UN CURIEUX CONTE MAUUE INÉDIT DE BLIDA
UNE LÉGENDE INDIENNE ANTÉUIEUUE AU V^ SiÈCUE DE NOTRE ÈRE.
VARIANTE DU THEME Dl' (( REFLET DANS l'eAU ».
LE THÈME Di: LA (( lU SIO DK LA VIEILLE ».
Un autre conte arabe de Blida, — un conte inédit que M. J. Desparmet nous a l'ail 1 amitié de nous communiquer, — est encore plus voisin du conte de l'Asie Mineure, non seulement pour l'introduction, mais aussi, comme on le verra plus loin, pour le corps même du récit, et il présente tant de motifs à noter, que nous le donnerons à peu près in extenso (i) :
Un roi iTavait jjas d'cTifaiils. 11 av.iit époiisé jr no sais combien de femmes : pas une ne l'avait rendu père.
Un jour, im marchand juif passa devant la porte du jardin royal en criant : (( Qui veut acheter de la Pomme de grossesse (2) ? Cette pomme se vend cher; mais la femme qui en mange, est sûre de concevoir. »
La reine appela le marchand, acheta un de ses friiits et rentra dans son appartement. Elle coupa la pomme en deux, en mangea une moitié et serra l'autre.
Ces pommes-là mûrissent dans ime autre saison que les autres. Le roi, étant venu chez sa femme, trouva la moitié qu'elle avait mise de côté. Il y mordit et, la prenant pour une primeur, il la mangea avec plaisir.
Grand mécontentem.ent de la reine quand elle ne retrouve plus sa moitié de pomme et qu'elle apprend de son mari qu'il l'a mangée.
La reine se trouva bientôt enceinte. Quant au roi, il lui poussa sur la cuisse une boule qui ressemblait à une loupe et qui se mit à grossir, tant et si bien que le roi en fut de jour en jour plus incommodé : bientôt il ne put se tenir ni debout ni couché.
Enfin la reine met au monde un garçon. Le roi, lui, fait venir des médecins de tous les pays ; mais aucun ne comprend rien a son cas. Enfin, on appelle, à tout hasard, un Maghrébin qui vit solitaire dans une caverne.
Le Maghrébin examina le roi attentivement. « Il n'y a rien là d'em-
(1) Ce conte a été raconté, en 1913, à M. Desparmet par Abdelqâder Ezzitouni, Blidéen, d'après sa grand'raère, originaire de Médéa.
(2) Poffah elhobùl. Ce dernier mot, inconnu dans la langue actuelle, appartient à Uarabe ancien. De plus, il est au cas indirect, lequel souligne son caraclère archaïque : car toute déclinaison a disparu dans le dialecte maghrébin moderne.
1 >'ote de M. Desparmet. ]
barrassant, dit-il. Vous avez mangé de la Pomme de grossesse. — J'ai trouvé en effet, une moitié de pomme, que j'ai mangée. Je n'en sais pas davantage. » '
Le Maghrébin se fit apporter de sa caverne une certaine caisse, dont il tira sa trousse. Il incisa la tvuneur et y trouva un morceau de chair, qu'il enleva. A peine l'avait-il posé près de lui, qu'une paonne pénétra brusquement dans la chambre, prit ce paquet de chair dans son bec et s'envola.
La paonne gagna un royaume voisin et s'arrêta sur un arbre à l'ombre duquel se trouvait l'abreuvoir où le roi du pays faisait boire ses chevaux. Elle y bâtit un nid et y vécut des années.
Arrêtons-nous un instant sur ce « morceau de chair )i qui, ainsi qu'on le verra, devient, dans le nid de la paonne, une belle jeune fille. Ce trait bizarre nous rappelle deux vieilles légendes de l'Inde. Dans l'une, la reine de Bénarès accouche d'un.e « masse de chair, rouge comme la fleur de l'hibiscus ». Toute honteuse, elle la met dans un vase qu'elle scelle du sceau royal et fait j.eter dans le Gange. Le vase, protégé par les dieux, arrive aux mains d'un ascète boudhiste, et, au bout de quelque temps, la masse de chair se divise en deux et devient un beau petit garçon et une belle petite fille. — Dans une autre légende, quand on ouvre le coffre où la a boule de chair » a été mise par une des femmes du roi de Vaïsali, on y trouve « mille petits garçons, tous bien conformés » (i).
Reprenons le conte maure :
Un jour, les nègres des écuries royales, en menant leurs bètcs à l'abreuvoir, remarquèrent que celles-ci s'effarouchaient devant des ombres qu'elles apercevaient au fond de l'eau et ne voulaient pas boire. Ils en firent un rapport à leur maître. « J'y vais, dit le fils du roi, je veux voir cette affaire. » Il amena lui-même les chevairx jusqu'au lx)rd de l'abreuvoir. Il jeta un coup d'œil au fond du bassin : il y vit une jeune fille d'une beauté qui jamais n'exista. Il tomba sur la face évanoui. On l'emporta sans, connaissance ; on le déposa dans sa chambre, et il y resta trois jours, ne disant pas un mot, ne rendant même pas le salut.
On alla chercher les médecins sorciers. « Sire, dit l'un d'eux au roi, votre fils est sous l'influence d'une apparition : il a vu quelque jeune fille dont il est amoureux. » Et il lui fit reprendre ses sens.
(1) La première légende figure dans une compilation chinoise, tirée de livres bouddhiques indiens en l'an 516 de notre ère. La légende est donc antérieure, peutêtre de beaucoup, à cette date (Voir l'ouvrage, déjà plusieurs fois cité, de M. Edouard Chavannes. Cinq cents contes et apologues, extraits du Tripituka chinois, n° 4i3). Nous en avons donné autrefois une version singhalaise, datant du XI1I° siècle (dans notre travail Le Lait de la mère et le Coffre flottant, lievnedes Questions liistonques, avril 1908, p. 303 ; — p. 13 du tiré à part). — La seconde légende a été mise par écrit dans la première moitié du V siècle.par le religieux bouddhiste chinois Fa-hien, à la suite d'un voyage dans l'Inde (même travail, p. 3C0, et p. 10 duti ré à part).
A [ifiiu' tli'l)Oul, 11" prince loiirul à l"abrcuvoir, rcj^arfla au fond de leau, puis se lourna vers le sommet de l'arbre : il n'y vil que le nid et la j);(Oiine au milieu. Il se sentit repris de son mal et dit ii sa mère. « Il faut qu(> tu m'amènes une sctloiit, une vieille femme de ressource et d(>\péiience. » Kl il lui confia son secret. La mère alla dicrcher une \ieiile femme qui, mise dar\s la confidence, déclara : Celte jeune flllc (>st une djani'ia (sorte de génie, de fée). Elle, a été élevée par cette paonne (|ui, ell(> aussi, est une djaniïa. îl l'aul avoir recours fi l'enchanteur juif (jue je t'amèncM'ai. » , '
L'enchanteur, étant un grimoire, h Imiler des
aromatis et h rnarmol ijuidlioiis; la jeune fille se transforma
vn colombr et s'enfuil iiles en compagnie de la paonne. A la
nuit. iHuntanl, elle revint. Sept jours de s\u te, l'enchanteur continua. A la (in du scplième jour, elle descendit. Les lénôbrcs furent illuminées par la bL\auté de la jeune fille. Elle ra\ii I. iniiiv, d il fit le srrnicnl de l'épouser. '
Le prince était marié. Il avait pris pour femme sa cousine, fille de sa tante maternelle. La reine, sa mère, kii dit im jour : « Mon fils, (]u('lle vie mènes-tii ? Quand tu rentres, c'est pour t'enfci:mer; quand tu sors, tu enfermes la femme. Jamais lu ne passes un moment chez toi. » Le jirince ne répondit rien.
Il alla trouver son père et lui dit : « Mon père, voici ce qui m'est arrive. Aujourd'hui je veux que tu m'unisses à cette jeune fille en mariage légitime et que lu célèbres mes noces avec le plus grand éclat. » Et c'est C!^ qui eut lieu, seiit jours et sept nuits durant.
L'épisode des chevaux efïaioucliés à la vue du visage de la jeune fille, se reflétant dans la fontaine, est extrêmement curieux : on a pu remarquer qu'il s'y est introduit un des éléments principaux du Ihème Le Reflet du beau visage dans la fontaine et la laide femme, cjue nous avons précédemment étudié (i).
Continuant à transcrire le conte blidéen, nous allons, en cette fin de Monographie, revoir un des thèmes qui ont été le point de départ de nos investigations, le thème d.e V Epingle qui transforme. Dans les contes examinés plus haut, un certain groupe présentait ce thème de l'Epingle étroitement uni au thème du Reflet (2). Dans le conte blidéen, il ne fera que suivre, à distance, l'épisode dans lequel ce thème du Reflet s'est partiellement infiltré (3).
(1) Revue des Traditions populaires, septembre 1913, pp. 387-389, 398, 'lOl-iOi, 400-409; — pp. 73-7o, 84, 87-90, 91-9:) du tiré à part.
(2) Voir notamment Revue, septembre 1913, pp. 387-389 ; — pp. 73-7o du tiré àpart.
(3) Pour faciliter la comparaison, nous rappellerons que, dans le groupe de contes indiqué, lereflet de l'héroïne dans la fontaine est vu par une femme qui, immédiatement après, sur le bord de cette même fontaine, réussit à enfoncer une épingle enchantée dans la têle de la jeune fille, pour clianger celle-ci en oiseau et se subslituer à eUe, comme fiancée d'an prince.
La première femme du prince jalousait la nouvelle mariée. La reine la haïssait peut-être plus encore, voyant en elle ime rivale dangereuse pour la fille de sa sœur. Elles ne songeaient toutes deux qu'à trouver le moyen de la remétamorphoser et de lui rendre sa forme de colombe, qu'elle venait de quitter. Elles s'adressèrent à l'enchanteur juif. Celui-ci leur remit une épingle. « Quand vous serez ensemble, dit-il h la reine, tu feras semblant de lui essuyer le cou ; puis tti lui diras : Enlève ton mouchoir de tête, que je te peigne les cheveux. Tu les lui peigneras, en effet ; mais, au moment où elle n'y pensera pas, tu lui enfonceras cette épingle dans la tête, vivement. »
La reine alla trouver sa nouvelle bru. Elle se mit à plaisanter avec elle. Bref, la jeune femme redevint colombe. Elle prit son vol vers une campagne abandonnée, voisine d'un jardin appartenant au prince, son mari, et s'établit dans les branches d'un arbre sous lequel, tant il était grand, une tribu se serait abritée du soleil.
En rentrant chez lui, le prince s'aperçut que sa nouvelle femme n-'était pas là. « Ma mère, où est-elle donc? — Mon fils, cette fille n'est pas faite pour être enfermée dans ime maison; elle est habituée à vivre dans les haies des enclos et dans les arbres. »
Le prince retombe dans sa profonde tristesse. Pour se distraire un peu, il veut faire défrich.er le champ inculte qui avoisine son jardin, et le planter en jardin d'agrément.
Les jardiniers s 'étant mis à l'ouvrage, entendirent la voix d'une jeune ff-mme, qui disait : « Une pomme de grossesse m'a fait naître. — Le s'illan a fait ma gestation. — La paonne-génie m'a élevée. — Le prince m'a épousée. — Sa mère et sa femme m'ont ensorcelée. — En colombe elles m'ont retransformée. »
Ensuite, les hommes entendirent pleurer, et aussitôt la pluie se mit à tomber. Ils coururent chercher lui abri sous le grand arbre. Alors, ils entendirent des éclats de rire, et l'averse s'arrêta. Toute leiu- journée se passa ainsi. Quand le soir vint, ils sentirent descendre sur eux une terreur qu'on ne saurait dire.
Un mot sur les effets... météorologiques des pleurs et du rire de la jeune femme.
Dans un cont.e arabe d'Egypte (Artin Pacha, op. cit., p. 69), un sultan a une fille qui, elle aussi, lorsqu'elle rit, fait paraître le soleil ; lorsqu'au contraire elle pleure, il tonne très fort et la pluie tombe à torrents. — Même chose dans un conte kabyle du Djurdjura (,1. Rivière, op. cit., p. Sa). — Dans un conte de l'Arabie du Sud, provenant de la région des montagnes de Dofar, sur le golfe Persique (i), une jeune fille, entre autres dons extraordinaires, possède celui de faire pleuvoir, quand elle pleure, et de faire luire des éclairs, quand elle rit.
(1) D. H. Mûller, Die Mchri-und Soqntri-Sprache, vol. lit, Shauri-Texlc (Vienne, 190"), n° 16.
R ion (1.0 bien imiM('\ii dans rcs rapprochements a\ec le passacfo du conle blidéen. La Kabvlie du Djurdjura esl toule voisine de Blida (et de Médéa), et rKiiyiite ii'(Mi est pas In's loin. Ou s'attcndail uioius |)eut-èlre, à rviicditlrcr ce Irait eu \ial>ie : mais nous ne nous éiartons pas, là non })lus. des ^nuuls couiauls indo-persano-islamites. (le qui surprendra, sans doute, c'est tle retrouver le même trait bizarre chez les Roumains de Transylvanie, dû il s'agit d'une certaine fille d'empereur : (( (^uaiid elle riait, le soleil brillait ; quand elle pleurait, il jileu\ait ; (piaïul elle toussait, il s'('le\ait un orage. » (i).
Au cours de nos recherches l'olkloriques, nous avons déjà autrefois rencontré un cas analogue et bien plus frappant encore, car ce n'était pas seuleuuMit un Iniil d'un conte que nous trouvions et sur la côte barbaresque U'n Tunisie, cette fois) et chez les Roumains de Transylvanie, mais une combinaison Irès caractéristique de thèmes. Nous sommes arrivé alors à cette conclusion, que la combinaison en question, apportée .et sur la côte barbaresque par les Arabes, et en Transylvanie par les Turcs, venait en définitive de la Perse et, par la Perse, de l'Inde. Nous ne pouvons aujourd'hui que renvoyer à cet le démonstration (2).
Le prince ayant appris par les jardiniers ce qui s'était passé, fit venir la vieille selloul. « Qu'on m'apporte, dit celle-ci, im moulin à bras, du blé en grain, un crible, im plat de terre cuite pour faire cuire le pain, im plat en bois pour pétrir la pâte, enfin une cage, et ne t'inquiète de rien. »
Qiiand on lui eut donné tout ce qu'elle avait demandé, la vieille se rendit sous le grand arbre. Elle posa ses ustensiles par terre ; puis, feignant d'être aveugle, elle plaça le moulin à bras devant elle sens dessus dessous, la meule d'en haut en bas et la meule d'en bas en haut; ensuite, elle chargea de grain le motdin et se mit à moudre tout de tiavers. Comme elle se donnait beaucoup de mal ainsij la colombe lui dit : « Ma mère, la vieille, ce n'est pas comme cela que l'on fait. Mets la meule qui tourne sur l'autre. — Ma fille, répondit la settout, ne vois-tu pas que ta mère est aveuglé ? Descends ; viens lui monter son moulin comme il faut. » Mais la colombe ne descendit pas.
Quand la vieille eut quelques poignées de farine, elle versa cette farine sur l'envers de son crible, qu'elle se mit à secouer de travers. « Ma mère, la vieille, lui dit la colombe, ce n'est pas comme cela que l'on fait : retourne le crible. — Ma fille, ne vois-tu pas que ta mère n'y voit iroutte ? »
(i) Ausland, année I808, p. 90.
(2) Le Conte du Chat et de la Chandelle danx V Europe du mojjen û(je et en Orient. (Homania, 1911, pp. oli-olo; — 9i-9o du tiré à part).
— 'ZQS —
Li! vieil':' ;(' ;i.il (nsiiilc c'; ju'lrir la pàlo sur !<> dos du plal de bois ; j)nis elle fit cuire ses galettes sur le dessous enfumé du poèlou. Chaque tois, la colombe l'avertissait de son erreur ; mais elle ne descendait toujours pas.
Enfin la vieille prit la cage et se mit à en'. chercher la porte à talons. Ses mains ne la trouvaient j)as : elle s'acharnait, palpant la cage de tous côtés, mais inutilement ; à la fin, elle se mit à pleurer. La colombe, ;"i ce moment, descendit à son secours. Dès qu'elle fut à sa portée, la \ieille l'attrapa et l'enferma dans la cage, qu'elle apporta tout de suite ,iu piince.
Le prince mit la colombe dans sa plus belle chambre, dont il ferma la porte à clef. Mais, un jovir, la reine s'avisa de faire faire une fausse clef. Elle prit la colombe et la jeta dans le réduit à charbon. Le prince, ne la trouvant plus en rentrant de la chasse, demanda à sa mère où elle était. « Va la voir dans le réduit au charbon : ces oiseaux-là ne se l)laisent que sur les chcminées,dans le charbon, dans les ordures. »
Le prince alla chercher la colombe dans le réduit au charbon ; puis, comme il la vit souillée de poussière noire, il prit de l'eau chaude et lui lava les phmies avec du savon. Il la nettoyait ainsi, quand il sentit sous ses doigts une épingle enfoncée dans la tète de l'oi-eau. Il arracha cette épingle vivement et non sans colère ; immédiatement la colombe redevint la jeune femme d'autrefois, telle qu'elle était alors et avec les mêmes habits. Au comble de la joie, le prince la ramena dans leur appartement, où elle lui raconta tout.
Le conte blidéen se termine par le châtiment terrible infligé à la reine et à sa nièce et par l'apparition d'une femme resplendissante d'or et de diamants, laquelle est la mère adoptive de la jeune épous.e du prince.
Elle resta quelque temps avec sa fille et son gendre ; puis, un joiu\ elle s'envola sous la forme d'une paonne. Depuis lors, quand elle venait voir sa fille, elle prenait les apparences d'une femme, et, quand elle la quittait, celles d'une paonne.
C) LE CONTE DE l'aSIE MINEURE ET SON AFFINITÉ AVEC LE CONTE MAURE.
Les rapprochements qui nous restent encore à faire, ne sont pas les moins importants. Il faudrait, pour ainsi dire, tout souligner dans le conte d'Asie Mineure dont nous avons donné plus haut l'introduction.
Nous nous sommes arrêté alors à l'endroit où la petite fdle, née d'une façon si étrange et nourrie sur un haut cyprès dans l'aire de r « aigle de Dieu », vient d'atteindre l'âge de douze ans. Nous traduirons à peu près littéralement la suite :
Auprès du cyprès ('liiil une l'oiitaiiir, Cf il advint que le princo [du pays] s'arrôta li\, un jour, pour ai)rouvor sou cheval. Au nionienl où le cheval allait hoire, la jeune fille sortit la t(M(> du nid pour re<,^inl(M\ et le cheval s'effaroucha devaid le icllel du visaj^re dans l'eau. Le prince leva les yeux cf. apercevant la jeune fille, il fid pris d'amour po\u- elle, li rentra chez lui et se mil au lil, et il envoya un crieur public enjoindre à toutes les femmes d(> la \illc (l(> lui apjwrter de la souj»- ])Out le reconforter. Parmi elles viid une vieill(> avec sa soupe dans un bol fendillé ; ce fnl elle (jiie le prince clioisil poiu' lui confier le secret de sa maladie. Il la supplia de Iioumm le moyen de lui amener sa bien-aimée de dessus l'arbre.
La \i(-illi> <l(>man(la au prince de lui doTiuer un chaudron, un bacjuet à hiMM, et (iu(>lques morceaux de bois. Puis elle se banda les yeux et, faisant send)lant d'être aveu<,de, elle se rendit à la fontaine pour laver du linge. Klle alhuna du feu et mil sur ce feu le chaudron sens dessus dessous ; ensuite elle puisa de l'eau dans la foidaine el la versa sur le chaudron ainsi relouriié.
La jeune fille (lui la regardait du haut de l'arbre, m> pid s'empêcher de lui dire : <( ()ue fais-lu donc? Tu vas éteindre le feu. — Hélas! hélas! dit la vieille, je suis aveugle et ne puis voir. Voudrais-tu descendre pour nu^ttre les choses comme il faut P » La jeune fdle descendit de rarl)re el retourna le chaudron du bon côté. A ce moment, le prince, qui était aux aguets, sauta svu- elle et l'cmpoTta chez lui et fit d'elle sa fennne.
Voilà déjà, réunis dans ce conte de l'Asie Mineure, plusieurs des éléments les plus caractéristiciues du conte maure d.e Blida : la naissance extraordinaire de l'héroïne, son reflet effarouchant les chevaux d'un prince, et la ruse singulière employée par une vieille pour la faire descendre de l'arbre.
Nous allons encore saluer, dans le conte de Kassaba, un troisième élément du conte blidé.en, non moins significatif, comme indice d'une étroite parenté entre les deux contes :
Peu après les noces, le prince eut à partir pour la guerre, et quand il fut loin, sa mère prit la nouvelle mariée ; lui rasa la tête et l'habilla en garçon; après quoi elle l'envoya garder les oies. Les garçons du pays appelaient le prétendu garçon Kasidiako, a le Teigneux » (i).
Quand le prince revint, sa mère lui dit que sa femme était morte. Le prince fut bien affligé. Pour dissiper son chagrin, il se mettait à la fenêtre et écoutait ce que les petits garçons de la ville se chantaient entre eux, le soir, assis devant le palais. Kasidiako étant venu, lui aussi, les autres lui demandèrent une chanson, et il chanta ceci : « Une
(1) Le mot knsirin, en grec moderne, signifie « teigne ». - Dans bon nombre de conte« populaires, de divers pays, le héros couvre ses cheveux d'un bonnet ou d'une vessie, et on rappelle le Teigneux. Ici, dans le récit primitif, il en était probablement de même de l'héroïne.
pomme j'étais ; une femme m'a achetée ; un homme m'a mangée ; j'ai enflé dans son orteil; je suis née dans les ronces; \m aigle m'a prise et m'a emportée bien haut, bien haut, dans son aire. — J'en suis descendue, attrapée par une maligne vieille ; uri roi s'est emparé de moi pour son sérail ; sa mère m'a battue et forcée à fuir. Kal-kat-kat , l,ikl;ik-kik ; maintenant je suis gardeuse d'oies. »
Alors le jirince comprit que c'était sa femme ; il d(>sceiulil cl la ici)iit.
d) \ARI.\^TES DU THÈME DU « REFLET D.VNS 1,'eAU ».
Revenant aux deux épisodes joints du Reflet effarouchant les clwvauj: et de la Ruse de la vieille, nous avons à faire remarquer cjue ce n'est pas seulement en Algérie et en Asie Mineure cju 'existe cette combinaison d'épisodes. Elle est arrivée chez les Grecs d'Epire (Hahn, n° i), intercalée dans le thème bien connu de Petit frère et petite sœur (Grimm, n° ii).
Une nihlie. Poulia, et son petit frère, Astérinos, viennent d'érhai)per par la fuite à lui danger pressant ; mais Astérinos, mourant de soif, boit, malgré sa sœur, d'une certaine eau, et il est changé en agneau. Poulia demande à Dieu la force de monter sur un grand cyprès pour y être en sûreté. La « force de Dieu » la transporte sur l'arbre, où elle s'ass'ed « sur un trône d'or », et l'agneau reste à brouter au piî'd de l'irbre.
Tout près du cyprès est la « fontaine du roi » ; mais, — par suite d'une altération de la bonne forme du récit, — ce n'est pas devant l'image de Poulia, reflétée dans l'eau de la fontaine, (]ue les chevaux du roi, menés à l'abreuvoir, s'effarouchent ; c'est devant les (( rayons » de sa beauté, dès qu'ils approchent du cyprès, et les serviteurs du roi disent à Poulia de descendre pour que les cl),':'vaux puissent boire.
boulia s'y refusant, même quand le fils du roi lui en a donné l'ordre, le prince fait venir une vieille femme. Et alors a lieu la scène de feinte maladresse que l'on connaît. La vieille se fait donner une huclie à pétrir, im tamis et un sac de farine. Arrivée sous l'arbre, elle s'y prend tout de travers avec sa huche et son tamis, feignant d'être aveugle et de ne }i<as entendre ce que la jeune fille lui dit du haut du cyprès, t^nfin Poulia descend pour l'aider. Le prince la saisit, l'emporte dans SOI" [)alais el l'épouse.
Cette même combinaison d'épisodes, intercalée dans le thème
de Petit frcrc cl petite sœur, se rciiconlrc aussi dans un coule tuiv do Constanliuoplo (Rûiios, u*^ a), dont rialroduciion est écourtée, vl dans trois roules buliiares (Bollo-Polivka, sur Crimm, n'' Ti). Un conte niauio de Blida, doul nous devons lanalyse à notre oblii:eanl ami, !S!. Desparmel, a pareillenient le petit frère translornié en animal (en gazelle) i)our avoir bu d'une eau interdite, et la sœur réfugiée dans les branches duu arbre (lui surploudx' un bassin. Là aussi, les cbevaux no veulent pas boire, par peur de l'image qu'il voit dans l'eau. Le prince, qui aperçoit la jeune fille sur son arbre, s'éprend d'elle ; mais. — à la dinVicnce du prince des contes précédents et notamment de l'autre conte maure, — pour la faire descendre, il n'a pas besoin de l'aide d'une vieille l'enunc rusée.
Le Irait de l'effarouchement d.cs chevaux à l'abreuvoir, — eiïarouchement ayanl pour conséquence la découverte d'une jeune jille par le prince qui répousera, — paraît avoir été un thème favori en Orient. Outre les contes de l'Asie Mineure, de l'Epire, de Blida, nous pouvons citer plusieurs variations sur ce thème bien caractérisé.
Un conte albanais, du type de Sneewittchen (Hahn, n° io3) est très intéressant à cet égard :
L'iiéroïno. Marigo, fuyant sa marâtre, jalouse de sa beauté, a trouvé un asile chez quarante frères, de la race des dragons, qui la traitent en sœur. La marâtre, l'ayant appris, envoie à la jeune fille un prétendu colporteur, qui lui vend une bague enchantée : à peine Marigo l'a-t-ellc mise à son doigt, qu'elle tombe morte (i). Les quarante dragons la déposent dans un magnifique cercueil, tout orné de perles, et suspendent ce cercueil au moyen de quatre chaînes d'argent à un grand arbre près d'une fontaine où l'on mène s'abreuver les cluvaiix du roi.
Le lendemain, quand les serviteurs du roi arrivent avec leurs chevaux à la fontaine, l'éclat des perles du cercueil, se reflétant dans l'eau, éblouit tellement les chevaux, qu'ils ne veulent pas boire. Le roi, averti, ordonne de décrocher le cercueil et de le porter dans sa chambre.
La dernière partie du conte albanais se rapproche du cont.e kabyle de Thizourith et du conte tripolitain d't/dea :
La reine-mère ayant pénétré avec ses servantes dans la chambre de
(i) La marâtre lui a fut vendre précédemment une (■pingle h cheyenx. épingle qui l'a endormie d'un sommeil de mort et que les dragons ont ensuite retirée de sa chevelure, la réveillant du coup.
son lils pondant l'absence de celui-ci, une des servantes veut s'emparer de la bague qui est au doigt de la morte ; à peine l'a-t-ellc retirée, que Marigo revient h la vie.
Cet éclat, non plus de la beauté de l'héro'ine, mais des pierreries de son cercu.ei], se reflétant dans le miroir de la fontaine, avec cet effet d'effaroucher les clievaux, voilà certes une modification bien inattendue de l'idée première. Nous en avons vu plus haut une autre qui n'est guère moins singulière : l'Effarouchement des chevaux, combiné avec le thème de la Pantoufle de Cendrillon. Dans notre Excursus sur ce thème (i), nous avons cité un conte géorgien, oii les chevaux d'un roi reculent en apercevant dans l'abreuvoir la brillante pantoufle d'or que la Cendrillon géorgienne a laissé tomber dans l'eau en s'enfuyant. — Mèm.e chose dans un conte arabe d'Egypte, si ce n'est que le bracelet de diamant de l'héro'ine .est tombé dans l'auge remplie d'eau où l'on mène boire les chevaux du roi dans la cour du palais. — Dans l'Annam, c'est l'éléphant du roi qui s'arrête ,en barrissant bruyamment devant la splendide pantoufle qu'il aperçoit dans un lac.
Ce qui peut donner quelque intérêt à ces rapprochements de détail, c'est que, nous le répétons, partout, et sur la côte septentrionale africaine (Algérie, Egypte), et en Asie Mineure, en Géorgie, en Albanie, en Epire, et dans la lointaine Indo-Chine, l'effarouchement des chevaux (ou de l'éléphant) du roi attire l'attention de celui-ci, soit sur l'héroïne elle-même, soit sur un objet se rapportant à elle : directement ou indirectement, c'est grâce à cet effarouchement qu'est découverte cell.e qui deviendra l'épouse du roi.
Nous dirons seulement un mot d'un conte grec d 'Epire (Halin, n° 44), qui n'est pas sans quelque analogie av.ec l'épisode de la Ruse de la vieille :
Deux madrés compères, qui veulent pénétrer dans le palais d'une reine, jouent, devant les fenêtres de celle-ci, toute une série de scènes de bêtise, feignant d'abord de ne pas savoir comment s'y prendre pour tuer un chevreau, puis pour le dépouiller, etc. Chaque fois, la reine, après avoir bien ri, leur crie qu'il faut faire de telle ou telle façon. Finalement, les croyant tout à fait sans malice et parfaitement inoffensifs, elle donne ordre, par pitié, de les faire entrer dans le palais.
(1) Revue, juin 1013, p. 2()G ; — p. fia du tiré à part.
Cet épisode existe dans un conte du Bannoù, ri'gion qui actuellement forme un district de la proxince indienne du Tendjab (i).
\.\ ni;i,I.K Al BOIS nOUMVNT
Nous n'avons pas l'inlcntioii (réludier ici le conte de l(i licllc dit bois donniinl et les contes apparentés. Nous n'aurions rien à ajouter aux remarques de MM. Bt)lte et Polivka sur le n° 50 de Grimm. (hiant à des observations générales, il saute aux yeux que le fuseau, don! l'héro'ine du conte français et de quelques autres contes (( se |)erc.e la main », n'est autre qu l'épingle encbantée, Vépingle qui endort de la présente Monograpbie : une variante rutliène de Galicie a même formellement l'épingle au lieu du fuseau (Bolte-Polivka,
Au fuseau se relie, dans certaines formes du thème, le brin de hn, (pii s'enfonce sous l'ongle de la princesse, quand elle veut le tirer de la quenouille. Ce trait du roman français en prose de Perceforest xiv" siècle) et du Pentamerone (commencement du xvii^) figure, nous le ferons remarquer, dans un conte arabe d'Egypte (Spitta, n"" 8), avec cette petite différence, que la jeune fille ne fait pas un apprentissage de fileuse, mais s'occupe à nettoyer du lin.
Epingle, fuseau, brin de lin, griffe d'ogre, comment faut-il classer, par rapport à leur degré d'ancienneté ces diverses formes d'un même thème ? Nous ne saurions rien affirmer ; ce qui est certain, c'est qu'elles sont proches parentes, et l'un des résultats de ces longues recherches, qu'on pourrait dire généalogiques, c'aura été de nous faire enregistrer, dans ce monde des contes populaires, où trop souvent on n'a voulu voir que des individus isolés, d'origine hétérogène, nne famille de plus.
EXCURSUS III (2)
CANNIBALISME ET FOLK-LORE A PROPOS d'un des contes PRÉCÉDENTS
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de revenir sur .le conte grec
(I) S. S. Ttiorburn, Bannu, or Our Afghan Frontier (Londres, 1876), p. 200.
(•>) Rappelons que YKxcursiis I traite de La Panlou/Ie de Cei.drillon dans I7nde {Herue. juin 1913 ; — pp. 30-o8 du tiré a pari). VExciirsua 11 a pour objet ^-e Fatalisme oriental dans les contes européens (Revue, mars 1914, pp. 102-118; — p. 12b et suiv. du tiré à part).
d'Aslérinos et Poulia, que feu .T. G. von Hahn a recueilli en Epire, dans le village de Koukouli, de la contrée de Zagori, au nord de Jannina (i). L'introduction de ce conte épirote (n° i) sort tout-à-fait de l'ordinaire :
Un homme et une femme ont deux enfants, un petit garçon, Astcrinos, une petite fille, Poulia. Un jour, l'homme rapix)rtc de la chasse un pigeon, et dit à sa femme de le lui faire cuire. La femme pend le pigeon à un clou et va causer avec les voisines. Pendant ce temps, le chat décroche le pigeon et le croque. La femme, ne rerouvant plus le pigeon, craint d'être grondée par son mari; elle coupe un de ses seins et le fait cuire.
L'homme, ayant mangé, dit : « Quelle bonne viande! je n'ai, de ma vi;-, mangé rien de pareil. » La femme, alors, lui raconte toute l'histoire, et l'homme dit : « Que c'est bon, la chair humaine 1 Sais-tu ce que nous ferons? ^ous tuerons nos enfants, demain, et nous les mangerons. » La femme n'y fait aiicune objection.
Le petit chien, qui a tout entendu, avertit les enfants, qui prennent la fuite. Poursuivis par la mère, ils lui échappent en jetant derrière eux divers objets magiques qui créent des obstacles (2). Suivent l'épisode d'Astérinos, changé en agneau, et celui de Poulia sur l'arbre que nous avons résumés ci-dessus.
Ce qui nous étonne, c'est que, dans ses remarques sur \sfénnos et Poulia, un mythomane enragé, tel que l'était M. de Hahn, n'ait pas eu l'idée, — si naturelle à son point de vue, — de faire remonter le thème de l'introduction de ce conte grec au vieux mythe grec de Kronos, dévorant ses propres enfants. Le conte épirote aurait eu ainsi sa petite importance, comme venant à l'appui de la théorie qui voit dans les contes populaires européens le produit dernier de la décomposition, de la transformation des « mythes aryens »... Mais on dirait que M. de Hahn avait pressenti ce qu'on découvrirait plus tard, .et les découvertes ne sont pas insignifiantes : depuis la publication de M. d.e Hahn (186/4), non seulement l'introduction du conte épirote a été retrouvée dans un conte croate d'Essek, dans un conte bulgare, dans un conte slovaque de la Hongrie du nord f,3),
a Une tradiidinn m^'li\i?e do cp ronto, failo sur lo inarmsrril grec de 'SI de Halin, confirme l'exacliliide de la Iradiiclinn alleniaiulp ijuliliôe par ce dernier (E. M.' Geldart, Fol/i-Lore of Modem Creece, Londres, tSSi, n"."!).
(2) O Ihème de !.a Punnsiiilc pI Irs objels jetéa s'est di'-jà ]irésenlé à nous dans un jiréct'denl travail Uj'x A/dih/oIs. de /{crue des Traditions pi,/iiilaires, novembre 1912. ])i). ;i2i-"J2(): — pp. IOi-UI6 du lire à pari).
,3) Rolle-Polivka, sur Grimm, u" 11, pp. 89, 90, 91.
— fous contes pro\oiuvnl de peuples ([u, si a àrveus » cpiiis puissent être d'origine, n'ont aver les Grecs de l'anlinuilé cjunnc parenté fort lointaine ; — mais cette même introduction existe aussi chez les Turcs (i), lesquels n'appartiennent même pas à la l'amille indo-européenne. Et ces divers contes, qiu ont cette histoire de cannibalisme en comnuin avec le conte épirote, sont tous du même type que lui, du type de Pelit frère et petile sœur : ce qui aclit^e de les relier avec lui.
Dans la lontruc chanie qui rattache à llnde les contes grecs modernes et les contes de la presqu'île balkanique cl de la Hongrie, les contes turcs de C.onstantinople i'ormeni, — c'est pour nous chose prouvée, — un anneau des plus importants. L'existence de cet épisode anthrcpophagique dans un de ces contes turcs nous invitait donc à faire des recherches dans ce qui iious est accessible de l'inmiense trésor des contes indiens, si insuffisamment mis au jour jusqu'à présent.
En feuilletant, le vieux livre canonique bouddhique des Djâtakas, nous sommes tombés par hasard, parmi tous ces récits des aventures du Bouddha dans s,es innombrables existences successives, sur l'histoire suivante, formant un épisode du djâtaha n° 687 (2) :
Le roi de Bénarcs, Brahmadetta, a l'habitude de ne jamais manger son riz sans viande. Or il advint, une fois, qu'en raison do l'observance d'un saint jour, son morceau de viande a été mis en réserve par le cuisinier; les chiens du palais le happent et le mangent. Le cuisinier veut le remplacer ; mais impossible. <( Je suis im homme mort, se ditil ; que faire ? » En désespoir de cause, il va au cimatière, où il taille dans la chair d'un mort tout récent tm morceau, qu'il fait ensiùte rôtir et sert cà son maître. A peine le roi en a-t-il im morceau sur la langue, que se produit « im frémissement (thrill) d'un bout à l'autre des sept mille nerfs du goût (sic) et un trouble {disturbance) dans tout son corps. » Et pourquoi ? « parce que, dans ixne de ses existences, celle qui précédait immédiatement la présente, il avait été un yakka (sorte d'ogre) et que comme tel, il avait mangé d<>s quantités de chair hmnaine, et que c'était pour lui un mets très agréable ». Il demande au cuisinier ce qu'est cette viande, et le cuisinier, pressé de questions, raconte ce qu'il a fait. Alors le roi ordonne de lui servir désormais de la chair humaine. Toute sorte d'hommes sont tués par le crùsinier pour la table du roi, et, quand cela se découvre, le roi est chassé de son royaume ; mais il se fait brigand pour approvisionner son cuisinier de chair humaine ; le cuisinier finit par y passer lui-même.
(1) /biri., p. 9a.
(2j Pages 216 et suiv. du vol. Y de la traduction anglaise.
Le djâtaka, qui tire les choses effroyablement en longueur, se termine par des sermons du Bodhisattva (Bouddha in jieri) Sutasoma, suivis de la conversion du roi cannibale et de son rétablissement sur le trône de Bénarès.
Les ressemblances entre ce vieux conte indien bouddhicisé et le gioupe des contes turc, grec, slaves sautent aux yeux : morceau de viande mis en réserve par un cuisinier (ou une cuisinière), puis dérobé par des chiens (ou un chat) et enfin remplacé par un morceau de chair humaine ; — délectation du maître (ou du mari), quand ils mangent cette chair humaine ; — ordre donné par l'un et par l'autre de leur en servir encore. Les différences, c'est que, dans le conte indien, la chair humaine apprêtée pour le roi n'est pas un morceau de la chair même de celui qui l'apprête ; de plus, le conte indien n'a pas ce comble d'horreur, que le cannibale veut se faire apprêter la chair de ses propres, enfants. Il est vrai que, dan^ le groupe de contes en question, l'abominable repas reste à l'état de projet, tandis que le roi de Bénarès dévore bel et bien et ne cesse de dévorer des hommes.
Ne nous hâtons pas, du reste, de conclure ; car l'Inde va nous fournir et la cuisinière (à côté du cuisinier), et le mets ajDprèté par elle et dans lequel il entre de sa propre substance, et enfin la violation de la sainteté des liens de famille, venant se joindre effectivement (et non simplement en intention) au cannibalisme.
Voici d'abord un conte qui a été recueilli par M. W. Crooke, dans la région de Mirzâpour (i).
Un jour, une jeune fille, en préparant des légumes pour le repas de ses six frères, se coupe le doigt, et une goutte de sang tombe dans le plat : elle n'en dit rien à ses frères. Ceux-ci trouvent les légumes bien plus savoureux qu'à l'ordinaire, et ils questionnent leur sœur Quand ils savent ce qui est arrivé, ils se disent que la chair humaine doit être quelque chose de bien bon. Tous, à l'exception du plus jeune, sont d'accord pour tuer leur sœur et la manger ; c'est ce qu'ils font, et ils enterrent les os de la jeune fille près d'un massif de bambous. — Là, surgit un bambou si beau, qu'il n'y en a pas de pareil dans la jungle. TJn râdjà, qui passe par là, le fait transplanter dans son jardin. Or, chaque nuit, la jeune fille sort du bambou, va se promener, puis rentre dans le bambou. Les serviteurs du râdjâ, ayant vu ce manège, avertissent leur maître, qui épie la jeune fille, la saisit et l 'épouse.
Au sujet de la dernière partie de ce conte, forme écourtée d'un Ihènie indien bien connu, nous revoyons, dans ces Monographies,
(1) Xorlh Indian NoU'n and Querics, juillet 1S93, n" 1.30.
à la Revue de juin et de septembre 1910, pp. 2G8-269 et ogj (pp. 56- 57 et Si du tiré à part).
Même première partie, ou à peu près, dans un conte recueilli chez les Oraons Kols, peuplade qui n'est aryenne ni de langue ni d'origine, mais qui, établie dans le Bengale, a fortement subi l'influence du milieu hindou (i).
La dernière partie de ce conte oraon est une variante altérée d'un thème que nous avons étudié jadis à propos du n° 26 de nos Contes de Lorraine :
Un mondiaiit se lait un violon avec le bois du l)anibou. Quand il veut en jouer près des maisons des fratricides, le violon dit, chaque lois • (( Ne joue pas ; c'est la maison d'un ennemi. » Mais, près de la maison du plus jeune frère, le violon dit :« Joue, joue ; c'est la maison de mon frère. » Ce dernier a entendu; il dérobe au mendiant le violon et lui en substitue un autre. Et toutes les fois qu'il joue, sa sœur apparaît, bien vivante. Reconciliation de la jeune fdle avec ses autres frères. « Sur (fuoi, ils habitèrent tous ensemble en paix et devinrent des gens riches (I) ».
Le djâtaka n° 587 n'est pas isolé dans la littérature de l'Inde ; il y avoisine d'autres récits, qui lui sont plus ou moins étroitement apparentés. Tous ces récits ont été récemment étudiés, dans un travail très étendu, par un indianiste hollandais, M. J. Kern, l'un des dix Associés étrangers de notre Académie des Inscriptions (M. Kern paraît ne pas connaître les contes oraux similaires, tant hindous qu'européens) (2).
Des documents analysés dans ce savant Mémoire, trois sont d'origine brahmanique ; six, d'origine bouddhique (notre djâtaka compris).
Les trois récits brahmaniques, — tirés du Râmayana, du Vlshnu Purâna et du Mahâhhârata, — sont, en réalité, les seuls qui puissent donner occasion à des rapprochements sérieux avec l'épisode étrange du djâtaka n° 587; mais, quant à l'idée fondamentale de cet épisode, ils en sont bien moins voisins que les contes oraux, lesquels forment, avec l'épisode du djâtaka, un véritable groupe.
(1) Ferd. TTahn, mickp in dip Crixlrsirpli rlrr lipirlnifliPn h'nlx. ^ornwhniq r 'n Sagen, Mirrrhm und lAeder (1er Oman in r/iata Xn^^piir /nriterslnli, lOOd), n° 20.
(2) Le Mémoire de M. Kern a éti' prôsontr à l'Acndriiip TJovnle des Seîpnces néerlandait^e PII 1912. et il a rt<^ in*t'-n'' dnns un orenn'' nffieiel do fetle Académie, Verslar/en rn MpHodprlinqpn dpr Knninkliikp Àpadpmic van ]] ptenur/inpppn i' série 11-' partie (Amsierdam, 1012), pp. 170-220.
En effet, si, comme on va le voir, les trois récits brahmaniques ont en commun avec les récits du groupe en question certains éléments, et en particulieer le cuisinier qui apprête de la chair humaine, l'élément tout-à-fait caractéristique du djàtaka et des contes oraux y manque complètement : rien de l'éveil physiologique des goûts de cannibale chez un roi ou chez d'autres personnages. Le plat de chair humaine n'est là que pour exciter l'indignation d'un brahmane auquel il est servi et pour motiver une malédiction qui, prononcée par ce brahmane contre un roi, fait devenir celui-ci cannibale, bien que, dans une des formes du récit, il n'ait été pour rien dans l'horrible cuisine.
Les résumés suivants montreront si cette appréciation est justifiée.
Le récit du Râmayana est le plus bref. Nous le donnerons à peu près intégralement (i) :
Un jour, le roi Saiidàsa (nommé aussi Mitrasaha), étant à la chasse, aperçut deux Râkshasas (ogres), transformés en tigres, qui dévoraient les antilopes « par dizaines de mille ». Saisi de colère en les voyant ainsi dépeupler la forêt, le roi perça l'un des deux d'un long dard. .( Tu as tué mon compagnon, qyi ne te faisait pas de mal, lui dit l'autre ; je te le revaudrai. »
Plus tard, le roi offrait le grand sacrifice de VAçimmeda (immolation de chevaux), sous la haute surveillance du Bralimane Yasistlia. A la clôture de la solennité, le survivant des deux Râkshasas, prenant l'aspect de Vasishtha, cria au roi : « Holà ! maintenant que le sacrifice est achevé, qu'on me donne vile de la viande à manger! » Le roi dit aux cuisiniers : « Prenez de la viande et préparez vite un mets pur (2) pour satisfaire le Gourou (Maîlre spirituel). » L'ordre du roi troubla l'esprit {sic) du cuisinier [en chef], dont le Râkshasa revêtit la forme [comme il avait précédemment revêtu la forme du Brahmane]. Ainsi déguisé, V. apprêta de la chair humaine et l'apporta au roi.
Le roi, assisté de sa femme Mayantî, présenta le mets à Vasishtha. L'ascète, s'apercevant qu'on lui donnait de la chair humaine, entra dans une violente colère : « Puisqu'il t'a plu, ô roi, de m 'offrir un aliment de cette sorte, cela deviendra désormais ta nourriture. » Le roi, avec son épouse, s 'étant prosterné devant Vasishtha, lui rapporta les paroles du faux brahmane. Vasishtha dit alors : « La sentence que, dans un accès de colère, j'ai prononcée, ne saurait demeurer vaine ; mais je t'accorde une faveur : la durée de cette malédiction sera sea-
(1) Yàlmiki : /.c nâmrii/ana, VII, chap. (w, totiT^ III, p. îw't eh suiv. de la traduclion il^'M riilibi- Alfred Roussel, professeur à l'Université de Fribourg (baisse), (Paris, l'JU'J).
(2i Ilaria/nia, adjectif qui signifie « propre à servir d'offrande », c'est-à-dire « pur, où il n'entre rien qui soit rituellcmcnl impur ».
— 2li —
Icniont. do douze ans, |ioiidan( lesquels, grâce à ma bienveillance, lu ne te souviendras point du passé. » — C'est ainsi que ce prince subit l'anathème ; plus tard, il recouvra son empire, et de nouveau f,'Ouverna ses sujets.
On a pu remarquer que le roi, qui rapporte à Vasishtlia les paroles du faux brahmane (du faux Vasishtlia), demandant un plat de viande, ne dit rien du jaux cuisinier, qui a préparé le mets a impur », cause de la colère du Gourou. 11 n'en dit rien, parce qu'il n'en sait rien et ne peut rien en savoir. Sa justification est donc incomplèle, bien que Vasishtlia s'en contente. — Dans tout ce récit, le thème primitif nous paraît remanié.
Le VisJinu. Pui-âna (IV, 19) donne d'une manière presque identique celte histoire, h laquelle il ajoute une queue, sans intérêt à notre point de \ue.
Dans le Mâiiabbârata (I, chapitre 176), — comme M. Kern le fait observer avec raison, — des thèmes pris deci delà sont assez maladroitement cousus ensemble (i):
Le roi Saudàsa [de même nom que le roi du Ràmayana], chevauchant sur vm chemin, rencontre le Brahmane Çakti; il lui dit de s'écarter et, après altercation, il le frappe de sa cravache. Le Brahmane lui dit : « Puisque tu persécutes un ascète, comme le ferait un Râkshasa, tu deviendras, à partir de ce jour, un Râkshasa, mangeur de chair humaine. »
Après un épisode qui ne fait que compliquer le récit, le roi rencontre de nouveau un brahmane, — autre que Çakti, — et ce Brahmane, tourmenté par la faim, prie le roi de lui donner un plat de viande.
Le roi dit au Brahmane d'attendre et qu'il aura satisfaction. Revenu dans son palais, il ne se souvient qu'à minuit de sa promesse. Il donne ordre à son cuisinier de préparer un plat de viande et de le porter au Brahmane. Le cuisinier, ne pouvant trouver de viande nulle part, en informe le roi. Celui-ci, qui est devenu comme un Râkshasa, dit au cuisinier : « Donne-lui de la chair humaine à manger. » Le cuisinier s'en va à l'endroit où l'on exécute les criminels ; là il prend de la chair humaine, qu'il lave ensuite et fait cuire ; puis il la couvre de riz bouilli et l'offre au Brahmane affamé. Mais « à un œil de Voyant ne pKDuvait rester caché que cette nourriture était impure «. Et le Brahmane renouvelle contre le roi la malédiction déjà prononcée par Çakti.
Les trois récits du Rârnayana, du Mahâbhârata et du djâtaka n° 537 ont évidemment, pour l'épisode du cuisinier, une origine
(1) Traduction anglaise de Trotap Chandra Roy Calcutta, 1893-1896;, Vol. I, p. o03 et suiv.
commune ; mais essayer de reconstituer le thème primitif nous paraît une enl reprise bien dil'iirile ou plutôt impossible.... En tout cas, si, de ces trois récits, nous n'avions connu que ceux du Râmayana et du Mahâbhârata, nous n'aurions pas eu l'idée de les rapprocher du conte grec d'Astérinos et Poulia et des autres contes oraux du même gjouric; car, nous le répétons, l'élément caractéristique de ces contes, c'est l'éveil d'instincts de cannibale chez un homme qui, ayant par hasard mangé un plat de chair humaine, apprend ensuite de quoi se composait ce plat, et cet élément se trouve dans, un seul des trois récits, celui du djâtaka n" 537. C'est là qu'est le trait de lumière qui éclaire toute la question.
Le missionnaire protestant allemand qui a recueilli, chez les Oraons du Bengale, le petit conte cité plus haut, l'accompagne de cette note : « Dans les anciens temps, les Oraons étaient cannibales .» Evidemment, M. Ferdinand Hahn a cru que sa remarque (dont nous n'avons pas à discuter le plus ou moins d'exactitude) était d'une importance capitale au point de vue de l'origine première du récit. Il ne se doutait pas le moins du monde que son petit conte n'est nullement la propriété exclusive des Oraons, et que, par conséquent, il importe très peu de savoir si, à une époque quelconque, les Oraons étaient ou non cannibales.
Du reste, si l'on envisage la question à un point de vue général, conçoit-on qu'à une époque où, par hypothèse, le cannibalisme aurait régné dans un certain pays, on ait eu, dans ce pays, l'idée de composer une histoire où des gens font, un beau jour, la découverte qu'il est très agréable de manger de la chair humaine.^ Vraim.ent, ces histoires d'apprentis ogres auraient peu de sel en pleine ogrerie.
Mais tout cela n'est pasi notre affaire. Ce qui a toujours fait l'objet exclusif de nos recherches, de nos études folkloriques, — nous tenons, à le dire et à le redir, — ce ne sont pas les éléments primordiaux des contes et leur origine plus ou moins « préhisto rique »; ce sont les contes eux-mêmes, les combinaisons de thèmes qui les constituent, la transmission de ces produits, parfois artistement fabriqués, à travers le monde, le monde histoiique ; nous n'avons aucune envie d'aller nous égarer au milieu des brouillards et des fondrières de la soi-disant « préhistoire ». Aussi, sur cette
question de l'anthropophagie et des ogres, nous laissons certains anthropo.-.logues inviter leurs disciples à contempler avec eux les débuts du ((progrès », l'époque où les singes, dont ces grands savants se font honneur de descendre, étaient arrivés déjà, dans leur ascension vers l'humanité, de l'état frugivore à l'état férocement Carnivore, à Vanthropopithécophagie, en attendant la véritable antJiropopJiaijie.
Il serait, d'ailleurs, bien inutile de faire, à propos de notre conte hindou, des investigations dans le lointain passé. Ce conte montre le cannibalisme surgissant dans un milieu non cannibale. L'histoire de l'Inde, — de l'Inde contemporaine elle-même, — va nous mettre en présence de certainsi états morbides, créant des cannibales, non pas chez des sauvages, mais chez des gens civilisés, raisonneurs à outrance.
Parlant de la principale secte religieuse hindoue, celle des adorateurs de Siva, le dieu sanglant, un Maître en indianisme, notre excellent ami M. A. Barth, dit, dans ses Religions de l'Inde (i), qu'aucune autre secte n'a (( présenté autant d'observances horribles et révoltantes », et il ajoute : (( Il ne paraît pas douteux que, parmi les observances de certains fanatiques, il ne faille comprendre des actes de cannibalisme .»
M. Barth renvoie sur ce point à un livre persan du xvn^ siècle dont il a bien voulu nous communiquer une traduction anglaise (2) Ce Dabistân, ou l'Ecole des Mœurs, est un traité sur douze diffé rentes religions, attribué à un certain cachemirien, Mohsan Fânî qui serait mort en 1670. Mais, d'après ce que M. Barth nous apprend, l'attribution est incertaine. L'auteur n'était pas du Cache mire, du moins de naissance; (( il était certainement un souji (3) très curieux, très mystique et très sceptique, malgré ses protesta lions et ses invocations d'orthodoxie musulmane. »
(i) The Ri'lifjion^ of /lulin, traduction anglaise, revne et complétée par l'auteur. 3* éd (Londres, 1891) p. 21o, iiotel.
(2) Tfie Dabislan, or School of Manners, inmsinled frnm Ihe Original l'ersian, bi/ David Shea and Anlonij Troi/er Paris, 1843), Vol. 11. ])|'- i"i:i-i;i9. — Bien qu'ayant été imprimé à Paris pour le compte de YOriental Translation h and of Greal Britavi and Ireland, cet ouvrage est introuvable à la Biblioléque Nationale.
'3) Le soufisme e?.{. comme on sait, le mysticisme de l'Islam qui, en Perse sursout est devenu panthéistique. ?es différents svstèmes ont donné naissance, parmi les soit/is, à de nombreuses sectes, écoles, ordres de dervicliL's ou antres.
Or, dans ce livre d'un observatur qui n'est pas le premier venu, on lit, au sujet des Saktiens, sectateurs de Siva et de son épouse Màyà Saktî (II, p. i53) : « La nuit, ils vont dans les endroits où l'on brûle les corps morts ; là, ils s'enivrent, mangent de la chair des cadavres » et se livrent à d'horribles débauches. L'auteur rapporte (II, pp. i56 et iSg) que, l'an io55 de l'Hégire (i645 de notre ère), dans le Goudjérate, il a vu un homme qui, « chantant une sorte de cantique, était assis sur un cadavre, qu'il laissait sans l'enterrer jusqu'à décomposition, et alors il en mangeait la chair. » C'est, pour ces sectaires, ajoute le Dabistân, « un acte extrêmement méritoire ».
A notre époque même, une revue du Nord de l'Inde (i) a donné les pièces relatives à une condamnation pour cannibalisme, prononcée en 1888, dans le district judiciaire du Budaon (Inde du Nord- Ouest), contre un certain Raghubir Das : têtes humaines coupées, dévorées toutes saignantes.
A l'occasion d'une certaine secte siva'ite et de ses, révoltantes pratiques, un ouvrage récent de M. J. Campbell Oman (2) fait remarquer qu'en définitive ces sectaires tirent une conclusion très logique, tout abominable qu'elle soit, de la philosophie panthéistlque du Vedanta : « Si toute chose existante n'est que la manifestation de l'Ame Universelle, rien ne peut être impur. » Ainsi raisonne le sectaire, et ses convictions se traduisent en actes.
Ajoutons avec M. Barth, que, dans l'Inde, la question de l'anthropophagie se mêle à celle du sacrifice humain. La chair humaine s'offre à Kâlî (la même déesse que Saktî), l'épouse de Siva, et, en général, aux puissances redoutables qu'on évoque dans les rites magiques. Or, dans ces rites, une partie de l'offrande, d'ordinaire, est consommée par celui qui la consacre, et aussi parfois par celui qui la fait; il y a donc une anthropophagie rituelle. C'est en cette qualité, comme substance intégrante du sacrifice magique, que la chair humaine est souvent mentionnée dans la littérature de l'Inde, par exemple dans le Harsha Carita, de Bana, qui est du vii^ siècle de notre ère, sous le nom de mahâmamsa, « la grande chair ». Elle se vendait en cachette, et même ouvertement dans les temps troublés, dans les grandes calamités, et était d'un prix très élevé. A défaut de la chair d'autrui, on offrait sa propre chair, âtmamamsahoma (3).
(Il Xorl/i Indian \oles cind Queries, avril 191 i, n°ll.
(2) Mijatics, A'iceiics and Saints of India Londres, 1903), p. IGi et suiv.
(H^ Au cours de nos recherches sur la Légende du Page de Sainte Elisabeth de Portugal et les contes orientaux, — recherches dont les résultats ont été publiés,
En somme, — c'est la conclusion de M. Barth, — si l'anthropophagie à l'état habituel, comme chez les Polynésiens et chez certains nègres d'Afrique, ne paraît point s'être jamais pratiquée dans l'Inde, des cas plus ou moins fréquents de cannibalisme, s'expliquant de diverses façons, s'y sont certainement rencontrés en tout temps et continuent peut-être de s'y rencontrer, malgré la police anglaise, et cela dans toutes les classes de la société, môme chez les Brahmanes.
Le conte d'Astérinos et PouUa et ses congénères européens ne peuvent donc se trouver dépaysés dans le milieu indien. Quant au fait de l'existence de cet étrange conte à la fois dans l'Inde et dans l'Europe occidentale, ce fait s'explique, d'une façon tout historique, par l'action de ce grand courant indo-persano-arabe qui, par la voie des Turcs, a, — non pas dans la nuit desi temps, — apporté les contes indiens dans tous les pays jadis soumis à la domination ottomane, en Grèce, dans la péninsule des Balkans et dans cette Hongrie qui, durant de longues années, a fait partie de l'empire de Stamboul.
Comme ce personnage de Molière, nous disons toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose.
IVIonographie C