‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 13 sur 92 · DEUX CONTES DE MADAGASCAR · texte numérisé non relu

DEUX CONTES DE MADAGASCAR

Le thème du Reflet a voyagé jusqu'à l'île de Madagascar, et il y a été recueilli, enchâssé dans deux contes, de types distincts.

Dans le premier, qui est du type de la Fiancée substituée (2), nous nous trouvons en face de la forme si rare des contes gaéliques :

Une jeune fille, l^afarà, se met en route pour le i)ays du (( chef » qu'elle doit épouser. Au cours du voyage, une esclave qui l'accompagne, lui persuade de se baigner avec elle et do plonger ; jx-ndant que Rafarà plonge, l'esclave s'empare de ses vêtements et de ses bijoux et se fait passer pour sa maîtresse (3).

(1) Sur le moyen que la fiancée emploie souvent pour mellre fin à l'oubli dont elle est victime, voir une note précédente, relative à un conte indien de Simla.

(2) Folk-Lorc Jounuil, W (IHHi), p. 13;} el suiv.

(3) Dans le conte indien du Goudjérate, cité plus haut, la fée Ràni Jajhâni se baigne aussi avec une femme q\ii. par ruse, lui prend ses vêtements et se substitue à elle. — Comparer un conte lithuanien, résumé dans les remarques de notre conte de Lorraine n" Gl (II, p. 200).

lîafaià. abamloniH'O. finit [)ar anivor an pays dn vhoï. i'-llc nionle snr nu arbiv, pivs d'une soinco. cl in\()(|uc ses ancèlics « pour (ju'il ny ail plus d'eau dans la ville ».

Le chef ayant demandé de l'eau, on n'en trouve nulle part, lue esclave esl alors envoyée à la source hors de la ville. Elle voit dans l'eau le rellet du visage de Rafarà... <( Jolie comme je suis, je ne m'en vais pas puiser de l'eau ! » Elle casse sa cruche. Alors le chef envoie sa mère... « Quelle belle femme je suis, bien que je sois vieille ! » Elle aussi casse sa cruche. Le père du chej, envoyé à son tour, fait de même. Enfin le chef se décide à aller lui-même à la source. Rafarà rap])elle et lui dit de lui apporter ses bijoiix. Le chef les réclame à la fausse fiancée, (lelle-ci est mise à mort, et Rafarà devient la femme du chef.

D'où ce conte, si semblable aux contes gaéliques pour l'envoi successif de diverses personnes à la fontaine, est-il arrivé chez les Malgaches ? Très probablement il leur est venu des Arabes qui depuis si longtemps ont pénétré dans l'île. Et voilà, au sujet d'une forme européenne exceptioiineUe de l'épisode du Reflet, une forte présomption d'origine orientale. On verra plus loin que l'origine indienne de la forme ordinaire de cet épisode peut être rigoureusemnt établie.

L'autre conte malgache est bizarre (i) :

Les deux sœurs d'Ifarà sont jalouses de sa beauté. Elles font, en sorte qu'elle soit capturée par Itrimohè, un monstre à queue coupante, lequel met la jeune fdle à engraisser. Ifarà réussit à s'enfuir, emportant, d'après le conseil d'une petite souris à laquelle elle a donné du riz, divers objets que, poursuivie par le monstre, elle jette successivement derrière elle ; et ces objets deviennent une épaisse forêt, un grand lac, un immense précipice. Le monstre périt dans ce précipice.

Alors Ifarà demande d'abord à une corneille, puis à un faucon, et enfin à un reo {leptosomus discolor) de la transporter « à la fontaine de son père ». Le reo la prend et la dépose sur un arbre <f juste au-dessus de la fontaine de son père et de sa mère, n

Bientôt arrive une petite esclave de la maison. A la vue du reflet : « Comment ! avoir une jolie figure comme la mienne et porter de l'eau sur ma tête ! » Et elle casse sa cruche. Alors Ifarà, du haut de l'arbre : <( Mon père et ma mère font des dépenses pour acheter des cruches, et tu les casses ! » L'esclave regarde de tous côtés et ne voit personne. — Le lendemain, il en est de même. Alors elle court au village raconter ce qui s'est passé. Les parents viennent et, apprenant ce qu'ont fait les méchantes sœurs, « ils les renient et gardent Ifarà comme leur enfant. »

(i) Folk-Lore Journal, 1, (1883), p. 238 et suiv.

On peut se rappeler que le thème de la poursuite et des objets jetés se trouve, avec la scèite de la fontaine, dans les contes gaéliques.

Nous aurions encore à parler d'un conte maure inédit de Blida et de la manière particulière dont il présente la scène de la fontaine, mais ce conte est d'un si haut intérêt que ce serait pitié de le morceler. Nous l 'étudierons dans une autre de nos Monographies.

CONCLUS [ON DE CETTE l'RE.MlEKE SECTION

'UEpiiujle enclianlée qui tmnsjorme en oiseau est un thème tout indien. Dans un premier sous-thème (§§ i, ibis), nous l'avons souvent vu, en Europe comme dans l'Inde, uni au thème des Dons merveilleux ; mais, dans l'Inde, l'alliance des deux motifs est bien plus étroite qu'elle ne l'est dans les contas européens qui présentent cette union caractéristique. C'est à peine, en effet, si un ou deux des contes européens cités ont conservé des traces de ce que la rigueur logique avait donné dans les prototypes indiens.

Quant aux contes de notre § 2, n'est-il pas certain qu'il n'y a rien de plus indien que ces fruits d'où sort une femme ? Nous en avons cité maint exemple au cours de ce travail (i).

Et la fontaine, ce centre des événements ? A côté de cette fontaine et, qui plus est, dedans, les contes indiens actuellement connus font jouer un rôle à leur héro'ine et à la femme qui se substitue à elle. Nous y retrouvons, avec un luxe de transformations inimaginable, ce que racontent certains contes européens dans lesquels, au lieu d'être changée en oiseau par une épingle magique, l'héro'ine, jetée

d) Un conte indien du Dekkan développe avec amour ce thème singulier. La princesse Anàr Ràni (la « Ràni de la Grenade ■■) est mise par ses parents dans ime grosse grenade, el deux de ses suivantes dans deux grenades aussi, sur le même arbre. Dans chaque grenade est un petit lit. Le malin, les trois jeunes filles sortent de leurs fruits « pour jouer dans l'ombre fi-aîchc de l'arbre », et, le soir, elles y rentrent, chacune dans sa grenade, etc. (Miss M. Frkue, OUI Dercan Dni/s, 2° éd. Londres, 1.S70. p. O.'j .

— Cette idée d'une grenade donnée comme chambre à coucher à une princesse admirablement belle cadre bien avec cette autre idée, non moins indienne, d'une merveille de beauté ne j)esanL (pie le poids d'une rose {l'ItûliiKili Hàiii, la « Princesse Rose, » dans un conle de Calcutta : Miss Stokes n" 1 ). — Comparer un conte du Dekkan, dans leiiiiel la princesse l'ûncli l'hùl l{(iiiU\;i c l'rincesse Cinq Fleurs» pèse cinq fleurs de lotus (.Miss Frère, p. 131).

diiJis la fontaine, Oï^t translVtrnu't' en poisson et poursui^io ensuite par la fausse fiancée, de métamorphose en métamorphose.

Reste ]'arbre, l'arbre dont les branches s'étendent an-dessus de la fontaine, l'arbre du haut ducpiel le visage charmant de la vraie fiancée se reflète dans l'eau, (let arbre, le retronvons-nous dans l'Inde ? Dans les contes populaires indiens recueillis jusqu'à présent, non... Mais attendez ! Si le hasard et, il faut ajouter, l'extrême difficulté des recherches dans 1 "immense répertoire oral des contes de l'Inde (,) ne nous a pas encore mis en présence de cet arbre si caractéristique, une chance toute particulière nous permet d'établir qu'arbre^ reflet et le reste figuraient, il y a des siècles, dans les contes indiens.

Vers l'an /lon de notre ère, le Bouddhiste Kumàrajîva, originaire de Kharachar (Turkestan chinois), traduisait d'un texte sanscrit l'historiette suivante (2) :

La femme d'un çresJtUiin (gros marchand), en butte à la colère de sa belle-inère. s'enfuit dans la forêt. Elle voulait se donner la mort, mais elle n'y parvint pas. Alors elle monta sur un arbre pour se caclier. Au pied de l'arbre, il y avait un étang, dans lequel se rellétait son visage. En ce moment vint une femme esclave qu'on avait envoyée avec une cruche pour puiser de l'eau. Voyant le reflet dans l'étang, elle crut qu(î c'était son image, et elle dit : « Je suis donc d'une beauté si parfaite ! Pourquoi irai-je puiser de l'eau pour les autres ? » Et elle brisa sa •cruche et retourna à la maison. Là elle dit à son maître : « Moi qui suis d'une beauté si parfaite, pourquoi m'envoies-tu puiser de l'eau ? » Le maître la crut folle et kii donna de nouveau une cruche. Cette fois encore, l'esclave la cassa. Alors la femme qui était sur l'arbre eut un léger sourire. L'esclave vit 'e reflet sourire; elle leva les yeux et vit la femme. Alors elle eut honte.

Sur quoi, l'auteur bouddhiste moralise à l'adresse de « la foule des fous et des ignorants » qui s'imaginent être ce qu'ils ne sont pas.

Une autre version de ce même conte a été également traduite du sanscrit en chinois à une époque que nous ne connaissons pas et insérée en l'an 5i6 dans une compilation bouddhique chinoise (3). Ici, le rédacteur décrit complaisamment la laideur de la servante qui va puiser de l'eau. La femme dont elle voit le reflet dans la source

(1) Sur cette question voir le témoijina^e du jirand colleclionneur de conlos indiens, M. William Crooke (Folk-/jjre, Vd02, pp. 3Ui-307).

(3) AcxAshosa, Sùlràlamktira, traduit en français sur la version cliinoise do Kuniàrajiva. par Ed. Huber (Paris, 1008), p. i.'il.

(4) Edouard Chava!«:«es CiiK/ rents coules et apolof/tiPS, e.ctrnils du Trijnlako rJn- Hoïs (Paris, 1911) t. III, n° 480.

est « une femme du voisinage qui s'était pendue à un arbre ». Rentrée à la maison, la servante s'assied sur le siège de Va épouse principale », à la grande stupéfaction de tous, et elle dit : « J'ai vu dans l'eau que j'étais belle, mais mon maître n'a pas su le reconnaître n. On lui met en vain un miroir sous les yeux (comparer le conte turc ci-dessus), et enfin on l'amène sur le bord de l'eau. Alors « elle comprit et se trouva couverte de confusion )>.

Ainsi, l'épisode du Reflet, se racontait dans l'Inde dès le IV® siècle de notre ère, tout au moins ; mais les Bouddhistes n'ont pris de l'original que la partie de laquelle ils voulaient déduire des considérations morales. Ce texte fragmentaire fait entrevoir une jeune femme persécutée, et persécutée par sa belle-mère ; ce qui est si fréquent dans le répertoire des contes.

En présence de ces résultats de nos investigations, — résultats que des savants et des chercheurs consciencieux nous ont permis d'enregistrer, — nous pouvons, ce nous semble, ne pas trop nous émouvoir des attaques dirigées contre ce que certains, dans les discussions folkloriques, appellent d'un ton méprisant la « théorie orientaliste ».

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