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LE DESTIN INDIVIDUEL

La conception d'un Destin individnel, tel que celui des contes du Goudjérate, du Pendjab, de Bénarès, serait-elle en opposition avec les idées de l'Inde, lesquelles n'admettraient d'autre destin qu'un Destin universel, représenté par une divinité unique ? Ici encore M. Hertel nous met en mesure de répondre.

Parmi les mots sanscrits désignant le Destin, se trouvent le mot bhâgya, littéralement trihuendunx, <( ce qui doit être attribué » à tel ou tel homme, et le mot bhâgadhêya, « ce qui est attribué », le « lot » de chacun. Ces deux expressions s 'entendent toujours du des tin individuel. Or, comme M. Hertel le fait remarquer, rien ne saurait être plus naturel, pour l'imagination hindoue, que de personnifier cette idée, de l'incarner dans un personnage symbolique

Avec la doctrine du karman, si développée qu'elle ait été par les Bouddhistes et les Djaïnas, on arrive, du reste, à la même conclusion ; car a ce qui a été fait » par un être dans de précédentes existences, est quelque chose de bien individuel.

La personnification du karman est, du reste, un trait qui a pris

place dans les œuvres littéraires de l'Inde, témoin ce récit du Pantchatantm où le karman du (( pauvre Somilaka » (c'est-à-dire, répétons-le, l'ensemble et la résultante des actes de celui-ci dans de précédentes existences), personnifié sous figure humaine, se dispute avec le kartr (« l'action » présente de Somilaka), également personnifié ; et le karman enlève à Somilaka tout ce qu'il a gagné par son industrie actuelle. Notons, — et ceci vient à l'appui de ce que nous avons dit au sujet de l'immutabilité très relative des arrêts du destin dans les idées indiennes, — notons qu'en définitive les affaires de Somilaka finissent par s'arranger pour le mieux ; le karman est touché de voir le pauvre homme au moment de se pendre (le suicide est ,chez les Hindous, un acte méritoire, en tant que sacrifice de la vie), et, loin de maintenir son inflexibilité, ce même karman donne à Somilaka le moyen de passer très agréablement le reste de sa vie (i).

Donc, le destin individuel et sa personnification, tels que les présentent les contes oraux indiens cités, ne peuvent, en aucune façon, servir d'arguments contre l'origine indienne de ces contes.

Ce qui ne prouverait pas davantage, si l'on voulait en faire un argument subsidiaire, c'est le nom de nasîb, donné dans le conte du Goudjérate au Destin individuel, et qui, en arabe, signifie la a part )> de chacun, la « chance ».

A ce sujet, nous ferons d'abord une simple remarque : le mot fakir, d'origine arabe, s'applique, dans l'Inde moderne, à toute sorte de religieux personnages, quelle que soit leur religion, et les non-musulmans eux-mêmes l'emploient couramment comme synonyme de yogî, sâdhu, etc. (2). D'ailleurs, d'une manière générale, on doit constater qu'un grand nombre de mots arabes se sont introduits dans les langues modernes de l'Inde, tout au moins de l'Inde du Nord-Ouest.

Quant au mot nasîb, en particulier, M. Hertel nous apprend que,

(11 Voir Th. Be.nfey, Pantschutanlra (II p. 190; I, p. 321-323), et surtout J. Hertel, Tantràkhy(iyi/:a (La plus ancienne forme dn Pantchatantra. traduite du sanscrit en allemand, Leipzig. 1909, I, p. 13r) ; II, p. 84 et suiv.\ — Q e ce conte ait été nu non intercalé dans le texte primitif du Panic/ialanira, cela n'a aucune importance : il n'en est ni plus ni moins hindou.

(2) R.-C. Temple, dans Wide-awake Stories, p. 321.

dans la langue goudjératî (comme aussi on hindoustânî et en marâthî), c'est un mot tout à fait usuel, qui répond exactement, pour la signiliration, au mol sanscrit bJuuiya (bliàçiadhèya), cité plus haut. Les extraits de dictionnaires goudjérati-anglais, que M. Hertel a pris la peine de nous communiquer, ne laissent aucun doute à cet égard. 11 en résulte, dit M. Hertel, que les Hindous parlant le goudjérâtî (ou riiindouslànî, ou le maràlhî) ont deux mots pour désigner le destin per^oiiuel, le lot assigné à chacun (soit par ce qu'écrit le Destin sur le Iront du nouveau-né, soit par son karman) : le mot bfiàtjy, dérivé du sanscrit, et le mot nasîb, enq)runté à l'arabe, par l'intermédiaire du persan, l'un et l'autre parfaitement synonymes. De l'emploi du mot nasib dans un conte indien en langue moderne on n'est nullement en droit de conclure à l'origine arabe de ce conte, pas plus que de l'emploi du mot malheur dans un récit allemand ou du mot fortune dans mi récit anglais on ne peut conclure à l'origine française de ces récits. » (i).

.1) Dans le Kathàrntnakàra recueil rie récits moralisants, rédigé par le Djaïna Hemavijava. en l'an IGOO de noire ère, à Ahmedabad, dans le Goudjérale, M. Hertel a rencontré (n° 199) le passage suivant, qu'il veut Inen nous faire connaître : j Le destin (bhùgua) de chacun (il s'agit évidemment ici du destin heureux) repose (ou se trouvei dans des endroits détermines ». Aussi, pour le chercher ï faut-il aller dans cent villes », etc. - Y a-t-il quelque parenté, pour l'idée, entre ces réflexions et la fin d'un certain conte italien des Abruzzes, déjà tout indien pour ce qui précède ( ',. FijtxmnK, Trndizioni popolari abrnzzesi, vol. I, 2°" partie. Linciano, 1883, p. 117-118) ?.. Le conte abruzzien étant intéressant, nous le donnerons, à tout hasard : Deux frères ont autant de terre l'un que l'autre, et pourtant l'un est riche, l'autre pauvre. Un matin, le frère pauvre s'en va dans la campagne et volt, dans le cliamp de son frère, un homme qui enlève les pierres et arrache les mauvaises herbes. Il lui demande : « Qui es-tu ? Que fais-tu là ? » L'homme répond : « .le suis la Fortune Forluna, le Destin) de ton frère. - Ah !.. VA voilà pourquoi m.)u frère peut dormir plus que moi, travailler moins et récolter plus. Et ma Fortune ? — File dort derrière un buisson. — Et quand se réveiliera-t-elle ? — Qui le sait ? >^ Un autre matin, le pauvre s'en va et trouve sur son champ un homme. Il lui demande : « Qui es-tu ? — Je suis ta Fortune. Et quelle Fortune es-tu, que tu ne m'aides en rien ? — Ta Fortune n'est pas dans la campagne {Im Forluna tua non sta in campagna). — Et que métier ai-je à faire f - Le métier de commerçant. En France, pour le moment, on manque de chats, et les gens sont désespérés à cause des souris ; porte-s-y des chats le plus que tu pourras ». L'homme remplit de chats un vaisseau et va en France. Il en rapporte un gros sac d'argent.

Nous toucherons un peu plus loin l'histoire des chats. Mais d'abord n'y a-t-il pas un mot à dire de cette Fortune qui « n'est pas dans la campagne », qui est dans un tout autre endroit ? Cela ne fait-il pas un peu penser au b/iàgga hindou, qui repose à telle place et non ai leurs ? Sans doute, l'idée qu'on ne trouve point partout sa chance et que parfois il faut l'aller chercher au bout du monde, n'est pas plus indienne qu'européenne. Po\irtant, quand, dans un conte européen, on rencontre cette idée reliée à l'histoire bien indienne de l'entrevue du héros avec le Destin de son frère d'abord, puis avec son propre Destin, cela ne peut-il pas donner à réfléchir ? D'autant plus que le Irait en question se reproduit dans une

Encore une observation, pour finir, à propos du conte indien du Pendjab (Simla), que Mrs. Dracott paraît tenir d'une conteuse musulmane ; car le mot Allah y est employé une ou deux fois, tout à fait accidentellement, du reste. Est-ce qu'avec certains mots du vocabulaire arabo-persan l'islamisme aurait introduit des idées musulmanes dans l'hindouisme ? Cela nous paraît difficilement soutenable, et, tout au contraire, les croyances musulmanes de l'Inde,

région nullement voisine de l'Italie méridionale. Parmi les 231 conte? de la Rnssie du Nord-Ouest (recueil P. V. Sejn, t. n, 189;{) que M. G. Polivka a résumés brièvement dans l'Arc/iiv fur sinvisc/te P/iilolof/ie de 1897, le n° 7."i (p. Soii met aussi en scène deux paysans, deux frères, l'un riche, l'autre pauvre. Là aussi, la « Fortune » du pauvre, un personnage masculin, étendu par terre à ï ombre, " 7ie vaut r'en pour l'agriculture >• ; son affaire, c>.<t/ le commerce. Et le paysan s'en va à la ville...

L'"istoire des chats, bien qu'elle ne se rattache pas directement à notre sujet, mérite un rapide examen. On se demandera peut-être si à une étoffe orientale, le conte abruzzien n'nui'ait pas cousu um- étoffe de fabrication... anglaise. N'y aurait-il pas ici un emprunt à la célèbre histoire légendaire de Whittington et de son chat ? — Pauvre orphelin, Dick (Richard) Whitlinglon est marmiton chez un riche marchand, sir Hiigli Filzwarren. Il « aventiii-e », comme article de commerce, sur un des vaisseaux de son maître, la seult' chose qu'il possède, son chat, et ce chat, vendu dans un pays lointain, infesté par les souris, rapporte au jeune homme toute une fortune. Dick devient gendre de sir Hiigh, puis son successeur, et finalement lurd-maire de Londres. — C'est bie . là, puur e fond, la dernière partie du conte abruzzien : mais c'est aussi une légende hstorique persane, qui a été fixée par écrit près d'un deuii-siècle avant la naissance du Richard Whittington historique, lequel fut élu quatre fois lord-maire de Londres (la première fois en 1398) et mourut en 1423. .4u commencement du xiv" siècle, lui écr.xaifi persan, Vassaf, insérait dans sa Chronif/ue. présentée en 1312 au sultan mongol Oltcha'itou, l'histoire que voici : Une veuve de Siraf (sur le g(dfe Persiquei, que les folies de son fils aine ont réduite à la misère, remet au capitaine d'un vaisseau marchand en partance un chat, toute sa fortune : le capitaine en tirera ce qu'il pouri'a. Arrivé dans un port de l'Inde, le Persan est très gracieusement reçu par le roi, qui l'invite à dîner. A sa grande surprise, il voit que chaque plat sur Ja table est gardé par \ui serviteur, une liaguelte à 1 1 main, contre des centaines de souris, qui courent de tous côtés. Le lendemain, il apporte le chai de la A'cuve, lequel fait un graïul carnage des souris, et le roi est si satisfait, f[u'il donne nu capitaine, pour la pi'opriélaire du chat, tout un chargement de marchandises précieuses. — La Chronitjue de Vassaf raconte ensuite comment, devenus riches grâce à leur mère, les fils de la veu\ e deviennent d'abord i;rands commerçants, puis pirates, puis maîtres d'une île en face de Siraf. i"i laquelle Kays, l'aîné, donue son nom.

l'eu W. A. Clouston, dans ses l'apular Taies and Fictions (Londres, 1887, t. ii, pp. t).j-78), montre que ce coûte du Chat n'a pas seulement accpiis droit de cité eu Perse, mais qu'il est allé s'acclimater en Occident. Outre la légende anglaise, Clouston donne le résumé de ct)ntes de diverses contrées européennes. Nous ne mentioniiercms ici qu'un conte norvégien et un conte italien, qui ont l'un et l'autre le trait de la liagueLle dont ou se sert, aux repas, pour écart r les souris de la table. .Mai'que inontestahle d'une communauté d'origine avec le récit pei'san.- Le conte ai)ruzzien est donc oriental dans sa seconde partie, comme dans sa première.

du luoiiis les croyances j)o])ulaiics, picsenlciit isouvexiL des éléments liiiidous. C'est là ce que laontre un curieux mémoire de M. T. W. Arnold sur les Survii'ance.'i de rhindoiiisjiie cliez les Mahoinétans de l'Inde {Survivais of Hindiiisnt amomj the Muhamniedans of Indià) (i) ; nous y relèverons, au sujet des musulmans de l'Inde occidentale, descendants de « convertis » à l'islam, deux laits qui méritent d'èlre notés : « La plupart croient en la déesse Sàtvài, qui passe pour enregistrer {reiiisicr) la destinée d un enfant, la sixième nuit après la naissance. » Ils cioient aussi a en Maliàsôba, la divinité-gardienne des champs {the (jiinrdian-deity of the field), à laquelle un grand nombre de cultivateurs offrent (en sacrifice) une volaille ou une clièvre à l'époque de la moisson ou quand, après la saison des pluies, commence le temps du labourage ))...

Nos lecteurs ont déjà fait connaissance avec la divinité de la sixième nuit. Quant à l'autre, elle est, nous dit M. Hertel, identique au Ksêtra-pâla sanscrit (littéralement a gardien du champ, de la pièce de terre )>), la divinité protectrice d'un bien-fond, d'un village, d'une ville (ksêtr-pâl en goudjéràtî et en marâthî).

Se rappelle-t-on le Destin individuel, le nasîb du conte goudjéràtî, qui garde le champ du frère riche ? Ce nasîb joue ici le rôle d'un ksêtra-pâla, a et, dit M. Hertel, cela est très compréhensible ; car, pour le paysan hindou, tout dans la vie dépend du résultat de ses récoltes : bonne moisson et bonheur sont donc pour lui une même chose. »

Ainsi, voilà un détail significatif qui vient encore, à la fin de cette étude, appuyer notre conviction au sujet de l'origine bien indienne de ce conte des Deux frères et de leurs Destins, qui se reflète en Europe dans le conte bulgare et dans le conte abruzzien.

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