‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 17 sur 92 · LE DESTIN VAINCU · texte numérisé non relu

LE DESTIN VAINCU

Dans la littérature indienne se trouve un récit qui peut se résumer ainsi :

Le sage ministre d'im roi se trouve présent quand le Destin, le Destin universel (parfois la déesse du Destin) vient, au sixième jour après la naissance d'un petit prince, écrire sur le front de l'enfant ce qui doit fatalement lui arriver : « Il gagnera sa vie du produit de sa chasse : chaque jour il aura un animal à prendre, mais jamais davantage. » Le ministre déclare au Destin qu'il travaillera, par la force de son intelligence, à annihiler le décret.

Le roi ayant été détrôné, son fds est obligé de s'enfuir et finit par se faire chasseur de profession. Le ministre, qui, lui aussi, s'est exilé, rencontre le prince et lui dit : « Le Destin doit forcément te donner chaque jour im animal, puisqu'il l'a écrit sur ton front. Ne prends donc jamais d'animatix comme des gazelles ou autre petit gibier ; attends toujours que tu trouves un éléphant : il faudra bien que le Destin t'en amène un. »

De même, quand le ministre rencontre, dans l'exil, son propre fils, réduit (comme le Destin l'avait aussi écrit) à gagner sa vie en rapportant chaque jour de la forêt une charge de bois pour la vendre, une seule, il conseille au jeune homme de ne prendre du bois que quand il trouvera du bois de santal : le Destin lui doit une charge de bois par jour.

(1) Introdujtion au recueil déjà cité de Miss M. Stikes, Indian Fairy Taies, p. 2i.

Finalement, les deux jeunes gens, l'un avec ses éléphants, l'autre avec son bois précieux, deviennent riches, et (dans certaines versions) le Destin apparaît au ministre pour se plaindre de l'ennui dans lequel il se trouve d'avoir à chercher continuellement tous ces éléphants, etc. ; il demande au ministre de le tirer de cette fâcheuse situation. Le ministre lui dit alors de rendre au prince son royaume et qu'il sera tenu quitte du reste. Bref, le Destin capitale (i).

M. Johaimes Hertel, si connu par ses beaux travaux sur le Pantchatantra, a publié récemment (texte sanscrit et traduction allemande) deux versions de ce conte, l'une et l'autre rédigées jadis par des écrivains de la secte des Djaïnas (2). Nous nous sommes permis d'interroger, à ce propos, sur le fatalisme hindou, notre savant ami, dont nous connaissions depuis longtemps l'extrême obligeance, et c'est tout un petit traité, vraiment lumineux, que M. Hertel a bien voulu nous envoyer. Nous en éclairerons de notre mieux ce qui va suivre, et d'abord la question de la prétendue immutabilité du Destin dans es idées hindoues.

Sans doute, la doctrine du Karman (a ce qui a été fait » dans de précédentes existences par un être vivant), étroitement liée à la croyance en la métempsychose, enseigne que les bonnes et les mauvaises actions déterminent inflexiblement les conditions dans lesquelles l'être qui en a été l'auteur renaîtra dans les existences

(i) Dans un conte du Rengale, recueilli à Dinadjpour {Indian Anliqtinry, vol. I, 1872, p. 219), Brahma est venu écrire sur le front d'uu petit prince sa destinée : à douze ans, il se mariera : l'année d'après, il sera frappé par la foudr.^ et mourra. Quand approche l'âge fatal, le prince s'en va loin de son pays. Des circonstances singulières font qu'en effet il épouse une princesse : puis il continue à voyager. Arrivé près d'un étang oîi viennent se baigner " les sages et les saints qui adorent dans la forêt », le prince voit que, pour entrer dans l'eau, ils sont obligés de traverser une boue profonde : il fait curer l'étang. Les saints et les sages sont si satisfaits, qu'ils disent que celui qui leur a rendu ce service mérite d'être immortel. Le prince se présente et dit que sa destinée est de mourir le lendemain, et il raconte son histoire. ■• Tu ne mourras pas demain », lui disent les sages : nous verrons à cela ». — Le lendemain, ils disent au prince de s'étendre par terre, et ils s'asseyent tous sur lui Eclate Torage prédit ; mais, comme les sages cachent le jeune homme, la foudre ne peut l'atteindre. Alors Brahma entre en pourparlers avec les sages et finit par leur dire : " Puisque vous ne voulez pas qu'on lui prenne la vie, laissez à découvert un doigt de sa main gauche, de faç )n que la foudre puisse frapper ce doigt ; le jiune homme ne mourra pas, mais il resta quelques instants sans connaissance ». Les sages et les snnts acceptent cet arrangement, et. le jour même, le prince, bien vivant, peut aller retrouver sa femme.

{2} Zi'ilschrifl di;r/>e:ilsrhcnMnrf/enLrii(li^r/tcn CeseUsc/iofl, viil. LXV 1011), p. 4i3 'tsuiv. : p. i.')2 et suiv. - On a recueilli des variantes ora'es dans l'Inde du Sud (Mrs. Howakd Kingscote et Pandit Natèsa Sastuî, Talcs of the Sun, Londres, 18'JU, n° 19) et daus le (loudjérale (Revue des Tradittoits pnimlaires, année 1889, p. 529), celte dernière variiinte très altérée.

ultérieures : ret être aura, selon l'expression technique, à « manger » les liuils (le ces actes. Mais, à coté de cette doctrine, établie siH" un l'ontlenient éthique, il y a la doctrine, professée par beaucoup d'Hindous, d'après laquelle 1' (( action humaine » [paurusa ou piiruscthârà) a le dernier mot dans la vie. (l'est là ce (pie professent les traités de (( politicpie » {(uihasastra), de « conduite liabile » [iiitisastra), tels que le Pantchatantra dans sa forme primitive, ce TanlrdkJiyàyika que IVI. Hertel a retrouvé. « Là, nous dit M. Hertel, dans toutes les histoires, on enseigne que, — sans qu'il y ait à tenir compte de la morale et du destin, — l'homme habile, qui n'y regarde pas de près dans le choix des moyens, arrive au bonheur ; l'imbécile, au malheur. » Le point de vue auquel se place le conte du Goudjérate, est, dit encore M. Hertel, celui de la doctrine du nîlisastra, et cette doctrine peut se résumer ainsi : (( Par une action résolue, on peut maîtriser son destin, quand bien même on en est la cause par les actes d'une précédente existence. » (Durch entschlossene Tat kann man sein — wenn auch darch die Taten in einer frilheren Existenz verschuldeies — Schioksal meistern.)

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