LE FAT.VLISMR ORIENTAL DANS DES CONTES EUROPEENS
On vient de voir la « Destinée » (Sorte), de Caterina, sa Destinée individuelle, persécutant implacablement la jeune fille. Le conte sicilien continue ainsi :
Au bout de sept ans, la Destinée de Caterina paraît se lasser de la poursuivre partout, et Caterina trouve une place chez une dame, mais à une condition : chaque jour, la jeune fille prendra un plateau chargé de pain frais et le portera en haut d'une montagne voisine, et elle criera trois fois : « O Destinée de ma maîtresse ! » Alors paraîtra cette destinée, et Caterina lui donnera le plateau.
Chaque jour, pendant un long temps, Caterina rend ce service à la dame, qui finit par apprendre d'elle toute son histoire. La dame lui dit alors : (( Eh bien ! quand tu iras porter le pain sur la montagne, prie ma Destinée d'intercéder auprès de la tienne, pour qu'elle te laisse en paix. » Caterina ayant suivi ce conseil, la Destinée de sa
ô roi, n'-pond la femme, si ce doit être maintenant ou plus lard. « Le roi demande à consulter la reine, et celle-ci lui dit : « Maintenant toi et moi nous sommes jeunes et forts. Il vaut mieux que la peine arrive pendant que nous sommes en état de la supporter. " Le roi retourne à la forêt et dit à la femme : « Ce qui doit nous frapper, fais-le arriver maintenant et non plus tard. »
Reinhold Kœhler. en 1870, dans ses remarques sur le conte sicilien n° 20 de la collection Gonzenbacli, citait un passage de la légende de St-Eustache, où le choix est offert par Dieu au saint, encore jeune, de passer par l'épreuve immédiatement o>i dans ses derniers jours : Modo via accipere imminentem ttbi ientationem. ciut in exlreniis riiebus ? (Acia Sanclortim Septembns, tom. VI, 1757, p. 126). — En donnant les Actes de Saint Euslache, les BoUandistes font remarquer, avec Baronius, que, si l'existence du martyr Saint Eustaclie est attestée par l'antiquité et la célébrité de son culte dans l'Eglise, ses Actes contiennent beaucoup de choses dues à l'imagination du rédacteur, et que, dans ce sens, ils doivent être qualifiés de fabulosa.
(1) Nous rappelons que VExciirsiis I traite de La Pnntou/le de Cendrillon dans l'Inde.
maîtresse lui dit : « Ah ! pauvre fille, ta Destinée est couverte de sept couvertures ; c'est pour cela qu'elle ne peut t 'entendre. Quand tu reviendras demain, je te conduirai auprès d'elle. »
La Destinée de la dame, après avoir parlé à sa « chère sœur », la Destinée de Caterina, conduit en effet la jeune fille auprès de cette Destinée, qui donne à Caterina un petit écheveau de soie, en lui disant : « Garde-le bien : il te sera utile. »
Dans la dernière partie du conte sicilien, on voit Caterina épouser un roi, grâce à l'écheveau de soie, lequel est seul d'une couleur assortie à celle d'un vêtement royal que fait le tailleur de la Cour :
Le roi, sur l'avis de ses ministres, décide que l'écheveau sera payé à Caterina au poids de l'or ; mais, quand on met l'écheveau sur un des plateaux de la balance, les trésors du roi ne suffisent pas à faire basculer l'autre plateau ; il faut que le roi y ajoute la couronne qu'il porte sur sa tête, et alors l'équilibre se fait. Le roi force Caterina à lui raconter son histoire, et une sage vieille femme, vivant à la Cour, déclare que la pesée mystérieuse est le présage que Caterina deviendra reine. Comme Caterina est d'une grande beauté et de bonne famille, le roi l'épouse.
Un autre conte sicilien, le n° 86 du grand recueil de M. G. Pitre (op. cit., t. Il, 1875, p. 207 et suiv.), est très voisin de l'histoire de Caterina :
L'héroïne, la plus jeune de sept princesses, s'appelle Sfurtuna (« Malchance »). Le roi son père ayant perdu ses états et ayant été fait prisonnier, la reine et les princesses sont réduites à la misère. Une vieille dit à la reine qu'une de ses filles porte malheur à toute la famille et qu'il faut la chasser : le signe auquel la reine la reconnaîtra, c'est qu'elle dort, les mains en croix. Cette fille, c'est Sfurtuna, et, apprenant ce qu'a dit la vieille, elle quitte volontairement la maison.
Comme dans l'histoire de Caterina, une femme, qui est la Malchance de Sfurtuna, vient tout saccager dans les maisons où l'on donne asile à l'errante. Chez la blanchisseuse du prince royal, « la Gnà Francisca » (Dame Françoise) (i), elle trouve le repos, et elle blanchit et repasse si bien le linge du prince, que celui-ci en félicite la maîtresse et lui donne des gratifications.
Un jour, la maîtresse fait deux gâteaux très appétissants, et elle dit à Sfurtuna : « Avec ces deux gâteaux va sur le bord de la mer, et crie
{l)Gn(i, diminutif de ry/ii/m, signura « dame, madame », est un titre donné, dans beaucoup de pays de Sicile, aux femmes d'humble condition.
trois fois : Ah ! Destinée (Sorti) de la Gnà Francisca ! Et quand elle apparaîtra, donnc-hii un gclleau et saluc-la de ma part. Puis fais-toi enseigner par elle où est ta Destinée r» toi. »
Ici la Destinée cîe l'héroïne n'est pas, comme celle de Caterina, une belle et majestueuse dame ; c'est une affreuse vieille. Elle repousse d'abord Sfurtuna ; mais, quand celle-ci, revenant une seconde fois, la lave, la peigne et la fait belle, sa Destinée, par reconnaissance, lui donne une petite boîte, contenant un morceau de galon (panmi di (lalluni), qui, remis au prince royal par la Gnà Francisca, joue dans l'histoire un rôle analogue à celui de l'échevcau de soie de Caterina (i).
Mais le conte n'a pas oublié que c'était la présence de l'héroïne dans sa famille qui y avait amené tous les malheurs. Après le départ de Sfurtuna, « la roue tourne » en faveur de la reine, dont le royaume est reconquis par ses frères et ses neveux. Le prince qui a épousé Sfurtuna, en est informé et il envoie une « ambassade » à la reine. Tout le monde se revoit et « reste heureux et content » (e arristaru filici e cuntenti).
Un conte grec moderne de l'île de Lesbos (Folk-Lore, vol. X, 1899, p. 498) se rapproche à la fois des deux contes siciliens :
Un roi a trois filles. Après la naissance de la troisième, son avoir commence à aller vers la ruine. Le roi consulte un ami, et celui-ci lui dit de tuer celle de ses filles qui dort, les mains posées entre les jambes (2) : c'est celle-là qui hii porte malheur. Le roi conduit l'enfant dans un désert et l'y abandonne, pour qu'elle soit dévorée par les bêtes sauvages.
L'enfant marche, jusqu'à ce qu'elle arrive au palais d'une ogresse, qui la prend à son service, et elle gagne si bien l'affection de sa maîtj-esse, que celle-ci dit un jour : « Mon enfant, heureusement ta Destinée est l'amie de la mienne. Il faut que tu ailles la trouver et que lu lui demandes son peloton de soie (bail of silk). Si elle te le donne, les affaires de ton père iront bien. » L'ogresse prépare toute sorte de friandises et en charge un plateau qu'elle donne à la fillette, en lui disant où elle peut trouver sa Destinée (celle de la fillette). La Des-
(1) Dans un troisième conte sicilien (Pitre, n" 12), la fille aînée d'un pauvre homme envoie son père à la reclierche de sa Destinée (à elle), pour qu'il la prie de lui venir en aide. A l'appel du bonhomme, apparaît un vieillard, lequel lu donne pour sa fille un cheval, qu'il ne devra pas vendre au-dessous de tel haut prix. Le père fait ensuite, successivement, pour ses deux autres filles, la même commission auprt's du même vieillard. (Ici les idées au sujet de la Destinée individuelle se sont embrouillées).
(2) On se rappelle, dans le conte sicilien, la fille qui dort, les mains en croix.
tinée est très satisfaite du présent ; mais ce n'est qu'après s'être beaucoup fait prier, qu'elle donne le peloton de soie.
Désormais, tout prospère chez le roi, et, quand sa fille vient lui faire visite après avoir épousé le fils de l'ogresse, laquelle est aussi une reine, il est au comble de la joie.
On aura remarqué que le conte grec ne fait jouer aucun rôle à la Destinée de l'ogresse, dont il est dit simprement qu'elle est l'amie de la Destinée de la fillette.
Ce qui n'est pas moins facile à voir, c'est que le passage oîi il est question du « peloton de soie », est très altéré. Il faut, pour en avoir une forme mieux conservée, se reporter à 1' « écheveau de soie » du premier conte sicilien (celui de Caterina) (i).
Ce premier conte sicilien présente, du reste, dans toute sa pureté, le thème de la Destinée individuelle. Il s'agit là uniquement du malheur et du bonheur de l'héroïne : on n'a pas associé à cette idée, comme dans le second conte sicilien, cette autre idée, que la jeune fille porte malheur à sa famille.
A vrai dire, le conte sicilien de Sfiirtuna sépare bien les deux idées. Le conte grec n'a su qu'augmenter la confusion en faisant du « peloton de soie » un véritable talisman ; ce qui mêle encore une troisième idée aux deux premières. Et cette troisième idée, il y insiste.
L'héroïne étant revenue de chez son père avec son mari, la Destinée arrive, un jour, et vole le peloton de soie. Et de nouveau, tout va mal... non point pour l'héroïne, mais pour le roi son père. Alors le mari de l'héroïne fait faire un grand chandelier et le porte en présent à sa Destinée à lui, et celle-ci fait rendre par l'autre le peloton de soie. Mais elle dit au prince : « Il faut partir et vous établir loin d'ici ; autrement le peloton sera volé de nouveau. » C'est ce qu'ils font, et tous vivent heureux.
Ainsi, outre le talisman, ce bizarre conte grec introduit dans le récit une troisième Destinée, celle du mari de l'héroïne. On ne
(1) Un conte catalan donne nne forme affaiblie de ce thème de 1' « écheveau » (Fr. Maspons t Labros. Lo Ftondallayre, I, Barcelona, 1871, p. 36 et suiv.") : Une jeune princesse, que son père n'aime pas, est forcée de quitter le palais et de s'en aller à travers le monde. En passant par une forêt, elle rencontre une bonne vieille, qui lui fait conter ses peines, et lui donne un écheveau de fil d'or {un capdell d'or), à la condition que la princesse ne s'en défera que contre mariage. — Justement la reine d'un pays voisin, qui est en train de broder un vêtement pour le roi, manque de fil d'or, et on ne peut en trouver d'assorti. La jeune fille offre son écheveau, tout pareil. D'abord on se récrie sur la condition : mais le fils du roi et de la reine s'éprend de la jeune fille, et, quand on sait qu'elle aussi est fille de roi, le mariage se fait.
saurait guère s'éloigner davantage du type primitif, à moins qu'il n'en reste plus que des vestiges, comme dans le conte albanais qui va suivre.
Ce conte albanais (Dozon, op. cit., n° 8) est un assemblage de deux thèmes défigurés, les thèmes, étudiés plus haut, de l'Oiseau qui vient répétant toujours les mêmes paroles, et de la Substitution d'une négresse à la libérairice d'un roi. L'épisode de la Destinée y est tout à fait mutilé et travesti :
La jiMino fille à laquelle la néfïressc s'est substituée, est entrée au service dune dame riche. Un jour, le roi qui a épousé la négresse, vient demander c\ celte dame <( de lui abandonner quelques sequins » (!), afin qu'il ait assez d'or pour en faire confectionner un certain objet dont sa femme a envie.
La dame dit à l'héro'ine, sa servante : a Va trouver ma Fortune (i) ; mais d'abord fais pour elle un gâteau, et, quand tu le lui offriras, demande-lui quelques pièces d'or. »
Pendant que le roi attend le retour de la jeune fille, il questionne à son sujet la dame, et celle-ci lui raconte l'histoire de la substitution de personne ; ce qui, par un détour, amène le dénouement connu, le châtiment de la négresse et le mariage de l'héro'ine avec le roi.
Un conte bulgare donne ce qu'on pourrait appeler une forme masculine de ce thème de la Destinée individuelle (2) :
Deux frères se sont partagé leurs biens. Le plus jeune est devenu un riche propriétaire ; l'aîné a tout perdu, et il en est réduit à travailler pour un maigre salaire dans les champs de son frère. Ce dernier, un soir, la journée finie, l'envoie chercher ime gerbe oubliée sur un certain champ. Arrivé là, le frère pauvre voit un homme occupé à ramasser les épis ; il le frappe. L'autre lui dit qu'il n'est pas venu faire de mal : « Je suis le Destin de ton frère. Je l'aide, et voilà pourquoi il est devenu riche propriétaire. — Ah ! dit le pauvre, puisque tu es le Destin de mon frère, ne sais-tu pas où est mon Destin et pourquoi il ne peut pas me venir en aide ? — Ton Destin est gras comme un porc ; aussi est-il gisant par terre et ne pense-t-il pas du tout à toi. Mais va dans la forêt
(1* Feu M. Dozon a mis en note : « Fortune, en turc bakhi, espèce de génie protecteur ». — On a vu, dans les contes de ce groupe, telle a Fortune » ou .< Destinée », qui est tout autre chose que « protectrice ».
(2) Ad. Strausz, Die Bulgaren (Leipzig, 1898), p. 243 et suiv.
où il est ; fais-le lever de force : en cherchant à s'échapper, il entrera dans un sac que tu auras eu la précautJon de disposer entre tes jambes. Alors lie le sac et frappe dessus avec un bâton, jusqu'à ce que ton Destin l'ait donné trois noix. »
Le frère pauvre suit ces conseils, et il ne cesse de frapper qu'après avoir reçu les trois noix. Son Destin lui dit alors : « Tu trouveras sur ton chemin trois enfants qui se disputent un pot qu'ils ont déterré ; donne à chacun une noix et prends le pot. » L'homme fait ce qui lui est dit, et quand, rentré dans sa maison, il enlève le couvercle du pot, il le trouve rempli de pièces d'or.
Dans ce conte bulgare se retrouvent, sans aucun doute, deux des éléments les plus importants des contes qui précèdent : le Destin individuel d'une personne envoyant une autre personne au Destin individuel de celle-ci, et un dénouement heureux amené par des objets en apparence insignifiants, provenant de ce Destin (i). Seulement, avec le récit bulgare, tout est dans la manière forte, et, quant aux rapports du héros avec son Destin, les moyens violents y remplacent les moyens doux.
Allons dans l'Inde.
Si, dans ce qui a été tiré de l'immense répertoire des contes indiens (bien peu relativement), on ne rencontre pas, pour le moment, croyons-nous, la forme féminine de ce thème de la Destinée individuelle, la forme masculine y existe, et nous en connaissons trois variantes, dont la mieux conservée provient du Goudjérate, région de l'Inde occidentale, sur la mer d'Arabie, au dessus de Bombay.
Dans le conte goudjérâtî (2), comme dans le conte bulgare, l'un
(1) L'objet insignifiant qui enrichit un homme pauvre, se retrouve dans un conte arabe, que Galland a inséré dans ses Mille et une Xitils, sous le titre de Hiatoire de Cogia f/axsan Alhabbnl, et qu'il tenait d'un certain Hanna, Maronite d'Alep (Voir, dans le Journal manuscrit de Galland, conservé au Département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, les notes prises par lui à la date du « mercredi 29 de may » 1709 . Dans ce conte aral)e, un pauvre cordier ne peut profiter, pour s'enrichir, de grosses sommes d'argent qui, à lui données, lui sont, par deux fois, enlevées aussitôt par des hasards malheureux ; et c'est un simple morceau de plomb, donné à ce même cordier. qui fait sa forlune : un pêcheur, qui le lui a demandé pour arranger ses filets, lui fait présent, en remerciement, du premier poisson qu'il prend, et, dans ce poisson, se trouve un gros diamant lumineux, que le cordier vend cent mille pièces d'or.
(2) Recueilli par Mademoiselle Putlibaï Wadia et publié d'abord en anglais dans Vlndian Antiquory année 1893, p. 213 et suiv.), ce conte a été trad::it en français {Revue des Traditions populaires, août 1893, p. 441 et suiv.).
de deux frères est riche, et l'autre dans la misère : le frère riche ne veut pas donner même une poignée d'orge pour empêcher son frère et la fainille do colui-ri de mourir de faim.
Uuc luiil. désespéré, le pauvre prend luie faucille et s'en va vers les chanii)s dorfie du riche. Au moment où il y entre, il se voit arrêté par {}uclqu'uu qui a l'air d'iui parde {nHilchman) et qui lui demande ce qu'il veut. (( Jq viens prendre de l'orpe dans ce champ de mon frère, qui ne veut rien me donner \)Out mes enfants mourant de faim. Mais toi, qui es-tu .^ — Je svùs le nasîb (le Destin) de ton frère, et je protège ses possessions. — Si tu es le nasîb de mon frère, oii donc est allé se fourrer le mien, qu'il ne m'aide pas à empêcher ma femme et mes enfants de mourir de faim ? — Ton nasîb ? il dort au-delà des sept mers ; vas-y, si tu veux le trouver et le réveiller. »
Nous n'indiquerons que sommairement les incidents du voyage du pauvre homme à la recherche de son nasîb. Sur la route, il rencontre divers êtres, tous doués de la parole, — manguier, roi, grand poisson, — et tous malheureux, qui le prient de demander à son nasîb comment ils pourront sortir de peine. L'homme leur promet de le faire. Finalement, grâce à des aigles reconnaissants, dont il a sauvé les petits, menacés par un serpent, il arrive au delà des sept mers.
Sur un rivage désert, il aperçoit ime forme humaine, étendue tout de son long et enveloppée d'un drap. Il se dit que c'est là son nasîb et, s 'approchant, il lui arrache le drap de la tête ; puis, comme le personnage ne se réveille pas assez vite, il hii tord un des gros orteils en criant : « Paresseux imbécile! sais-tu quel mal tu m'as fait en dormant ainsi pendant des années ? Lève-toi tout de suite et promets de ne pas te remettre à dormir après mon départ. — Non, non, dit le nasîb, je ne dormirai plus, et je ne te laisserai manquer de rien. »
L'homme demande ensuite au nasîb de répondre aux diverses questions qu'il a été chargé de lui poser. Et ce sont ces réponses qui font que, de pauvre hère, il devient un riche et important personnage.
Le grand poisson, qui se roule de douleur sur le sable d'une rivière, souffre parce qu'il a un gros morceau d'or dans l'estomac : l'homme l'en délivre, et emporte le morceau d'or. Le roi ne peut réussir à élever une tour ; c'est parce que les soupirs de sa fille non mariée ébranlent la construction : dès que l'homme le dit au roi, celui-ci s'empresse de lui donner la princesse en mariage (ce qui, chose toute naturelle dans l'Inde, lui fait avoir une s.econde femme), et la tour se tient droite et
solide. Le manguier s'est plaint de no produire que des mangues amères ; c'est parce qu'il a un trésor enterré sous ses racines : l'homme, devenu gendre du roi, fait déterrer par les gens de sa suite un grand vase de cuivre rempli d'or et de bijoux précieux.
Enfin, c'est en haut et puissant seigneur que le pauvre d'autrefois rentre dans sa ville natale.
Le Goudjérate, nous l'avons dit, n'est pas, dans l'Inde, une région à laquelle appartienne exclusivement ce singulier conte, dont le conte bulgare est si proche parent. L'histoire de l'Homme qui s'en va à la recherche de son Destin, — de son Destin individuel, — se rencontre encore, à notre connaissance, dans le Pendjab et à Bénarès ; et, si incomplètes et altérées que puissent être les versions recueillies, il n'est pas difficile de voir qu'elles présentaient originairement une forme analogue à celle du conte du Goudjérate. — Redisons-le encore une fois, à ce propos ; aucun pays, même l'Inde, la patrie de tant de contes, ne confère à ses conteurs ce privilège impossible de posséder toujours, dans leur intégrité primitive, des récits qui ont passé par tant de bouches, et c'est trop souvent une forme défectueuse que ces conteurs transmettent au folkloriste.
Dans le conte du Pendjab, recueilli dans le district de Simla, (région de l'Himalaya) (i) figurent les deux frères, le pauvre et le riche impitoyable ; mais il n'est nullement question d'un Destin du frère riche, avec lequel le pauvre puisse parler de son Destin à lui. Un beau jour, le pauvre se décide, de sa propre insplrati<U3, à partir à la recherche de son Destin (his Fortune) et à ne pas revenir avant de l'avoir trouvé. — Sur son chemin, il fait à peu près les mêmes rencontres que le héros du conte du Goudjérate : roi •dont le palais s'écroule au fur et à mesure qu'on le construit ; tortue qui souffre comme d'une brûlure intérieure ; arbre qui ne peut porter que des fruits amers.
Arrivé dans une jungle épaisse, il trouve au milieu de cette jungle un vieux fakir profondément endormi. « Il ne savait pas, dit le conte, que ce saint homme avait dormi douze ans de suite, et qu'il était tout juste au moment de se réveiller. » Pendant que le pauvre se tient debout près du vieux fakir, celui-ci ouvre les yeux et lui demande qui
(1) Mrs. A.-E. Dr.vcott, Simla Village 7'a/es (Londres, 1906), p. 96 et suiv.
il est il où il va. « Je vais à la rccIuMclu' de mon Destin ; car je suis un pauMC honnuf. — Ae va pas phis loin, dil If fakîi ; rcpirnds le chemin par lequel lu es venti. »
Suivenl les réponses ilu t'akîr aux (jueslicuis de rhonnne qui, glace à ces réponses, devient, comme dans le conte du Goudjérate, riche et gendre d'un roi.
Le trait qui remplace ici le (rail primitif du Destin endormi, brutalement réveillé, est une infiltration d'autres contes hindous, dans lesquels im ascète mendiant (ou im démon, ou un djinn) dort et reste éveillé, alternativement, pendant plusieurs années (douze ans, d'ordinaire, comme dans le conte pendjàbais) (i).
La version très altérée et très bizarre de ce même conte, qui paraît venir de Bénarès, ce centre de l'hindouisme (2), est à la fois plus et moins incomplète que celle du Pendjab. Du récit a disparu, non seulement le Destin du frère riche, mais ce frère lui-même. — A l'un des êtres que le pauvre rencontre sur sa route et qui lui demandent (comme dans les contes du Goudjérate et du Pendjab) 011 il va, il répond : « Je vais à la recherche de mon Destin, pour lui demander pourquoi je suis si pauvre. Quelqu'un {Some one) m'a dit que mon Destin est loin, bien loin, à douze années de marche de mon pays, et qu'il est couché par terre, et qu'il faut que je prenne un gros bâton et que je le batte de toutes mes forces. » Ce qu'est ce « quelqu'un », le conte ne le dit pas : il y a là probablement un vestige du dialogue primitif entre l'homme et le Destin de son frère.
Enfin l'homme arrive à l'endroit « où vit le Destin de chacun ». Nous reproduisons littéralement ce passage :
Les Destins sont des pierres, quelques-unes dressées debout, d'autres couchées par terré. « Ce doit être le mien (mon Destin), dit l'homme ; il est couché par terre ; voilà pourquoi je suis si pauvre. » Alors, avec le gros bâton qu'il avait à la main, il se mit à le battre, à le battre ; mais il (le Destin) ne voulait pas bouger. A l'approche de la nuit, Ihommc cessa de battre, et Khudâ (la Divinité) (3) mit une âme dans le Destin du pauvre (into the poor man's fate) et il (ce Destin, cette
(1) F. -A. Steel et R.-C. Temple, Wiile-anake Slones (Bombay, 188i;, pp. 170 et 434;.
(2) Ce conte a été raconté à Miss M. Stokes par une ayah (une «bonne»), qui le tenait de son mari, né à Calcutta, mais élevé ci Bénarès (M. Stokes, op. cit., n° 12 et préface).
(3) Voir o/î. cir, p. 237, les réflexions sur ce nom de Khiidù, par lequel la conteuse hindoue désigne, sans le sj)écifier, quelque dieu hindou.
pierre) devint un homme qui se dressa debout en disant au pauvre : « Pourquoi m'as-tu tant battu? — Parce que tu étais couché par terre, et que je suis très pauvre, et qu'à la maison ma femme et mes enfants meurent de faim. — Oh ! maintenant tes affaires vont bien aller », dit le Destin. Et l'homme fut satisfait.
En effet, — ici encore grâce aux réponses qu'il transmet à des êtres qu'il a rencontrés sur sa route (tigre, alligator, chameau), — l'homme rentre riche à la maison.
Cette combinaison du thème de l'Homme à la recherche de son Destin avec le thème bien connu des Questions à poser à un personnage mystérieuœ (i), se retrouve dans un curieux conte serbe, oij figurent à la fois le Destin individuel de deux frères et le Destin universel (2). Là, c'est le Destin universel qui a donné à chacun des deux frères sa Destinée individuelle, à l'un sous la forme dune belle jeune fille, à l'autre sous celle d'une affreuse vieille ; c'est aussi ce Destin que le pauvre va trouver et duquel il obtient, pour certains personnages rencontrés en route, la réponse à diverses questions. Le Destin lui apprend aussi que, pour sortir de la misère, il faut qu'il ait chez lui la fille de son frère, née, comme celui-ci, sous d'heureux auspices (tant qu'il a vécu en commun avec son frère, sans demander le partage de leurs propriétés, les choses ont bien été) ; mais tout ce qu'il gagnera et possédera, il devra dire que cela est à la petite Militza. Le pauvre suit ces conseils, et, grâce à Militza, la prospérité arrive pour lui (3).
Un folkloriste distingué, feu W. R. S. Ralston, qui, des trois contes indiens, ne connaissait en 1880 que le conte de Bénarès, seul publié alors, avait bien saisi la parenté de ce conte non seulement avec le conte serbe (le conte bulgare analysé ci-dessus n'était
(1) C'est le thème, — ou un des thèmes. — du n° 29 du recueil des Frères Grimm, Le Diable aux trois cheveux d'or (p. 292 des liemarques de MM. J. Boite et G. Polivka, déjà citées).
(2) WuK Stephanowitsch Karadschitsch, Vol/isniœrchen der Serben (Berlin, 1854), n" 13 .
(3) Un conte bulgare (Ltdia Schismanoff, Légeudes religieuses bulgares, Paris, 1895, n° 89) qui n'a pas la première partie du conte serfce, a toute la dernière : le voyage vers « l'endroit où se distribuent les destinées », les réponses aux questions et le reste. On notera dans ce conte bulgare, l'arbre des contes indiens, dont les fruits ne mûrissent point, parce qu'il a sous ses racines un trésor.
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pas non plus connu en 1880), mais avec le conte sicilien de Caterina. Et il ajoutait, au sujet de ces deux contes européens : « Il est très tiouteux que de tels contes soient le produit de l'imagination européenne..., ils ont un air étranger... » Tout au contraire, chez les Hindous, « des contes comme l'Homme à la recherche de son Destin paraissent être aussi indigènes qu'en Europe ils semblent exotiques (i) ».
D'autres, il est vrai, se demanderont peut-être si ce thème du Destin vaincu, et aussi ce thème du Destin, non point universel, rendant ses arrêts pour toute l'humanité, mais individuel, sont bien en harmonie avec les idées indiennes.
Prenons séparément chaque objection.