‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 23 sur 92 · LE CONTE TRIPOLITALN. — • ENCORE LE CHAT · texte numérisé non relu

LE CONTE TRIPOLITALN. — • ENCORE LE CHAT

Les contes européens, que nous allons examiner et qui offrent une ressemblance étonnante avec les contes du Dekkan et de l'île de Ceylan, et surtout avec le conte barbaresque de Tripoli, ont ceci de particulier, que le trait si frappant de la griffe de l'être malfaisant n'y figure pas.

Nous commencerons par un conte italien des Âbruzzes (i). Là,

<1) A. De Nino, Usi e costumi abruzzesi. Fiabt Vol. 3' (Florence, 1883), n' 7.

comme dans le conte tripolitain, sept frères sont décidés à quitter le pays, s'il leur vient un petit frère, et non une petite sœur. Ils disent à leur mère de faire mettre à la fenêtre un hoyau, si elle a un garçon ; un balai, si elle a une fille. La sage-femme (il n'est pas expliqué pourquoi) met à la fenêtre le hoyau au lieu du balai, et les frères ne reviennent plus à la maison.

Quand la petite flUe est devenue grande, un jour qu'elle se peigne en plein air, arrive une corneille, qui enlève le peigne que la petite a ôté de ses cheveux et le ruban. La fillette court après la voleuse. Fatiguée, elle entre dans une maison, où est un jeune homme endormi. Elle prépare le repas, puis se cache sous un cuveau. Elle finit par être prise, et elle raconte au jeune homme et aux six frères de celui-ci, tous habitant ensemble, l'histoir du balai et du hoyau. Les sept jeunes gens reconnaissent alors qu'elle est leur sœur et lui disent de ne pas se séparer d'eux. « Mais, ajoutent-ils, nous t'avertissons d'une chose : s'il t'arrive, en balayant la maison, de trouver quelque friandise, tu devras en donner sa part au chat. »

Un jour, la jeune fille, en balayant, trouve une figue sèche. « Je partagerais encore cela avec le chat ! se dit-elle. Oh ! que non ! je la mangerai à moi seule. » Le chat, fâché, va... sur le feu, et le feu s'éteint. Pour le rallumerj la jeune fille demande un tison dans une maison voisine, chez l'ogresse. Celle-ci lui dit d'attendre un peu et sort pour aiguiser ses griffes. Pendant ce temps, la jeune fille saisit un tison enflammé et s'enfuit. L'ogresse va frapper à la porte de la jeune fille en contrefaisant la voix d'un des frères ; mais elle ne réussit pas à se faire ouvrir, et les sept frères la tuent et l'enterrent dans le jardin.

A cette place, du persil se met à pousser à foison. Les frères recommandent à leur sœur de ne jamais prendre de ce persil pour le mettre dans la soupe; mais, un jour, elle oublie ce qui lui a été dit, et les sept frères deviennent sept pigeons (i).

La dernière partie du conte abruzzien se rattache à un thème bien connu, le thème des Questions à poser à un être mystérieux, ici la (( mère du Soleil », que la jeune fille va trouver, et à laquelle son fils dit ce qu'il faut faire pour rendre aux sept pigeons leur forme humaine (2).

(1) Il est remarquable que dans ce conte italien comme dans les contes précédents, l'être malfaisant continuesesméfaits après samort. Seulement, dans les contes qui ont le trait de la griffe, c'est à l'héroïne qu'il fait du mal; ici c'est aux frères de celle-ci.

(2) Sur son chemin, la jeune fille rencontre divers êtres, qui lui disent ed parler d'eux à la mère du Soleil. — Nous avons touché, en passant, ce thème indien dans la présente Monographie {Revue , mars 1914, pp. 108-111 ; tir. à part, pp. 132-135).

Le conte qui va suivre est italien, lui aussi, et d'une région peu éloignée des Abruzzes, la région de Naples : du moins, il a été fixé par écrit en dialecte napolitain, au commencement du xvn" siècle, par Basile, qui l'a inséré dans son Penlnnierone (IV, 8). C'est un arrangement littéraire (dans le genre burlesque) d'une forme très défectueuse du vieux conte qui, bien moins altéré, vit encore aujourd'hui chez les paysans des Abruzzes.

Les objets qui doivent faire connaître aux sept frères la naissance, soit d'un garçon, soit d'une fille, sont « un encrier avec une plume » et « une cuiller et une quenouille )). C'est par erreur et non par malice que la sage-femme met l'encrier à la fenêtre.

Cet « encrier » paraît bien être une invention plus ou moins facétieuse de Basile. Mais est-ce encore lui qui aurait créé l'embrouillement de la partie principale du récit ? ou bien le conte oral sur lequel il a travaillé, était-il déjà en pareil état? En tous cas, l'embrouillement existe. Les sept frères n'habitent pas une maison à eux, éloignée ou non de celle de 1' « homme sauvage » (l'ogre) ; ils habitent la maison même de ce personnage, qui les a pris bénévolement à son service. Il en résulte que, leur sœur leur arrivant, ils sont obligés de la séquestrer dans une chambre de la maison, en lui disant de se tenir bien tranquille, afin que l'homme sauvage ne se doute pas de sa présence. En même temps, — ceci est de la bonne tradition, — ils recommandent à la jeune fille de donner un morceau de tout ce qu'elle mange à un chat qui demeure dans la même chambre ; autrement le chat lui jouerait un mauvais tour. Un jour qu'elle écosse des pois, elle y trouve une noisette et elle la mange, sans en donner la moitié au chat. Celui-ci aussitôt saute sur le foyer ;... on sait le reste.

Le récit primitif faisant aller chez un ogre la jeune fille en quête de feu, il fallait bien que le conte rédigé par Basile la fît aller chez l'homme sauvage ; mais, ici, l'homme sauvage loge dans la maison même. De là des complications et invraisemblances, peu intéressantes, d'ailleurs, à relever.

La dernière partie du conte est, au fond, celle du conte abruzzien : plante qui pousse sur la fosse de 1' « homme sauvage » (ici un pied de romarin) ; changement des sept frères en sept pigeons ; voyage de la jeune fille vers la <( mère du Temps » (mise par Basile

à la place de la « mère du Soleil »). Mais des modifications malheureuses défiarurent le récit original.

Si, du Sud de l'Italie, nous remontons vers le Nord, nous nous trouvons en présence d'une variante à rapprocher des contes abruzzien et napolitain.

Dans ce conte de l'ancien duché de Montferrat (Piémont) (i), l'introduction est évidemment altérée. Loin de désirer la naissance d'une petite sœur, les douze frères en sont si fâchés, qu'ils s'en vont dans un bois faire le métier de bûcherons.

L'épisode de l'oiseau voleur, qui manque dans Basile, figure dans le conte du Montferrat :

Un jour que la Jeune fille va se laver dans une fontaine, elle commence par enlever son collier de corail, pour qu'il ne tombe pas dans l'eau. Et voilà qu'un corbeau, qui passe, fond sur le collier et l'enlève. La jeune fille se met à la poursuite du corbeau, et elle arrive ainsi dans le bois oii sont ses sept frères. Le corbeau va se cacher dans leur maison, et la jeune fille y entre à sa suite.

Dans la partie centrale du conte, l'épisode du Chat a disparu. La recommandation faite à la jeune fille est simplement de ne pas aller prendre du feu dans une maison voisine, oià habitent des sorcières.

Ici (comnie dans d'autres variantes que nous verrons plus loin), la désobéissance de la jeune fille a des conséquences fort singulières :

Après avoir donné le feu, la vieille sorcière demande à la jeune fille de lui faire à son tour un plaisir et de se laisser sucer un peu le petit doigt : elle suce ainsi tant de sang que la jeune fille tombe presque en pâmoison. La vieille lui dit de revenir le lendemain ; mais les sept frères coupent court à cette aventure en tuant la sorcière.

La dernière partie, — celle ou l'être malfaisant se survit dans -certaines plantes, pour nuire à ceux qui l'ont tué, — est toute différente ici. Nous aurons occasion de revenir là-dessus.

(1) D. Comparetti, Novelline popolari ita liane (Turin, 1875), n" 47.

Dans un conte de la Basse-Bretagne, recueilli aux environs de Lorient (i), pas la moindre trace de cette dernière partie. Ce qui est pire, c'est que l'introduction, plus altérée encore que dans le conte du Montl'errat, est devenue niaise. Nous copions :

Une fois, sept frères quitlcrent leurs parents. Ils apprirent, un jour, qu'une petite sœur venait de leur naître. Ils furent sur le point de retourner pour la voir, mais ils n'osèrent pas.

Ce conte bas-breton a conservé, bien que sous une forme altérée, quelques traits intéressants. Aussi le reproduirons-nous presque littéralement, en sa teneur naïve :

Quand la petite fille eut sept ans, son père lui donna un petit pain. Elle le mit sur la route et lui dit de la conduire à la maison de ses frères ; ce qui fut fait. Le pain passa sous la porte

Voilà donc la sœur établie chez ses sept frères :

Elle fut chargée de faire le dîner. On lui dit de veiller sur le feu ; car, dans le pays, il n'y avait pas d'allumettes (sic). Elle s'endormit. A son réveil, le feu était éteint. — Elle alla à l'enfer, qui était tout près. La mère du diable lui donna des allumettes... Elle remercii et partit. Tous les jours, le Diable venait sucer son doigt, en s'introduisent pardessous la porte. Un jour, elle allait mourir ; mais, ses frères lui ayant demandé pourquoi elle était faible, elle leur dit ce que c'était. Alors ils prirent des gourdins, et, quand il voulut recommencer, ils le tuèrent.

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