‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 24 sur 92 · UN CONTE FINNOIS ET UN CONTE KABYLE · texte numérisé non relu

UN CONTE FINNOIS ET UN CONTE KABYLE

EXPLIC.\TION d'un ÉPISODE ININTELLIGIBLE DU CONTE TRIPOLITAIN

Pour trouver, après toutes ces formes altérées, une bonne forme d'introduction, bien voisine de celle du conte tripolitain, il nous faut aller jusqu'en Finlade (2):

(1) Revue des Traditions populaires. 1898, p. 236.

(2) Emmy Schreck, Finmsclie .^fœrchpn [ traduction allemande de contes de la collection Salmelainen 1, ( Woimar, 1SS7\ n° 13.

Un homme et une femme ont neuf fils. La mère étant de nouveau enceinte, les jeunes gens partent ; puis ils envoient l'un d'eux dire à leur mère : « Dès que l'enfant sera venu au monde, mets un signe à la porte dé la maison : une quenouille, si c'est une petite fille ; un

manche de cognée, si c'est un garçon. »

Ici, comme dans le conte tripolitain, ce n'est point par erreur, c'est par méchanceté qu'une femme (une sorcière) substitue le manche de cognée à là quenouille.

Un conte kabyle du Djurdjura est aussi à citer (i) :

Un roi a sept fils. Un jour, ils font cette prière : « O Dieu ! donnenous une sœur. Si tu nous donnes un nouveau frère, nous quitterons le pays pour toujours. » Pendant qu'ils sont en voyage pour faire le commerce, leur mère met au monde une fdle. Leur tante va les trouver et leur dit : « Votre mère vous a donné un frère. »

On pouvait s'attendre à voir cette introduction amener au corps de récit que nous venons d'examiner. Il n'en est rien. Dans le conte finnois et dans le conte kabyle, elle se rattache à un récit diflérent, dans lequel il est facile de reconnaître la forme véritable, primitive, de l'épisode d'Udêa et du couple nègre, épisode qui, dans le conte tripolitain, n'a pas de sens.

Résumons ce qui, dans ce conte finnois, fait suite à l'introduction :

Quand l'enfant est déjà grande, elle apprend de sa mère ce qui s'est passé lors de sa naissance. A partir de ce moment, la jeune fille ne fait plus que pleurer. La mère recueille les larmes dans un vase, y mêle de la farine et en fait un pain. Elle permet à sa fdle de se mettre en route, avec un chien pour compagnon. La jeune fdle fait rouler devant elle le « pain des larmes » en disant : « Roule, roule, mon petit pain, vers mes frères, mes neuf frères, qu'a enfantés le sein d'une même mère (2). »

(Il Le R. P. J. Rivière, Coules populaires de la Kahylie du Djurdjura {Vavis, 1882), pp. 45 et suiv.

(2) On se rappelle le « petit pain » du conte bas-lireton, donné par le père à sa fille, et qui conduit celle-ci vers ses frères. Ce petit pain quelconque est ici (et c'est bien le tra t non affaibli) un objet merveilleux : tout pénétré des larmes qu'a fait couler la sainte affection fraternelle, c'est sous leur action qu'il dirige celle qui les a répandues, vers le but auquel aspirait toute son âme.

Il faut rapprocher de ce trait un autre trait non moins poétique. Dans des contes de la Russie blanche, un jeune garçon se met à la recherche de ses onze frères, qui, dès leur naissance, ont é-té enlevés à leur mère .\vant de partir, il dit à celle-ci de pétrir avec son lait trois prospirij (Ttpoacpopcx, en grec liturgique , c'est-à-dire trois pains semblables aux pains servant au Saint-Sacrifice dans le rite grec, et les

Vient ensuite la rencontre d'une sorcière qui, en prenant la forme de la jeune fdle, parvient à se substituer à celle-ci auprès des neuf frères. Finalement, l'imposture est dtVouverte.

On trouvera, dans les remarques du n° Gi de nos Contes populaires de Lorraine (La Pomme d'or), le résumé de plusieurs contes de ce type, et le texte presque complet du conte kabyle dont nous avons donné l'introduction.

La substitution de la fausse sœur à la vraie, tel est le trait fondamental de ce thème, et c'est là précisément ce qui manque dans l'épisode d'Udêa et du couple nègre. Aussi n'y a-t-il plus moyen de comprendre dans quel intérêt les ennemis de la jeune fille la maquillent en négresse. Evidemment, si le récit n'était pas altéré, ce serait pour que les frères ne pussent soupçonner une sœur en cette moricaude. Dans l'état actuel du conte tripolitain, ce maquillage est devenu inutile et absurde, puisque le nègre présente aux frères comme leur sœur la prétendue négresse.

Notre conte lorrain, n° 6i, joint au conte kabyle et à un conte hessois résumé dans les remarques de ce n° 6i, expliquera le passage inintelligible dans lequel Udêa, pendant son voyage, appelle à son secours contre le nègre sa mère abente, qui lui répond. Dans le conte lorrain et le conte hessois, la mère de l'héroïne, dans le conte kabyle, son père, lui donnent, au départ, un objet qui doit la protéger, une pomme d'or dans le conte lorrain, une « perle enchantée » dans le conte kabyle, trois gouttes du sang de la mère dans le conte hessois. C'est cet objet par lequel, au cours du voyage, le père ou la mère font entendre leur voix quand leur fille est menacée, et, si cette protection ne dure pas jusqu'au bout, c'est que la jeune fille a eu le malheur de laisser tomber en route le talisman. — Le caiiris, que la mère d'Udêa ((( Petit cauris ») pend au cou du chameau de celle-ci, est plus qu'un porte-bonheur, c'est, comme dans les contes qui viennent d'être indiqués, la présence protectrice de la mère assurée à sa fille, malgré l'éloignement.

onze frères, quand ils mangent les prospiri). reconnaissent le lait de leur mère, (Voir notre travail Le Lait de la mère et le Coffre flottant {Revue des Questions htstonques, avril 1908, pp. 443-445) ; — pp.63-65 du tiré à parti.

Entre le trait du conte finnois et celui des contes russes, il existe une incontestable parenté. De même que le « pain des larmes » aidait une sœur, le i ain du lait maternel aide un frère à trouver des frères inconnns.

De ce qui prcccdo, il résulte, ce nous semble, que, dans le conte tripolitain, l'épisode d'Udêa et du couple nègre, est non une intercalation, msiis une juxtaposition. Deux thèmes distincts ont été mis, non pas Tun dans l'autre, mais bout à bout. Et, si l'idée de les juxtaposer ainsi est venue jadis à quelque conteur, c'est sans doute parce qu'il les connaissait comme ayant, à l'état isolé, la même introduction.

Cette juxtaposition, du reste, pouvait se faire sans incohérence : 1° Introduction commune aux deux thèmes ; — 2° Premier thème : voyage de l'héroïne avec une suivante, qui se substitue à elle auprès des frères ; l'imposture dévoilée ; — 3° Second thème : la sœur, après la reconnaissance, tenant le ménage de ses frères ; l'histoire du chat et le reste.

Et il est probable que telle a été, pour un temps, la structure du conte recueilli à Tripoli. Mais, actuellement, on y cherchera en vain l'élément essentiel du premier des deux thèmes juxtaposés, la substitution d'une autre femme à l'héroïne. De là, dans le récit, une perturbation qui assurément ne provient nullement du fait de la juxtaposition.

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