveront la* pitié. Plus l'âme est éprouvée et plus elle est intelligente ; un grand malheur • est souvent le réveil d'une grande imagination. C'est si doux, l'espérance au milieu de tant et de si cruels désespoirs? Enfin que vous dirai-je? elle avait seize ans, j'en avais vingt -cinq à peine ; elle était seule en ce logis X)ù j'étais presque un. étranger; elle et moi nous partagions la
ROSE ET F^NGHON. Ul
même disgrâce ; elle et moi, pour aiqsi dire à la même heure et le même jour^ nous avions été cruellement distaûcés par cet ennemi des infidèles, ce fils de Godefroy de Bouillon, ce liéros de la première croisade et du salon de ma tante, ce fameux chevalier de Malte, du cabaret et des coulisses de TOpéra.
Ce gueux-là qui avait de si bon sang dans tes veines, au dire de ma tante et de M. d'Hozier, ce militaire en habit de paladin, qui avait fait toutes ses preuves de noblesse, et dont la fille aînée eût pu entrer au couvent de Remiremont, avait cependant une habitude assez ignoble et malséante avecles diverses parties du galant homme. 11 jouait comme une marquise de petits appartements, il trichait au jeu, et, parce qu'il savait commander à la fortune, il cherchait toutes les occasions de me faire jouer avec lui. Moi, cependant, je le laissais faire, et je tenais volontiers contre lui iout ce qu'il voulait jouer : son cheval contre mon cheval, «montre, et sa boîte, et sa bague, il jouait tout, il eût joué même son épée, et de cette perte il se fût volontiere consolé. Bref, c'était un drôle amusant, un demi-moine, un demi-soldat ; nasillant la messe et commandant l'exercice; habile au lutrin, leste à la salle d'arme; à demi-tonsuré, à demi-cuirassé, plein de chapelets et de gages (l'amour, un moine, un sacripant, un enfariné de sacristie, un aviné de cabaret, mêlant les fumées de l'encens aux ' exhalaisons du tabac, et coupant son eau-de-vie avec de •eau bénite. 11 poftait sur sa poitrine une grande croix rouge et les cheveux de Margot. Quel homme! A force de chercher les aventures dans les pays voisins du soleil, il ^tait devenu une espèce de satrape, abruti par les lâches voluptés de l'Orient , et dans la femme la plus charmante '^ ne voyait guère qu'une esclave. On n'en veiTa plus de
94t LES COMTES DU GHA.LET.
cette espèce-là, Dieu merci, car la voilà qui s*effiice et qui disparait lous les jours.
Ce triste chevalier était à peu près aussi sensible et pitoyable que ma tante elle-même, et, comme elle, il était sans façons avec ses égaux, sans égards avec tous les autres. Il crachait, il toussait, il vous prenait la main à la briser ; son grand pied plat rencontrait toujours quelque chose à écraser ; il parlait comme on hurle, il riait comme on beugle. 11 voulut folâtrer autour de M"« Rose, et tout bonnement il lui fit hommage* de^son cœur en présence même de ma tante, qui riait de ses gravelures. Un regard de Rose arrêta le chevalier : il fit peur à la tante. Il y avait dans ce regard un tel mépris, sur ce noble front tant de honte et de pudeur outragée!... En même temps le courage enfoui dans cette âme éclata si vif et si grand, que ma tante et son chevalier se regardèrent, aussi étonnés que Rohinson quand il trouva un pied d*ho]iime sur les sables déserts.
Naturellement il était joueur, mais sa petite industrie avait beaucoup augmenté son goût pour le jeu. De mon côté, il ne me déplaisait pas de toucher une carte, et sur- 'tout dans ce vieux manoir attristé par tant de passions mauvaises. Si bien que toutes les fois que le chevalier me rencontrait chez ma tante : — Marquis, me disait-il, un revereis, un hoca, un piquet; aimez-vous mieux les dés? En voici. — En même temps il demandait des cartes, et chose étrange, et qui me revint depuis, M"« Rose, ordinairement si complaisante, hésitait chaque fois à donner le jeu que nous demandions. Tantôt le jeu n'était pas complet, tantôt elle avait égaré la clef du coffre ; enfin il ne fallait rien moins que Tordre absolu de ma tante, et les instances du chevalier, pour que M*^' Rose se décidât à ouvrir une ta-
ROSE ET FAMGHON. !â49
ble, à poser sur cette table un flambeau, enfin à nous donner des cartes, qu'elle avait grand soin de mêler lentement, en me regardant de son grand œil plein d'intelligence et de
pitié. En ces moments qui lui étaient si pénibles, toute sa
personne exprimait une véritable angoisse, et, troublée au delà de tout ce qu'on peut dire, elle allait s'asseoir à côté du chevalier, cousant et épiant.
Cependant le jeu commençait; le chevalier, hâbleur et bruyant quand il gagnait , furieux si par hasard il venait à perdre, était un spectacle à lui tout seul, et plus d'une fois, à écouter ses raisons, à lui voir agiter ses grands Bras, j'oubliai de jeter le roi ou la reine qui m'eût sauvé. Bref, je jouais gaiement, mais en victime, et je me croyais assez payé du peu que je perdais, par le plaisir que j'avais à le perdre, en contemplant cette belle fille émue, attentive, et pâlissant ou rougissant tour à tour, à toutes les phases c mon jeu. Vraiment elle eût été de moitié dans ma partie, elle n'y eût pas porté plus d'émotion et d'intérêt. Cependant elle avait beau faire, et m'entourer de ses vœux les plus charmants, je perdais toujours au jeu de ce bon chevalier sans peur et sans reproche, en ce sens qu'il n'avait pas peur d'être un fripon, et qu'il ne s'en faisait aucun reproche. Il est vrai que d'abord nous jouions peu de chose, et par toutes sortes de motifs, et surtout parce que je n'avais pas d'argent. Mais que de bagatelles perdues à ce jeu-là !
l'y perdis mon couteau, mon fusil de chasse, et ma poire à poudre, où quelque Cellini des galères avait gravé l'histoire de Daphnis et Chloé. J'y perdis mon manteau de voyage, et ma valise, et mes manchettes de Malines que je voulais offrir à M**« Rose. Ajoutez mon saphir, ma montre et mon cachet. J'avais une boîte en or, où souriait de son sourire éternel M"" de Lenclos, un véritable Petitot.. , ; je le
perdis en douze cents points de piquet. C'était poùi'tant un joli bijoux,' et qui parait galamment une main élégante. Enfin que vous dirai-je? il m'enleva mçme une paire de bottes à récuyère, un peigne à moustaches et mon meilleur rasoir. Puis, quand j'avais tout perdu, c'étaient des rii-es de ma tante et des gorf^es chaudes de mon cousin, lis plaisantaient sur ma chance heureuse, ils disaient que je serais heureux en ménage; ils se moquaient de ma fortune. En ces moments, il eût fallu voir le front soucieux de Rose et son dépit muet quand elle rentrait dans leur carton les instruments de ma ruine. Elle avait un mot sur la lèvre, et ce mot elle n'osait pas le dire ; seulement le regard qu'elle jetait sur moi était plein de reproche, et même on eût compris, à un mouvement imperceptible, qu'elle levait les épaules en passant près de moi.
J'eus bien quelques petits soupçons, mais le moyen de soupçonner d'un crime de reitre et de laquais un homme qui Avait fait les trois yœux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance, et qui avait l'honneur de porter une épée ? Aussi bien j'éloignai ce méchant soupçon, et je m'en pris encore une fois à ma mauvaise fortune.
Un jour enfin, comme ma tapte était plus que jamais décidée à ne pas venir à mon aide, et que le colonel me rappelait au régiment, je pris coBgé de ma tante, espérant que peut-être elle s'humaniserait au départ. Mais elle fut inflexible, et, pour tout cadeau, elle me donna sa main à baiser. — Bon voyage, mon neveu, me dit-elle, et cependant faites-nous r,honneur de venir souper avec nous ce soir.
Le soir venu, soit que la dame eût réfléchi à la cruauté qu'elle allait commettre, ou que ses mauvais instincts fussent réveillés par m^s pertes successives et presque certaines, elle déposa sous ma serviette deux petits rouleaux qui
ROSE ET FANCHON Î3l
pouvaient bien contenir chacun une quinzaine de louis. — Marquis, me dit-elle, avant tout nous devons paraître, et je vous prie, en mon nom, de renouveler votre garde-robe. Écoutez , et comprenez-moi bien , il vous est expressément défendu de payer vos dettes avec l'argent que je vous donne, et vous iriez tout à fait contre ma volonté en agissant autrement. — Je pris les deux rouleaux, non pas sans me précipiter sur les mains de ma tante que je baisais avec une tendresse que ces mains avares et ridées ne méritaient certes pas. En même temps, et comme s*il eût été là pour me dépouiller, mon cousin, flairant cet argent frais, — Marquis, me dit-il, il ne sera pas dit que nous nous serons séparés comme des étudiants de la Sorbonne, et, s*il vous p\ait, (le l'aveu de ma tante et avec la permission de M"^ Rose, nous reprendrons notre partie et nous jouerons, comme on dit, bon jeu bon argent. — Disant ces mots, il tirait de sa poche une bourse pleine d'or ; il ouvrait la bourse et comptait devant moi des quadruples d'Espagne et dos nobles à la rose, — «et tout cela pour vous, marquis, » — me disait-il. Ma foi, pour le coup, je sentis pétiller mes louis d'or; cet argent que j'avais et qui me tombait du ciel, cet argent qu'il avait et qui lui venait de ma ruine, et l'heure avancée, et le temps froid au dehors, peut-être aussi ma pission de contempler une dernière fois le beau visage de M"® Rose... En voilà plus qu'il ne fallait pour que j'acceptasse la partie.-^ Allons, chevalier, topez là, et voyons si vous me dominerez ce soir.
Au même instant nous demandions des cartes, et Rose obstinément n'en trouvait pas. — Qu'à cela ne tienne alors, R'écria le chevalier ; voici les cartes de la Pomme-de-Pin. Elles ont servi au prince de Conti, au prince de Soubise, à M"* Comtat, à monseigneur le nonce apostolique; et',
U^ LES COUTES DU cUaLëT.
quant à moi, je les tiens du chevalier de La Morlière, qui * les tenait du poète Robe ; Robe les avait dérobées à la suivante de M"® Vestris, qui les tenait de Laurent le valet de Tartufe ; elles ne sont pas très-présentables ces cartes-là, j'en conviens ; mais vaille que vaille, et prenons-les faute de mieux. — Disant ces mots, il jetait sur la table un affreux paquet, de toutes les couleurs et de toutes les odeurs. Robe y avait laissé un brin de paille, et M"® Vestris un de ses cheveux ; ça sentait le fumier et ça sentait le musc. Le chevalier prit les cartes et il me donna à couper.
En ce moment (on eût dit qu'elle était réveillée en sursaut), M"* Rose, d*une main quasi-violente, prit les mouchettes, et comme elle mouchait la chandelle : — oh! la maladroite! — elle fit tomber le suif sur ces cartes déjk tant souillées ; puis comme on se récriait , elle me souffla k l'oreille, et d'un souffle suave : — Méfiez-vous des cartes. — Au même instant, la chandelle rallumée, Rose jeta le paquet du chevalier par la fenêtre, et descendit dans la réserve, où elle prit un jeu tout neuf. Un jeu tout neuf, chose rare en ce vieux château, et que Rose elle-même avait acheté de ses deniers. — Sur ma parole d'honneur, s'écria le chevalier qui faisait une mine assez piètre en ce moment, voilà de belles cartes à l'enseigne du Roi David; mais je suis superstitieux, et je tenais à mes cartes. Cependant à la guerre comme à la guerre, et l'on tâchera de tirer bon parti de celles-là. — Tel était l'impudence et l'esprit de ce galant homme, il riait de sa fourbe, et pour mieux tromper son monde, il disait tout simplement la vérité.
A la fin le jeu commença , et d'abord je trouvai que M"« Rose avait bien fait de changer les cartes. Averti par elle, et tenu en éveil par cet enjeu considérable, à savoir cinquante louis de chaque côté, je tenais mes regards
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obstinément fixés sur les mains du chevalier, et je ne lui passai aucune faute, aucune distraction. Cette fois je le tenais d'une main ferme : s'il coupait mal, je coupais après après lui; s'il battait les cartes, je les battais après lui ; un point de trop, je l'eifaçais.
Ainsi je le gagnai trois fois de suite. En vain il voulut faire à mauvais jeu bonne figure ; il était pâle et livide ; il sentait ma domination. Maintenant que je me battais avec des armes égales, à mon tour j'étais sûr de gagner. A la quatrième partie il avait perdu deux cents louis ; il écumait de rage, il criait comme un forcené. 11 disait que tout le monde en voulait à son argent ; il appelait ma tante à son aide; et quand je fis mine de quitter la table,
— Un instant, s'écria-t-il ; encore une partie, et sans revanche, et voici mes deux cents louis. — En effet, il tirait un billet de M. de Mézières, le fermier général, et le jeu recommença... Je gagnai la première manche, il gagna la seconde et deux points sur la troisième; il lui fallait un seul point pour reprendre à la fois sa partie et sa revanche, et moi je fis trois points, sur ce coup-là.
Donc la première carte allait décider de la fortune, et, tout absorbé par mon jeu, j'oubliais d'observer le chevalier, qui s'écria : — J'ai la dame, le roi et le point! — « J'ai perdu, dis-je en jetant mes cartes, et cependant j'avais beau jeu. » Le chevalier, sans les montrer, jetait aussi ses cartes, lorsque M"« Rose, arrêtant son bras : — Le cœur est la carte à tout, monsieur le chevalier ; or vous avez la dame et le roi de carreau. — C'est vrai dit le chevalier en étouffant, j'ai pris le carreau pour le cœur^ et vous avez gagné, marquis. — A ces mots, il sortit de la salle aussi pâle que s'il eût entendu son arrêt de mort. Quant à moi, qui avais gagné la partie en effet, je restais stupide en présence de
tu LES COUTBS DU CHALET.
tout cet argent qui me remontait à merveille, et je me demandai si véritablement j'avais gagné?
Cependant ma tante au désespoir et très-inquiète de son chevalier, jetait un regard de haine et de mépris sur cette petite fille qui avait dénoncé ses fourberies, et courait en toute hâte pour le rejoindre et pour le consoler. En ce moment, ô bonheur ! pour la première fois, je restai seul avec Rose, et prenant sa belle main dans mes mains tremblantes, je lui dis qu'elle m'avait sauvé, qu'elle était mon bon ange, et qu'elle devait partager avec moi cet argent dont j'aurais été dépouillé, si elle ne m'était venue en aide et protection! Elle alors, souriante et contente, et laissant sa main dans la mienne, elle m'écouta parler avec sa grâce ineffable; et, tendre et confiante, elle me dit qu'elle obéissait à la justice, et que je la désobligeais si je croyais lui devoir même une bonne parole pour m'avoir donné m avertissement que tout autre eût donné à sa place... Enfin, elle était assez payée en songeant que j'étais affranchi de ma tante et de mes dettes, et elle ne voulait rien^ qu'un peu de l'amitié que je lui avais témoignée et dont elle était si reconnaissante. Elle parlait encore lorsque nous entendîmes revenir ma tante et son loyal neveu, dont la bonne dame avait rempli la bourse : — Adieu, adiea, me disait Rose, — alors confuse, elle me permit de toucher sa lèvre de ma lèvre, et je restais immobile et muet sous ce chaste enivrement.
Le lendemain j'étais parti; j'avais tout regagné à mon cousin, jusqu'à mon cheval. A cette heure, je pouvais payer J toutes mes dettes et même en faire de nouvelles. Autant j jusqu'à ce jour, j'avais été modeste et peu généreux envew les gens de la maison, autant cette fois, je fus magnifiQU^» et Bkise, ot Picard, et Jasmin, et Martine et Marton, n'eu-
retitqii'à se féliciter de nia fortune. Une très-jeune et trèsjolie tille de chambre, arrivée il n'y avait pas tfois jours, eut sa bonne part des générosités de monsieur le marquis* CeitB fille, agréable et svelte, avait un petit œil fin, vif et clair, qui promettait et demandait toute chose.
~ Hélas I monseigneur, disait-elle en me saluant du tablier, j'arrive et vous partez! — Oui-da, la belle, et comment vousnomme-t-on? lui dis-je. Elle me répondit avec un beau sourire et sa plus belle révérence : — On m'appelle Fanchette et Fanchon, pour vous servir, monsieur le marquis. — Ah! repris-je, il n'y a pas deux plus beaux yeux et un plus beau nom que cela dans le monde ; ainsi un écu à Fanchette et deux louis d'or à Fanchon,
— Mnsi disant, je pris le galop en murmurant Rose et
Fanchon. Avant de tourner l'avenue et de disparaître,- il
me sembla que Rose était à sa fenêtre, et que de sa main
de fée elle me renvoyait mon baiser. — Adieu, Rose et
Fanchon! adieu. Rose et Fanchette!
Je fis la route à petites journées, et plus je m'éloignais de ce triste château, plus il me sembla que j'étais poursuivi par l'image et par le souvenir de Rose, mon sauveur, de Rose mon ange gardien, de Rose mes amours !
Chère enfant! ton souvenir fut mon compagnon dé voyage. Elle était à ma droite, et tantôt à ma gauche ; ou bien je la sentais en croupe et m'enlaçant de ses deux bras charmants. Je sentais sa fraîche Baleine à ma joue, et le frôlement de ses blonds cheveux. Elle était dans l'étoile, et dans le nuage, elle était dans mon rêve, elle était partout-
950 L£S CONTES DtJ CHâLET.
Image ! étoile et gloire!... Espérance et souvenir! —Au seuil de l'hôtellerie, elle accourait souriante, et je commençais par boire à sa santé. A la montée, elle me tendait sa blanche main ; à la descente, elle acceptait mon bras fidèle. 0 chères visions de la jeunesse ! ô doux fantômes de Tamour ! J'étais si content d'être seul avec sa pensée et de ne plus entendre à bhaque instant les aigreurs de ma vieille tante! 11 me semblait qu'elle était libre autant que moi.
En même temps je me rappelais, je me souvenais; je la voyais attentive à ma parole, heureuse à mon regard; superbe avec mon cousin, souriante avec moi, et bravant tout, même la colère de ma tante. Et puis elle m'avait sauvé de ma ruine ; elle avait surveillé le jeu du chevalier, qui, sans elle, m'eût dépouillé comme on dépouille un homme au coin d'un bois; enfip elle était ma bienfaitrice, et j'étais son humble protégé. Plus j'allais ainsi, et plus 'je l'aimais; encore vingt-quatre heures de cette rêverie amoureuse, oh! Rose et Fanchon, mon amitié et mes amours, je serais revenu sur mes pas, pour te revoir!
Mais ce même jour, la petite ville où nous tenions garnison m'ouvrit ses portes; je traversai le pont-levis, qui se releva comme un obstacle infranchissable, et bientôt sur la place d'armes, je me retrouvais au milieu de tous mes compagnons. Rien que des. marquis, des comtes, des barons; mon colonnel était duc et pair...; il avait dixhuit ans ! Nous étions tous des gentilshommes, tous de la caste à part, connaissant nos généalogies, beaucoup mieux que nous ne savions l'école de peloton. Les plus beaux soldats de l'Europe à la bataille, et les plus indisciplinés dans les jours pacifiques. Le même soir de mon arrivée, au contentement unanime, je payai toutes mes dettes, et je repris mon commandement.
Certes, quand un régiment passe au son des musiques guerrières, au flot flottant du drapeau fleurdelisé, en grande pompe, en grande tenue, et tout chamarré d*or, sous les modestes fenêtres d'un tabellion de village; à l'aspect de cette humble maison, et si, par la fenêtre entr'ouverte, ces brillants capitaines daignent jeter un coup d'oeil sur ce pauvre homme écrivant les suprêmes volontés de quelque paysan, ou dressant le contrat de mariage d'un rustre et d'une fille de basse-cour, soudain voilà nos officiers, assis carrément sur leur cheval, et la main gauche au pommeau de leur épée... ils lèvent l'épaule et rient de pitié voyant ce brave homme occupé de ces intérêts villageois.
Laissons-les rire, ami ; bientôt le tabellion aura son tour, pour peu qu'il assiste aux ennuis, aux misères, aux impatiences d'une ville de garnison. Rien n'est plus triste, en effe^ que cette vie à part où l'on n'a rien à faire, où l'on est occupé tout le jour à des minuties, où l'ennui, sous toutes ses formes, se fait votre hôte assidu, où l'on n'entend parler que des forfanteries oisives d'un tas de jeunes gens sans cer\'elle, et des tristes débauches de quelques vieillards qui n'ont plus de cœur. Et puis, toujours la trompette et toujours le tambour! Pas un moment de silence et de méditation avec soi-même, et toujours les mêmes chansons, les mêmes contes, la même échelle attachée à la même fenêtre, et le même duel dans le même fossé ! Ce fut alors que je regrettai réellement le vieux château, et la chère jeunesse enfouie en ces sombres murailles. Dieu sait alors si je me rappelais, d'un cœur touché et reconnaissant, cette beauté compatissante, les vœux muets, les tendresses ineffables, le doux regard posé sur moi, comme un doux rayon de la lune d'avril !
J'étais vraiment pris par cette image, et vraiment très-
amoureux. II est vrai que tout me disposait à Tamour : mes vingt ans, ses beaux yeux; mon abandon, son doux sourire, et la philosophie elle-même. En lisant le discours sur Vlnégalité des conditions, je me sentais aussi disposé à aimer Rosette, qu*à la lecture de la Nouvelle Hèloïse.
Heureuse et poétique sagesse ! Et quoi d*étonnant que nous aimions, nous autres jeunes gens sans ambition, de cet amour sincère et dévoué , les grands philosophes de notre vieux siècle? Ils parlaient si bien de la liberté et de Tamour? Qui de nous n'a pas été amoureux de M"* de Saint-Yves, aipoureuse de YingénuàQ Voltaire? Qui de nous ne s'est prosterné "en versant des larmes sanglantes devant la Religieuse de Diderot? Quel amour fut jamais comparable à notre amour pour VHèlo'ise, et que de fois, dans nos discours, nous avons confondu Voltaire et la marquise duGhâtelet, J.-J. Rousseau et la comtesse d'Houdetot, Diderot et M^* Voland, d'Alembert et M"« de Lespinasse?
Ils étaient de grands amoureux, ces grands philosophes; au fond de leur éloquence, écoutez bien, vous entendrez le bruit des baisers. Voilà pourquoi leurs premiers succès leur sont venus de la jeunesse. Ils parlaient au cœur, en même temps qu'ils parlaient à l'esprit, car ils s'adressaient aux passions de l'homme, en même temps qu'à sa raison. Dans leurs plus grands livres on sent je ne sais palpiter quel intime frémissement , et je ne serais pas très-embarrassé s'il fallait démontrer que VEncyclopèàie est un livre d'amour.
Ainsi, plus je démolissais les temps passés, et plus je me lamentais avec J.-J. Rousseau sur les destinées des hommes; plus je foulais aux pieds les préjugés de ma caste, et plus je sentais grandir dans mon cœur, inondé de ces suprêmes clartés, l'amour qui me ramenait à Rose, à la victime de
ROSE ET FÀNGHON.
ma tante. Elle était inséparable de mes plus chères études^ de mes plus actives pensées; elle se mêlait à toutes les a^ pirations de mon libre arbitre. Elle était plus qu'une espérance, elle était une obsession. En vain je voulais résister, en vain je me représentais Fobstacle, en vain je disais qu'eUe était pauvre..., et je n'avais que mon épée!... Elle était une fille sans nom, et ma tante était aussi violente en fait de noblesse que feu mon père! C'est vrai, mais il y avait dans le lointain des voix austères, des voix joyeuses, des philosopbies et des chansons qui m'invitaient à désobéir. Enfin je n'étais plus mon maître; aveugle et frémissant, j'obéissais à' ces visions.
Il y avait dans mon régiment un vieil officier instructeur que l'on appelait le lieutenant Lambert. Il était de la roture, et quoiqu'il fût un brave homme, et qu'il nous eût enseigné à tous, par son exemple autant que par ses leçons, te courage et le sang froid, il avait vieilli dans les emplois subalternes d'un service obscur. Le lieutenant Lambert, patient autant que brave, avait supporté comme un héros les rigueurs de sa mauvaise fortune. On l'aimait, on l'honorait dans le régiment, mais on le négligeait. Il avait gardé pour lui seul, tout le bon sens de la compagnie, et nous ne venions guère à lui qu'en désespoir de cause, et quand nous avions absolument besoin d'un bon conseil. De tous mes camarades j'étais celui qui parlait le plus souvent au lieutenant Lambert. J'aimais ce bon sens à toute épreuve, et cette austérité bienveillante ; parfois même j'avais honte de donner des ordres à ce vétéran de la guerre, et de voir s'incliner devant moi cette tête blanchie. II m'aimait, justement parce qu'il m'avait rendu de grands services, parce qu'il m'avait donné de bons conseils, et peut-être aussi parée qu'il comprenait que j'étais Tennemi des privilèges.
et que mes aïeux ne me donnaient aucun orgueil. Pressé par les nécessités de la vie et par le soin de son état, le lieutenant Lambert n'avait jamais eu de jeunesse; il n'avait pas eu le temps d'être amoureux, mais au fond de son cœur il savait que l'amour était une irrésistible et charmante passion. C'est pourquoi il se plaisait à en entendre parler; semblable à ce laboureur qui, d'un rivage élevé, la main posée à sa charrue, et les yeux fixés sur la haute mer, contemple au loin le navire emporté par le flot sans piiié qui va se briser sur un écueil.
11 avait deviné que j'étais amoureux, et mieux que moimême il comprenait l'état de mon âme. Il savait ma souffrance ; il voyait mon combat intérieur ; il en avait peîne, et, d'une façon paternelle, il me vint en aide avec toutes sortes de bons discours. — Mon capitaine, me disait-il, vous êtes ici des jeunes gens qui menez une assez mauvaise vie et souvent je m'étonne, en vous voyant emportés comme des chevaux sans bride et sans frein, que pas un de vous ne songe aux terribles instants qui vont venir.
Imprudents ! vous ne voyez donc pas que le monde ancien se meurt de fatigue et d'épuisement ? Vous autres, les seigneurs, vous êtes perdus; l'heure arrive où le peuple et le tiers état vont s'entendre, et la royauté même, elle touche à l'abîme!... Imprudents que vous êtes! Vous agissez comme si l'éternité vous appartenait, quand c'est à peine si demain est à vous! Quoi donc, ce serait en vain que tant de voix éloquentes nous ont enseigné les droits de l'humanité, et ce serait en vain que tant d'ouvriers infatigables ont tracé les sentiers de l'avenir! C'est impossible, et moi qui vous parle, je crois à la liberté humaine, comme je crois en Dieu. Je crois à l'égalité des hommes, parce que, si je regarde au fond de mon âme, je retrouve en
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effet autant de courage que si jes m'appelais le prince de Condé, autant de dévouement et de vertu que si je m'appelais le prince de Turenne. Il y a des voix qui ne trompent guère, il y a des promesses auxquelles il faut croire.
Eh bien, l'humanité tout entière me crie : Espère! et le temps présent me promet que je ne mourrai pas sans être affranchi de vos privilèges, et délivré de vos injustices. Oh! monsieur le marquis, la honte, qu'un vieux soldat de la guerre de Trente Ans, mutilé sur tous les champs de bataille, obéisse à un colonnel enfant! Je pourrais être votre père, je me battais que vous n'étiez pas né; j'avais pris des citadelles avant que vous eussiez touché une épée, et, s'il y avait une guerre aujourd'hui, mon enfant, c'est vous qui me mèneriez à la bataille! Est-ce juste? Non ; et cependant vous savez que je dis vrai. Vous savez que l'injustice est la même en toutes les parties de ce vieux monde féodal; que ceux-là seuls ont le droit de gouverner, de commander, de rendre la justice, qui sont nés dans les familles désignées à l'avance pour les grandes fonctions.
Vous savez aussi que tout est vénal... tout s'achète : une épée, un mortier, un bonnet de docteur, et tout est privilège. En même temps, quel triste privilège avez-vous, messieurs les gentilshommes, de ne pas clioisir votre épouse, et de savoir que ce serait pour vous, un crime énorme et sans rémission de jeter les yeux sur une fille d'une humble conditioii!... En vain le bon Dieu, plus clément là-haut que l'homme ici-bas, aura donné à cette enfant de ses prédilections la beauté, la santé, le mérite, et tous les dévouements de la jeunesse; en vain il a fait battre un noble cœur à l'unisson du vôti'e... il faut absolument que vous donniez ce cruel démenti aux plus charmantes volontés du bel âge et de l'amour.
«tf LES COKTEg Dn CHALET.
Tout VOUS manque à vops autres pour être heureux» un libre esprit , un cœur dégagé d'ambition ; une âme aisée à satisfaire. Ainsi vous-même, vous, le moins mauvais de ces messieurs, vous obéissez en aveugle aux préjugés de votre caste ; en vain votre volonté, votre passion et les plus chers intérêts de votre vie entière vous pousseraient à vous donner à cette aimable enfant, innocente de vos préjugés impitoyables..., vos préjugés vous arrêteraient sur le seuil de Téglise. Ah I que je vous plains, Monsieur ! Vous m'inspirez une sincère et profonde pitié!
Ainsi parlait le lieutenant Lambert'; quoi d'étonnant ? Dans tout le régiment, on l'appelait le Philosophe. Il était le bon sens même, et je comprenais qu'il disait vrai. Mais comment faire, et par qu'elle violence irais-je anéantir mon dernier espoir, et ruiner ma dernière fortune ? Ainsi, de Rose et Fanchon pas de nouvelles ! On lui eût permis de m'écrire, elle ne Teût pas osé I Seulement parfois, sur les letti*es strictes, aigres, mordantes et stériles qiie lui dictait ma tante, il me semblait que je voyais la trace d'une larme! Alors, je me troublais, je me taisais, j'attendais.
Au bout de six mois de cette geine et de ces doutes amers, il arriva qu'une épidémie envahit la forteresse où nous étions internés; pour commencer, elle enleva le colonel enfant. Je vis mourir ce jeune seigneur qui tenait à la vie, et qui pleurait. Certes il serait mort d'un grand courage à la tête de son régiment, et, tant qu'on l'eût regardé, il eût supporté, comme un héros, les balles, les boulets et la mitraille ; mais, seul dans sa chambre, avec deux ou trois amis qui le veillaient, il ne voulait pas mourir. Il appelait sa mère à son aide, et c'était un cri singulièrement triste ; ce mot ; Ma imrel prononcé par ce frêle enfant à qui nous disions : Mon colonel l et qui nous donn^it^ tous les matios
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le mot d*onli*e* II mourut dans mes bras; nous lui rendîmes les honneurs militaires, et nous renvoyâmes son corps à deux cents lieues de là, dans les caveaux de sa famille. Bientôt le premier capitaine ayant suivi le colonel, je pris le commandement, et je résistai de mon mieux au fléau qui nous décimait.
Ou mourait autour de moi comme on meurt sur un champ de bataille, et lui-même, le lieutenant Lambert, bon juge en ces sortes d'accidents et de périls, me dit un jour, que j'étais vraiment un brave homme et courageux. De son côté, il me secondait avec l'empressement que l'on pouvait attendre d'un pareil homme ; il veillait la nuit et le jour sur les soldats confiés à notre garde, et quand enfin s'éloigna cette horrible peste, et que le régiment put compter ses morts, jugez de ma douleur lorsque le ministre, en «l'envoyant la croix de Saint-Louis que j'avais demandée pour Lambert, ajoutait qu'il regrettait de ne pas pouvoir en faire un capitaine; mais qu'il n'était pas gentilhomme, et que lui, le ministre du roi, il ne pouvait pas favoriser les étranges nouveautés qui commençaient à s'introduire même dans l'armée. On pouvait appeler le scrupule du ministre la Précaution inutile. Ils ont beau faire et se protéger les uns les autres ; même à l'armée, il n'y a plus de seigneurs, il n'y a plus de comtes, de marquis et de princes ; il n'y a que des soldats. Le ministre , en même temps , nous envoyait un nouveau colonel, et celui-là était un homme. Il avait fait la guerre, et rien ne lui était étranger dans les misères que la guerre apporte.
Il arriva comme nous touchions à la fin de cette épidémie, et je lui remis les restes malheureux d'un beau régiment. Beaucoup étaient tombés qui ne s'étaient pas ifeleyé^;. l?e^v,«Oup étaient nj^lad^s encore, et moirménp».
à peine eus-je remis le commandement au nouveau colonel, la fièvre et le frisson me prirent, et je crus que j'allais mourir. Cette fièvre était hideuse ; elle vous prenait, elle vous brisait, et, si par hasard vous échappiez à son étreinte, elle vous laissait sans force ; vous n'étiez plus qu'une ombre, un fantôme, et c'en était fait, l'épée échappait à votre main défaillante, le cheval de guerre était trop vif pour votre courag^e... On n'était pas mort, mais on ne valait guère : un enfant robuste avait plus de force, en ce moment d'une convalescence pénible, que le plus vaillant homme.
« Ah ! mon commandant, me disait le lieutenant Lambert, que serais-je devenu si j'avais perdu les mains que voici, les deux jambes que voilà, et si je ne pouvais plus monter à cheval? Il n{jr a pas ici-bas une maison qui m'attende, un toit qui me protège, une main hospitalière qui me soit tendue , et je serais mort sur les chemins. Vous, au moins, vous avez, pour vous y réfugier, le château de votre tante; vous possédez encore quelques lopins de bonnes terres; vQjis pouvez compter sur les hasards de la substitution et des biens substitués qui ont refait soudain tant de fortunes délabrées; enfin on vous appelle encore Monsieur le marquis, et, tout brisé que vous voilà, vous trouverez à faire ce qu'on appelle un bon mariage. Hélas ! hélas ! que nous voilà loin de Rosette et Fanchon 1 »
En effet, ces deux noms chéris, je les avais prononcés sans cesse et sans fin dans mon délire ; ils étaient revenus dans tous mes rêves, et le lieutenant Lambert m'avait souvent plaisanté sur mes deux amours... Rosette était blonde à coup sûr, et Fanchon était brune ? L'une était demoiselîe, et l'autre une fille des champs? Celle-ci viendrait au-devant de moi en carrosse, et celle-là m'attendrait sur le seuil de m^ chaumière ? Ainsi il plaisantait de mon
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double amour « et de ses deux noms. Rose et Fanchon, ne songeant pas que ces deux noms appartenaient à la même personne. En même temps il prenait sa voix flûtée, et il sVcriait, en contrefaisant ma voix malade : « Ah ! Rosette! ah I Fanchon I donnez-moi votre main à baiser, mademoiselle Rosette, ettendez-moi votre joue, ù ma Fanchon! »
Mais en vain il voulait rire et me faisait rire, à chaque instant, nous retombions dans nos pressentiments, dans nos IristessesJ — D'autant mieux que jattiais^plus longue et plus difficile convalescence, et des rechutes plus soudaines n'avaient éprouvé la santé, la force et la patience <i'un malade. Hier encore on disait de moi : Il est mort ; I \e \enàemain : Il va mieux! Le jour suivant : C'est fait de lui'. Mais enfin, ma jeunesse aidant mon peu de souci de vivre, et les soins affectueux du bon lieutenant s'ajoutant 3W premiers froids de l'hiver, ennemi de la peste, il ad- ^'ot que je fus sauvé. Plus de fièvre, mais plus de force aussi; le lieutenant Lambert avait fini par m'appeler ^l"*' Fanchon, et, si je me fâchais, il demandait pardon à mademoiselle Rosette! Enfin, lorsque je pus partir, le colonel lui-même vint m'apporter mon congé.
« Vous avez assez servi, me dit-il, pour votre honneur; vous laissez sous le drapeau de bons souvenirs; partez, reposez-vous, revenez tout à fait à la vie, et comptez que le roi saura vos services. » Il m'embrassa, mais, à peine centré dans sa maison, il ne pensa plus^à l'homme qui avait sauvé la moitié du régiment. Le surlendemain, je quittais ^Ite garnison misérable ; elle était encore sous l'effroi de ce mal terrible, et les survivants me virent partir d'un ^^Tf aussi calme et d'un regard aussi clément que si l'on "^'eût porté au cimetière. Il n'y eut que mon ami Lambert H^i m'accompagna jusqu'aux portes de la ville , en me
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disant : au revoir I jusqu'au moment où la carriole qui m'emportait, disparut dans le lointain.
. Ainsi je parcourus, au pas d'une rosse efflanquée, ces mêmes chemins par lesquels j'étais veiju plein de force et de jeunesse, et traînant après moi un sillon lumineux. Je mis vingt jours à franchir cette longue distance. Je ne •vivais plus; je ne rêvais pas; je ne dormais pas... je songeais, obéissant à mes visions.
Au dernier jour cependant, quand j'eus respiré l'odeur toute particulière de l'air natal , quand je reconnus sous les frimas des heures sévères du mois de novembre, les arbres de mon pays, quand il me sembla que le fleuve et sa plainte accueillaient mon retour, et que la pure étoile, Vénus elle-même , me saluait d'en haut de son plus clair rayon, soudain je revins à la vie, à la pensée, à mes émotions d'autrefois. Je revis les jours écoulés ; j'entendis les voix aimées ; je me sentis doucement attiré par le petit village, et j'allais, ranimé par tant de pensées qui me revenaient en foule, à la façon d'un ramier perdu dans les bois.
Ce dernier moment dont je parle, j'étais parti d'assez bonne heure, et j'étais, ce jour-là, traîné par un assez bon cheval, lorsqu'enfin, sur le penchant de la colline où le château de ma tante était bâti, je revis la vieille maison sombre et fermée.... On n'entendait pas un bruit qui sortît de ces tristes murailles; on ne voyait pas un brin de fumée au sommet de ces épaisses cheminées, bâties en briques rougeâtres. En vain je cherchais la fenêtre où, pour la dernière fois^ j'avais vu s'agiter en signe d'adieu, la belle main
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de Rose-Fanchou, rien n'était vivant, rien n'aimait plus sur ces hauteurs.' Seul, au pied de ces tours croulantes, le clocher faisait entendre un son plaintif; la cloche allait et tintait d'une façon lugubre; un épais brouillard s'étendait sur tout Je vallon comme un crêpe funèbre : à mesure que j'avançais, il me semblait que j'entendais des lamentations-, des peines, des sanglots.
Tout à coup , par le chemin escarpé qui menait à la route que je suivais moi-même, je vis s'avancer une croix d'argent portée par une fille du village, une douzaine de rubans noirs descendaient de cette croix, et chaque ruban était tenu par une fille en robe blanche. Une psalmodie intermittente alternait avec ce grand silence, et je ne saurais dire si le silence était plus lugubre que ce long De profundis, qui s'arrêtait toujours, qui recommençait toujours.
Je mis pied à terre, et, la tête nue, je saluai le pieux cortège. Il était composé de femmes en deuil, d'enfants qui jouaient, de jeunes filles qui pleuraient, de vieillards qui allaient par habitude, ne songeant pas que l'heure approche, amenant la mort pour eux-mêmes. Enfin venait le cercueil porté par quatre laboureurs; un cercueil revêtu d'un drap blanc et surmonté d'une couronne virginale; Le vieux prêtre à la suite était ému plus qu'à l'ordinaire, et psalmodiait de sa voix assombrie... ; évidemment il prenait sa part dans ces funérailles. — Ah ! mon Dieu, me dis-je à moi-même , il se passe ici quelque chose de funeste ; et reconnaissant une des filles de la basse-cour :
— Répondez-moi, lui dis-je en l'interrogeant d'un regard plein de larmes, qui est la morte? — Hélas î reprit la pauvre fille en pleurant, il y a deux jours, la belle Fanchon est morte, et tout d'un coup , nionsieur le Marquis»
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en sa jouvence... Elle a eu bien des peines, allez, depuis votre départ 1 C'est moi qui Tai ensevelie ; il n'y avait rien de plus beau et de plus charmant.
A ces mots, mon cher major Martin, jugez de ma peine et de ma douleur. Ah! Rose et Fanchon,. quelle mort imprévue! Elle est morte au moment où j'allais la revoir I Elle est morte , abandonnée et seule, et m'appelant à son
aide!... Ah! ma vie! ah! monume! ah! chère enfant faite
pour mon cœur ! Et comme la cérémonie allait toujours, j'arrêtai au passage une bonne femme, une ancienne domestique de mon père, et je me fis répéter que c'était bien Fanchon, que l'on emportait dans ce cercueil... la belle et charmante Fanchon? Et cependant le convoi allait toujours, mêlé de prières et de silence. On le voyait se dérouler lentement, dans le fond du vallon, le petit cercueil dominant toutes les têtes , et disparaissant peu à peu derrière les saules; un pâle rayon de soleil avait percé la nue, et tristement éclairait ce convoi funèbre. Ah î Fanchon !
Cependant la bonne femme eût bien voulu poursuivre jusqu'au cimetière, mais je la retenais parla main, et je la forçais de me dire tout ce qu'elle savait de cette mort funeste,, imprévue?... Ainsi, j'appris d'une façon confuse que la pauvre ejifant était morte abandonnée, déshonorée et trahie par mon fameux cousin le chevalier de Malte. Elle avait résisté longtemps il ses embûches, à ses J prières, à ses serments, puis enfin lassée, et non persuadée, elle s'était rendue à ce pervers. Lui cependant , sans pitié, sans remords, sans respect, pour son plaisir d'un instant, ce moine et ce soudard, il avait abusé de cette aimable jei^nesse; il avait sacrifié cette élégante enfant aux .passions d'une heure ; il avait trompé tant de grâce et d'innocence, et la pauvre Fanchon , quand elle se vit déshonorée , et sans
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espoir, elle était morte, en priant Dieu pour ce bandit.
A peine la bonne femme eut-elle achevé son triste récit, qu'elle reprit sa course en toute hâte, du côté du cimetière; elle tenait à tout voir, car disait-elle , elle n'avait pas vu dans toute sa vie, une mort plus douloureuse et plus résignée. Et moi , songeant à tant de misère : Hélas ! hélas ! disais-je en mon âme, est-il vrai qu'elle eut si peu de force? 0 grâce! esprit! beauté! candeur! tout est mort! tout est mort! Ainsi songeant, je fis, à pied, le chemin qui me séparait du château. Déjà la porte s'était refermée, et je frappai longtemps avant qu'elle fût ouverte. Un vieillard était resté le seul gardien do cette maison désolée; une voiture était attelée dans la cour, et j'allais monter chez ma tante, lorsque je la vis qui descendait le perron.
— '< Mon neveu, me cria-t-elle aussitôt, ce qui est fait est fait; pas de discours, pas de reproches. La Fanchoo est morte, et, s'il vous plaît, nous n'en parlerons plus, car ces idées de mort m^e font mourir. La pauvre Fanchon ! Je Vaimais bien et je la plains, mais son cœur était trop faible, il n'a supporté ni la peine ni le bonheur. Avec le visage d'une reine elle avait le cœur d'une paysanne. Ah ! qu'il fait froid , que le vent est aigre et que la vie est triste ! Allons, mon neveu, couvrez-moi bien; encore ce manteau, et sous mes pieds, cette bouteille à l'eau bouillante ! »
Que faire? Avec une pareille femme, il n'y avait rien à dire, et, sans lui répondre, j'obéis à toutes ses volontés. Quand elle eut pris toutes les précautions que réclamait sa petite santé, et quand elle fut bien calfeutrée au fond de son vieux carrosse , elle ordonna que l'on plaçât mes effets dans la charrette qui lui servait de fourgon, A la fin je pris place au devant du carrosse, et, pleurant et priant tout bas, absorbé dans ma douleur, je me laissai conduire
eu ma tante m'entraînait, non pas sans se plaindre de mon retard; elle m'attendait depuis deux jours, et, si j'étais arrivé plus tôt, je lui aurais épargné FafFreux spectacle de cette pauvre Fanchon !
Heureusement que nous allions en poste, et que la rapidité du carrosse, et le bruit de la roue et le gémissement de Fessieu, eurent bientôt empêché ma tante de parler, et moi deTentendre. Hélas! que ce voyage était triste, en cette égoïste compagnie, et combien je vous regrettais, mon bon lieutenant Lambert , dont Tâme compatissante comprenait tant de choses. .. Elle était morte! et sans un ami pour la défendre, et sans un ami pour la pleurer! Morte, par le crime et par les lâches séductions d'un moine armé, avec tous les vices du moine, et sans aucune des vertus du soldat!
Nous arrivâmes, sur le soir, dans le plus vieux donjon de la contrée, à l'heure où la nuit qui tombe apporte on ne sait quelle fumée et quelle lueur funeste, la fumée ajoutant, à tout ce qui est sombre, et la lueur éclairant tout ce qui est triste. Il n'y a rien qui pousse une âme, et plus profondément, dans les doutes et dans les abîmes, que ces dernières et brusques lueurs d'une journée où vous n'avez pas entendu un chant joyeux, où vous n'avez pas rencontré un beau visage, un regard sympathique, un sourire amoureux. Voilà par quelles ténèbres mal éclairées nous ehtrânies dans ce château féodal , où m'attendait, je l'avais déjà compris, mais ma tante me l'expliqua en peu de mots, un mariage royal. C'était pourtant dans ces tristes murailles, à l'abri de ces fossés fangeux , que ma belle et noble fiancée avait 'été mise au monde, élevée et nourrie en tous les exercices de la piété et de l'orgueil.
Ce château, vu de près, avait un air de la Bastille. Ah !
BOSS ET PA!fCHO!l. ITl
mon ami, cen-là qm disent que h fêodiUté cn^ déchire en tout lieo et de toote part, ceux-là ne savent pas si Km dire , et s*ils aTaient m, comme moi« ces murailles fendillées^ ces voûtes qnî s'abaissent, ces arceaux qui se lézardent, ces toits vermoulos , ces colonnes gémissantes, ces pentms désolés, ces vieilles salles où, par la dalle entr'ouverte, on voit sur^ le brin d'herbe, ornement funèbre des tombeaux: s'ils avaient vu ces vastes cheminées saDs feu, et ces fenêtres où la vitre absente ouvre un passage à tous les vents du nord ; s'ils avaient senti cette ruine et ce moisi à travers ces tapisseries en lambeaux , par les fentes de ces boiseries ridées, ils auraient compris que le monde ancien n'a plus de base ici-bas, et que ces tourelles, aussi bien que leurs msdtres, ne sont plus que fantômes, néant, vanité; vanité des vanités!
Pendant que la maîtresse et le maître du ch&teau conduisaient ma tante aux appartements les plus honorables, un valet, chargé de ma valise, et le majordome dé la mai- •son, deux vieillards, deux ruines aussi, me conduisaient, par un escalier dérobé, dans mes appartemenU, comme ils le disaient avec un peu d'emphase. » On n'est pas trt'^sbienici. Monseigneur, disait le majordome avec un fin sourire, mais Monseigneur a si peu de temps à y rester.
Je le priai de me laisser seul : un soldat, plus qu'un autre homme, a besom de solitude; il en a pris l'habitude et le goût, à force d'être en compagnie. On a souvent demandé comment il se faisait que les sentinelles allaient si gaiement à leur poste, même aux postes les plus dangereux ? Cela vient tout simplement de leur appétit pour la solitude et pour le silence : on est seul, mais on veille, on écoute, on attend!
Resté seul en effet, j'étudiais la petite chambre où Ton
tli ' LES CONTES DC CHALET.
m^avait confiné, et je vis, non pas sans surprise et sans un certain battement de mon cœur, que cette chambre était encore habitée, il y avait fort peu d'instants. Chaque chose était en ordre, et dans Tordre heureux de l'intelligence et du bon goût. La glace, incrustée d'écaillé et brisée en deux morceaux, avait été lavée avec le plus grand soin ; dans une jolie tasse en émail, privée de son anse, un bouquet de violettes, fraîchement cueillies dans un parterre à l'abri du mauvais temps, promettait de vivre au moins trois jours. Alors je me mis à penser que la violette était la, fleur de ma chère Fanchon ; même elle en portait la suave odeur le jour où j'osai la baiser à la joue. Ah! ma chère Fanchon, je vous jure ici que, quoi qu'il arrive, je porterai demain, ces douces violettes sur votre tombeau.
Cette première découverte m'ayant mis en goût de recherches, je trouvai sur la table un livre inattendu, et qui ne se rencontrait guère dans les maisons ignorantes de nos gentilshommes de la province, les Fables de La Fontaine, et Dieu sait si Fanchon le savait par cœur, ce bon La Fontaine ! , Elle en aimait la profonde et naïve sagesse ; elle en citait souvent les heureux proverbes ; elle soutenait qu'il était le premier de nos poètes, et qu'elle donnerait volontiers toute la Henriade pour le Chêne et le Roseau. Quoi donc, La Fontaine et les violettes, les deux amours de Fanchon, je les trouvais réunis sur cette table, en ce lieu sombre, un soir d'hiver? Justement à la fable du Chêne, entre lé chêne et le roseau, se trouvait un petit gant en filet tricoté par la main d'une fée. Eh Dieu! Fanchon faisait si bien le filet! Son crochet luisant allait si bien, et si bien revenait dans cette main étroite et fine!... 0 miracle! On dirait que le gant est fait pour cette main ! Sois donc le bien venu, cher petit brimborion, qui me rappelles cette main charmante!
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En même temps je portais le gant à mes lèvres, et je le contemplais en récitant tout bas : *
Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de Teau...
Tout à coup, dans Tencoignure, et sur le bois de la fenêtre, un dernier rayon vint frapper sur un cadre étroit qui contenait une image à coup sûr, mais du lieu où j'étais, cette image était invisible. Aussitôt je me lève, et dans ce cadre, orné, à son sommet, d'armoiries mutilées, je trouve, ô surprise! Un homme à cheval, un jeune homme eh habit de dragon, le casque en tête et le sabre au côté.
Le cheval, superbe, était lancé au grand trot ; le cavalier, d'un geste amoureux, et la tête absolument tournée du côté de quelque figure idéale,adrcssait son plus beau salut à quelque étoile invisible. Ce capitaine , et c'était bien un capitaine, était tourné de telle façoi^, que son bras cachait son visage ; à peine on voyait le tour de sa tête, le pli de sa joue et le mouvement du sourcil. Cependant, la chose étrange, et sans modestie!... Il me sembla que ce jeune homme était moi-même, et que je montais mon cheval Bayard, ce même cheval que m'avait gagné mon cousin le templier, et que je lui avais regagné, grâce à Rose-et-Fanchon!... Et plus je me disais que c'était impossible, et que je me vantais moi-même en me reconnaissant dans ce crayon vif et léger, plus j'étais obstiné à me reconnaître. Oh ! que l'illusion et l'intelligence ont de force, réunies l'une à l'autre , et que la vérité ajoute de puissance et d'autorité à la fiction î
Je serais resté là, toute la nuit à contempler ce bouquet, ce li\Te, et ce portrait; à respirer de toute mon âme je ne sais quelle ineffable senteur, çà et là répandue,
à deviner, à comprendre, à rêver, quand soudain mes deux valets m'apportèrent les magnifiques habits que m'avaient préparés la tendresse et la vanité de ma tante. On m'attendait pour le dîner, et, me disait le majordome, on ne se fait pas attendre un jour de noce. Au même instant, le valet de chambre renouvelait ma coiffure, et la chargeait d'une poudre ^ l'iris. Je remplaçais mes bottes de voyage par des bas de soie, et, pour en finir tout de suite, la chrysalide était un papillon, et le capitaine de dragons devenait un gentilhomme de la chambre du roi. Ainsi paré, parfumé, ganté, je n'étais plus un soldat, j'étais un marquis en écarlate, en dentelles, en talons rouges.
Dieu du ciell avec quelle envie, en ce moment, je regardais ce jeune dragon à cheval, adressant ses adienXt avec un si beau geste à ses amours l .
Quand je fus tout habillé, et comme on voulait mettre à ma boutonnière la croix de Saint-Louis, je repoussai mon valet de chambre, et, voyez le scandale aux yeux de ces messieurs galonnés, je remplaçai ma croix de Saint- Louis par le bouquet de violettes; je plaçai le petit gant sur mon cœur, les fables de La Fontaine dans ma poche, et je baisai avec respect, avec attendrissement, la tête de Bayard, mon cheval, car décidément c'était mon cheval...! et c'était moi. — Et qu'on prenne garde à rien déranger ici, dis-je au majordome ébahi.
Pendant que je traversais les longs corridors, mal éclairés, par lesquels le donjon que j'habitais touchait à la prin^ cipale habitation, mon espérance et mon intime contente^
ROSE £T FÀMGHON, %7d
ment s'en allaient et tombaient peu à peu. J'étais comme un homme ivre et qui suit un chemin connu : ce n'est pas sa volonté qui le conduit, c'est l'habitude; ainsi, j'allais comme en un rêve, et me demandant si véritablement c'était bien moi qu'on allait marier à la riche et noble héritière qui m'attendait ?
En effet, on m'attendait depuis tantôt dix minutes ; heureusement que la solennelle présentation de ma tante, en gand habit, avait pris plus d'une heure, et que le contentement de tous ces visages empêchait la mauvaise humeur de se montrer. On m'annonça à haute voix, avec tous mes titres de noblesse, et , comme en ce temps-là j'étais vraiment tourné de façon à contenter toutes les vanités, et même la mienne, il y eut un grand murmure en mon honneur. A mon tour, je fus présenté en grande cérémonie, et par ma tante, à tous les membres de ma nouvelle famille, à monseigneur mon beau-père, à madame ma belle- mère, à ma cousine la duchesse , à mon arrière-cousine la marquise; à un tas de comtes et de comtesses, de vicomtes et de vicomtesses ; puis, des barons sans nombre, quelques vidâmes, quelques louvetiers, des abbés, des évêques, des comtes de Lyon, des chanoines, des commandeurs et des chevaliers en veux-tu? en voilai
Nécessairement il fallait embrasser: tout ce monde , et rendre à chacun le salut qui lui revenait, mesurant ma politesse, non pas sur les titres réels à mes déférences, mais bien sur l'antiquité de la race , et de façon à contenter ces disciples de M. de Saintot, l'ancien maître des honneurs de la cour. A leur tour, quand j'eus accompli le plus sérieusement du monde toutes mes politesses, mon beau-père et ma belle-mère, me prenant chacun par une main, me présentèrent à mademoiselle leur fille, Angélique
976 LES GÛNTÉà DÛ CtiÀlKT.
de Totineins, une fille hautaine, élégante, assez belle, et d'un regard dédai^eux. Elle ne songeait guère à sa fortune, il faut lui rendre au moins cette justice, et le contrat de mariage annonçait, je dois le dire, un grand mépris pour la terre et pour l'argent ; en revanche elle songeait à sa race et à mon nom, à ce qu'elle était déjà , à ce qu'elle allait être; elle se voyait duchesse et reine à Versailles. C'est pourquoi elle était superbe avec tout le monde, avec son père, avec sa mère, avec moi-même ! On ne s'en étonnait pas, on ne s'en fâchait pas; c'était l'usage; elle eût fait à sa mère une révérence au delà des limites convenues, que madame sa mère en eût été toute fâchée, et que monsieur son père en eût boudé tout le soir.
Vous conviendrez que ma position devenait difficile, et véritablement je ne comprenais guère que l'on pût si vite, avec tant de hâte, et sans demander leur consentement à cet homme et à cette femme que l'on mettait brusquement en présence, les marier, là, tout de suite et sans crier gare! Est-ce, en effet, possible, et serai-je attaché définitivement à cette jeune fiUé à peine entrevue, et dont je sais le nom il n'y a pas une heure? En même temps j'écoutais parler le père et la mère, et ce qu'ils disaient n'avait aucune espèce de suite et de ressemblance avec le langage des gens raisonnables. Ils disaient que leur fille était un ange, et qu'ils lui donnaient six métairies, trois moulins, le château et la forêt de Tonneins; enfin tout un village, y compris le four banal. La mère, en même temps, me racontait son voyage à Versailles, et le père ses fredaines à Paris. Les jeunes gens riaient, les enfants criaient, les vieillards fredonnaient, les dames péroraient; c'était ufl bourdonnement de mouches du coche, entre le souper et la signature du contrat.
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Dans rintervalle, un homme en habit noir, en grande perruque, assis à une table, au milieu du salon, un homme enfin comme on en voit dans toutes les comédies, instrumentait, et mettait, la' dernière main à son double contrat. Cet homme était le notaire royal ; il était peut-être le seul roturier de céans; mais son visage était d'une finesse exquise ; il y avait beaucoup d*esprit dans son soyrire, et d'intelligence au fond de son regard. Invinciblement je fus attiré et fasciné par l'attrait de ce brave homme ; il me reposait de ces figures seigneuriales ; il avait je ne sais quoi de peu solennel, au contraire de vif, d'alerte et de content qui me convenait à merveille.
Que vous dirai-je? en dépit de mon bon sens, qui me disait que tous les yeux étant tournés vers moi, je n'avais pas le droit d'obéir à ma fantaisie et d'agir à ma guise, il me fut impossible absolument de ne pas m'asseoir à côté de ce bonhomme... et je me mis à causer avec lui. Pour entrer en matière, et peut-être aussi pour montrer un^peu ce que je savais, je lui parlai des divers contrats et des diverses coutumes; je lui demandai sous quel régime on nous mariait , quel était le douaire , et quels étaient les hoiries, le préciput et hors-part? Bref, tout le grimoire ; et lui contint et souriant : — « Merci de moi, monseigneur; mais il faut que vous soyez de la basoche? » Alors, il voulut m'expliquer où j'en étais avec ma conjointe, et quels avantages nous nous faisions de part et d'autre ; mais le scandale était trop grand, et ma tante elle-même vint mettre un terme à notre conversation.
Je revins donc à mon poste, à côté de ma femme... et plus semblable à quelque enfant boudeur, qu'à un jeune homme épris de sa fiancée et qui se marie avec ce qu'il aime. Évidemment je venais de déplaire à M"® Angélique-
Armande^ Javeline-* Isidore de Tonneins, car elle portait tous ces noms-là sur notre honorable et très -honorable contrat. Je voulus m'excuser, mais je m'y pris assez mal, et ma tante, arrivant à mon secours par une maladresse incroyable, acheva de tout perdre. — Il ne faut pas, Madame, disait-elle à la fière Angélique , vous étonner des prévenances de monsieur mon neveu pour un homme de cette espèce (et sa main dédaigneuse indiquait le notaire); mon neveu a toujours recherché les gens de peu; c'est une habitude qu'ils ont prise dans ces régiments de nouvelle date, où Ton trouve un assez bon nombre d'officiers de fortune, avec lesquels ils sont à tu et à toi, si bien que l'on ne saurait distinguer les gens nés, des gens de rien.
Cependant mon neveu n'est pas incorrigible, et je suis sûre qu'il aura renoncé bien vite à ses liaisons dangereuses, pour peu qu'il tienne à ne pas vous déplaire et à mériter. Madame, vos bontés pour lui. A ce discours tant soit peu gourmé, et qui ne me plaisait guère, M*^« Angélique -Armande-Javeline de Tonneins répondit qu'elle espérait, en effet, quand M. le duc aurait repris les habitudes et le goût de la bonne compagnie, obtenir de ses déférences qu'il oublierait ces familiarités qui sentaient Voltaire et son école, et qui nous donneraient à la cour un ridicule affreux dont il fallait se garder.
Elle disait cela d'un petit ton sec et pincé, d'une voix aigre et touchant à l'insulte, avec le geste et le tour de tête du plus impérieux commandement. Ces sortes de femmes sont nées une couronne sur la tête, et même en tétant leur nourrice, elles portent dans leur main droite, un sceptre, et dans leur main gauche, un bâton de maréchal de France. Celle-là donc commençait cruellement à me déplaire, et pourtant je repris, en m'efforçant de sourire :
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u Que mon plus vif désir était de plaire à Nfadame* «t que je ferais de mon mieux pour rester un gentilhomme à peu près présentable !... » À ces mots, la belle Angélique allait m'accorder un sourire ; mais, la voyant si triomphante, il me sembla qu'elle Tétait trop. — Cependant, repris-je en m'inclinant, je ne puis pas répondre à l'avenir, de ne plus retomber dans mon péché d'habitude. L'habitude est si forte. Madame, et M. de Voltaire a tant d'esprit! Jean-Jac^ ques Rousseau a fait certain discours..., le discours suc Vinégalité des œnditiom ! Nous le lirons, je l'espère, ensemble, un de ces^ soirs! » Ainsi j'allais souriant, m'inclinant, mais aussi philosophant, jusqu'au moment où la dame irritée et violente : — Voulez «vous, me dit-elle, tirer le cordon que. voilà!... A cet ordre, et sans en demander l'explication, je me levai et j'obéis.
Au coup de sonnette, arriva d'un pas empressé, mais sans hâte, un domestique en grand habit.
— Dite$ à ma première femme de m'apporter mon flacon, dit la dame à son valet ; puis se tournant vers moi : Monsieur le duc, reprit-elle, si vous avez voulu éprouver ma patience, il me semble que vous devez être content, mais ne recommencez pas, je vous prie! En même temps ses yeux brillaient d'un feu sombre, et dans sa main crispée on entendait craquer son éventail. Ah ! la méchante femme que ça faisait là, mon cher major.
— Va, va, me disais-je en moi-môme, fais chercher tes sels, ton eau de mélisse et ton eau de la reine de Hongrie ; car, sur ma parole d'honneur, ce n'est pas moi qui ferai de toi une duchesse, et pas même une marquise !... A peine eus-je prêté ce serment en moi-même, que tout d'un coup
jl se fit un grand silence, d'un bout à l'autre du salon. Au bruit strident de cette voix impérieuse, irritée, impatiente.
toute conversation était t4)nibée , et les regards s'étaient portés , non pas sur ma fiancée ou sur moi, mais sur cette porte de Tantichambre, par laquelle avait disparu le domestique. Étrange aventure et Tincroyable fascination 1 II faut que les hommes aient un sixième sens, pour qu'ils obéissent ainsi, tout d'un coup, au même frisson.
Cette grande attente de tant de gens qui ne savaient pas, qui ne pouvaient pas savoir ce qui allait venir, dura toute une minute, et peut-être l'assemblée entière allait tourner d'un autre coté sa tête et sa pensée, lorsque soudain, par la porte entr'ouverte , on vit arriver l'événement dont chacun se préoccupait, sans savoir pourquoi.
Mon Dieu c'était le plus simple événement de ce bas monde : une servante en petit bonnet, en robe un peu bouffante, les bras nus, les mains couvertes d'une mitaine en filet noir, qui arrivait, portant sur un plateau d'argent un flacon en cristal. La servante était jeune, agréable et jolie ; elle allait d'un pas modeste, et, comme il y avait, du seuil de la porte au fauteil de sa maîtresse, un espace assez long, chacun eut le temps de la bien regarder.
Mais jugez de mon étonnement, de ma joie et de mon triomphe en reconnaissant, dans cette femme charmaïUCi les traits ingénus que j'aimais tant, les beaux yeux dont la lumière était la lumière même de mon âme, enfin toutes cçs beautés que je croyais anéanties, et que j'avais saluées, ce matin même, enfouies dans les ténèbres du cercueil... C'était bien elle! Elle-même et semblable à la résurrection ! ... La voilà donc ! la voilà, Rosette-et-Fanchon !
Les voilà mes amours 1 La voilà ma beauté pleurée et retrouvée à la môme heure ! En ce moment j'aurais dit volontiers, comme ce héros de Corneille : Tout beau, tout '^^u, mon cœur! Apaise-toi et contiens-toi, mon cœuri
• ROSE ET F^NGHOIf. , 281
Ainsi la pauvre enfant Rôse-et-Fanchon, elle n'était pas morte, et je Tavais confohdue avec l'autre Fanchon, la jolie et petite Fanchon qui m'avait salué à mon départ. Bonté divine! Elle n'était pas morte... elle était devenue une servante, et. nous croyant mariés, sa maîtresse et moi, elle accomplissait simplement, sans honte et sans peur ces fonctions serviles.
Mais telle était la grâce et la majesté de sa personne, et si grande elle était dans son abaissement, et si naturelle, et si vraie au milieu de ce drame affreux, que celui qui l'eût vue ainsi se fût écrié : Voilà la reine !
Elle était encore à deux pas de sa maîtresse, lorsque soudain je m'avançai vers elle, et prenant le plateau de ses mains tremblantes d'une émotion irrésistible :
— Permettez-moi, lui dis-je, oh ! désormais mes éternei/es amours, de partager votrt emploi domestique!... En ffiéme temps j'offrais le plateau à M"® Angélique-Armande et Javeline. — Voici votre flacon, Madame, lui dis-je en m'inclinant profondément, Rose et moi nous sommes tout à fait, Madame, vos obéissants et dévoués serviteurs, moins les gages. Et maintenant je ne fais plus qu'un vœu. Madame , c'est que vous n'en ayez pas souvent besoin de ces essences souveraines contre les voltairiens, les petites gens et les liéres penseurs de mon espèce. Puis, me tournant vers Fanchon, et la tenant dans mes deux bras, sa belle tête étant penchée à mon épaule , et ses beaux yeux versant leurs plus douces larmes :
— Oh! ma femme! oh! mes amours! mon précieux enfant que je croyais perdu, que je pleurais, dont je portais le deuil au fond de l'âme, et que je retrouve ici, digne de toutes les adomtions, à l'instant où j'allais tomber, malheureux que j'étais, comme un marquis que je ne suis
plus, dans les anciens gouffres de la vanité, de Torgueil, et de la femme dotée , un des plus grands dangers que puisse courir un galant homme !
Ainsi je parlais, souriant à demi, et les yeux pleins de larmes, douces larmes de la joie et de Tamour !
Et si touchante était ma voix, et si belle était Rosette en ce moment de son triomphe et de ma bénédiction, que tous ces gens qui devaient me maudire, écoutaient mon discours, et pleuraient en silence. Il est vrai qu'au même instant, mon turbulent chevalier de Malte entrait comme la foudre, au milieu des invités. — Bon, disait-il, jWîve un peu tard, c'est la faute à cette pauvre Fanchon, qui s'est laissée mourir avant qu'il me fût permis de la revoir, Ma foi ! c'était une grâce et c'était une beauté, cette Fanchon, et, foi de chevalier, elle valait mieux que moi î
L'arrivée inespirée et subite de ce vrai gentilhomme, de ce marquis attaché à sa noblesse, comme le lierre au vieux mur qui va crouler demain, l'invasion si consolante, en ce moment, de ce parfait seigneur des anciennes et des nouvelle? croisades, qui avaient sauvegardé l'attitude et l'accent des anciens jours, cette parole hautaine et contente, ce mauvais ton excellent d'un homme qui ne s'était jamais encanaillé qu'avec des gens de son espèce, furent tout de suite une consolation pour toutes ces dames dépitées de mon goût bourgeois, pour tous ces seigneurs ahuris de ma soudaine transformation. Dès ce moment je n'étais plus un des leurs, je n'étais plus gentilhomme, j'étais un bourgeois, un philosophe, un révolutionnaire enfin !
Que dis-je ? un encyclopédiste! un comte d'Olban, marié à Nanine ! un fantôme ! . . . Entre eux et moi désormais il y avait une muraille, un abîme infranchissable, et pas un ne m'estimait plus assez pour me faire une rémôn-
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trance; encore un instant, ils ne connaitrûnt plus taon visage, iis ne sauront plus mon nom.
Ma noble tante fut la première à prendre son parti de cette disgrâce : — 11 n'y a rien, dit-elle en relevant sa tête hautaine, impassible é1^ d'une parfaite intelligence, à changer à ce contrat; le nom est le même, et je maintiens toute ma donation : écrivez seulement, monsieur le tabellion, monsieur le libre penseur (ici la dame enfouit ses doigts décharnés dans sa tabatière d'or), le nom glorieux, antique, illustre et fidèle de M. le marquis Christophe de Langeaisla-Chesnaye, aux lieu et place de M. le marquis de Langeais-Mondragon I Si la noblesse est la même. Dieu soit louél monsieur que voici, et monsieur que voilà, ne sont pas les mêmes hommes ; monsieur de la Chesnaye est un ^i gentilhomme ; et si parfois il descend à des grisettes, il aime mieux le§ voir mortes que de les épouser.
Voilà comme on faisait de mon tenfips, monsieur... de Mondragon. . . et de rien du tout ! Ainsi parlait la dame, aussi fière que le père Bridaine ; en même temps, de sa voix solennelle, elle interpellait M"® Angélique de Tonneins,
« — Allons, Madame, il faut montrer à tout ce monde que ce n'était pas Monsieur que vous épousiez, mais son ïïom, son titre et son blason... » Ce qui fut dit fut fait, ^ l'instant même. Après les corrections indispensables , chacun signa au contrat, avec la même joie et le même orgueil que si rien n'eût été changé dans la première aHiance. Chacun était content, et tout le monde était heureux ; la "Variée et le mari n'étaient pas les moins satisfaits; ma ^ante était triomphante, et mon ex-beau-père expliquait ^^jà à ses amis comment son nouveau gendre était plus approché d'un degré, des premiers comtes de Mondragon ^ue son gendre indigné de tout à rheùfe.
28i LES CONTES DU CHALET.
Au demeurant, ces messieurs et ces dames furent tous de la meilleure compagnie! Ils n'y perdaient guère, au contraire ils y gagnaient un quartier de noblesse. Ils s'étaient contentés d'un Langeais de la branche cadette, ils rencontraient, délié de tous ses vœlix, et libre enfin de sa chevalerie, un Langeais de la branche aînée, un vrai seigneur féo^Ial, qui ne lisait jamais, et qui, de toutes les sciences de ce bas monde, ne savait que le blason. Donc ma retraite, en fin de compte, arrangeait tout le monde, et si je ne fus pas solennellement remercié, du moins je n'entendis pas une mauvaise parole, et je ne vis pas un mauvais regard. Même il y eut un moment où mon ex-fiahcée eut la bonté de me prêter son flacon pour venir en aide à ma pauvre Franchon, qui se trouvait mal de surprise et de bonheur. — Votre vœu est accompli , me dit Angélique , et vous le voyez, monsieur (le marquis était déjà supprimé), ce flacon vous est plus utile qu'à moi.
Quand il eut instrumenté tout à son aise, le bon notaire enfouit ce fameux contrat, si noblement raturé, dans son portefeuille en basane rouge, à l'usage de la noblesse, et, venant à nous, sans plus s'inquiéter de cette fleur des gentilshommes de la. province, il baisa Rose au front, en l'appelant sa fille, et me tendant une main paternelle :
— « Monsieur mon neveu, me dit-il, je ne sais pas si vous êtes encore un prince, un marquis, un duc et pair, mais ce que je sais bien, c'est que vous êtes un galant homme, et bien digne, en effet, d'épouser cette aimable, honnête et patiente Rosette, dont je suis le parrain. » Puis, d'une voix plus basse, il ajouta : — « Nous sommes de trop ici; ils se consultent déjà pour savoir s'ils vous inviteront au souper, et quelle place ils vous donneront au bas bout de leur table carrée? Eh bien! ne les troublons pas
davantage, allonsrnous-en ; ma carriole est en bas, je vous emmène en mon humble maison, et je vous donne à souper sur ma table ronde, où chacun est à la place d'honneur ! Cependant soyez en repos, ma bonne fenîme aura soin de Rose-et-Fanchon, et, laissez-moi faire, vous serez mariés dans huit jours. »
Huit jours après, Fanchon et moi nous étions mariés par les soins du bon notaire, et, comme en perdant marquisat et duché, j'avais perdu tout le présent et tout l'avenir, quelques jours après mon mariage avec Rose-et-Fanchon, j'étais devenu'Ie premier clerc du parrain de ma femme. Au bout de six mois, il me cédait sa charge, et j'étais notaire à mon tour.
Voilà toute mon histoire, mon bon major Martin. Elle. est bien simple, et de jour en jour elle devint plus vulgaire ; mais, à l'heure où j'épousais Fanchon, j'étais vraiment un iéros de l'amour.
— Aussi vrai que je suis, moi, le major Martin, baron des Rotoirs, comte des Ormeaux, seigneur de la Bertenache etautriBS lieux, vous êtes aujourd'hui, repris-je en prenant congé de mon ancien camarade, un homme heureux, et de bon sens !
Et je partis, rêvant et songeant, que peut-être un temps viendrait où je ne serai plus baron des Rotoirs, comte des Ormeaux, seigneur de la Bertenache, et pas même chevalier des Lupins, pendant que M. de Langeais resterait le mari de Rose et Fanchon. le père heureux de ce bel enfant, et le notaire de ce joli village où tout sourit à sa tâche, à sa modestie, à son bonheur de tous les jours.