‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 11 sur 92 · AUTRE SOUS-THÈME DE LA (( FIANCÉE SUBSTITUEE · texte numérisé non relu

AUTRE SOUS-THÈME DE LA (( FIANCÉE SUBSTITUEE

Dans le travail où M. Arfert passe en revue les divers sous-thèmes du thème général de la Fiancée substituée (3) vient à son rang le sous-thème où la femme qui substituera sa fille à la fiancée d'un roi, qu'elle accompagne, arrache les yeux à cette fiancée au cours du voyage vers la ville royale, et l'abandonne.

Nous avons eu jadis l'occasion de traiter ce sujet à propos de notre conte de Lorraine, n° 35, Marie de la Chaume du Bois. En lisant nos remarques sur ce conte (II, pp. 44-46), on peut se demander si le sous-thème en question tient, autrement que par l'idée générale de substitution, au sous-thème que nous venons d'étudier ici : il n'y a là, en effet, ni épingle ou aiguille magique, ni transformation en

(1) Cavallius et Stephens, Sclurediaclte Volkssnf/en und M;ercheii (Vienne, 1848), p. 14<j et sniv. ; ]). I08 et suiv. ; p. lOtJ et suiv. ; — Grimni, no 13.") ; — A. Ghodzko, Contes des paysans el des pâtres slaves (Paris. 1864), p. 31i5 et suiv.

(2) Le petit chien du conte suédois correspond exaclenienl à la [lelile cliienne du conte portugais des Açores.

(3) Voir la noie jui délnit de cette Section I.

oiseau. Mais, dans ces remarques d'aulretois, résuuiani I(miI(> soite de (•oiiU>s. il Miaïuiue à la cliaîiie un anneau ini])()ilanl , i\ur nous ne |)(iu\ions ((innaîlii' lois de la pultlicalioii dv uolit' ou\ra^e (^iiS8(i) ; car le recueil île coules indit'us du ])a\s de (iaihemirc où nous le trouvons, na paru qu'en 1888. C-M- Arl'erl, écrivant en iS()7, ik^ le nienlioiine même pas).

Si l'on examine ce conte cacliemirien (1), on verra émerger du réiil plusieurs points saillants, les mêmes que dans le conte indien du (îoudjérate, résumé plus haut, tout au commencement du § i de la ])résenle Section : vraie fiancée d'un roi, écartée par une l'emme qui lui substitue sa Mlle à elle ; doute du roi à la \ ne de la Fausse fiancée ; richesses immenses accumulées, che/ un pauvie homme, du l'ail de la fiancée ; étonnement du roi, qui mande le bonhomme et parvient, ^^ràce à ce qu'il apprend, à reconnaître la substitution.

(hi'on en .jui;e par ce résumé du conte cacliemirien :

lin roi l'ail {Icniandcr en niariafre la Tille d'un yogi, laquelle a des dons merveilleux : ijuand elle pleure, ses larmes deviennent des perles ; (piand elle lil, de magnifiques flem'S d'or tonil)ent de ses lèvres ; quand elle marche, lenipreinle de cliacun de ses i)as a se couvre d'or ». Le yogî donne son consentement, et la « cérémonie » a lieu. Pendant que la « fiancée » s'achemine en palanquin avec une vieille servante vers le pays (lu roi, elle est prise d'une grande soif et demande de l'eau. La servante ne bouge pas, et, questionnée, elle répond : « Je n'ose pas t'obéir ; car dans cette rivière demeure un serpent qui ne pciniet à personne de boire de son eau, si l'on ne donne deux yeux d'homme ou de femme. — S'il en est ainsi, dit la fiancée, prends un couteau et enlève mes yeux, et donne-moi à boire. » La servante s'empresse de le faire ; puis elle met sa fdle à elle dans le palanquin, à la place de la fiancée, et celle-ci dans un coffre, qu'elle jette à la rivière.

La fiancée est recueillie par un blanchisseur. Le lendemain, elle envoie celui-ci an palais offrir en vente à la fausse reine quelques-unes des fleurs d'or qui sont tombées de ses lèvres : il devra demander en paiement « deux yeux d'homme ». La fausse reine s'empresse d'acheter les fleurs merveilleuses pour pouvoir dire an roi qu'elles proviennent du don qu'elle prétend avoir. Sa mère, qui a gardé les yeux de la fiancée dans une boîte, les donne bien vile. Et, de celle façon, les yeux étant replacés dans leur orbite par le blanchisseur, la vraie reine recouvre la vue.

Bientôt les objets précieux se sont entassés chez le blanchisseur, et il est devenu immensément riche. La nouvelle en vient au roi : appelé devant lui, le blanchisseur raconte toute l'histoire. La fille du yogi est reconnue pour la véritable reine, el, grâce à ses dons merveilleux, « le roi devient de plus en plus riche, si bien qu'il doit renoncer à compter ses richesses ».

(1) J. Hinlon Knowles, Falk-lalea of Kashtnir (Londres, 1888), p. 4i2.

Dans le conte indien du Goudjérate, les dons merveilleux de l'héroïne jouaient déjà un giand rôle : dans le conte cacheniirien, ce rôle est plus considérable encore, et il domine tout le récit. C'est en entendant parler de ces donS que le roi demande en mariage la (ille du yogî, et, — le conte le rapporte crûment, — la première chose qu'il fait quand la fausse fiancée est installée au palais, c'est de lui demander <( de pleurer, de rire et de marcher, pour qu'il puisse avoir des perles et de l'or » : demande infructueuse, qui fait naître des doutes dans l'esprit du roi. C'est aussi grâce aux dons merveilleux (et ceci est la caractéristique de ce sous-thème) que l'héroïne peut recouvrer ses yeux. Finalement, c'est l'entassement de richesses, produit par les dons chez l'hôte de la vraie fiancée, qui amène le dénouement, en faisant comparaître devant le roi le « blanchisseur » (blanchisseur au pays de Cachemire ; blanchisseur au Goudjérate). Dans le conte cacliemirien, ce que le blanchisseur raconte, suffit pour que justice soit rendue à la vraie fiancée ; dans le conte du Goudjérate, l'intervention du blanchisseur ne conduit pas aussi directement au but, mais elle n'en est pas moins indispensable; car c'est par suite du rapport fait au roi par ce témoin qu'on prend l'oiseau et que l'épingle est découverte dans sa tête.

Quelle souplesse dans ces organismes vivants qui s'appellent les contes ! Quelle puissance de modification, d'adaptation ! Et comme cela ressemble peu à des conceptions figées, à des agglomérats d'éléments morts !

L HEROÏNE EST METAMORPHOSEE AU MOYEN DE L 'ÉPINGLE PAR LA FAUSSE FIANCEE ELLE-MEME

Maintenant, plus de marâtre, ni de méchantes sœurs, ni de compagne traîtresse. Pas davantage de dons merveilleux, possédés par la vraie fiancée. Mais, dans le plus grand nombre des contes appartenant au groupe très considérable dont nous allons nous occuper, 1(1 vraie fiancée est elle-même un être merveilleux. Cherchée partout par un prince qui s'est épris d'elle sans la connaître, cette beauté sans pareille, cette fée, sortira un jour, [lour- être sa fiancée,

d'uih' oianijc (111 d'iiii ciliori nixsItMicux, cl iiih' rciiimc niissi laide t]iu' iiit'cliaiilc citipldicia I '('iiiiiiilc ciiclianh'c (iCNoici I '('[(in^lc ciichanU'O) \nnir la I laii^lnrincr en oiseau el se suhsliliier à elle.

Analyser ici (Ui iiicnic ('iiuiiu'r'ci- d'une nianièi'c un peu c(>ni|ilcte les coules i\u\ l'oiinenl ce i^foupe setail lid|) loui; el, du resie, l'aslidioux (i). i\ous nous anèlerons seulenienl sui' ceilains détails paifirulièrenienl inléressanis de telle ou telle \eision, par p\(Mn|ile, sur cerlaines alléialions (U rieuses.

a I.nS TROIS OKANGRS )) OU (( LES THOIS CITIiOMS ». CONTES OKAIJX

ET CONTE nu (( PENTAMERONE )) DE BASILE (PREMIERE MOITIE nU X\ u'' S.)

La première partie de ce conte des Trois Oranyes ou des Troia Citrons, — les aventures d'un prince à la recherche de la fiancée rêvée, — n'est à étudier qu'en passant dans un travail où il s'agit spécialement de l'Epingle enchantée. Nous noterons pourtant qu'une des formes du conte les plus anciennement fixées par écrit, Le tre Cetre, « Les trois Citrons », du Pentamerone de Giambattista Basile, publié de i63/i à i636, est certainement, pour cette première partie, plus éloignée du type primitif que tel conte oral actuel (2). Et nous ne parlons pas seulement de ce que les facéties et pitreries de l'auteur peuvent avoir ajouté au récit recueilli par lui : ce récit lui-même est arrivé à Basile, déjà altéré. On le verra bien, si l'on compare les Trois Citrons du Pentamerone avec le conte turc de Constantinople, Les trois Péris des Ùranyes (Kùnos,, op. cit., n° 4) ou avec d'autres contes populaires d'aujourd'hui. Dans le Pentamerone, tout est affaibli, et ces trois fruits merveilleux, que, dans la plupart des versions, le héros va chercher dans un jardin de fées et qu'il conquiert avec l'aide de personnages surhumains, Aiennent en sa possession d'une façon toute bourgeoise : ils lui sont remis de la main à la main par une bonne vieille, chez laquelle il est arrivé après bien des transes et terreurs, et qui (ceci peut bien être de l'invention de Basile) fait paître un troupeau d'ânes.

(1) Voir R. Koehler, remarques sur le n° 13 des Sicilimu.'iche Akerchen de L. Gonzenbach, (Leipzig, 1870), et le supplément à ces remarques (Zeit.<<r/irifl (te.<> Vereins fur Volkskunde, vol. vi, 1896, p. 60.)

(2) Pentamerone (y . 9). — M. Theophilo Braga nous apprend (Contas tradiiionaes (la povo portuguez. Porto, s. rt., t. 11, p. 197), que ce conte a été « cité pour la première fois dans la tradition portugaise » par un écrivain de la fin du xvi' siècle. Soropita, dans son ouvrage Prosa.t e ver.>ios. p. iO'i.

Tout coininc la prciuirrc l'oiiiir du \\\riuv de \' KpliKjlc, (cllc-ci a traversé l'Océan AtlaiilKiiic ; les P(ii(iii;;»is, — encore les Porluaais,

l'ont portée, non plus cette t'ois aux Açores, mais au Brésil, où

on l'a recueillie, il y a une trentaine d'années, à Pernanibouc (i).

La première partie du conte biésilien est altérée. Les trois (naiiiics ou citrons sont devenus trois pastèipies {melancias}, ce qui n'a pas grande importance (2), nuiis, ce (jui est pire, elles ne tombent pas entre les mains d'un personnaoe iiiihiuc, du liéros, à qui reconnnan- . dation est laite de ne les ouvrir qu'auprès d'une l'ontaine. et ce n est pas ce [)ersonnage uni(pie (jui, pour a\oii- népligé de se coni'oinier à cette recommandation, ne peut donner de l'eau auv deux belles jeunes filles sorties des deux premiers citions, et les voit disparaître. Les trois f)astèques sont données par un père à ses tiois fils ; les deux premiers désobéissent, et les jeunes filles meurent ; le troisième (ils, ayant suivi la recommandation paternelle, a de l'eau à sa disposoition, et il peut ainsi ne pas perdre une belle liancée.

A la dil'lérence de cette première partie, le reste du conte brésilien est très bien conservé, et il nous permettra d'aborder l'épisode central des contes de ce iiioupe, épisode qui pounait s'inliliiler Le Reflet du hcdii r/.sr/f/c (/r//).s' l'eau el lu hude feivnie.

Lij jciiiic liilc <!(• I;i p.istrcpir ii^ixiinl |iiis de \rl('nicnls, li' jeune homme \ii lui en clieiclier, après l'avoir lait monter, en allendaul, sniun arl)re lonl près de la tontaine où il \ieiit de puis(>T. l^endanl (pie la jeune fille est là, cacliée dans le branclia-re de l'arbre, airi\e une néof'sse contrefaite iuma inoura ioiia) avec sa cruclie, et, \oyant dans l'eau le rellel (l'un cliarmant \ isa^M". elle pense que c'esl le fellet du sien, el se met à dire : « (hielle injustice ' «Juand je suis une si jolie (ille, allei puiser de l'eau ! » l^^l elle jette sa (ruche par leirc l'.eirirant à la maison sans eau rù cruche, elle reçoit irne for le ié|)iimande, el sa itiaîticsse la renvoie à la l'ontaine ; mais là, torrt se passe comme la premièic lois, el la néf:r-esse casse irne seconde cnrclie. Une troisième fois, mtMue cljose, et la jcirne lllle sui' laibre. ne pouvant plus se corrleirii', ('-claie de rire.

La n(''f.M-esse, étonnée, lève tes yeux en l'air el dit : « Ah 1 c'esl nous, ma petite ! Laissez-moi vous chercher vos poux. » Aussitôt elle <irimpe sur l'arbre et penflant (juclle est en l)esogne, elle enfonce nue épinpl(> dans la tête de la jeune fille, et celle-ci devient une colombe, qui s'envole.

(1) Svr.vio lîoMÉKO, Coulas /Ki/iii lares t/ii lirnzil (i.islionne. tSKi), n" 1 i.

(2) /'(islerjur aussi, dans un conle ilalicn de Spolète ((Àironirro = iiiehiiicia). Voir Stanislas Pralo, Qunllro iwirlliiir //niiuliin linirnesi;. (Spnlèlc, ISSO), p. 2.'i.

La nrj,M('ssc se mol à su place, (juaiid le iciiiic hoininc ivvicnl. il s'(H(iniu' fort de I T'Iian^re c-haii{,M'iiicril ; mais la iiéjjjrcssc lui dit " <Jiii' \(Mi\-tii :' l'i'sl 1.' soleil (]iii m'a hrùlée 1 'In as élé si lon-liMiips à \eiiir me clieicliei' ■ 1 >'

Ils pailenl pour le palais. VA. de ce momeid, une (olomhe se ,mel à venir dans le jardin royal el à diic : (( .ianliniet. jardinier, eommeid \a le roi. mon sei-.Mienr. avec sa iiéi;resse cordrelaile [roiii a sua ntotini lorlo) '} )'

Dans celle seconde partie du conle hrt'silieii, nous axons une fonno, — iiiie l)onne l'ornu', — de l'épisode de la l'onhiinc, lelle que la donneiil un i^rand nombre de conlos recueillis sur le conlineid européen. Ainsi, dans le conte turc de Conslaidinople mentionné plus haut, le prince va également chercher des vêlements pour la (( péri de l'Orange », après lavoir l'ait moiUer sur un arbre près dune fontaine. Là aussi une » esclave noire » \ieid pour puiser de l'eaii, et, voyant le reflet de la péri, elle se dit à elle-même : (( ïîé ! ma fdle ! tu es plus belle que ta maîtresse ! En vérité, je ne lui porleiai plus d'eau ; c'est à elle à m'en aller chercher. » Et cette scène se renouxelle deux fois, bien que la maîtresse de la négresse lui mette, quand elle rentre à la maison, un miroir sous le nez. Là aussi la négresse dit à la péri que, pour la défatiguer d'être restée si longtemps assise, elle va lui faire mettre la tête sur ses genoux, pendant qu'elle lui... ici l'opération est sous-entendue (i).

Nous avons encore à retourner en .Amérique, celte fois au (.lidi. Là les importateurs du conte ont été évidemment les Espagnols. Le début de l'épisode de la fontaine, tel qu'on le raconte dans le petit village de Santa .luana, près du rio Biobio, est tout à fait baroque (a) :

t n roi a une femme très belle. Devant aller faire la gni'rre an roi dune ville (sic) voisine, il ne veut pas laisser sa femme sevile à la maison « de peur des amoureux » ; il la fait donc monter sur un arbre au feuillage très touffu et la laisse là, munie <( de tout ce qui est nécessaire », avec ordre exprès de ne pas descendre de l'arbre jusqu'à son retom-. Un jour, une négresse vient pour tirer de l'eau d'un puits qui est sous

(1) Un conte espagnol des Trois Orniifjcs. recut'ilii dans l'iîstramadure (ft'/''/'"leca de las Trudiciones popiilares espanolas, t. x, 1886, p. 4;ji, ne gaze pas plus ici que le conte brésilien et que le conte grec de Thessalie, cité au § 1 : la nefjrila offre expressément à la jeune fille de l'espunjar (« épouiller ..). Nous croyons du reste, qu'il faut interpréter ainsi, dans plus d'un des contes de ce tvpe qui ont passé par une plume <■ civilisée », la proposition faite par la négresse à la fée de l'Orange de la « peigner ».

(2) Riblioleca de las Tradiciones popiilares espanolas, t. i, 188i, p. 110 et suiv. Une traduction anglaise de ce conte a été publiée dans le Folk-Lnre Journal, t. m, 188"}, p. 290 et suiv.

l'ai hic. Noyant un joli visaj^c au fond du puits, pIIo croit que c'est le sien cl dit en son patois de néy^resse : « Si jolie, moi, et porter de l'eau ! » Kl elle casse sa cruche.

On connaît d'avance la suite de l'épisode, y compris le service que la négresse s "offre à rendre à la jeune reine; on connaît aussi le changement en tourterelle et le dénouement.

(ietle manière toute particulière de mettre une jeune femme en sùieté en cas d'absence maritale figurait certainement dans le conte apporté jadis d'Espagne au Chili. Nous ne savons si elle se retrouve dans quelqu'un des contes espagnols ou catalans actuellement publiés, que nous ne prétendons pas avoir tous lus ; mais il est hors de doute que les Chiliens n'ont rien inventé : nous avons constaté, en pleine Europe centrale, dans la Hongrie septentrionale, l'existence de ce trait bizarre dans une version slovaque des Trois Citroj^s (i). Malheureusement le conte a été recueilli et rédigé par un littérateur... C'est tout dire. Aussi l'arbre, — car certainement les bons Slovaques avaient dans leur conte l'arbre traditionnel, comme les Chiliens, — l'arbre est devenu un (( trône », que le roi, partant pour la guerre, fait (( ériger » pour la jeune reine, dans un jardin près d'un lac, et où personne ne peut monter, sinon par le moyen d'une corde de soie aux mains de la reine. Le tout « pour que rien ne puisse arriver à celle-ci pendant l'absence du roi »... Le conte chilien avait du moins le mérite d'être simple (if).

(1) Ce conte slovaque du recueil .1. Rimavslci a été traduit en anglais par ISl. \. 11. WralislaAv et publié d'abord dans le Folk-Lore Journal, vol. vi, 1888, p. l'JO et suiv., pui-i dans Sixti) Folk-tales froin exclusivvli/sloronic sources, du même traducteur (Londres, 1889, p. G3 et suiv).

(2) Certains contes ont remplacé le trait de la fiancée sur l'arbre par un autre trait, que sans doute on a jugé plus vraisemblable. Ainsi, dans un conte italien de Moniale, près Pistoie, Le tre Melanf/ole d'Amnre c Les irois CAtrons d'i^mour »), (D. Comparetti, Xorelline popolari ituliane, Turin, 187o, n° 68), quand le prince va chercher un équipage et une suite pour amener au palais la jeune fille du Citron, il la laisse dans une auberge à la garde de l'hùtelier. Au-dessous de la fenêtre de la fiancée il y a nu puits, et c'est au fond de ce puits que la laide et noire fille de l'hôtelier voit le reflet d'un visage qu'elle prend pour le sien. (Comparer un conte bolonais de M"" Coroneddi-Berti, / Irei Mlaranz, dans le Propur/iialore, a'oI. vu, parle seconda, 187i, p. 217). — A force de chercher la vraisemblance, un conte catalan ôte toute vraisemblance à l'histoire du reflet. Pas d'arbre, ni de fenêtre. La jeune fille de l'Orange est tout bonnement « assise sur un banc », quand arrive la négresse. Le conte n'en donne pas moins, sans broncher, et le reflet dans l'eau, et l'exclamation de la négresse baragouinant : « Si jolie, aller à la fontaine 1 » Tau honila ir a la fuenle ! (Milà y Fontanals. dans les Comptes-rendus de la Classe Philosophico-historique de l'Académie Impériale de Vienne, t, xx, 18'JG. p. o't).

UN (( i;0.\TK UHAMATISK » Di; CAKI.O C.O/M (MIMKL DU \\ I W'^Sl KCM-:)

Avec \c l'cilidnirroiif de Basile, les (( (rois cillons », l'(''})iiif^l(' oiiclmnfée, la coloiiihc cl le rcsic oui pris place, ainsi (iii'on la \u, dans la lilU'ialiiic dialcclalc naixiiilaine. Avec les (euvres diamatiijiics de (lailo (!oz/i, le toul s'est iiiti-oduil dans la lilli'ialuic j;(''n('rale italienne, un peu leintée ici de xénilien.

Le 2;") janvier i~('n, ceni \ini;l-cin(| ans ajuès la publicalinn du PcnhuDcronc, (larlo (io//.i l'aisail leiirésenler au Tliéàti'e San Sanuiele, de \enise, une pièce, liiodée ou, si l'on \eul, brocliée sui- le canevas du \ieii\ (dnle, el dans la(|uelle les panlalonnades de la Conimedia dcll' Artc altenieni avec les allusions satiriques aux œuvres d'ennemis littéraires, de Coldoni surtout. L'auteur n'a pas publié le texte de son drame lantaisiste, où certainement, selon Ta nïode du temps et du pa>s, la verve improvisatrice des acteurs tenait une lar^'e place : il en a donné seulement mie longue analyse humoristique ; mais il nous fournil assez, de détails pour que nous puissions distinguer très nettement, sous un arrangement (pii pailois dérange les choses, le conte traditionnel (1).

Le récent éditeur des ouvrages dramatiques de Gozzi, M. Ernesto Masi, indique sans hésitation Les Trois Citrons, de Basile, comme étant la (( source immédiate » ijonic iniuicdinla) de la Fiaba teatrale (« Conte dramatisé ») de (iozzi h). 11 n'aurait pas été aussi affirmatif s'il avait un peu confronté Gozzi et Basile.

Dès le titre de sa pièce, Gozzi se montre tout à fait indépendant du Pentamerone : Basile intitule son conte tout simplement Le tre Cetre. le titre de la Fiaba de Gozzi, L'Amore délie tre Melarance (« L'Amour des trois Oranges») rappelle non seulement Le tre Melangole d'Amore ((( Les trois Citrons d'Amour ») de maint conte populaire italien (3). mais Las très ^araîijas del Amor (« Les trois Oranges de l'Amour ») d'un conte catalan cité plus haut (4) et .4s trez Cidras do Amor (« Les trois Citrons de l'Amour ») d'un conte portugais de Porto (5).

(1) /.f Fiiil/t' (li ("(irlo <iii::t, a fiira ili /•ernesto Mnai, vol. i (Bologne, 1885), p. 1 et siiiv.

(2) Oj). cil.. Introduction, p. i.x.\x.

(3) Voir nolamraenl Stanislao Prato, 011. cil., pp. 2(), 58, 02.

(4) Milà y Konlanals, loc. cil.

(5) ïii. Brao\, vp. cit., n" 4(3.

Dans Cto/./.i, en arrivant au rliàteau où il se saisira des trois oranii:os, le prince Tarlagiiu rend service à divers êtres, soit vivants, soit inanimés, (jui plus tard se montreront reconnaissants envers leur bienfaiteur : ii trraisse une porte de fer rouillée; il jette du pain .\ un chien affamé ; il donne un balai à une boulangère qui balaie son four a\ec.. ses mamelles (!). Série d'épisodes dont Tidée et les détails sont familiers aux lolkloristes, et qui manque complètement dans Basile (i).

Si l'on veut encore une confrontation, les paroles que la colombe adresse au cuisinier du roi, sont, dans Basile, celles-ci : Cuoco de la ciicifia, — Che (à /o lié co la Sarrncina :' (a Cuisinier de la cuisine,

— Oue fait le Koi avec la Sarra/ine :' »). A quoi l'on peut comparer un conte italien oral de Todi : Coca cocu délia hoiui cucina, — Dô sta il lié c'MUi sf)Osa Saracina ((( (]uisiniei\ cuisinier de la bonne cuisine, — Où est le Koi avec sa femme Sarrazine :' )v) (3).

Dans Gozzi, l'oiseau dialogue en vénitien avec ïruffaldin, cuisinier du palais : Bon dl, coijo de ciisîna. — Hou di, bianca colonibina. — - Prego el Cielo che Ii le possi indonnenzar : — Che el rosto so possa hriisar ; — Perche la Mora, briitto nniso, non (jhe ne possa wagnar. ((( Bonjour, cuisinier de cuisine. — Bonjour, blanche colombine.

— Je prie le (^iel que tu puisses t'endormir; — que le rôti puisse brûler, — pour que la négresse, vilain museau, n'en puisse manger. ») Ces imprécations de l'oiseau ne sont pas du tout dans Basile. D'un autre côté, à l'exception du brullo muso, qui a bien l'air d'être une intercalation de Gozzi, on peut être certain ({ue celui-ci ne les a pas inventées : nous les avons déjà rencontrées plus haut (§ i) dans un conte de Rome, et l'on pourrait citer encore d'autres contes oraux italiens.

La « source immédiate » de (îozzi n'a donc pas été le Pentamerone. M. Ernesto Masi, il est vrai, ajoute : « Ici, selon son habitude, Gozzi ne prend pas les événements d'un conte unique, mais il fait un composé des événements de plusieurs. » Nous nous permettrons de ne point partager cette manière de voir. Une chose nous paraît

(1) Le trait (''Irangf de la boulangi-re est affaibli dans les contes p<)[)ulaires italiens de ce type que nous connaissons : la boulangère balaie le four encore brûlant arec Kfs bras nus (Slan. Prato, ap. ril., pp. 72-73). 11 se retrouve intact dans des contes grecs modernes, un conte d'.Vïvali, l'ancienne Kydonia (.\sio Mineure), du type des Truis Citrons (Hahn. (inecinsche wid nlhaiipsisc/tr A/.rrr/irn, Leipzig, 186i, n" V.)}, et un conte de l'ile de Poros, d'un autre type (n* KM)). — Comme on pouvait s'y attendre, ce trait existe chez, les Turcs qui, pour les Grecs, ont été de si grands fournisseurs de contes (Voir Kunos, op. cit., n° W, p. 3o3).

(2) Stan. Prato, op. cit., p. 29.

évidente, c'est que les éléments i(»lkIori(iues mis en œuvre par (ïozzi dans sa pièce sont des élémenls (ju'il a trouvés déjà réunis dans quelque version italienne un |>tu riche (il en existe encoïc aujourd'Iiu) (lu conte des Trois OraïKji'S.

I.E l'RESKNT SOUS-THEME DE h.V <( FIANCEE SUBSTITUEE )) COMBINÉ ILLOGIQUEMENT AVEC UN AUTRE SOUS-TMÈME

QUI n'a pas l'Épingle enchantée

Puisque nous avons rencontré de nouveau Basile sur notre chemin, nous croyons qu'il ne sera pas sans intérêt de constater, dans la dernière partie de ses Trois Citrons, un véritable défaut de structure.

Le cuisinier du roi, voyant la colomlje revenir plusieurs lois en répétant les paroles rapportées ci-dessus, court à la salle à nianiu'cr raconter ce prodige. Aussitôt la négresse ordonne d'attraper la colombe et île la faire rôtir. Le cuisinier obéit, et il jette les plumes de l'oiseau dans une plate-bande du jardin. Trois joins ne se passent pas, qu'un beau citronnier s'élève à cette place, et bientôt le roi peut y voir trois beaux citrons, pareils h ceux qu'il avait reçus autrefois de la vieille femme. 11 les cueille, et même aventure que jadis lui arrive. Une première et une seconde fée ayant disparu après qu'il a ouvert les deux premiers citrons, il n'oublie pas de donner à boire à la troisième, et alors il reconnaît la jeune iille qu'il a laissée sur l'arbre.

Dans cette histoire, qu'est devenue l'épingle enchantée ? Il n'en est absolument plus question. Et pourtant, dans la structure d'un conte, il y a des éléments essentiels, et ici l'élément essentiel par excellence, c'est l'épingle. Enfoncée dans la tête de l'héroïne, elle la métamorphose ; la logique du conte exige qu'elle soit retirée un jour, et que le retour à la forme humaine s'opère de cette façon et non d'une autre. C'est là. du reste, ce qui a lieu dans la plupart des versions des Ti-ois Citrons.

Nous ne mettrons pas à la charge de Basile l'illogisme folklorique de la dernière partie de son récit. Cet illogisme, nous le retrouvons

dans des variantes orales du même conte (i). >iOus avons à citer notamment un conte turc de Constantinople ; ce qui pose cette question : Est-ce en Occident que la structure du conte a été ainsi modifiée ? Celte forme illocfique ne serait-elle pas arrivée toute laite d'Orient chez les Turcs, ces intermédiaires entre l'Orient et l'Occident •'

En tout cas, voici, pour la justification, du moins pailielle, de Basile, le passaji^e du conte turc Les trois Péris des Oraïuies (Riinos, lov. cH.) :

L'oist'iiu (la l'éri (Je l'Oiango, niétaniorphosée) ayant été pris à la glu ot apporté au prince, qui le met dans une cage, la négresse « reconnaît en lui la forme de la belle jeune fille ». Elle feint d'être malade à la mort, et le médecin du palais, soudoyé par elle, dit au prince que sa femme ne sera guérie que si on lui fait manger do tel oiseau. Le prince fait immédiatcmcTit tuer l'oiseau et le donne à la négresse. Mais imc des brillantes pliimos est tombéo sur lo fjlancher, où elle s'est logée dans une fente.

Le femj)s se passe, « et le prince attend toujours que sa femme noire dexienne blanche ». Un jour, une vieille femme, dont l'emploi est de venir enseigner h lire et à écrire aux habitantes du harem, ramasse la plume, étincel.nite comme un diamant, et l'emporte dans sa maison. Le IrndeniJiin, pendant qu'elle est retournée au palais pour son service, la |)liinie se secoue et devient la Péri de l'Orange. Elle fait le ménage (le la vieille fennne, puis se retransforme en phmie. Ola s'étant renouvelé, la vieille femme se cache et surprend la Péri, qui lui raconte ses aventures.

La vieille fenmie s'en va vile an palais et invite le ])rince à venir souper chez elle. Le prince, (( (]ui s'ennuie fort avec sa noire épouse », accepte très volontiers l'invitation. Quand, après le souper, la Péri vient apporter le cafc. le piincc londje pres(iiic en faiblesse. Tout s'explique alors.

Le conte grec de Thessalie, déjà plusieurs l'ois cité, a le mènu' défaut dans la structure. Ajoutons, — ce qui vaut la peine d'être noté, car cela fait entrevoir les grands cornants historiques du passé, — que, là comme dans le conte turc, Cendrillon, revenue à la vie chez une vieille femme, dans une pomme d'un pommier merveilleux.

(1) (le qui nous parait ai»{)arleiiir' en pro|)re à Hasile, l'Vsl l'idée d'avoir fait revenir au dénoiienK-nt. — comme effet de si/wt-tne peut-être. — l'épisode de l'apparition des trois fées îles Oranges. Faire sortir d'iinp seule de ces trois fées, par Toi e de Iransformalion, lex irois f'res déjà connues, présentées ])récédemment comme parfaitement distinctes, c'est une alisurdilé qu'on ctierchera vainement, soit dit à leur honneur, dans les contes populaires de ce type.

— so —

fait le niéiiaiic de la \ieille à l'iiisii de celle-ei, el (lue, liiialeinejit, son hôtesse invite le prince à Aenir manger chez elle CO-

A eolé de ce ( onlc iswr. il l'aul ranger encore, comme [)rés(uitant la même sliuclure, un coiilc^ italien des \hru//,es (2), un autre, de làvourne (3), et le conte i^i'ec di' I île de Cliio, du recueil (iarnoy et Mcolaïdès, cité an J:; i.

In troisième conte Lirec, iccueilli dans \'l\c de /aide (Zakynthos) (4), a es(]ui\('' rili(ii;isnie en i'aisaid de l'épingle, li^id en la disaid K (Micliaidt'e », non f)lns un instrument de mélamoipliose, mais un insliiinuMU dt> mort : la négresse traverse avec l'épingle la lèle de la « jeune lillc au citron » et <( jette hi niotmmli' dans l'eau » de la l'onlaiiie.

Aussilùl la jciiiic lillc rsl 1 1 ansloi iin'-c en poisson d'or. Le j)oisson a\;uil t'h' pi'is cl Iik'' à la dcniandc (\(' la în'';,Mcssc. ipii l'ait la malade, SCS arcics (lonncnl naissance à un arhrc d'or à l'cuillcs et ti'uils «1 ot", (juc la ncjfressc lait hrùJer [)()ur (lu'on prépare un hain avec les cendres, t ne vieille l'ennue a ramassé un morceau du Iwis de l"arljre, poni faire du l'en. (Miaïul elle se mel à le fendre, elle entend à chaque coup un jféniissemenl ; (■ Mi ! mon hras ! ah! mon ])ied ! ah! ma tête! » La vieille procè(l(^ alois avec piécaulion. el, loiil h cou|i. ])araît ime jeune fille merv<'il1eusenu'nt l)elle.

D'autres contes se sont arrêtés net, an moment où ils allaient être entraînés à oublier l'épingle enchantée. Ainsi, dans un conte portugais (o), la négresse ayant demandé qu'on lui fasse du bonillon avec la colombe, le prince dit que la colombe ne sera pas tuée et se met à la caresser. 11 sent l'épingle et la retire. — Même chose, à peu près, dans le conte du Brésil cité plus liant : le jour où la colombe doit être (( mise dans la marmite », le roi, très affligé, la caresse, etc.

Dans le conte italien de Montale, près Pistoie, précédemment cité aussi, le prince commande de faire rôtir la tourterelle pour la prétendue malade.

(i) .Nous ne iieinoiis (|iif .■■ciivox cr à la dernière et lonj^ne noie de notée Kxciirsiis I. Lo fautuii/le de ('endrillon fhnis l'Iiulc. On y verra qu'un conte de l'Indo-Cliine, venant certainement de l'Inde, a lui aussi (mais sans conil)inaison illogique) cette renaissance dans un fruit, ce méiiîiL'e fait {)ar riiéro'ine, el celte invitation du prince par la vieille femme.

(2) G. FiNA.MORB, Trdflt^ioni popiiUiri Aliriizzi'si {l.nnc'inni). \HHi), n" iiO.

(3) Stan. I^rato. np. cit., p. 14.

(4) Zeiisc/infl fur (U'ulticltc Afi/l/iolor/ir, iv (IS.'i'.l). p. 'M\.

(.")) Co.iisicLiEKi I'kduoso. Pnrtuf/ iicsc Folk-la les, n" Jî, <i \j-< trois (a Irons d'Amour », dSinii Puhlirfilionx of t/ir h'i,lk-lMrc Surirlii, t. ix (IS82).

.lustcnu'nl, la icinc-iiK-ic ;) l'oiscMu siii' ses «^(mioiix ; l'Ilc lui dit : '( Paiivio potitf tomtorclle ! In lonil)(>s niai ! [1 taiil doiu ijnc je fe pcrdo ot qu'on te maiiyv rôlic ! » l'^t cllt' lui lisse les pluiiu's. (J'csl ainsi quelle retire l'épidj^lc. (hiaiid la, ji-uiic lillc lui a toid racont»', la reine-mère la conduit au|)iès du iil de )a négresse : >oil;'i, lui dil-elle, la lonrlerelle rôtie ! »

Il est nullement impossible de \oij' loiinuenl >'e>l laile, dans les (|uelques contes où nous I avons sitjiiaiée, la modification de structure en question. Il v a eu comme luie nttraciion malencontreuse entre les deux sous-lhènies du coule des Trois Onmyes : l'un, où I "héroïne est transloiniée en oiseau au nioNeii de lépingle enchantée : lautie, où elle est transformée eu [xtisson ou en fleur (Kjuntiqne, sans laide d'ancun objet magi([ue.

Très bien construits individuellement, assurémeid (cs (!( mi\ sousthèmes le sont : c'est leur combinaison qui, par rappoit au nouvel ensemble, a été t'orcémeid malheureuse.

Mais, pour qu'on puisse le comprendre, il faut connaîhc (juelcjues spécimens du second thème pur, non joint par force au premier. En voici d'abord un spécimen indien, recueilli à Sinda (Pendjab), au pied de l'Himalaya (i) :

tri |)rin(c se niel en roule à la r-eclieTche d'Vïiài l'arî lia <i Fée de la (ir(Miade ))i, floid il a entendu j)arler et (pi'il veut épouser. La parî est dans une île. gardée par cinq cents terribles dragons. Un fakîr change le prince en perroquet, afin (pi'il puisse fianctiir tous les obstacles et arriver au grenadier portant trois grenades, dont il doit cueillir celle du milieu. Après divers incidents, où il est aidé et sauvé par le fakù-, le prince, sons sa forme de perroquet, cueille la grenade et l'emporte. Le l'akîr lui a recommandé de n'ouvrir cette grenade qu'après être rerdré dans le palais de son père : il en sortira la i)lus belle fenuue du monde. Arrivé non loin du palais, le prince s'arrête dans lui jardin ])rès dune fontaine et se dit (pi'il va ouvrir la gï-enade : car. " s'il attetid poin le faiic d'ètic dans le palais de son père devant toute la cour, et (ju'il u 'a|)paraisse point de fée, il sera humilié à en mourir. » Il ouvre doiic la gr(>nade, et aussitôt apparaît une belle jeune fille, aussi brillante (juc le soleil. \ cette vue. le prince tombe en faiblesse. Le parî le r<'lève gentimejit et lui mel la lèle sur ses genoirx ])onr (juil dorme.

Pendant son sommeil, une jeune fenniie de i)asse caste \ient à la fontaine poirr piriser' de l'eau. Ntivard la belle IV-e. elle lui demande si le jeune boninie endoiini n'est ()as le fils du roi et si elle-même n'est jtas

(1) .MisTRKàs l)RAi;oTr, Sinila \'illfti/r T/ilt's i I,i)ii<li-t's, lOO(i), |). 22i) ol, siiiv.

cotte AnAr Parî qu'il osl allé chcichcr. I.a pari l'ayant inisc au coMiaiil do tout, la l'oninic choichc coiniucut elle pourra se débarrassci de la parî et proiidr(> sa place. Kllc lui propos(> d Y'chanf^'er leurs vèlcnicuts : « Nous Ncrrons tjuel air tu auras ainsi. » I.a |)arî s'y |)rèle, et la l'eninie lui dit : <( MainlenanI nous allons nous mirer dans la l'ontaine |)our voir laquelle est la plus belle. » Pendant que la parî se jienche au-dessus de l'eau, la femme l'j pousse. Puis (>lle réveille le piinee (jui, a])rès quelque hésitation, se persuade qu'elle (>sl bien Anàr Parî, e| l'éjjouse.

Cep(<ndant le prince, passant im jour au|)iès de la fonlaiiie, > voit un lis d'une merveilleuse beauté ; il le |)rerid et le rapport*' au palais. Pendaid la nuit, la fausse princesse met le lis en |)ièces et en jette les fraj:m( ids par la fenêtre dans le jardin. A cette |)lace pousse tout un carré de meidhe. Le cuisinier |)rend de cette nienllie pour' assaisonner im plat ; «luand il commence à err laiic fiirc, une \oix sort de la poêle : <( C'est moi, c'est moi, la vraie princesse, que tir fais frire à eir mourir, tandis que la méchante femme qui m'a jetée dans la fontaine, a pris ma place. »

Le cuisinier, effrayé, rejette la menthe darrs le jardin. Aussitôt rrne belle plante ^'rimj)ante monte, monte vers la chambre dtr prince. La fausse princesse la fait arracher et détruire. Mais rrn frrril, le seid fririt de la plante, roule sous un buisson, cl il est ramassé |)ar la fille du jardinier, (pii l'c^mporte. ()uand elle itMrtr-e à la maison. 1*^ fruit tombe par terre et s(> brise, et il en sort la charnrarrte Anàr Parî i i ).

Le ronte pourrait sarrètei' là ; mais une dernière partie, — rattachée, sans illogisme, du reste, à la première, — montre la fausse princesse poursuivant encore le parî revenue à la vie. Vnàr Parî est immolée pour que son l'oie, appliqué sur le front de la fausse princesse, guérisse un prétendu mal de tête incurable.

Avant ciu'on ne la tue, Anàr Parî demande h ses borrneaux de disperser ses membres et de jeter ses yeux au vent. Les deux yeux deviennent deux jolis oiseaux, qui s'envolent dans la forêt.

Bien des jours ensuite, le prince vient chasser tlans la forêt, (>t, tandis qu'il se repose sous un arbre, il entend les deirx oiseaux, ])eichés dans

(1) Dans un autre conte indien, de (lalcuUa (M. Stnl<es, op. cil., n" 2t), le récit suit la même niai-che que darrs ce conte de Sirnla. Onelques petites dil'férenci'S de détail : le friiil d'où sort la fiancée n'est pas une f^reniide. mais le l'i-uit d'un hrl (l\^J</l(' MdrmeluK des l)otanistes) ; Pincident du cuisinier manque ; la « Princesse du />''/)) jetée dans l'eau, est tr-ansforraée en lotirs, puis en hcl, et c'est du fruit de cet arbre qu'elle sort, petit enfant, pour être adopté*^ par un jardinier et su femme.

— I>e sommeil du prince (du conte de Simla), la princesse poussée dans un réservoir par une laide et méchante i'ernine (ici, la femme d'un coi-donuier), la transformation en fleur, ljrus(piement suivie du retour à la vie sous la l'orme d'une jolie petite fille, se trouvent, avec altérations, <lans un autre coide irrdien. provenant probablement de Jîénarès (M. Stolces, n° \) el qui n'est pas du type des Trois Citrons.

les l)r;in<hos, se pjiricr l'im ."i rinilrc. et riiii riuoiitcr imc histoire, et (picllc liistoirc .* I liistoirc d'AiiAr P.irî. L<' prince, f'r;i|)|)é de sliipeiir, s'écrie : <( Kiifiii. je I '.li i-elroii\ée ! Vieil!!; e( sois ma princesse 1 "(1).

Un autre conte indien, recueilli dans le doudjérate, n'a pas cette dernière partie, surajoutée. Une particularité intéressante de ce conte, c'est que la l'ée Hànî .lajhanî, fille du roi des géants, qu'épousera le héros, fils d'un riche marchand, n'est pas gardée dans un fruit ; son père la plonge dans un sommeil léthargique, cliacjue l'ois qu'il s'absente. Nous retrouvons ici la baguette de notre Monographie A, la baguette qui endort et qui léveille (il n'y en a qu'une seule), et aussi la \ie du géant, cacliée bien loin, dans un perroquet. — Voici comment ce conte du (Joudjérate donne notre épisode :

Le tils fin rnarcliiuid. arrivé j)rès de la maison paternelle avec la lée, laisse celle-ci sous nii manf^niei et s'en va seul chez, son père. Pendant qu'elle est à attendre son retour, arrive une laide femme de potier qui, attirée par les joyaux de la fée, Tenf^af^e à se baif,Mier avec elle dans un puits voisin. Quand elles sont sorties de l'eau, la femme propose à la fée déclianger leurs vêtements ])ar amusement. Dès (pi "elle a les vêtements de la fée, elle la jette dans le jmits et se f^lisse dans le palanquin qui attend \h.

Ici encore, de belles lleurs llotteni sur l'eau du puits : les Heurs ayant éti' mis(\s on pières jiar lintruse. une herbe odoriférante, et ensuite un nianguiei- les i'(Mnpla('ent dans le jai-din.

La |)his belle nian^Mie est doiUM'-e par le fils dyi marchand an jardinier. Quand la femme de celni-ci veut la couper, une voix d'enfant en sort : a Maman, ne me fais pas de mal ! » l>a femme, effrayée, jette la manque; mais son mari l'ouvre avec précaution, et une jolie petite fille en sort. Le jardinier, qui n'a pas d'enfants, l'adopte, et la ])etite fille f.'iandit si rapidement qu'en peu de mois elle devient femme. I ii joui. le fils du marchand l'aperçoit, et la vérité se découvre

(I) (le conte île Simla présente, (riiiii' fuçDri pr('S([uc accei)table pour nous autres fMiropéens, un l'-pisode dont les roules de (laleulta et delîénarès, cités dans la note précédente, offrent un pendant ahsolument baroque: là. non seulement les yeux de l'héroïne sont ctianf;és en oiseaux, mais son corps est Iransfornié, meuihrt' par )ncmbn\ en palais. (Voir notre Iravail l.ex Atoiif/ols. etc., dans la Hevne îles TriKliliniis /'ii/iiihiirrs de 1012. pp 'US et sui\ . ; p. US cl >riiv du tiré à part.)

Nous sei'ions bien étonné si certain (''i)isode de contes européens du type de la Fiiinrt'r iiiihlire, tlième si voisin du tlième de la Fiancée suhsliluée, n'était pas un reflet affaibli d<^ l'épisode des yeu.x de la /inri, ti-ansfoi-més en oiseaux. Dans ces contes européens, la vraie fiancée, qin; le héros a oubliée par suite d'une fatalité, trouve le moy<;n de mettre fin à cet oubli en faisant paraître devant lui, au moment ofi il va épouser un»- auli'Cî ïcmmv, ilcii.r oiseaux- enr/iaiiles (/u'e/le a falirit/ncx, el i/ui, par les parales i/u'tls ér/innt/eiil entre eux. rereilleiil ses siiureiiirs. (Voir nos Coules papuldires (le Larraitie. remarques du n" ',V1. I. Il, p. 11.)

(.(' sc( oiid st>us-lli('iii(> sf iclidiiNt' hors di' riiulc. iVous pouvons i('H\o\(|- à trois coules irrccs modci iii-s, (rAllirncs, dv l'île de Z.iiitc, d'\ï\ali ir.iiicicimc Iwdoni.i, \sie Mineure), un conle italien de, SaïUo Stel'ano di (^alcinnja ('roscane ), un conle liouuiois, un c<inle noixéiiien (i).

La scène du rcllel dans l'eau et de la néj.Tesse (l'eninie Isifiane, dans le conte honi^rois ; serxante dans le coide italien : cuisinière dans le conte nor\éi;ien) lii^urc dans tous ces contes, (|ui tous sont du l\[)c des Trois dirons (trois jj:renades, dans le coide lionizrois ; trois (Hnniues, dans le conle italien).

\létanior|)liose de la jeune lille en |)oisson d'or-, dans les contes ^niMS de Zarile el d'\'i\ali, en poisson d'ari^ent dans le coide norvéirieii : en petite aniiuille d'or' dans le conle i;rec d'Athènes ; en (( énorme antiuille » dans le coule toscan.

l>e conte i:re( de /aute a ceci tie |)articuliei-, i|ue la l'ennne (pii se substitue à la vraie liaiicée est une Uimnissa (ogresse), laquelle, avant toute chose, niaiiize la jeune lille : un petit os tombe dans l'eau de la fontaine et se tiansTornie en petit poisson d'or.

Après la tiNinsTormation eu poisso]i ou anguille, vient, dans la plupart des contes de ce groupe, une seconde tiansl'ormation en arbre, naissant des arêtes, d'une écaille ou de gouttes de sang ; citronnier, dans le conte d'Athènes ; cypiès, dans le conte de l'Asie Mineure ; « bel arbre » dans le conte hongrois. Dans le conle de Zante, buisson de roses.

Dans le conte toscan, l'anguille tuée est jetée dans une cannaie (canneto, lieu planté de roseaux) et devient un roseau (( merveilleusement grand ». qu'on apporte au piince comme curiosité. Le roseau crie à ({ui l'approche : (( Doucement ! ne me faites pas de mal ! )) Le prince, a\ec un c-anif {sic) et d'une main "légère, ouvre le i-oseau, et la belle jeune fille en soi-f. — Dans le conte grec d Mhènes, la soucbe du citronnier coupé est donnée à un vieux bonhomme qui prend sa hache pour la fendre. La souche crie :

(1) Miss (iARiyKTT op. fil. p. lirl suiv. ; - liEiaiiAiin Schmidt, (irifcliisclw M.rrchen, Leipzig, 1877. p. 71 et suiv. ; - H.min. Inc. rit. : — A. ce L;^BFl^,^.\Tls, le Tradizioni popolan di Sfuilo-SU-fnni) ih ('alrinaja. Home, 189i. n° \ ; —G. Stieh, Unfjarisdte Mn-rchen .. /ma dcr hnleh/i.'^c/irnn Saninilung. Berlin, tSîiO. n' 13; — 0. W. D-vsE>T. Tnles froin ihr l-'jrld (traduits il'.Vsl)j(ernsen) Londres. 187i, p. l.'ll et suiv.)

« Frappe en haut, Trappe en bas ; ne Trappe pas an milieu : lu blesserais une jeune lîlle. )>

Dans le conte hongrois, ordre avant été donné de couper et de brûler larbre, un des bûcherons garde un morceau du bois, dont il l'ait un couvercle à un pot au lait. De ce couvercle sort la jeune fille pour faire le nirnage, pendant que la Tennne du hùchcron est allée à ses affaires.

Revoilà le « ménage l'ail d du ((Hilc indien de 1 Indo-Thine el du conte turc.

Ce second sous-thème, on le voit, est aussi bien ct)nstruit que l'autre. Le tort qu'on a eu ((jui et à quelle époque ??), ça été de vouloir à toute force le combiner avec le premier sous-thème, celui de VEpiiKilc cuclnintce.

un episode iml'oktvnt des contes precedents tramspohtf': dans des contes de type différent

LE THEME DE LA (( FIANCEE OIHLFEE )). — (( CO.MEDIE DE LA BELLE SIDÉA )) , DAYliEH (FIN Di: XVI' SIÈCLE). — SES RESSEM- BLANCES AVEC « LA ÏEMi'ÈTE )) , DE SHAKSI'EAHE (CO.M.MENCE- MENT DU XVII' SIÈCLE).

L"éf)iso(le du Hejlef (fans la jonhiiiic a conijilètement disparu dans Gozzi. Le prince dit à la jeune lille de l'Orange de rattendre, « assise sur une pierre, à l'ombre d'un arbre ». La négresse, à qui la Vés Morgane (introduite ici par Gozzi), a fait la leçon, n'i pa.-- plus lot aperçu la fiancée, — en chair et en os, et non point en reflet dans une fontaine, — qu'elle se met à lui adresser des flatteries et à lui offrir de la coiffer : opération pendant laquelle elle lui eiif( iice dans la tête l'épingle magique.

Supprimé par l'arrangeur italien, l'épisode du Ih'jlet figure en bonne place dans un autre ouvrage dramatique, non plus du xmii" siècle, mais du \\f, non plus italien, mais allemand, et se rattachant

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