LA GRIFFE DU RAKSHASA
Avec la Captive alternativement morte et vivante ou alternativement en léthargie et en état de veille, ça été une forme féminine d'un thème très riche en variantes qui s'est présentée à nous au début de cette longue série d'études. Ce sera par une autre forme féminine que nous terminerons.
Contes indiens (Dekkan et île de Ceylan). — l'épisode du Chat
En 1868, miss M. Frère publiait, parmi ses contes hindous, provenant du Dekkan, le conte suivant (i):
(1) M. Frère, Old Deccan Days, 2" édit. (Londres, 1872, n' 6.
Un jour, une pauvre laitière s'endort de fatigue, dans la campagne, auprès de ses pots de lait et de son enfant, une petite fille d'un an. Un grand aigle fond sur la petite et l'emporte dans son aire, maisonnette construite de fer et de bois, sur un grand arbre, et dans laquelle on ne peut pénétrer qu'en passant par sept portes de fer. La petite devient la fille adoptive du couple d'aigles, et ils lui donnent le nom de Sûrya Bàî (« Dame Soleil »). Quand elle a dou7X> ans, les aigles, qui ne cessent d'aller chercher pour elle des vêtements et des parures dignes d'une princesse, se disent qu'il lui faudrait au petit doigt un anneau de diamant, qu'on ne peut trouver qu'à une distance de douze mois de voyage. Ils partent donc, laissant Sûrya Bàî dans leur aire, avec des provisions poiu- douze mois, et un petit chien et un peut chat « pour prendre soin d'elle )>.
Or, il arrive qu'un jour le petit chat, ayant dérobé un peu des provisions, est châtié par Sûrya Bâî. Pour se venger, il court au foyer, toujours allurné, et il éteint le feu. Voilà Sûrya Bâî dans l'impossibilité de faire cuire ses aliments. Elle monte sur le toit de la maison et aperçoit bien loin une spirale de fumée. Descendant alors du toit, elle marche dans la direction de cette fumée et arrive chez une vieille râkshasî (ogresse), à qui elle demande un peu de feu. La râksha^î, avant de lui en donner, lui d( iUande, à son tour, plusieurs services . piler du riz, moudre du grain, aller chercher de l'eau. Elle espère qu'en retenant ainsi la fillette, elle gagnera le moment où le râkshasa, son fils, rentrera au logis : alors ils tueront Sûrya Bài et la mangeront. Mais le râkshasa tarde toujours à revenir, et sa mère est obligée de laisser partir Sûrya Bâî. Mais, en même temps qu'elle lui donne du feu, elle lui dit de prendre du grain grillé (parched corn) et de le répandre le long de son chemin. Sûrya Bâî, dans son innocence, fait ce qui lui a été dit et permet ainsi au râkshasa, instruit par la vieille râkshasî, de suivre ses traces. Arrivé à l'aire des aigles, le râkshasa grimpe à l'arbre, et il essaie de forcer la porte extérieure ; mais il ne peut y réussir, et, dans ses efforts, il se casse une griffe, qui reste fixée dans la fente entre la porte et le chambranle.
Le lendemain matin, Sûrya Bâî, voulant jeter im coup d'œil hors de sa petite maison, ouvre successivement les sept portes ; mais, quand elle en est à la porte extérieure, la griffe du râkshasa lui entrai dans la ' main, et elle tombe morte par terre. — A ce même moment, reviennent les deux aigles. Désolés à la vue de leur fille adoptive gisant inanimée, ils lui mettent au doigt l'anneau qu'ils sont allés chercher si loin, et s'envolent pour ne plus revenir.
Peu de temps après, un grand râdjâ, étant à la chasse, s'arrête avec sa suite sous l'arbre des aigles. A})ercevant au sommet de cet arbre comme une petite maison, il envoie de ses serviteurs à la découverte. Sur leur rapport, le corps de Sûrya Bâî est descendu de l'arbre, et, le roi s'étonne de ce que ce corps n'ait pas la rigidité et le froid de la mort. En examinant les mains, il remarque dans la paume de l'une quelque chose comme une longue épine ; il la retire, et aussitôt Sûrya Bâî revient à la vie.
Dans la dernière partie de ce conte indien, le râdjâ, déjà marié,
ayant (épousé Sùrya Uàî, la (( ()reinière ràiiî », jalouse, la pousse^ un jour dans un réservoir, où elle se noie. A cette place surjj;it tout d'un coup une brillante fleur, un soleil d'or, que bientôt la rânî fait arracher et brûler. Des cendres naît un manguier, dont un fruit tombe, un beau jour, dans un des pots au lait de la mère de Sûrya Bàî, endormie sous 1 arbre. Dans la maison de la pauvre laitière, la mangue se change en une petite femme qui grandit, grandit à vue d'œil. Le râdjâ l'ayant aperçue un soir, tout s'explique : le ràdjà retrouve sa femme, et la mère de Sûrya Bâî, sa fille.
Nous reuMMions simplement, poui- cette dernière partie, aux contes cités plus haut, dans lescjuols le thème de la jeune fille poursuivie par une rivale sous toutes ses transformations," est combiné avec le thème de la Fiancée substituée (Revue, septembre igiS, pp. 395-396, 393 ; juin 1893, pp. 267-268, note ; tir. à part, pp. 81- 82, 79, pp. 56-57, note). ?
pp. 395-396, 393 ; juin 1893, p. 267-268, note ; tir. à part, pp. 81- 82, p. 79, pp. 56-07, note).
Quant à l'introduction de ce conte de Sûrya Bâî, nous y reviendrons vers la fin de cette étude, lorsque nous aurons passé en revue les contes qui présentent, plus ou moins bien conservé, le thème que nous appellerons La Griffe du râkshasn.
Parmi ces contes, nous avons à citer d'abord plusieurs- contes recueillis dans l'île de Ceylan, si voisine de l'Inde, d'où, avec le bouddhisme (dès l'an 3o7 de notre ère) et avec une dynastie conquérante (en 543), lui est venu tout un répertoire de contes Nous avons déjà fait remarquer (i) que, dans ce nouveau milieu, les contes indiens primitifs se sont très souvent défigurés misérablement.
L'utilité des versions singhalaises, dans le cas présent, c'est qu'elles nous mettent sur la trace d'une forme indienne un peu différente, par endroits, de la forme provenant du Dekkan.
d) Le conta du Chat et de la chandelle dans l'Europe du moyen âge et en Orient (Romania, juillet et octobre 1911, p. 411-412 ; tirage à part, pp. 41-42).
Dans les contes singhalais de ce type (i), les deux oiseaux sont des cigognes, et ils emportent la petite fille non sur un arbre, mais dans une caverne. La chose a lieu presque immédiatement après la naissance de l'enfant, que sa mère a mise au monde en pleins champs, pendant qu'elle est à cueillir des fruits avec son mari ; la petite a été laissée là, le couple ayant jugé plus profitable pour le ménage de s'occuper du transport du sac contenant la récolte.
Le dénouement aussi, dans ces contes, est autre que dans le conte du Dekkan. Ce n'est pas un prince qui retire de la main de la jeune fille la griffe du râkshasa ; ce sont les deux cigognes revenant de leur voyage, et le récit finit là.
A noter encore que la griffe du râkshasa n'est pas restée fixée dans l'interstice de la porte, après les efforts que le râkshasa a faits pour ouvrir cette porte ; c'est à dessein que non seulement une, mais deux griffes ont été enfoncées par le râkshasa, la première dans le seuil et la seconde dans le linteau, de sorte qu'elles entrent, l'une dans le pied, l'autre dans la tête de la jeune fille, quand elle veut ouvrir... Le râkshasa s'est donc arraché deux griffes pour en faire quelque chose comme l'épingle magique de notre thème ! C'est là, ce nous semble, un trait bien moins naturel, moins primitif, que celui de la griffe cassée par hasard.
Quoiqu'il en soit, ce qui est plus important à relever que ces divers détails, — on le comprendra par la suite, — c'est le passage que voici d'un de ces contes singhalais (Nevill, p. 3i5) :
Avant de partir, les cigognes recommandent à leur fille adoptive de donner ponctuellement à manger au perroquet, au chat et au chien de la maison. Très chagrinée du départ de ses parents adoptifs, la jeune fille reste sans prendre de nourriture, et, en même temps, elle oublie complètement les trois animaux. Le j>erroquet et le chien s'en vont chercher leur vie ailleurs ; le chat, irrité, éteint le feu.
Dans d'autres contes singhalais (Parker), la recommandation faite À la jeune fille est de ne pas réduire la pitance du perroquet, du chien et du chat.
Ainsi, dans ces formes singhalaises, — certainement tout aussi indiennes d'origine que celle du Dekkan, — ce qui motive la colère
II) Hugh Nevill Sinhalese Folk-Lore, dans The International Folk-Lore Congress (Londres 1892), p il 4 et siiiv. — H. Parker, Village Folk-tales of Ceylon (Londres, i910). n" 12.
du chat, ce n"est pas un châtiment infligé à sa gourmandise par l'héroïne, mais un oubli commis par celle-ci, l'oubli de la recommandation que lui ont faite ses parents adoptifs relativement à là nourriture des animaux de la maison.
Ce sera un Irait analogue que nous allons voir voyageant vers, notre Occident.
IN CONTK DK LA CÔTK BARBARESgiK (TrII'OLI).