‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 15 sur 92 · LE ROI LEAR )) , DE SHAKSPEARE · texte numérisé non relu

LE ROI LEAR )) , DE SHAKSPEARE

C'est le moment de revenir sur ce charmant petit thème de la Princesse qui airitait son père comme du sel, vraiment poétique dans sa simplicité, thème qui encadre, dans le conte indien., ce qui est proprement le conte du Prince en létJiargie et des milliers d'ai(juiUes.

Ce thème-cadre était presque inconnu, il y a une vingtaine d'années. Le grand l'olkloriste Reinhold Kœliler, en i865, n'en pouvait citer que trois spécimens, recueillis en Autriche, en Souabe et en Catalogne, et encore ces trois spécimens sont-ils incomplets ou altérés (i). Dix ans plus tard, R'œhler en connaissait un peu plus d'une demi-douzaine (2). Depuis lors on en a découvert d'autres dans différents pays, de sorte qu'on a constaté l'existence de ce conte : en France (Haute-Bretagne, Agenais, Gascogne, Pays basque) ; — en Italie (Venise, Bologne, Parme, Toscane, Home, Abruzzes) ; — ■ en Sicile ; — en Espagne (province d'Oviedo et Catalogne) ; - — en Portugal (Oporto) ; — en Belgique (pays flamand et pays wallon) ; — en Angleterre (comté d'York et Suffolk) ; — en Suède ; — en Allemagne (Souabe) ; t— en Autriche ; — chez les Roumains de Transylvanie (3).

Outre le conte que nous avons résumé, l'Inde en a fourni jusqu'à présent deux autres de ce type ; le premier, recueilli dans la ^ allée du ïlaut-Indus ; le second, à Mirzàpoûr (Provinces Nord-Ouest) (4).

(1) Wcimarer Beitrivqe :itr fAlteratur iind h'itnsi, 18(5.') (article reproduit dans les Aufaœtze ûber Marchen und Volkslieder voii Iteinhold lûr/ilrr, lîerlin, 180i, p. l.'i).

(2) J.-F. Bladé, Coiilfc populaires recueillis en Ar/enais, avec des remarques de II. Kœhler (Paris, 187 i) ; remarques sur le conte n° 8.

(3) Aux contes cités par R. Kœhler, il faut ajouter toute une série de contes analysés par miss M. Roalfe Cox dans Cinderella (Londres, 1893), n" 208 à 220 et 31 i, 315 ; un conte anglais du comté d'York (S. 0. .Vddy, Household Taies, Londres, 18*.to, n" ÎIO) ; un conte des lloumains de Transylvanie (P. Schullerus, Hunufuische Volksrnœrclien, Hermannsladl, 1907, n" 107).

(4) Ch. Swynnerton, Indiaii .\if/hls' Enterlaintneiil (Londres, 1892;, n" 27, et Indian Auti(/uary, année 1893, p. 323 cl suiv.

L'opposition entre les métaphores tirées l'une du sucre et l'autre du sel, opposition si naturelle dans l'Inde, le pays de la canne à sucre (j) n'a point passé dans la pres(jue totalité des contes de ce type recueillis en Europe.

Dans un premier groupe, on a essayé de substituer à la comparaison avec le sucre une comparaison avec d'autres objets d'alimentation, et, ce qui est assez surprenant, on n'a eu nulle part l'idée de remplacer le sucre par le miel. Parmi les contes qui viennent d'être indiqués, les contes vénitien, toscan, parmesan, romain et le conte -wallon font dire aux deux filles aînées qu'elles aiment leur père, l'une « comme le pain », l'autre « comme le vin ».

Dans un autre groupe, on a pris d'autres comparaisons : (( Je t'aime comme la prunelle de mes yeux » (conte de la Haute-Brelagne, contes flamand, polonais, sicilien). « Je t'aime comme ma vie » ou (( plus que ma vie » (contes portugais, flamand, anglais, suédois). Etc (2). Et, comme la plus jeune »oeur, dans ce second groupe aussi bien que dans le premier, emploie toujours la métaphore du (( sel )), il ne reste plus la moindre trace de la parfaite symétrie existant dans les originaux indiens, symétrie déjà si boiteuse dans les contes du premier groupe.

Naturellement, dans tous les contes européens de ce type, la vérification expérimentale de la justesse de la métaphore du sel se fait d'une autre façon que dans les contes indiens. Le sucre ayant été supprimé dans le récit, plus de mets sucrés servis à l'exclusion de tous autres ; donc plus de dégoût final après une première satisfaction. Dans les contes européens, la répugnance est immédiate ; car les mets sont servis non salés.

Il est singulier que le conte indien de Mirzàpoùr, qui donne pourtant l'opposition du sucre et du sel, ait supprimé les mets sucrés servis au roi, à qui l'on ne sert, comme dans les contes européens, que des plats sans sel.

(i) Le mot 0 sucre » (gréco-latin Sacc/iaron) vient du sanscrit Sàkkara.

(2) Le conte sicilien et le conte espagnol n'ont pas plus le « sucre » que les autres contes européens, bien que le sucre ait été apporté par les Arabes en Sicile dès le IX* siècle et en Espagne dès le vin*.

— lOo —

Nous ne nous étendrons pas longuement sur la partie centrale des contes de ce type, celle qui explique comment la princesse, maudite et chassée par son père, est devenue reine et peut ainsi inviter son père à ses noces et lui faire comprendre par expérience ce que signifiait la métaphore du sel.

Parfois, c'est très simple : la princesse errante rencontre un roi qui, charmé de sa beauté, l'épouse (conte du Haut-Indus ; contes suédois, basque ; comparer le conte wallon).

Dans presque tous les contes européens, l'héroïne déguisée entre -au service d'un roi, et le récit s'engage dans le thème de Peau cVAue,. pour se terminer par l'invitation aux noces, le repas sans sel et le reste.

Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que cette combinaison du thème du Sel avec le thème de Peau d'Ane serait spéciale à l'Europe: eller-a été apportée sur la côte barbaresque, et elle y existe tout au moins chez les Berbères de Tazerwalt dans le Maroc (à 210 kilomètres à vol d'oiseau, sud-sud-est, de Mogador) ; mais, soit en route, soit au point d'arrivée, elle s'est considérablement altérée (i).

tJn roi a trois filles. Il appelle l'une d'elles : « M'aimes-tu ou non ? « — Je t'aime, mon père, comme de l'or. — Bien. » La seconde aime son père « comme des diamants ». Quant à la troisième, elle l'aime « comme du sel )>. (( Va-t-en, dit le roi. Tu n'es plus ma fille. »

La j.eune fille s'en va, et elle finit par entrer au service d'un autre roi. chez qui elle lave la vaisselle et apprend la cuisine, « jusqu'à ce ■qu'elle devienne cuisinière ».

Un jour, le roi donne une fête, à laquelle il invite le roi, père de la jH'xmc fille. Celle-ci demande à faire le dîner de l'hôte, et elle l'apprête sans sel. Le plat étant bien cuit, elle y met sa bague. Quand le repas est servi au roi, celui-ci s'étonne fort de ce qu'il ne soit pas salé ; il <'xamine le plat et y trouve la bague. Aussitôt il dit : « Amenez-moi la jeune fille qui a préparé ce plat. » On va la chercher ; le roi l'embrasse tenflrement et la ramène dans sa maison.

Voilà ce qu'est devenu, dans ce conte berbère, le thème du Sel ; il a perdu toute signification. En effet, que la princesse berbère ait

(1) Ce conte berbère a été public par M. Hans Stumme, professeur à l'Université de Leipzig, dans le Journal Asiatique allemand fZeitschrifl der Deutschen Morgenlœndischen Geselhc/uift, vol. 48, 189i), p. 381 et suiv.

ou non salé son plat, cela n'a aucune importance quant à sa réconciliation finale avec son père. C'est uniquement la bague, découverte par le roi dans le plat et portant probablement le nom ou le sceau de sa fille, qui amène cette réconciliation, sans que rien ait été éclairci au sujet de cette métaphore du sel qui avait t(uil fàclié le roi.

Le trait de la bague a passé évidemment de V enclave (formée, nous l'avons dit, par le thème de Peau d'Ane) dans le thème principal, le thème du Sel, mais en se modifiant fortement : dans le thème de Peau d'Ane, en effet — est-il besoin de le rappeler ? — c'est le prince, le futur mari de l'héroïne, qui, dans un plat (gâteau, soupe) apprêté par elle, trouve la bague qu'elle y a mise et qui (nous n'avons pas à entrer dans les détails) finira par faire connaître ce qu'est, en réalité, la pauvre dindonnière, la pauvre laveuse de vais: selle.

Dans le conte berbère, tout est brouillé ; mais rien n'est plus facile que de distinguer la combinaison qui a été défigurée.

Dans le conte indien de Mirzàpoûr, — oii la princesse est déjà mariée, quand son père la fait exposer dans la jungle, — la partie centrale raconte les aventures du fils qu'elle portait au moment de son bannissement. Le jeune garçon, sans être connu du roi son grand 'père, va chercher pour celui-ci des choses merveilleuses dont le roi a rêvé. (Comparer, dans nos Contes populaires de Lorraine, les contes indiens résumés dans les remarques du n° 19, p. 219 et suiv.). Plus tard, il conduit le roi dans le palais habité par la princesse, et le repas a lieu dans ce palais.

C'est, ce nous semble, Reinhold Koehler qui a, le premier, rapproché du conte de la Princesse qui aimait son père comme du sel (conte dont il ne connaissait ni ne pouvait connaître, en i865, aucune forme indienne) la scène première du Roi Lear, de Shakspeare (i). La ressemblance, est, en effet, certaine : comme dans les contes indiens et dans leurs dérivés occidentaux, un roi demande à ses trois filles comment elles l'aiment ; il est irrité de la réponse de

(1) Dans rarticle des Weimarer Beitrs-ge, cité plus haut.

la plus jeune, et il la renie pour sa fille ; plus tard, il voit que c'était elle qui l'aimait le plus. Mais combien, pour tout l'agencement, le petit conte indien est supérieur à l'œuvre de Shakspeare ou plutôt, si l'on veut être équitable, à l'œuvre du vieil auteur anglais, que le Roi Lear reflète !

Ce qui, dans le conte indien, était une simple conversation entre un roi et ses filles, a été promu par un littérateur du moyen âge à la dignité de préliminaire quasi-officiel d'un grave acte politique, d'une abdication royale avec partage de la souveraineté : le royaume est mis aux enchères, et le prix, c'est l'hyperbole des protestations d'affection filiale; Mais, si les deux aînées font déborder la mesure bien au-delà de ce qui est raisonnable, la plus jeune la donne vraiment trop juste. Shakspeare, qu'il nous soit permis de le dire, a encore accentué le caractère que le vieux littérateur a prêté à sa Cordélie, croyant sans doute la faire admirer, celui d'une raisonneuse à outrance... Mais voyons le corpus delicti.

La source première d'où dérive le Roi Lear de Shakspeare, — non point probablement dune manière directe, mais par l'intermédiaire des ChronicJes of England, de Holinshed, ouvrage publié en 1677, — c'a été l'Historia Regiun Britanniœ, de Geoffrey de Monmouth, composée en 1 182-1 135 et remplie de fables sur les premiers rois d'Angleterre (Livre II, chap. XI) (i).

Lcir (Loar), roi de la Bretagne i^BrilanniœK ayant l'intention de se démettre du pouvoir, va trouver ses trois filles, Gonorilla, Regan et Cordeilla (Cordelia, dans Shakspeare), sa préférée. Pour savoir laquelle mérite d'être favorisée dans le partage du royaume, il les interroge et leur demande laquelle l'aime le plus. Les deux premières se répandent en protestations emphatiques d'affection, au grand contentement du roi. Quant à Cordeilla, elle tient à son père ce langage : « Y a-t-il « quelque part, mon père, ime fille qui prétende aimer son père plus (( que comme père ? (quœ patrem suum plus qiiarn patrern diligere « pi-œsumat) ; je ne pense pas qu'il y en ait aucune qui ose le dire, à « moins qu'elle ne fasse de belles phrases pour cacher la vérité. Je t'ai « aimé comme père, et je ne cesse pas de le faire. Si tu exiges davan- « tage de moi, écoute combien est certaine l'affection que je te porte, « et mets fin à tes interrogations. En effet, autant tu as, autant tu « vaux, et autant je t'aime {etenim quantum habes, tantum vales, « tontumque te diligo). »

(1) Sur le /ioi Leur, voir deux intéressants ouvrage?, puljliés il y a une dizaine d'années : Wilfrid Perrett, T/ie Stonj of Kiiu/ Lear from Geoffrey of Montnoiith to Shakspem-e (Bcv\m, 1904), et Emile Hode, Die Learsage vor Shakspeare {lVdï\e, ll;Oi>

rt Et pas plus, » (and no viore), ajoute u i (Livre II, chap. V), — ce qui couroiuie le petit discours, — te Uolinslied dont Sliakspeare avait probablement rou\rage sous les yeux.

La Cordélie de Sliakspeare appuie encore davantage sur ces désagréables considérations : « J'aime \ otre Majesté conformément à (( mon obligation (according to my bond), ni plus ni moins... (( Vous m'avez donné la vie, vous m'avez élevée, aimée ; je vous (( rends ces devoirs, comme de droit : je vous aime et vous lio- (( nore grandement. Il est probable que, si je me marie, l'époux « dont la main recevra ma toi, emportera moitié de mon affection, « moitié de mes soins et de mon devoir. (Certainement je ne me (( marierai jamais, comme mes sœurs, pour aimer mon père uniquece ment (to love my father ail). »

Toutes vérités ne sont pas bonnes à dire, surtout si crûment. (Cordélie, parlant à son père en personne, applique vraiment un peu trop à la piété filiale la théorie de l'obligation d'un honnête débiteur envers son créancier, et l'on comprend que le Roi Lear manifeste son mécontentement de cette affection par doit et avoir.

Quelle différence avec le petit conte indien ! D'un côté, une sorte d'apologue au tour preste, traité d'une main légère ; de l'autre, une lourde et prétentieuse élaboration littéraire.

Et cela montre, une fois de plus, que les littérateurs, même les littérateurs de génie, lorsqu'ils veulent toucher aux vieux contes traditionnels, dont certains sont de petits chefs-d'œuvre en leur genre, ne font que les gâter... Il est vrai qu'en écrivant son drame, Sliakspeare croyait mettre en œuvre des matériaux historiques, et il les prenait comme il les trouvait. Mais, quelles que soient les circonstances atténuantes, Shakspeare n'a en rien amélioré le très mauvais arrangement d'un excellent conte indien, sur lequel il travaillait ; tout au contraire. Gœthe, paraît-il, qualifiait, — de grand homme à grand homme, — la première scène du Roi Lear d' « absurde » (absurd) (i) ; il avait raison.

SECONDE FORME D 'INTRODUCTION AU THEME DU «PRINCE EN LÉTHARGIE)) LA PRÉDICTION MENAÇANTE DE l'oISEAU

Ici une brève introduction nous jette immédiatement en plein cœur du sujet.

Nous avons d'abord à citer deux contes recueillis chez les Grecs

(1) Jahrbuch der Deutschcn Shakspeare Geselhchaft, vol. XII(Weimar, 1877), p. 171.

modernes, l'un à Athènes, l'autre en Epire. Voici le conte d'Athènes (L. Garnett, op. cit., p. /io) :

Un grand aigle passe, trois jours de suite, devant la fenêtre près de laquelle brode une princesse. « Tu brodes, tu brodes, lui crie-t-il ; tu épouseras un mari mort. » La troisième fois, sur le conseil de sa grand' mère, la princesse dit à l'aigle : « Eh bien ! emporte-moi, que je le voie ». L'aigle la pivnd sur ses ailes et la dépose dans un palais où tout, hommes, chiens, chevaux, est endormi. Dans une chambre toute d'or, elle voit un beau prince, comme mort. Et, sur une table, est un écrit où il est dit que celle qui veillera le prince trois mois, trois jours, trois heures et trois demi-heures, sans dormir, et qui sera là pour lui dire : (( A ta santé ! » quand il éternuera avant de se réveiller, sera sa femme.

La princesse veille, veille sans trêve. Il ne reste plus que les trois heures et les trois demi-heures, quand vient à passer un marchand d'esclaves, qui crie sa marchandise. La princesse l'appelle et lui achète une jeune esclave. La dernière demi-heure est arrivée. La princesse, n'en pouvant plus, s'étend par terre et pose sa tête sur les genoux de l'esclave, en lui disant de la réveiller à temps. L'esclave s'y engage ; mais, quand le prince éternue, c'est elle-même qui prononce le « A ta santé ! » exigé, et le prince, la croyant sa libératrice .la prend pour femme. La princesse, que l'esclave dit avoir achetée la veille, est envoyée garder les oies.

Nous réservons, comme nous l'avons dit, à une étude spéciale comparative la dernière partie de ce conte et des autres contes de ce § 2.

L'autre conte grec, celui d 'Epire (Hahn, n° 12), est au fond le même, avec quelques différences de détail. Ainsi, l'héro'ïne n'est pas une princesse, mais la fille d'un « homme riche », et ce n'est pas un aigle, mais un « oiseau », non autrement spécifié, qui lui dit : (( Que brodes-tu là en or et en argent i* lu n'en auras pas moins un mari mort. » Ainsi encore, la jeune fille ne se fait pas transporter par l'oiseau auprès du prince mort ; c'est le hasard, la fatalité, qui l'y amène. Un jour, se promenant avec des compagnes, elle est surprise par la pluie et se réfugie sous l 'avant-toit d'une maison. Tout à coup la porte de la maison s'ouvre ; la jeune fille entre, et la porte se referme sur elle. C'est là qu'elle voit le prince mort, tenant à la main un écrit indiquant les conditions de sa délivrance (le veiller trois semaines, trois jours et trois heures ; il n'est pas question d' (c éternuement »). — L'épisode du marcliand d'esclaves, que l'on connaissait déjà par le conte indien, n'existe pas dans ce second conte grec, où l'héro'ïne appelle auprès d'elle, au dernier moment, une tzigane, qui passe de\ant la fenêtre.

Comme on pouvait s"y atlciulre, ce type do conte, avec son introduction caractéristique, se retrouve chez les Turcs, lesquels l'ont transmis aux descendants plus ou moins métissés des anciens Grecs ; car, on le voit de plus en plus clairement, le répertoire des contes populaires des Grecs modernes n'est nullement un bien de famille, et il leur a été apporté par les conquérants turcs.

Donc, un conte turc de Constantinople (Kûnos, n° 28, p. 3i5) commence, lui aussi, par les paroles adressées à la jeune fdle (d'humble condition ici), qui brode près de la fenêtre, par un oiseau (un « petit oiseau ») : « 0 jeune fille, ô pauvre jeune fdle, c'est chez un mort qu'est ton kismet (ton inévitable destinée). » C'est aussi pendant une promenade que tout à coup un mur prodigieusement haut se dresse entre la jeune fdle et ses compagnes, et l'oblige à pénétrer dans un palais à quarante chambres. Près d'un seigneur (Bey) mis en bière, est un éventail et, sur sa poitrine, un papier avec ces 'mots : « Quiconque m 'éventera pendant quarante jours et priera auprès de moi, trouvera son Jxismet. » — La tzigane du conte grec d'Epire est ici une négresse, que la jeune fdle appelle, comme dans ce même conte épirote.

Ce conte de Constantinople nous indique, comme véhicule de la présente introduction vers l'Europe orientale, un courant persanoturc. Un conte arabe d'Egypte nous en indiquera un autre, un courant persano-arabe, ayant, ainsi que le premier, l'Inde comme point de départ (Artin-Pacha, op. cit., p. 69) :

La fille d'un sultan travaille à tisser, quand apparaît un oiseau : (( Que tu travailles ou que tu ne travailles pas, tu n'auras jamais d'autre mari qu'un mort. » Gela se renouvelle tant de fois, que le sultan, efïrayé, emmène sa fdle avec sa femme, sa mère et son vizir dans la montagne, pour fuir le destin. L?i ils arrivent un jour devant un château dont ils essaient en vain d'ouvrir la porte ; mais cette porte cède aussitôt à la main de la jeune fille et se referme sur elle (comparer le conte grec d'Epire). Dans le château, ofi tout est mort, bêtes et gens (comparer le conte grec d'Athènes), la princesse trouve un mort, roulé dans une riche couverture .et auprès duquel sont un éventail, un chassemouches et un livre. Dans le livre est écrit : « Le mort ressuscitera si quelqu'un l'éventé, chasse les mouches et lit dans ce livre pendant trois ans, trois heures et trois minutes. »

Dans ce conte arabe, c'est encore une tzigane qui supplante la princesse, laquelle, l'ayant vue par la fenêtre passer avec sa mère, l'a achetée à celle-ci pour un précieux collier.

Au moment où nous commencions à étudier cette seconde forme d'introduction au thème du Prince en léthargie, nous n'avions découvert dans l'Inde rien qui pût être rapproché de cette prédiction plus qu'étrange : a Tu épouseras un mort. » Et voici qu'en feuilletant un recueil de contes du Bengale, nous sommes tombé sur l'histoire suivante (i) :

La sœur du dieu Bidhata-Purusha, — celui qui écrit sur le front des nouveau-nés, au sixième jour, leur inéluctable destinée, — vient d'avoir une fille. Elle demande à son frère ce qu'il a écrit sur le front de l'enfant ; à quoi le dieu répond qu'elle épousera un mari mort.

Quand la petite est devenue jeune fdle, la mère, espérant la soustraire à l'arrêt du destin, s'enfuit avec elle dans un autre pays. Un jour, pendant le voyage, la jeune fîUe se plaint d'avoir soif, et la mère s'en va pour chercher de l'eau. La jeune fille est restée auprès d'un jardin enclos de murs et entourant un palais ; par curiosité elle pousse la porte, qui s'ouvre d'elle-même, et elle entre dans le jardin, d'où elle ne peut plus sortir, la porte s 'étant refermée toute seule. La nuit vient, et voilà qu'un jeune prince s'approche de la belle jeune fille ; très surpris, il la questionne, et elle lui raconte son histoire et comment son oncle, le divin Bidhata-Purusha, a écrit sur son front qu'elle épouserait un mari mort. « Le mari mort, c'est moi, » dit le prince, et, un fidèle ami du prince, le fils du premier ministre, étant venu lui tenir compagnie, le mariage est aussitôt décidé, et se conclut immédiatement à la Gandharva (2).

Le matin venu, l'héro'ïne voit son mari gisant comme rnort, et elle passe la journée dans le désespoir ; mais, à la nuit, le prince se ranime et explique à sa femme que sa vie est attachée à un certain collier, dont s'est emparée une des deux femmes du roi, la reine Duo, qui déteste l'autre reine, la reine Suo, mère du prince. Tout le temps que la reine Duo porte le collier, le prince est mort ; quand elle l'enlève de son cou, la nuit, la vie revient. Personne ne sait rien de cela, sinon le fils du premier ministre, et tout le monde croit le prince mort et bien mort.

Plusieurs années se passent, et l'héro'ïne a donné à son mari deux petits garçons. Elle forme, un jour, le dessein de recouvrer le collier magique. Se déguisant en ce qu'on appellerait aujourd'hui « pédicure » et « manicurc », elle se rend avec ses deux enfants au palais, où son habileté lui gagne la faveur de la reine Duo, et elle sait si bien s'y prendre que, pour apaiser les cris de l'aîné des enfants qui veut avoir le collier, la reine consent à mettre ce collier entre les mains du petit,

(1) Lai Behari Day, Folk-tales of Bengal (Longes, 1883), p. 9 et suiv.

(2) Un sûtra brahmanique (Sacred Books of the East, t. XXIV, p. 167) donne comme légale la forme de mariage par le consentement mutuel, dite à la Gandharva.

<>t à lo lui laisser oinportcr. la mi^'ir ayant dit qn'ello lo rapporterait srtns faute, dès que l'enfant serait endormi.

Revenue auprès de son mari, l'héroïne, au moyen du collier, lui rend définitivement la vie.

Est-il nécessaire de faire remarquer que, par le trait essentiel de son introduction, ce conte du Bengale fait lien entre le thème du Prince en léthargie et le thème masculinisé de la Captive alternativement morte et vivante, dont nous avons donné, vers la fin de notre Moîiographie A, une forme indienne du Dekkan, ressemblant beaucoup au présent conte du Bengale ?

Nouvel exemple d'un fait que nous ne nous lassons pas de constater, la parenté évidente existant fréquemment entre des contes dont chacun a pourtant son caractère propre, son individualité bien marquée.

TROISIÈME FORME d'lNTRODUCTION AU THEME DU <(PRIIVCE EN LÉTHAUGIE» LE THÈME DU <( M.\ITRE D 'ÉCOLE OGRE »

Le conte sicilien que nous allons examiner (L. Gonzenbach, op. cit., n° II) est, pour le moment, croyons-nous, le seul spécimen connu d'une très curieuse combinaison du thème du Prince en léthargie avec un thème non moins étrange, celui du Maître d'école ogre, lequel thème fournit ici au premier son introduction.

En 1870, quand Reinhold Koehler écrivait ses remarques sur les Sicilianische Mœrchen de M"^ Laura Gonzenbach, il ne voyait rien à rapprocher de l'introduction de ce n° 11. C'a été, en effet, bien après 1870 qu'ont paru les contes du Maître d'école ogre, tous orientaux, qui présentent dans sa crudité un thème affaibli dans le conte sicilien, où il ne s'agit plus, du moins expressément, d'un véritable cannibale, mais d'une façon de sorcier (i).

Résumons d'abord le conte sicilien :

Une petite princesse est envoyée par le roi et la reine à l'école, quand elle est en âge. Or, chaque jour, le maître d'école dit aux enfants de se tenir tranquilles jusqu'à ce qu'il revienne, et il s'enferme dans sa chambre pendant plusieurs heures. Les enfants sont curieux de savoir ce qu'il fait durant tout ce temps, et, un certain jour, ils vont refrarder par le trou de la serrure : ils voient que le maître d'école est « occu])é

(1) Une forme grecque moderne incomplète de ce thème, publiée en 1864, dans le recueil Halin, n° 66, a échappé à l'immense érudilion folklorique de Kœhler.

avw un mort d !ni(7 cincm Todlcn bcsrhœjligi) (i) ; mais ils n'en voi(>nt pas davantage, car, pour ne pas être pris sur le fait, ils doivent regagner leurs places au plus vite. Dans sa précipitation, la petite princesse perd un de ses souliers, et cela montre au maître qu'elle l'a épié. Alors il lui annonce que, comme châtiment, elle sera malade, clouée sur son lit, pendant sept ans, sept mois et sept jours", et qu'ensuite elle sera enlevée par un nuage et transportée sur le u Mont-Calvaire » {Munti Calvariu). La double prédiction se réalise.

Se voyant seule sur une cime déserte et sauvage, la princesse descend, comme elle peut, les pentes escarpées de la montagne et arrive à un grand château : dans la dernière salle est un beau jeune homme, gisant par terre, comme mort, et à côté de lui, im écrit : « Si une jeune fille me frictionne pendant sept ans, sept mois et sept jours, avec l'herbe du Mont-Calvaire, je reviendrai à la vie, et elle sera ma femme. »

La princesse, aussitôt, gravit avec mille peines la montagne, en rapporte une grosse botte d'herbe et se met à frictionner le mort, ne s 'arrêtant que pour manger im peu des mets qui se trouvent sur une table toujours servie. Il ne reste plus que trois des derniers sept jours, et la princesse ne peut plus y tenir, tant elle est fatiguée. Entendant que l'on crie dans la rue une esclave à vendre (comparer le conte indien et le conte grec d'Athènes), elle l'achète, pour que l'esclave frictionne le mort quelques heures, pendant qu'elle-même se reposera.

On connaît d'avance la suite des événements : l'esclave noire. (( laide comme les dettes » (brutta cornu i debiti) supplantant la belle libératrice ; les plaintes de celle-ci adressées à un objet sans vie, etc.

Avant de donner un spécimen du thème du Maître d'école ogre, dans sa forme pure, nous ferons remarquer que c'est par une sorte d'attraction que, dans le conte sicilien, ce thème est venu se joindre au thème du Prince en léthargie. On verra plus loin, en comparant entre eux les deux thèmes, qu'ils ont une partie toute semblable, la partie finale, où l'héro'ine raconte ses chagrins à des objets singuliers qu'elle s'est fait rapporter d'un lointain pays par le prince qui a été trompé à son égard. Cela constaté, on comprendra que l'un des deux thèmes, déjà si voisins, ait été comme attiré vers l'autre, et qu'il lui ait emprunté de quoi pousser encore plus loin une ressemblance déjà si frappante.

(1) On peut conclure, des contes qui vont suivre, que 1' » occupation » du maître d'école - avec le mort » était probablement de le dévorer.

Un conte mehri de l'/Vrabie du Sud (i) nous fournira une curieuse forme du tlième pur du Maître d'école ogre :

Un sultan na qu'une fille ; quand elle est grandelctte, il l'envoie chez un cadi, qui instruit les enfants. Un jour que la petite princesse arrive en avance à recelé, elle voit le cadi, lequel est lui sorcier, en train de manger lui petit garçon qu'il a fait cuire au four ; elle quitte la maison bien vite. Pendant (ju'elle s'enfuit, un de ses anneaux de cheville se détache, et le cadi le ramasse.

A l'heure ordinaire, elle revient à l'école, et le cadi lui ordonne de rester après que les enfants seront partis. 11 lui demande alors ce qu'elle a vu de si extraordinaire, qu'elle en a perdu son anneau de cheville. La petite princesse répond qu'elle n'a rien vu que de beau. Alors le cadi lui dit que, si elle ne le lui raconte pas, il mangera le sultan. « Mange-le », dit la princesse. C'est ce qu'il fait, et ensuite, ne recevant pas davantage une réponse à sa question, il mange la sultane, puis il détruit moitié du palais.

La princesse quitte le pays, et, dans sa vie errante, elle fait la rencontre d'un fds de sultan qui, charmé de sa beauté, l'épouse. Ayant mis au monde un petit garçon, elle voit tout à coup apparaître le cadi, qui lui adresse sa question habituelle, ajoutant que, si elle ne lui raconte pas ce qu'elle a vu, il tuera le nouveau-né. Il le tue, en effet, et barbouille de sang la bouche de la princesse, que la sultane-mère, à cette vue, accuse d'être une ogresse. Le prince l'épargne ; mais, quand deux autres enfants ont encore disparu, il l'enferme dans un château qu'il avait fait bâtir pour elle.

Un jour, le prince doit aller en voyage ; il demande à toutes les personnes de sa famille ce qu'elles désirent qu'il leur rapporte ; mais il laisse sa femme de côté. Il s'embarque, et voilà que le vaisseau ne veut pas bouger. Un matelot plonge, et il voit un personnage qui retient le vaisseau et l'empêche d'avancer. Ce personnage lui dit : « Si le fds du sultan veut que son vaisseau marche, il faut qu'il aille trouver sa femme, qui désire lui donner une commission. »

La princesse dit à son mari de lui rapporter tels et tels objets, et, quand elle les a, elle leur conte ses chagrins, et le prince apprend ainsi la vérité. (Nous rappelons que nous étudierons à part cette dernière partie des contes qui nous occupent).

Arrive alors le cadi, qui dit à la princesse: « Je suis sous la protection de Dieu devant toi. Tes enfants, ton père et ta mère, tous sont en vie. et ton château [qui avait été à moitié démoli] est à la même place qu'autrefois. »

Même récit, pour l'ensemble, dans un de ces contes turcs si fidèlement conservés dans la petite colonie turque de l'îlot d'Ada Kaleh,

(1) Alfred Jalin, Die Mehri-Sprache in Sùd-Arabien (Vienne, 1902), n" 11.

sur le Danube, déjà mentionnée pTécédeminent (Kùnos, Tiirkïsche Volksmœrchen ans Adakale, n° i/j), et dans un conte arabe d'Egypte (Aîtin Pacha, n° 4), affaibli en ce que la petite princesse ne voit pas le maître d'école manger une de ses camarades, mais la battre si fort, qu'elle est au moment d'en mourir.

Dans un conte grec moderne de l'île de Syra (Hahn, n° 66), reparaît le maître d'école ogre, qui mange un de ses écoliers par jour ; mais la dernière partie du récit est écourtée : au troisième enfant qu'a la jeune reine, le roi en personne fait bonne garde et, d'un coup de sabre, tranche la tète du maître d'école (.i)-

Dans les contes que nous venons de réunir, — excepté, bien entendu, le conte grec, où le maître d'école est mis à mort au moment où il arrive pour enlever le troisième enfant, — ce maître d'école, présenté d'abord comme un ogre, ou tout au moins (dans le conte arabe d'Egypte) comme un homme brutal et cruel, vient, au dénouement, rapporter à la persécutée ses trois enfants, bien portants et bien soignés, ces mêmes enfants que, dans le conte mehri de l'Arabie du Sud, il a tués peu après leur naissance.

Cette incohérence, le conte mehri, on l'a vu, ne cherche même pas à l'atténuer par une réflexion quelconque. — Dans le conte arabe d'Egypte, le maître d'école dit à la jeune reine : « Je te les rends (les trois enfants), parce que tu as su garder mon secret et que tu as souffert pour Je garder. » Ce qui est un essai d'explication. — Quant au conte turc d'Ada Kaleh, où l'héroïne a vu de ses yeux le maître d'école manger toute vive une de ses écolières, ce maître d'école, lorsqu'il rapporte les enfants, est tout à fait changé. « Le maître d'école, dit le conte, était un des génies. » Des trois enfants, il laisse les deux garçons à leur mère et garde la petite fille, dont il (( fait un erniisch (un bon et secourable génie) ». Et le tout se termine par cette moralité : « Elle (la princesse) se délivra par la patience des afflictions terrestres et atteignit son but. »

d) Ce thème a été, si l'on peut s'exprimer ainsi, transposé du masculin au féminin dans un conte italien du Mantouan (Isaia Visentini, Fiabe Mantovane, Turin, 1879, n" 14), oii l'héroïne est poursuivie partout par la vengeance de la maîtresse d'école, qu'elle a vue faire œuvre de sorcellerie.

Nous jKiunuiMs nous anèk'r ici ; car nous en avons fini avec ce (jui est spécialement ce thème du ]l(iilri' d'ccoU- ogre, que nous avons à examiner, comme s'étant j^mcIIV' sur le thème du Prince en lélharçjie ; mais le but de ces Monoijniplucs est tie suivie dun bout à Iautit\ si l'esl possible, les raniilications de parentés et d'alliances qui \iennent aboutir au liième à propos duquel nous avons entrepris ce travail, le thème indien de la Captive alternativement morte et vivante. On nous permettra don(\ nous lespérons, de ne pas rester à moitié chemin. De la Captive nous sommes arrivé, de proche en proche, au Prince en léthargie, et maintenant nous avons à indiquer, l'un après l'autre, les thèmes très divers et parfois bien singuliers qui sont venus s'allier à ce dernier thème. Puisque nous en sommes au thème du Maître d'école ogre, il sera instructif de montrer à quelle famille de contes se rattache à son tour ce très curieux thème.

Dans un conte arabe de Blida (i), riiéroïne n'a pas affaire à un maître d'école, cannibale ou non, mais à un ogre de race, à un ghoul ; mais, chose bizarre, elle ne le voit pas en train de dévorer un enfant : il fait cuire de la viande d'âne, tandis que la tête de l'âne lui sert « de siège ». Au lieu de l'horrible, le grotesque. Et ce qui cause la fureur du ghoul, c'est d'avoir été vu en semblable posture :

Une femme enceinte, qui a une envie de salade, va plusieurs fois en voler dans le jardin d'un glioul. Prise sur le fait, elle est forcée de promettre au ghoid de lui donner l'enfant qvi'elle mettra a\i monde, si c'est une fille.

Suit l'épisode ci-dessus indiqué (le ghoul et la tête d'âne), lequel épisode a pour scène le jardin du ghoul, oii la fdlette est entrée.

La rdlette s'enfuit si précipitamment, qu'une de ses sandales lui échappe du pied ; elle se baisse pour la ramasser ; mais, ne le pouvant (pourquoi.^.!»), elle se remet à courir. Et, depuis ce temps, le ghoul, chaque fois qu'il la rencontre, lui dit : a Qu'as-tu vu ? qu'as-tu perdu pour avoir voulu te baisser et ne l'avoir pu ? — Je n'ai rien vu », répond la fdlette.

(1) .1. Desparmel, Contes populaires sur tes Ogres, recueillis ù Blida, 1"' volume I Paris, 1900), p. 433 et suiv.

Quand elle est en âge de se marier, le ghoul lui dit : « Va dire h ta mère de m 'envoyer le dépôt qu'elle a juré de me rendre. » La mère l'envoie au ghoul, et celui-ci la transporte bien loin, « dans le dernier tiers du monde ».

Après diverses aventures, la jeune fille entre au service d'un marchand d'huile, qui a eu pitié de sa misère. Au milieu de la nuit, le f:houl apparaît et pose sa question à la jeune fille, qui lui fait sa réponse habituelle ; après quoi, il brise tout ce qu'il y a chez le marchand, barriques et jarres d'huile. Le lendemain, la jeune fille est bàtonnée par le marchand et mise à la porte. — Même histoire chez un marchand de poteries, puis chez un marchand de farine et d'huile. Enfin la jeune fille arrive dans une ville où sa beauté la fait épouser par un prince.

Vient alors l'enlèvement par le ghoul de deux enfants que la jeune princesse a successivement ; la bouche barbouillée de sang et la rélégation de la prétendue ogresse dans le poulailler ; puis le prince partant pour (( le pèlerinage » (de la Mecque), les objets demandés par l'héro'ine et les paroles qu'elle leur adresse, et enfin les enfants rapportés par le ghoul, qui, de plus, donne une bague enchantée à la princesse en la louant de sa discrétion : « Jamais, lui dif-il, lu n'as fait de confidences à personne, alors même que tu endurais de mauvais traitements pour des actes que j'avais faits et que l'on t'attribuait. »

L'introduction de ce conte blidéen mérite de retenir un peu l'attention.

Un autre conte de la côte barbaresque, recueilli chez les Berbères d'Algérie (i), donne ainsi cette introduction : Un homme va chercher, pour sa femme enceinte, de certaines fèves dans le jardin de l'ogresse et, quand celle-ci survient, il lui promet la fille qui pourra naître.

Le conte berbère rattache à ce premier thème un second, dans lequel la jeune fille, livrée à l'ogresse, qui l'enferme dans une haute maison, laisse pendre par une fenêtre ses longues tresses à

(1) E. Destaing, Étude sur le dialecte berbère des Béni Siv.us, t. II (Paris, 1911},

l'appel de l'ogresse, pour que celle-ci puisse \ grimper. Combinaison de thèmes qui classe ce conte berbère, sans hésitation possible, parmi les contes du type bien connu de liapunzel (<( Raiponce »), i\° 12 du recueil des frères Grimm, au sujet duquel les récentes lieniarqaes de MM. J. Boite et G. Polivka l'ournissent d'amples renseignements.

Ce qui est curieux, c'est que, si le conte blidéen donne le premier thème, le thème du Jardin, un conte sicilien, apparenté au conte blidéen, donne le second, celui des Tresses, gauchement christianisé.

Dans le conte sicilien (Gonzenbach, n° 20), — comme dans le conte blidéen ou, plus exactement, dans le conte berbère, — l'héroïne est emportée tout enfant par un personnage dont elle devient la fille adoptive, et ce personnage grimpe, paternellement ici, aux tresses de la jeune fille, comme y grimpe materneUement la sorcière du conte berbère et des autres contes du type de Rapunzel. Le plus baroque, c'est que, dans le conte sicilien, le père adoptif est un, saint, non point un saint innommé, mais un saint parfaitement historique, qui, de son vivant, fut grandement honoré de Louis XI et de ses successeurs, Saint François de Paule :

A la suite de prières adressées à Saint François de Paule, une reine met au monde une fille et, conformément à im vœu qu'elle a fait, elle lui donne le nom de Pauline. Quand la petite princesse a sept ans, ses parents l'envoient à l'école. Or, chaque matiu, clic rencontre un petit moine, qui lui dit être son oncle et qui lui donne des friandises : ce petit moine est Saint François. Un jour, il lui dit : « Ma chère Pauline, demande à ta mère lequel vaut le mieux de souffrir dans sa jeunesse ou dans sa vieillesse. » La reine trouve la question singulière, et elle ne veut d'abord pas répondre ; enfin elle dit : « Puisque tu veux absolument le savoir, il vaut mieux souffrir dans sa jeunesse : on est tranquille ainsi dans sa vieillesse. » (i).

Pauline rapporte cette réponse à Saint François, et aussitôt celui-ci prend la petite dans ses bras et la porte dans ime tour sans porte et avec une seule fenêtre, au milieu d'une campagne déserte. Là il élève la petite princesse et lui enseigne tout ce qui convient à son rang. Pauline devient de jour en jour plus belle, et elle a des cheveux merveilleusement longs. Chaque fois que Saint François sort de la tour ou qu'il y entre, il dit à sa fdle adoptive de laisser pendre ses tresses par la fenêtre, et il s'en sert comme d'échelle.

Un jour, un roi, qui passe par là et qui a entendu l'appel du saint, grimpe aussi aux longues tresses, et Pauline est fort effrayée en voyant que ce n'est pas son « oncle » qui entre dans la tour. Le roi la rassure

(1) Nous reviendrons sur cet épisode à l'occasiou de laqualrième forme d'introductiou au tlième du Prince en léthargie.

et lui dit de venir avec lui dans son château pour être sa femme. Le saint, qiii veut, par son absence, favoriser ce mariage, ne reparaissant pas, Pauline se décide à suivre le roi (i).

Le conte sicilien enchaîne à cette première partie l'histoire connue : les enfants successivement enlevés, la bouche barbouillée de sang, la jeune reine emprisonnée, et finalement les enfants rapportés à leur mère. Ici, c'est Saint François qui joue le rôle du ghoul et du maître d'école, non point, — cela va sans dire, — par vengeance, mais pour faire passer l'héroïne par l'épreuve qu'elle doit subir, comme il le lui rappelle, aux jours de sa jeunesse. L'épisode dans lequel l'héroïne conte ses malheurs à des objets inanimés, a disparu : dans sa prison, la princesse est constamment en prière et implore le saint pour qu'il mette fin à ses peines.

(1) La singulière échelle se rencontre dans divers contes du type de Hapunzel (voir les remarques de R. Kœhler sur Gonzenbach, n" 53, et celles de MM. Boite et l'olivka sur Griram, n° 12). Nous la retrouvons en Orient. Dans un conte de l'Arahie du Sud, provenant de la région montagneuse de Dofàr, sur le golfe Persique (D. H. Millier, Die Mehn-und Soqotri-Spraclie, Vienne. 1907. n" 23), un homme est menacé d'un grand danger. Sa femme lui dit : « Dans la nuit, après la prière du soir, je te descendrai par la fenêtre au moyen de ?nes tresses. » Le danger étant passé, cette même nuit il revient à la maison : il trouve sa femme endormie à la fenêtre et les tresses traînant par terre. Il les saisit ; sa femme se réveille et dit : « Qui donc m'a prise par les tresses ? — C'est moi, » dit le mari. Alors elle le monte dans sa chambre.

Au X" siècle de notre ère, le grand poète persan Firdousi incorporait dans son Livre des Rois une histoire dans laquelle l'échelle de tresses figurait certainement à Lorigine, mais qu'il a cru devoir accommoder au goût du beau monde de son temps. La voici, d'après la traduction de feu Jules Mohl, suffisamment fidèle, mais un peu lourde, nous dit un savant très compétent [Le Livre des Rois, par Abou'lkasim Firdousi, traduit et commenté par .Iules Mohl, édition in-16, Paris, 1876, tome I", p. 200 et suiv.) : Zal, le jeune roi du Zaboulistan, vient rendre visite au roi de Caboul, qui a une fille admirablement belle, nommée Roudabeh. Les deux jeunes gens ont entendu parler l'un de l'autre, et ils se sont juré à eux-mêmes qu'ils seraient mari et femme. Un jour, le prince, que Roudabeh a fait appeler par ses esclaves, « se dirige vers le palais, comme il convient à un homme qui cherche une épouse. » Roudabeh monte sur le toit, et ils se parlent. » Pourquoi resterionsnous, toi sur les créneaux ; moi dans la rue ? » dit le prince. Alors, « la belle au visage de péri dénoue sur sa tête ses boucles noires comme la nuit ; elle déroule un long lacet de ses tresses » ; elle le fait descendre le long des créneaux et crie au prince de hausser sa taille et de « prendre par le bout les boucles noires » : « II faut bien que je devienne lacet, pour loi. » Zal répond : « Ce ne serait pas juste », et, prenant des mains de l'esclave qui l'accompagne un lacet, il en fait un nœud coulant et le lance en l'air ; le haut d'un créneau se trouve pris par le nœud du lacet, et Zal monte en un instant jusqu'en haut. . . Evidemment, dans le récit traditionnel versifié par Firdousi, c'était aux tresses de sa future femme que le prince montait.

L'idée de l'cprcuve domino ocfalomont un conte kabyle du Djurdjura (i).

LU homme a imc fillette qu'il envoie à l'école. Un jour, im ange apparaît ii l'enfant et lui dit : (( Que préfères-tu : devenir orpheline maintenant, ou hien attendre que tii aies grandi ? » Chaque jour, il lui adresse la même (luestion. Le père, voyant sa fille soucieuse, l'interroge et, ayant appris ce cjui se passe, il dit, d'accord avec la mère : « Réponds à lange : Il vaiit mieux que lu me rendes ori)heline maintenant. » L'ange tue donc le père et l;i mère, et la fillette v;i <I(>meurer chez un oncle.

Alors commence pour l'orpheline toute la série d'infortunes des contes précédents. L'ange tue le petit enfant de l'oncle sur les bras de l'orpheline et met un couteau dans sa main, la rendant muette (Saint François rend muette aussi la jeune reine). Chez deux autres oncles qui ont ensuite recueilli la jeune fille, l'ange déchire un burnous de soie et brise des jarres d'huile.

La dernière partie est assez embrouillée ; ce qui n'étonnera pas, si l'on est un peu familier avec les contes des Kabyles, mauvais récepteurs des contes orientaux. La jeune fille raconte ses malheurs à une (( perle d'espérance », qu'elle a demandée, avec les parures de noces, à son futur beau-père.

Dans un conte allemand du Harz (2), ce qui est mis à l'épreuve, c'est la discrétion de l'héro'ine. Et nous revenons ainsi à une forme adoucie des contes du ghoul ou du maître d'école. Ici, c'est un personnage mystérieux, une « demoiselle verte » {griine Jungfer), — moitié poisson et moitié fenime, à certains moments, — qui dit à l'héroïne : « Enfant, comment (c'est-à-dire sous quelle forme) m'as-tu vue ? » Et l'héro'ine répond toujours : « Très chère mère, je ne t'ai pas vue. »

Après la disparition successive de ses trois enfants, l'héro'ine, mariée à un roi, est condamnée à être brûlée vive. Jusque sur le biicher, elle répond à la « demoiselle verte » qu'elle ne l'a pas vue. Alors la demoiselle lui dit : « Puisque tu as été si discrète, même

(1) Le R. P. Rivière, Recueillie contes populaires de la Kabylie du Djurdjura (Paris, 18821, p. 201 et suiv.

(2) Aug. Ey, Harzmserchenbuch (Stade, 1862), p. 176.

au moment du plus affreux supplice, toi et moi, nous sommes délivrées, et voilà tes enfants. »

Dans tout un groupe de contes, qui a été étudié jadis par nousmême dans les remarques du n° 38 de nos Contes populaires de Lorraine, le Bénitier d'or, et tout récemment par MM. Boite et Polivka dans leurs remarques sur le n° 3 de Grimm, Marienkind («l'Enfant de Marie »), le comble de la discrétion est devenu le comble de l'entêtement.

Nous ne dirons qu'un mot sur ces contes où l'héroïne, devenue la fille adoptive de la Sainte-Vierge, nie obstinément, et jusque sur le bûcher (il y a là un bûcher, comme dans le conte du Harz et pour mêmes causes) avoir ouvert la porte d'une chambre défendue. Mais, dans ce groupe de contes, l'obstinée faiblit au dernier moment devant les flammes, et la Sainte- Vierge lui pardonne et lui rend ses ■enfants.

Et voilà où nous ont mené, par des sentiers latéraux, mais reliés à la grande route, nos recherches sur le thème du Prince en léthargie. Une quatrième forme d'introduction à ce thème, que nous étudierons prochainement, nous mènera, dans une direction très voisine, plus loin encore.

quatrieme forme d introduction au theme du « prince en lethargie »

La malchance

En étudiant successivement, comme nous le faisons ici, les diverses formes d'introduction au thème du Prince en léthargie, nous avons, dans la seconde, rencontré, intimement unie à ce thème, l'idée de la fatalité : a Que tu fasses ceci, que tu fasses cela, tu épouseras un mort. »

Dans la troisième forme, on a vu que ce qui agit, ce n'est plus la

l'atalité, mais la vengeance, exercée par un personnage plus ou moins extraordinaire contre l'héroïne, coupable aux yeux de ce personnage d'avoir eu par hasard connaissance de ses secrets. Ce thème de la vengeance, — qui, dans sa combinaison (simple juxtaposition, en réalité) avec le thème du Prince en léthargie, se présente sous une forme fragmentaire, — méritait d'être examiné dans des spécimens complets. C'est ce que nous avons fait, et, par la même occasion, nous avons jeté un coup d'œil sur des thèmes latéraux, où règne, soit l'idée d'une épreuve à supporter, soit celle d'un châtiment mérité à subir.

Dans une quatrième forme d'introduction, que nous allons aborder, va reparaître la fatalité, mais jouant un tout autre rôle que dans la seconde forme, et, chose curieuse, ayant des éléments communs avec la troisième.

II en est ainsi dans un conte en dialecte italien, qui a été recueilli en Dalmatie, à Zara (i) :

Un père a deux filles. L'une est desjortunada (n'a pas de chance), et tout, pour elle, va de travers. Elle se met en tête d'aller par le monde pour voir s'il lui sera possible de changer son destin. Après avoir beaucoup marché, elle s'arrête dans un pays et demande à un marchand la permission de passer la nuit dans sa boutique, parce qu'elle est épuisée de fatigue. Le marchand y consent ; mais, pendant la nuit, arrive la Desfoi-tuna (la Malchance), qui la poursuit en tout lieu, et qui met en pièces toute la toile et les autres marchandises se trouvant dans la boutique. Même chose chez un quincailler. La jeune fdle reprend sa vie errante, marche, marche et arrive à im palais dans lequel elle entre et où elle voit d'abord une table toute servie, puis un mort (un prince), ayant à la main un éventail sur lequel est écrit : « Celle qui m 'éventera pendant sept ans, sept mois et sept jours, sera ma femme. )> La jeune fille tente l'entreprise.

Il ne manque plus que sept jours pour qu'elle l'ait menée à bonne fin, quand un vaisseau passe près du palais avec une cargaison de femmes esclaves. L'héroïne en achète une et lui dit d'éventer le mort pendant quelque temps, et elle-même s'en va dormir, car elle ne tient plus debout : son sommeil dure sept jours.

La fin de ce conte est, comme on pouvait s'y attendre, celle des précédents contes du Prince en léthargie: l'esclave, seule auprès du prince au réveil de celui-ci, se donnant pour sa libératrice, tandis

(i) R. FoRSTER, Fiabe popnlari dalmate, n° 12 {Archivio per lo studio délie tradizioni popolari, t X, 1891, p. 311).

que l'héroïne passe pour une esclave ; et, plus tard, le prince découvrant la vérité en entendant par hasard l'héroïne conter ses peines à un objet mystérieux.

Notons, parmi les détails de ce conte dalmate, le détail de l'éventail, qui ne s'était présenté jusqu'à présent que dans le conte turc de Constantinople et dans le conte arabe d'Egypte, et aussi celui de Vachat de l'esclave, qui figurait déjà dans les contes indien, grec d'Athènes et sicilien.

A'^oyons maintenant, — comme nous l'avons fait précédemment pour le thème du Maître d'école ogre, — ce que donne, quand il forme un conte à lui seul, ce thème de la Malchance qui, dans le conte dalmate, est venu s'unir au thème du Prince en léthargie.

Un conte turc de Constantinople (Kùnos, n° 2/1), qui se raconte aussi, presque mot pour mot, dans la colonie turque d'Ada Kaleh, déjà mentionnée (Kùnos, Adakale, n° 48), fait jouer le rôle de la Malchance à un oiseau mystérieux, personnifiant le Chagrin :

La fille d'un sultan a près d'elle une « institutrice ». Un jour qu'elle voit celle-ci absorbée dans ses pensées, elle lui demande : « A quoi penses-tu ? — J'ai du chagrin, répond l'institutrice. — Qu'est-ce que le chagrin.!* dit la jeune fille. Donne m'en aussi. — Bien », dit l'institutrice, et elle se rend au marché, achète un « oiseau du chagrin » (Kummervogel) et le donne à la jeune fille, qui prend l'oiseau en grande affection.

Un jour que l'oiseau, sur sa demande, a été laissé libre dans le jardin, il saisit la princesse et va la déposer sur le sommet d'une montagne. « Tiens, lui dit-il, voilà ce qu'est le chagrin : je t'en ferai bien de l'autre. » La princesse se met en route à l'aventure ; elle échange ses vêtements contre ceux d'un berger et s'engage comme garçon de café, dans le premier pays qu'elle rencontre. La première nuit qu'elle passe dans le café, l'oiseau du chagrin arrive, brise tout, tasses, narghilés et le reste ; puis il éveille la jeime fille : « Tiens, voilà ce qu'est If chagrin ; je t'en ferai bien de l'autre. » La jeune fille est battue et mise à la porte. — De même, chez un tailleur, qui a pris le soi-disant jeune homme comme apprenti, l'oiseau vient déchirer tous les vêtements.

Le récit se poursuit (comme dans plusieurs des contes cités à propos de la troisième forme d'introduction au Prince en léthargie), par le mariage de la jeune fille avec un prince, un fils de padischah,

suivi de l'enlèvement des trois entants et de la condamnation de la princesse comme ogresse. Le bourreau l'épargne. Tout à coup arrive l'oiseau, qui la porte dans un grand palais, se transforme en un beau jeune homme et dit : « Tu as souffert et ne m'as pas trahi. Eh bien ! j'ai construit pour toi ce palais et j'ai élevé les enfants que voici : ce sont tes enfants. »

La dernière partie du conte montre le mari arrivant au palais et la réunion des époux.

Au sujet du dénouement de ce conte, où Va oiseau du chagrin », l'oiseau persécuteur, devient soudainement le meilleur des hommes, on se rappellera que le même changement brusque de caractère a lieu ( mais sans métamorphose physique) dans certaines formes du thème du Maître d'école ogre, si voisin de celui-ci.

La première fois que nous avons lu ce conte turc, baroque entre tous, nous étions loin de nous attendre à ce que bientôt nous serions en mesure d'établir d'une manière certaine, avec date minima, quelle en est l'origine. C'est de nouveau l'ouvrage capital de M. Edouard Chavannes, les Cinq cents contes et apologues extraits du Tripitaka chinois, publié en igio, qui a fait pour nous la lumière et nous a montré que ce qu'il y a de caractéristique, de si caractéristique, dans le conte turc, constituait déjà, il y a plus de seize siècles, la trame d'un conte indien.

Au IIP siècle de notre ère, le Boudhiste Seng-Hoei, mort en 280, traduisait ce conte du sanscrit en chinois (E. Chavannes, n° ii'3). Il s'agit d'un roi dont les états sont si prospères que tous les habitants y vivent dans la joie (( sans éprouver aucun chagrin ».

Un jour, il dit à ses ministres : « J'ai entendu dire que, dans le monde, il y a le malheur ; comment est-il fait ? » Les ministres n'en sachant pas plus que lui là-dessus, le roi envoie l'un d'eux dans un royaume voisin pour demander a acheter le malheur. Un déva (génie), se changeant en homme, lui vend un « malheur femelle » sous la forme d'un « porc », qu'il tient lié par une chaîne de fer. Et, quand cet être bizarre est amené dans le royaume jusque là si heureux, on voit se produire calamités sur calamités. Le « malheur femelle », qu'on veut brûler, s'échappe du bûcher et met le feu à toute la ville ; « en parcourant le royaume, il le bouleverse. »

Ce roi qui veut savoir « comment est fait le malheur » ; cette princesse qui veut se faire donner « du chagrin » ; — le malheur et le chagrin vendus sous forme d'animal et, si l'on peut parler

ainsi, opérant eux-mêmes, saccageant, brûlant directement, il n'y a pas là, certainement, une simple analogie, mais bien une ressemblance saisissante, et l'indice dune communauté d'origine.

L'oiseau persécuteur figure encore dans un conte auquel les Portugais ont fait traverser l'Océan pour le porter aux Açores, dans l'île de San Miguel (Th. Braga, op. cit., n° 35). Mais une idée philosophique et morale domine tout le récit :

Une jeune princesse, Clarinha, que ses parents ont fiancée à un prince d'un pays lointain, voit une fois passer un aigle, qui ensuite repasse chaque jour, et, chaque jour, il dit : « Clarinha, Clarinha, lequel veux-tu : avoir dee peines dans ta jeunesse ou en avoir dons ta vieillesse ? » La princesse, après avoir consulté sa mère, répond : <( Plutôt dans ma jeunesse. » .\lors l'aigle la transporte dans le pays de son fiancé, oij personne ne la connaît. Elle entre au service d'un boulanger, puis d'un cabaretier ; mais, chez l'un et chez l'autre, l'aigle vient tout saccager, et Clarinha est mise à la porte. Enfin elle se présente au palais, où elle est acceptée comme servante.

Un jour le prince se met en route pour le pays de sa fiancée ; car il ne se doute guère qu'elle soit si près. Il demande à ses serviteurs ce qu'il faut leur rapporter. Clarinha demande une « pierre du palais », et c'est à cette « pierre du palais de son père » qu'elle raconte sa vie. Le prince, qui a tout entendu, reconnaît en elle sa fiancée et l'épouse.

Un étrange conte sicilien (Gonzenbach, n° 21) met en scène la Destinée (Sorte) de l'héroïne, et c'est cette Destinée, une belle et majestueuse femme, qui vient dire à Caterina de choisir entre le bonheur dans la jeunesse et le bonheur dans la vieillesse. Là aussi, partout 011 Caterina entre en service, tout est saccagé par l'impitoyable Destinée (i).

(1) Ce trait du choix que doit faire l'héroïne, nous l'avons déjà rencontré, on se le rappelle, mais sous une forme légèrement différente : mallieur (et non bonheur) dans la jeunesse ou dans la vieillesse : ce qui, au foml revient au mème- C'est ainsi qu'il se présente dans un autre conte sicilien, celui qui donne un rôle si singulier à Saint François de Paule. On vient de voir qu'il existe également dans le conte portugais des Açores. — Dans le conte kabyle, cité à l'occa-ion de la troisième forme d'introduction, la forme est tout à fait défectueuse : être orpheline dans son enfance ou plus tard. — Nous ajouterons que la question habituelle se trouve dans un conte de la Vallée du Haut-Indus iCh. Swynnerton, op. cit., n° 85, p. 3ot) : Un roi, à la chasse, voit tout à coup : une femme à l'air farouche saisir les rênes de son cheval. « Qui es-tu? lui <lit-il. Es-tu une femme ou un démon? Lâche mon cheval. — Mon nom est Ce qui sera, sera, dit la femme. Un jour, je te ferai sentir mon pouvoir. — Et quand sera-ce ? dit le roi. — Choisis,

Dans la dernière partie de ce conte sicilien, l'étrange va s 'accentuant. On y constate comment les conteurs siciliens, — et ils ne sont pas les seuls dans l'Occident européen, — acceptent, sans sourciller, une idée fonriorement païenne, non pas, bien entendu, sous la forme théorique, mais sous la l'orme do récits vivants, ceuxlà mêmes dans lesquels cette idée a été incarnée en Orient.

Ce fait est d'une telle importance pour l'histoire de la migration des contes, que nous croyons devoir en faire l'objet dune étude spéciale, dans VExciirsus qui suit.

EXCURSUS II (i)

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