‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 19 sur 92 · CINQUIEME FORME D INTRODUCTION AU THEME DU ((PRINCE EN LETHARGIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME FORME D INTRODUCTION AU THEME DU ((PRINCE EN LETHARGIE

Dans un conte albanais (2), c'est tout l'ensemble d'un petit conte qui, arbitrairement, a été mis en tête du thème du Prince en léthargie, pour lui servir d'introduction.

' \) Tranxar lon.t of the Third International Congresa for the f/iatory of Religions, vol. I, Oxford, 1908. p. 314 et suiv.

(2) A. Dozo^, Contes albanais (Paris, 1881 \ n" 7.

Ce petit conte, — dont une forme meilleure a été recueillie chez les Grecs d'Epire (i), — peut se résumer ainsi :

Une reine sans enfants prie le Soleil de lui en accorder un, «. ne sorait-ce qu'une fille »: quand celle-ci atteindra ses douze ans, le Soleil « n'aura qu'à la reprendre ». La reine est exaucée. La petite princesse grandit et va à l'école. Ln jour, le Soleil se trouve sur son chemin et lui dit : « Rappelle à ta mère de me donner ce qu'elle m'a promis ». La reine fait répondre au Soleil que « c'est encore trop jeune )>. Mais à peine la princesse a-t-elle douze ans, que le Soleil l'enlève et l'emporte dans sa maison (2).

Le Soleil rend ensuite bénévolement la jeune fille à sa mère, chez qui elle arrive après divers incidents.

Le conte s'arrête là chez les Grecs. Chez les Albanais, il a été rattaché, d'une manière telle quelle, au thème du Prince en léthargie par la suture que voici :

Les filles du « quartier ». ayant appris que la princesse est de retour, vont trouver la reine et la prient de laisser sa fille aller avec elles se promener et se divertir. La reine y consent. Dans leur promenade, les jeunes filles arrivent à un jardin, dont elles essaient en vain d'ouvrir la porte ; mais, à peine touchée par la princesse, cette même porte s'ouvre, et, la princesse étant entrée, la porte se referme aussitôt (3).

Le conte albanais se poursuit ainsi :

En s'avançant dans le jardin, la princesse y voit des hommes et des animaux changés en pierre (non simplement endormis), et, parmi eux, un roi tenant à la main un écrit: « La femme qui sera capable de passer sans dormir trois jours, trois nuits et trois semaines, je l'épouserai ; car, alors, je ressusciterai ».

Ce conte albanais a, comme les contes indien, grec d'Athènes, dalmate et sicilien, le trait du marchand d'esclaves. La dernière partie est lout à fait affaiblie : au lieu de raconter sa vie à des objets mysiérieux, la princesse, devenue gardeuse d'oies, <( ne fait que pleurer en énumérant un à un ses malheurs ».

(1) I[AH^, op. rit., n° 41 .

' i) Se ■< Jiivioiit-on que, dans un conte sicilien, cité pi is haut 'à propos de la troisième forme d'introduction, infine). Saint François de Paule joue le même rôle qu'Ici le Snleil f Et c'est aussi sur le chemin de l'école qu'il dit à la petite princesse de rappeler à la reine la promesse (ju'elle a faite.

f3) Cet épisode de la porte qui s'ouvre et se referme d'elle-mrme, ^'est déjà rencontré dans une variante grecque de la seconde forme d'introduction (la forme où un oiseau prédit que l'héroïue épousera un mort».

sixième forme dintlloducïion au thème du <( prince en léthargie ))

l'héroïne a la rec.iieuche du prince inconnu quelle veut délivrer

Dans le groupe de contes que nous allons étudier, ce n'est ni la fatalité ni le hasard qui amène l'héroïne auprès du prince en léthargie qu'elle doit délivrer. C'est librement (pi'eile culieprend, à travers mille dangers, un long et pénible voyage jjour aller à la recherche de celui dont elle s'est éprise sans le connaître et qui deviendra son mari.

On remarquera, dans le premier des contes de ce groupe, un conte recueilli en Espagne, dans l'Estramadure (i), que le bel endormi n est pas constamment cloué sur son lit, en attendant que la libératrice espérée vienne le réveiller ; il se réveille de lui-même périodiquement, et il retombe dans sa léthargie, si la libératrice n'apparaît pas au moment de son réveil. Voici ce conte espagnol :

Une princesse voit, de sa fenêtre, par un temps de neige, un berger égorger un agneau, dont le sang teinte la neige en rouge, et, en même temps, elle entend un petit berger chanter une chanson qui compare le joli effet du rouge sur le blanc au teint du (t roi qui dormira et ne se réveillera pas jusqu'au matin du Seigneur Saint Jean ». La princesse appelle le petit berger et lui demande ce que veut dire sa chanson. Alors elle apprend que ce beau roi est dans un château, bien loin (pour y arriver il faut user une pai^e de souliers de fer). Toute l'année, il dort, et il ne ne s'éveille qu'au malin de la fête de Saint-Jean. Si, à son réveil, il ne voit personne, il se rendort jusqu'à l'année suivante ; si une princesse va au château, se tient au chevet du lit et y demeure jusqu'à ce que luise le jour de la Saint-Jean, l'enchantement cessera, et le roi épousera sa libératrice.

La princesse se fait faire une paire de souliers de fer et se met en route vers le palais du prince endormi. Elle arrive successivement chez la mère du Soleil, puis chez la mère des Etoiles ; mais ni le Soleil ni les Etoiles ne savent où est le palais. Le Vent (el Aire) le sait, et il le dit à sa mère; il lui dit aussi comment on doit s'y prendre pour passer sans danger entre deux lions qui gardent le palais.

Renseignée sur tout cela par la charitable vieille, la princesse poinsuit son voyage, et, après avoir encore beaucoup marché, elle voit que ses souliers de fer sont uses. Alors elle aperçoit les grosses tours du palais.

(1) Don Seri.io Heriv,\ndes de Soto, 'luentox popularea. n° l"! nihlinleco fie las Tradicujnex po/julare/t espanolas. vol. X. tSSO, |). iOfi. — Ce cpnte a éé traduit par M. l'aul Scbillot (Conles espagnols. Paris, ;?. d., a" 1 .

Dans la suite du conte reparaissent les traits bien connus : les statues de chair et d'os que l'héroïne rencontre dans le palais, la table toujours servie, l'esclave (une esclave noire), que la princesse achète à des passants pour qu'elle lui tienne compagnie ; la trahison de la négresse et le reste.

Un conte très voisin de ce conte espagnol a été recueilli danj l'Afrique occidentale, dans la colonie portugaise d'Angola, où, sans aucun doute, il a été apporté de la mère-patrie, comme les contcj que nous avons rencontrés aux Açores, et il a été publié en traduction anglaise (i).

Le début, que nous croyons devoir traduire littéralement, est celui-ci :

Un jour, la plus jeune de trois sœurs [des <( dames blanches », c'est-à-dire de race blanche], en mangeant de la canne à sucre ù la fenêtre, se coupa le doigt. Elle dit à un berger qui passait : « Regarde, berger, la chose blanche qui a l'air de la chose rouge, et la chose rouge qui a l'air de la chose blanche. — Tout juste comme le Seigneur Vidiji Milanda, répondit le berger. A cause de sa grande beauté, des sorciers l'ont enchanté (bewitched) sur le rivage. »

Ce passage inintelligible est évidemment défiguré. 11 suffira, pr.'ur en avoir le sens, de le mettre en regard du conte de l'Estraniadure : alors se rétablira dans le récit le trait essentiel, le sang du doigt coupé tombant siu- la neige (y a-t-il jamais eu de la neige dans l'Angola P), et, en même temps, s'expliquera la comparaison avec le beau prince au visage blanc et rouge, comparaison que le rouge du sang sur le blanc de la neige suggère au berger (notons qu'il y a ici un berger, comme dans le conte de l'Estramadure).

Nous nous demandions, il y a un instant, si les habitants de l'Angola, ce pays tropical, connaissent la neige de visu ; c'est plus que douteux, et une variante de ce même conte, également de l'Angola (p. 2g), a complètement supprimé, dans le passage en question, cette (( chose blanche n, débris informe du thème primitif.

Le commencement de cette variante est un singulier mélange du début du premier conte angolais et de celui de Sneewittchen, résumé plus haut (Revue, igiS, p. 529 seq. ; tirage à part du présent travail, p. 95 seq.). Nous y retrouvons le miroir magique qu'interroge, dans le thème de Sneewittchen, la marâtre (ou la

(1) Heli Châtelain, Fui /.-Ta lis of AïKjolu (B(.:st ;ii, ISOi), [i. i^.

mère) de riirioïne ; mais la mère ilu récil angolais ne joue aucun rôle actif. Ln jour quelle est sortie, sa tille se regarde dans le miroir : puis xieul l'épisode du doij^-t coupé.

La jeune fille appelle sa « bonne » et lui dil : « Je pensais quo mon visape était seul à être beau ; mais, si jr suis belle de visa}j:e, mon sang aussi est beau. » Un jeune homme qui passe, l'a entendue. <( Oui, dit-il, mais si tu avais vu le Seigneur Fêlé Milanda! Il est si beau que les dénions l'ont caché à Ikandu ».

Plus le moindre vestige du hhinc jiriuiilif (i).

Dans les deux contes angolais, la jeune fdle s'échappe de sa maison pour aller à la recherche du Seigneur Milanda. Dans le second, un(> \i('ill(- h^nme, sui' la roule, lui donne ses instructions ; à la porte du Seigneur Milanda, la jeune fille verra des lions et autres animaux féroces endormis (comparer les deux lions du conte espagnol) ; qu'elle passe, etc. — Pour « rendje la vie » au Seigneur Milanda, il faudra, dans les deux contes, qu'elle remplisse de lai'mes donze cruches (« et qu'elle l'éventé », ajoute le premier conte ; opérations simultanées qui paraissent assez peu faciles à mener de front. Le conte turc et le conte dalmate se contentent de l'éventail ; ils n'y joignent pas l'urne lacrymatoire).

Toujours dans les deux contes, l'héro'ine achète une esclave, qui la trahit, en achevant de remplir la dernière cruche, pendant que la jeune fille repose ses yeux fatigués. — Viennent enfin les plaintes que l'héro'ïne adresse aux objets merveilleux qu'à sa demande le Seigneur Milanda lui a rapportés d'un lointain voyage.

Dans un conte sicilien, le prince à délivrer s'appelle formellement Rouge-conime-Sang. M. Pitre n'a donné de ce conte palermitain qu'un résumé, dont voici la première partie (2) :

(1) On s'exDliqiie l'inlrusion d'un fraf;ment de Sneewitlchen dans la variante anglaise, quand l'on -eonstate que le sarttj sur la neige figure dans un groupe considérable de contes du type de SneeinUclien : Une reine (celle qui deviendra mère de rtiéro'ine et qui, en mourant, laissera celle-ci aux main- d'une marâtre , se fait, un jour, une coupure au doigt, et, voyant la neige se colorer du sang qui dégoutte, elle se souhaite une fille, blanche comme neige et rousse comme s^ang.

— Nous renvoyons à une monographie spéciale l'étude de ce trait du Sanq sur la neige, qui a fourni à l'un des deux contes maures, points de départ de ces longues pérégrinations à travers le monde du folklore, le nom de son héroine Sang-de-Gazelle-sur-la-Neiqe.

(2) G. PiT.tK, op. cit.. \, p 107.

Une princesse, née après un vœu de ses parents, s'en va, par suite de l'imprécation d'une vieille, à la recherche du jeune prince Rougecomme-Sang ; il lui faut user sept paires de souliers de fer jusqu'à ce qu'avec l'aide de la compatissante mère du Sirocco, de la Tramontane et des autres Vents, elle réussisse à le trouver.

La suite est altérée et bizarre. An lieu d'être en léthargie, le prince est « enchanté (incantato) au fond d'un puits », et il faut que sa libératrice épuise l'eau. Mourant de fatigue, la princesse s'endort un instant ; une négresse achève le travail, et le prince l'épouse. Plus tard, — il n'est pas dit comment, — la tromperie est découverte.

Un conte napolitain, dont Basile, au commencement du xvii® siècle, a fait le cadre de son Pentamerone, nous permet d'éclaircir cette brève analyse.

L'imprécation est lancée par la vieille contre la princesse, parce que celle-ci s'est mise à rire aux éclats en assistant de sa fenêtre à une altercation grotesque entre la vieille et un page malicieux. (( Puisses-tu, crie la vieille à la princesse, ne pas voir ombre de mari, si tu n'as pas le prince de Champ Rond (Campo retiinno, en napolitain) ! » Le prince en question a été frappé de malédiction par une fée, et il gît dans un tombeau : la femme qui, en trois jours, remplira de larmes une cruche placée près du tombeau, rendra la vie au prince et l'aura pour mari. — Là encore, une esclave noire supplante la princesse.

Dans un conte arabe inédit de Blida, dont nous devons la communication à notre ami M. Desparmet, l'héro'ïne se met aussi en route pour aller réveiller un personnage en léthargie, qu'elle veut épouser :

La fille d'un sultan, « dont la beauté brille comme le soleil », habite sur le bord de la mer, un palais que son père a fait construire pour elle. Un jour, elle voit passer sous sa fenêtre un jeune homme « resplendissant », sauf les dents, vertes comme l'herbe, et qui tient à 'a main un concombre, vert également, dans lequel il mord. « Quel dommage ! lui dit la princesse. Tes dents sont vertes, et tu manges un concombre vert. — Quel dommage ! répond le jeune homme. Ton palais est beau, et il contient [une beauté semblable à] la lune ; mais il lui manque un pavé de mosaïque ». A la prière de sa fdle, le sultan fait

faire un tel pavé ; puis, après d'autres échanges de paroles entre la princesse et le jeune homme, il fait mettre dans le palais des oiseaux qui gazouillent, et enfin il y tait disposer des ruisseaux qui murmurent.

Une quatrième fois, le jeune lionnnc passe, et il dit : <( Maintenant il ne manque })lus au palais qu'Elhadj Amar » (comme époux de la princesse).

Or, le jeune houune n'est autre que cet Elhadj Amar, un génie qui alternativement dort et veille toute une année. La princesse tombe malade d amour, et ensuite elle s'enfuit du palais. Elle arrive à un château, où elle est accueillie comme une sœur par une belle jeune fille, la fille d'vm ogre {glwul). Celle-ci, après lui avoir fait raconter son histoire, prend un miroir magique et voit qu'Elhadj Amar vient de commencer son long sommeil. Pour que la princesse puisse parvenir auprès de lui, il faut qu'elle ait avec elle un cheveu de la tête de l'ogre, une bouchée enlevée de sa bouche, un de ses bâtons, un de ses éventails, une paire de ses chaussures.

Grâce à la fille de l'ogre, qui lui procure tous ces objets, la princesse parvient auprès d'Elhadj Amar, endormi sur son lit d'or, et elle se met à l'éventer avec l'éventail de l'ogre. A peine a-t-elle commencé, qu'elle l'entend dire : « Celle qui me fera renaître à la vie, je la ferai renaître à la vie ». Et, tout en dormant, il répète constamment ces paroles, et la princesse ne cesse de l'éventer jour et nuit.

Ici, c'est une «vieille négresse» qui trahit la princesse et qu'Elhadj Amar, à son réveil, emmène avec lui dans un autre palais. La princesse, laissée seule, finit par le retrouver, marié à la traîtresse. C'est à deux négrillons, leurs enfants, que la princesse, se donnant pour une mendiante, raconte un « conte », qui est sa propre histoire, et qui, entendu par Elhadj Amar, lui fait connaître la vérité.

On aura pu remarquer, dans le conte de Blida, un trait qui ne s'est rencontré jusqu'à présent que dans le conte de l'Estramadure, l'alternance du sommeil et de la veille chez le personnage à délivrer. Mais, dans le conte blidéen, le sommeil et la veille forment des périodes d'égale longueur, toute une année, tandis que, dans le conte espagnol, le réveil annuel n'est que d'un instant.

Notons encore, dans la marche générale des deux récits, sem blables au fond, une petite différence. Quand la princesse du conte espagnol se met en route, elle est renseignée (par ce que le petit berger lui a dit) au sujet du roi endormi et de ce qu'il faut faire pour le délivrer. Dans le conte blidéen, la princesse ne sait pas que cet Elhadj Amar tant désiré est plongé périodiquement dans un sommeil mystérieux et que, comme dans le conte espagnol, il faudra qu'elle se trouve là au moment de son réveil. Elle ne sait

même pas que c'est lui, le beau jeune homme aux dents vertes (i). Tout ce qui concerne Elhadj Amar, c'est au cours de son voyage qu'elle l'apprend de la fille de l'ogre.

Mais il n'y a pas lieu d'attacher de l'importance à ces nuances : tel détail caractéristique met hors de doute l'étroite parenté des deux contes.

Dans le conte blidéen, parmi les objets que la fille de l'ogre donne à la princesse pour l'aider dans son entreprise, se trouve, nous l'avons dit, a une bouchée enlevée de la bouche de l'ogre » :

L'ogre, étant rentré au logis sans se douter de la présence de l'étrangère, s'assied pour souper. A la première bouchée qu'il porte à sa bouche, sa fille l'arrête : « Prends garde, lui dit-elle, il y a un cheveu! » Et elle lui enlève la bouchée de la bouche en faisant semblant d'aller la jeter. Quand la princesse aura à traverser le « pays des Chiens de traîtrise », cette bouchée, lancée à ces chiens féroces, lui permettra de passer saine et sauve.

Comparons le conte espagnol :

Quand le Vent parle à sa mère des deux lions qui dévorent ceux qui se présentent à la porte du palais du roi endormi, il ajoute : « Pour pénétrer dans ce palais, il faudrait avoir une bouchée de nourriture {un bocado de comida) que j'aie tenue dans la bouche ; pendant que les lions s'avanceront, il faudrait la partager en deux et la leur jeter... » Au souper, à un moment où le Vent a la bouche pleine, sa mère lui dit : « Ote cette bouchée où il y a un poil ». Le Vent rejette tout ce qu'il a dans la bouche ; la vieille met cette bouchée de côté et la donne ensuite à la princesse.

septieme forme d introduction au theme du (( prince en lethargie » l'héroïne a la recherche de l'Époux disparu

On a vu, au commencement de cette série d'études sur le thème du Prince en léthargie, l'héroïne d'un conte arménien à la recherche de son fiancé, qu'une fée ennemie a enfermé, bien loin, dans une tour, où, par l'effet d'une piqûre d'épingle enchantée, elle le retient dans un sommeil de mort.

(1) C'est là, du moin?, ce qui semble résulter des divers dialogues entre la fille du sultan et le génie. Ces altérations du thème ne sont rprtaineraent pas le fait de l'ouvrier cigarrier Abderraraan Gaïd Ahmed, de qui M. Desparmet tient ce conte. Tous ces dialogues, ctant toujours en prose arabe rimce, doivent être traditionnels, comme les formules rimées de nos contes européens.

Dans un étrange conte sicilien de Noto (i), ce n'est pas son fiancé, c'est son mari disparu que l'héroïne, une princesse, cherche à travers le monde. Nous avons affaire ici à un conte de la famille des contes indiens, prototypes de Psyché, où l'époux mystérieux dépouille, la nuit, l'enveloppe animale qui le recouvre pendant le jour, et disparaît subitoment parce que l'héroïne n'a pas gardé le secret au sujet de ce qu"il est en réalité (2).

La princesse, s 'étant mise en route à l'aventure, arrive chez nne ogresse. La fille de celle-ci l'accueille charitablement (comme la fille de l'ogre dans le conte blidéon' et, interrogeant adroitement sa mère, elle apprend qu'une « bouchée » (muorsu) de la bouche de l'ogresse peut aider la jeune femme à retrouver son mari. Pendant que l'ogresse est en train de manger, sa fille lui dit : « Maman, qu'est-ce que vous allez avaler .3 » L'ogresse rejette la bouchée, qui a la forme d'une noix, et que sa fille cache pour la donner à la princesse.

Voilà certes une ressemblance, un trait de famille frappants entre le conte arabe de Blida, le conte espagnol de l'Estramadure et ce conte sicilien de Noto. Dans ce dernier, la « noix », formée par la bouchée, sert à l'héroïne, quand il s'agit de (( trouver l'entrée » du palais où son mari est étendu sur un lit, auprès duquel sont deux brocs {quartari). Le « Vent subtil » (Vientu suttili) a donné l'explication de ces brocs à sa mère, chez qui la princesse, dans ses pérégrinations, est arrivée (comme dans le conte espagnol) après être allée inutilement chez le Soleil et chez la Lune : il faut, pour rendre la vie au roi en léthargie, remplir de larmes les deux brocs.

Nous ne ferons que mentionner la femme esclave, achetée à un vaisseau qui passe, et sa trahison.

Dans ce même conte sicilien, l'héroïne errante demande partout, où elle trouvera hi Re Cavaddu-muortu, a le Roi Cheval-mort ». Reportons-nous, comme explication, au début du récit, dont il ;< déjà été dit quelques mots dans une précédente étude (3) :,

Un pauvre homme est envoyé successivement par ses trois filles appeler la Destinée Individuelle de chacune pour obtenir d'elle un se-

(1) G. PiTRÈ, op. cil., 11° 12.

(2) Voir, dans nos Contes populaire!; de Lorraine, les remarques du n" (13, Le Loup blanc.

(3) Première partie de VExcur.tus II.

cours. Il reçoit successivement d'un vieillard, représentant ces Destinées, trois chevaux, qu'il doit vendre très cher et dont il doit remettre le prix à ses filles.

Le troisième cheval a une étoile au front, et le vieillard l'a donné au bonhomme à la condition de ne le vendre qu'à quelqu'un avec qui il voudra manger ; mais le cheval ne veut manger avec personne, pas plus avec le roi qu'avec d'autres. La princesse royale essaie de lui donner à manger, et il mange aussitôt. La princesse le fait acheter un prix énorme et mettre dans sa chambre. Or, le cheval n'est autre qu'un roi qui, la nuit, redevient homme ; mais il ordonne à la princesse de n'en rien faire savoir à personne.

Vient ensuite le secret confié par la princesse à une amie et la disparition du (cRoi-Cheval » ; puis la princesse se mettant en route à sa recherche, l'arrivée chez l'ogresse, la « bouchée » de nourriture et le reste, déjà résumé.

Passons maintenant à un conte turc de Constantinople (i).

Le mariage, plus ou moins régulier (nous sommes dans le monde des contes venus de l'Orient) entre la princesse et le a Roi-Cheval » a lieu, dans le conte turc, entre une fille de Padischah et un cheval, un vrai cheval en apparence (un dev, a génie », sous cette forme), et. cela sans la moindre clandestinité, solennellement (nous sommes, de plus en plus, dans les contes orientaux) :

Un Padischah a un cheval qu'il aime beaucoup. Au moment de partir en voyage, il appelle ses trois filles et leur dit de donner elles-mêmes au cheval à manger et à boire pendant son absence. Quand l'aînée apporte au cheval le fourrage, il ne la laisse pas approcher ; la cadette, pas davantage. Mais, quand vient la plus jeune, il ne bouge pas, et il accepte ce qu'elle lui donne.

Le Padischah étant de retour, les deux aînées lui racontent ce qui s'est passé. « Alors, continue tranquillement le conte turc, il donna sa plus jeune fille pour femme au cheval, et les deux autres au Scheik-Islam et au Vizir. »

Le cheval, nous l'avons dit, est un dev. La nuit, l'écurie qu'il habite avec sa femme, se transforme en un a jardin de roses », et lui-même en un beau jeune homme. Les soeurs de la princesse s'étant un jour moquées de son « mari cheval », la princesse laisse échapper le secret, et l'époux mystérieur disparaît. Comme dans les contes qui présentent la forme primitive de Psyché (2), elle le re-

(1) Kûnos. n° 12, p. 88.

(2) Voir les remarques de notre conte de Lorraine n' 60, Firosette.

trouvera chez sa mère à lui, une sorcière, aussi implacable que la Vénus de la « fable » d'Apulée, et il lui sera imposé des tâches, qu'elle exécutera, grâce à l'aide de son mari.

Parmi ces taches, la jeune femme doit remplir de larmes trois coupes. Ici, le jeune dev tourne la difficulté en disant à sa femme de remplir d'eau les trois coupes et d'y mettre du sel, et la sorcière s'y laisse prendre.

C'est le moment de dire quelques mots de ces vases à remplir de larmes, de vraies larmes, qui figurent dans plusieurs des dernières variantes du Prince en léthargie.

Nous nous étions d'abord demandé si les récits actuels n'étaient pas incomplets sur ce point et si, à l'origine, il n'y avait pas là quelque chose dans le genre d'un certain conte grec moderne (Hahn, n° 29), où une grande écuelle remplie de larmes est versée sur le héros pétrifié pour lui rendre la vie. Le conte arménien, dans lequel une larme, une seule larme, tombant sur le visage du prince en léthargie, le réveille, pouvait sembler un souvenir d'un trait analogue à celui du conte grec.

Si, dans les diverses variantes de notre thème, le réveil du prince, son retour à la vie, étaient constamment obtenus par des moyens matériels, il y aurait grande chance que cette interprétation fût la vraie. Mais, à côté des (( frictions avec l'herbe du Mont Calvaire », à côté de Va éventement » (n'oublions pas non plus les milliers d'aiguilles à retirer), il y a souvent la simple veillée auprès du mort.

Nous croyons plus probable une infiltration d'un thème tout voisin, où l'héroïne n'est pas à la recherche de celui qu'elle veut pour époux, mais (comme Psyché et aussi comme la princesse du conte sicilien du Roi Cheval-mort) à la recherche de l'époux qui, par sa faute à elle, a disparu. Et, dans la forme bien complète, pour parnir à le retrouver, elle ne doit pas seulement user une ou plusieurs paires de souliers de fer (rappelons que le conte espagnol a, lui aussi, ce trait) ; il faut, de plus, qu'elle remplisse de larmes, comme expiation évidemment, une ou plusieurs fioles (i).

Les souliers de fer, les larmes ont, croyons-nous, passé de ce thème dans les variantes en question du Prince en léthargie (2).

(1) Voir, par exemple, un conte de l'Allemagne du IS'ord (H. Prœhle, Kinder-und HaiismcTrchen. Leipzig, 1863, n° 31).

(2i Le trait des souliers de fer se rencontre dans un conte turc de Constantinople, du type de Psyché (Kûnos, n° 4o , autre que celui qui a été cité un peu plus haut.

— lo3 —

Page 1