LE SANG SUR LA NEIGE
— Sang-de-GazeUe-siir-la-Neige, ce nom étrange et nullement expliqué d'une princesse, dans le premier des deux contes maures, points de départ de cette série de Monographies, trouvera son meilleur
de 1903 à 1912, dans la Revue dfsQiiestii nu Ilis'oriques, — nous avons rencontré dans le giand recneil indien de Somadeva, dr jà tant de fois cité, un conte où une reine, adepte d'une secte aux rites atroces (une secte sivaïte), persuaf'e le roi, son mari, qu^il obtiendra une puissance sans bornes, s'il prend part à une certaine cérémonie dans laquelle on mange la chair d'une victime humaine immolée. Le cuisinier du palais reçoit des ordres à ce sujet, et il d(3it sacrifier, pour apprêter le mets magique, celui qui viendra lui dire, de la paît du roi, de piéparer le repas convenu. Un certain brahmane est la victime désignée par la reine, et il est envoyé au cuisinier. iMais, à peine sorti, il rencontre le jeune fils du roi, qui le prie de s'occuper sans retard de lui faire fabriquer des pendants d'oreille : luimême ira faire la commission au cuisinier. Et c'est ainsi que, dans l'horrible festin, le père mange, sans le savoir, la chair de son enfant. Quand la A^érité lui est connue, il veut expirer son crime, et monte sur le bûcher avec la reine, après avoir transmis la couronne au brahmane iKathd Sant Aùgara, traduction anglaise de II. Tawney. Calcutta, 1880-1887, t. I, p. Iu2 et suiv.)
cop.imejitaiie dans un épisode d'un autre conte maure, éi^'alement de Blida. Nous donnons, avec l'autorisation de notre ami M. Desparmet, ce passage du conte du Prince muet, encore inédit :
Un prince a j.naiidi, cl il est devenu un intrépide chasseur, sans (pTil ail jamais prononcé une parole depuis sa naissance. Une djaiiua (^énie) dit un jour au roi, père du jeune homme, que, le lendemain, celui-ci parlera, et que ce Setr" un corueau qui le fera parler.
Le lendemain, le prince part pour la chasse, à la tête de nombreux cavaliers. Le soir, l'un d'eux revient, bride abattue. « Seigneur, dit-il au roi, ton fds a parlé. — Et qu'est ce qui l'a fait parler? demande le roi. — Seigneur, nous étions entrés dans une forêt couverte de neige. "Le prince y tira un corbeau, qvù vint tomber par terre et dont le sang se mêla à la neige. Alors le prince nous réunit tous autour de lui et il parla. Il prononç-a ce serment : « Je le jure par Allah, je ne me marierai plus (i) qu'à une jeune fdle qui sera noire [de cheveux] comme ce corbeau, blajichc comme cette neige et rouge comme ce sang. »
Gazelle ou corbeau, peu importe : c'est, dans les deux cas, le sang d'une pièce de gibier, abattue à la chasse et colorant la neige, qui donne à un chasseur l'idée d'une femme au teint merveilleusement blanc et incarnat ; et c'est évidemment d'un tel incident que, par une figure poétique de langage, vient le nom de la princesse Sang-de-Gazelle-sur-la-Neige.
En 1846, Jacques Grimm attirait l'attention de ceux qu'on n'appelait pas encore les « folkloristes », sur trois documents écrits, ayant date certaine et se rapportant à ce thème du Sang sur la neige (2).
Le plus ancien est le vieux poème français de Perceval le Gallois ou le Conte du Graal, composé vers 1176 par Chrétien de Troyes, d'après un « livre » (sans doute un poème anglo-normand), qui lui avait été (( baillé » pour le « rimoier » par Philippe d'Alsace, .:omte de Flandre, lequel, en 1172, avait passé quelques mois en Angleterre (3). Dans le passage commençant au vers 5.55o (A),
(I) Le prince a déjà deux nutres t'mmes, auxquelles, du reste, il ne pirle pas plus qu'à son père et à t Mit son entourage.
(2i Préface au Penlamerone de Giambattista Basile, traduit en allemand par l'Olix Liebreclil (Breslau, 1846), 1. 1, pp. XXHXXIII.
(3) Gaston Paris. La Littérature française au moyen âfje, § lu. — Chrétien de Troyes dit expressément (voir les vers 47;>-i82; que c'est « ])ar le commandement le Comte de Flandre) » qu'il a entrepris de rimer a li conte del Gréai, dont li Quens [le Comte] li lialla le livre o.
(4 Voir Ch Potvin. Percerai le Gallois ou le Conte du Graal, publié d'après les manuscrits. 2° partie, Le Poème .Mons, 1866). — Jacques Grimm fait ses citations d'après le Rarzival de Wolfram von Esclienbacli (né vers 1170, mort vers 1220), imitation de l'œuvre de Chrétien.
Perce val, chevauchant tout armé pendant l'hiver, à travers une prairie « qui lut gelée et cnneigie », voit passer une (( route de gantes » [une bande d'oies sauvages]. Un faucon en abat une, et trois gouttes de sang tombent sur la neige. Le faucon s'étant envolé à l'approche de Perceval, celui-ci, toujours à cheval, s'appuie sur sa lance
Por esgarder celé semblance
Du sanc et de la noif [neige] ensemble.
Et ce mélange du « vermaux [vermeil] » et du blanc lui rappelle (( la face s 'amie bièle », le visage de la belle Blanchefleur.
Le noir qui, dans le conte maure du Prince muet, s'associe au blanc et au rouge, n'apparaît ni chez Chrétien, ni chez son imitateur allemand Wolfram von Eschenbach (livre VI, vers 78 et suiv.). Ce n'est pas en effet, un corbeau qui saigne sur la neige ; c'est une oie sauvage, anser cinercus : gris et rouge sur blanc, pas de noir... Après tout, la belle Blanchefleur de Chrétien (la belle Condwîrâmùr de Wolfram) était peut-être blonde.
La bien aimée de Peredur, — lequel, dans un récit gallois, un mabinogi de date inconnue, correspond à Perceval, — ne l'était certainement pas (i) :
Une abondante neige vient de tomber. Un faucon, qui a tué un oiseau sauvage (wild fowl), s'envole effarouché au bruit des pas du cheval de Peredur et laisse sur la neige sa proie ensanglantée. Un corbeau s'abat dessus, et Peredur compare le noir du corbeau, le blanc de la neige et le rouge du sang aux cheveux, au teint et aux deux pommettes de colle qu'il aime.
Trop d'oiseaux dans cette version, évidemment retravaillée, de l'épisode du Perceval ; car le corbeau n'intervient, à côté du faucon et de sa proie, que pour mettre dans la gamme des couleurs la note noire.
C'est un souvenir que la vue du sang sur la neige éveille chez Perceval, chez Peredur ; ce n'est pas, comme dans le conte maure, une aspiration vers quelque chose d'inconnu, vers un idéal de beauté, soudainement entrevu. Un autre écrit (oriental, celui-ci),
(1) LacTy Charlotte Guest, T/ie Mabinofjion fLondres, 1838-1849), tome I, p. 324.
cité par Jacques Grimm, se rapproche complètement sur ce point du conte maure.
L'auteur de cette Histoire des Mongols orientaux et de leur Maison régnante est un prince mongol, souverain de la populeuse tribu des Ordus au commencement du x\if siècle ; il dit qu'il a composé son ouvrage « en comparant un grand nombre de vieux livres (i) ». Arrivé à un certain prince Chaghan, né en i36i et dont l'avènement au trône eut lieu en iSgS, il poursuit ainsi :
Soudain son cœur fut dominé par le Schimnus (l'Esprit du mal). Un jour d'hiver, il tua un lièvre d'un coup de flèche, et, quand il vit le sang du lièvre sur la neige, il s'écria : « Ah! s'il y avait une femme au visage aussi blanc que cette neige et aux joues aussi rouges que ce sang! » Un de ses compagnons de chasse, l'entendant, lui dit : « Chaghan ! l'éclat de la beauté de Beidschi, la femme de ton frère Ghargotsok l'emporte sur cela de beaucoup. — Fais en sorte que je la voie, dit Chaghan, et je te conférerai telle et telle -dignité. )>
Pendant que le mari est à la chasse, le compagnon du prince va trouver la femme et kii dit : (( Voici l'ordre de Chaghan : Chacun vante et admire ta beauté : aussi vais-je te rendre visite dans ta maison, pour te voir. » La femme accueille ces paroles avec indignation : « Est-ce que jamais il a été permis que les princes voient leurs belles-sœurs ? » Quand cette réponse est rapportée au prince, il entre dans une violente colère ; il dresse un guet-apens à son frère et le tue ; puis il prend sa belle-sœur pour femme.
Ainsi, notre thème a été transporté du folklore dans, l'histoire, et il s'y présente, non point sous la forme qu'il a prise dans le Perceval et le Peredur, — forme, d'ailleurs, unique jusqu'à présent, — mais sous celle que nous a fournie le conte maure et que nous retrouverons ailleurs.
Le troisième document écrit, — celui qui a été pour Jacques Grimm l'occasion de ses recherches comparatives, — est un conte du Pentamerone napolitain, ouvrage publié, nous l'avons déjà dit, au commencement du xvii® siècle (IV. Sg) :
Un roi, étant un jour à la chasse dans une forêt, y trouve « sur une belle dalle de marbre » un corbeau fraîchement tué, et, quand il voit le rouge du sang sur la blancheur du marbre, il pousse un profond soupir et s'écrie : <( O ciel, ne pourrais-je avoir une femme aussi blanche
Ci") Gesc/nclile (1er Osl-monqolen uiiif threr Fursipn/iauxex, verfossl von N^rz/ifl/f sseiscn C/iunglnidsc/n d<r Orrhis, ans dem iMung'ilisrhen ïibersetzt von hatic Jarob &/<»/,/<// (Sl-Pétersbourg, 1829). p. 139. — Nous donnons' le passage d'une manière plus complète que ne l'a faiL Jacques C!rimm.
cl roiifre que cette dalle, et aux cheveux et aux sourcils aussi noirs que les jihnnes de ce corbeau ?»
Cette dalle de beau marbre blanc en pleine forêt serait-elle de l'invention de Basile!' nous l'avons cru autrefois ; mais un livre arabe, les Cent et une ISuits, récemment traduit par notre ami !\1. Gaudefroy-Dcmombvnes, professeur à l'Ecole des Langues Orientales Vivantes, nous permet aujourd'hui de préciser (i). Dans le conte n° X, on lit ceci :
In jour, le pruec» Soléini.ui rèvail dans un pavillon élmé de son palais; il regardait les niarlires de la cour, s'émerveillant de leur pureté et de leur éclat, quxind deux corlx>aux, en se battant, vinrent y tomber, et leur sanp qui coidaii, tacha les dalles de marbre blanc. « Hélas! dit le jeune homme en lui-même. Allah créa-t-il jamais une femme au teint blanc comme ce pur marbre, aux cheveux noirs comme l'aile noire de ces oiseaux, aux joues roup-es comme le sangr rouge qui a jailli sur ces dalles ? »
t'n vieillard, qui a beaucoup voyagé, dit au roi, père de Soléiman, qu'il sait une femme comme la désire le prince ; c'est la iille de lel roi.
11 semble quic i le thème ordinaire ait été modifié à l'usage de pays, oiî la neige est inconnue ou peu connue. Le prince n'est pas à la chasse ; il est dans son palais, et la blancheur du dallage de marbre se substitue d'une manière ingénieuse à la blancheur du tapis de neig^. Basile n'a donc pas inventé la dalle de marbre. Le tort qu'il a eu (lui ou un précédent conteur), c'a été de mélanger deux variantes d'un même thème, en mettant au beau milieu de l'épaisse forêt qu'il décrit, ce qui était si bien à sa place dans la cour splendidement oi.^ée d'un palais somptueux.
Nous aurons à citer plu? loin, — à l'occasion d'un typ-- très particulier de variante, — un con^: oral sicilien où une goutte de sang (on verra de quel sang) tombe aussi Sui- u:i dallage de marbre blanc, mais dans un palais, comme le sang des corbeaux du livre arabe.
Le conte du Pentamerone a été arrangé en pièce de théâtre, au XVIII® siècle, par Carlo Gozzi, dans son Corbeau (Il Corvo), représenté, pour la première fois, le 24 octobre 1761, à Venise. Gozzi a mis à la place de la dalle de marbre « un beau tombeau du marbre
(1) Les quatre manuscrits de l'ouvrage que M Gaudefroy-Demombynes a eus sous le? yeux à la bibliothèque Nationale et qui proviennent de scribes maglirébins, sont, dit-il. :< tout modernes ». Il n'est pas possible de fixer, comme n'Uis l'avons fait pour les dcciimenls précédents, la date de l'original dont ils sont les copies. Copies de copies, très certainement.
le plus blanc », sur le couvercle duquel vient s'abattre le corbeau atteint par la flèche de Millo, roi de Frattombrosa. De plus, il fait intervenir dans cet épisode un ogre (orco), qui reproche au roi de lui avoir tué « son corbeau » : Millo sera frappé d'une malédiction terrible, s'il ne trouve pas une femme blanche comme le marbre, vermeille comme le sang du corbeau et aux cheveux noirs comme ses ailes.
Dans cette pièce de Gozzi, ce qui a été « dramatisé », c'est certainement le conte du Pentamerone lui-même, et non, comme dans une autre des Fiaabe teatraU, étudiée ci-dessus (i). un conte oral, de même type que celui de Basile.
Avec le récit soi-disant historique, fixé par écrit chez les Mongols au x\if siècle, nous avons constaté l'existence de notre thème du Sang sur la neige dans l'Asie centrale: un conte oral va confirmer ce fait.
Chez les Tarantchi, petite population turco-tatare musulmane, habitant la vallée du Haut-Ili, dans le Turkestan russe, M. Radloff a recueilli un conte dont voici le début (2) :
Il y avait autrefois un jeune homme appelé Bosy Kôrpascli. Un jour qu'il neigeait, il abattit d'un coup de flèche une corneille ; le sang de la corneille coula sur la neige et la teignit de rouge. Une vieille femme se trouvait là ; le jeune homme lui dit : <( Je voudrais épouser une jeune fdle qui soit aussi blanche que cette neige et dont les joues soient aussi rouges que ce sang. » La vieille lui répondit : « Va dans telle ville ; il y a là une jeune fdle qui est comme tu dis ; tu peux la demander en mariage. ))
Dans l'idéal de beauté que formule le jeune chasseur tarantchi, manque le troisième terme de comparaison, les cheveux noirs comme le plumage de l'oiseau saignant sur la neige ; il manquait déjà dans le livre mongol où, du reste, c'est un lièvre qui est tué, et non un corbeau ou autre oiseau du même genre (3).
(U Revue, septembre 1013, p 390 el suiv.; — -p, 70 et suiv. du tiré à part.
(2) VV. Radloff, Proben fier Volk.tlitl ratiir (1er twrdischen litrkischen Slceîiwie t. VI (St-Pétersbourg, 1886), p 211.
(3) Ce trait du lièvre est très r^re. Les remarques de MM. Boite et Pnlivka, sur le n° iio de Grimm ne mentionnent, comme le présentant, que deux ou trois contes celtiques, {p. i62). — Nous devons dire que ces remarques nous ont fourni les plus utiles indications, et il en est de même d'une note très substantielle de Reinhold Koehler dans un de ses travaux de jeunesse, publié en 18(w (Weimarer Beitrœge fur Lilleratur und h'uiixl. p. 181) et rejiroduit après sa mort dans ses Aufsœtze iiber Mœrchen und Volkslieder (Berlin, 18'J1, p. 29).
Premier groupe de variantes
Dans un premier groupe do variantes du thème dn Saïuj .sur la ucicje, le lu'ros est à la chasse, comme dans la plnpart des contes précédents.
Dans un conte italien de Home (i), le prince chasseur lue (( des oiseaux », expression trop vague pour suggérer le terme de comparaison tiré des noires ailes du corbeau ; mais, dans un conte roumain du Banat hongrois et dans un conte tchèque de Bohême (2), où 1 oiseau abattu est un corbeau, le héros se souhaite une femme (( blanche et rouge comme la neige » [ensanglantée] et (( noire comme le corbeau « (conte roumain) ; (( au corps blanc comme la neige, au visage rouge comme le sang, aux cheveux comme le plumage du corbeau » (conte tchèque).
Ce n'est pas le noir qui fait défaut dans un conte écossais du comté d'Argyle ; c'est le blanc (h) '■
Le fils du roi d'En in avait un fils unique qui aimait beaucoup la chasse. Un jour, il tua un gros corbeau bien noir. Il le prit dans ses mains et l'examina. Le sang coulait de la tête, où le corbeau avait été atteint, et le prince se dit à lui-même : « Je ne me marierai jamais qu'à ime femme dont les chveux seront aussi noirs que les plumes de ce corbeau, et les joues axissi rouges que son sang. »
Maintenant, c'est le rouge, le sang, qui va manquer ; la neige, également. Et pourtant, chose curieuse, dans cette variante oij i^ n'v a ni neige, ni sang, notre thème du Sang sur la neige se recon naîtra parfaitement. Nous pouvons citer, de cette intéressante variante, deux spécimens, qui proviennent, l'un et l'autre, de la région septentrionale du Caucase, et qui ont été recueillis chez des peuplades formant deux rameaux de la famille des Tcherkesses (4)-
Premier spécimen :
(1) MissR. H. Busk, The Polk-lore of Rome (Londres, 187-i), p. 19. l2i Arthur et All)ert Schott. Wnlacliisc/ie Ma>rchen (Stuttj^art, 1843), p. 200. — A. Wal !aii, Hœhmisc/ies Mxrchfnbucli (Prague, 1830), p uiJO.
(3) D. Mac Innés, Folk and Ilero Taies from Argyllshire (Londres, 1890), n" 1.
(4) Sbornik Karkas.. 27, 4. 2S et 33, 2, T.). — C'est encore notre ami, M. Frédéric Psaimon, qui a bien voulu nous traduire ces contes, d'après la traducLiou interlinéaire russe.
Un jeune prince est, un jour, en train de jouer avec les enfants de l'aoul (village). Une colombe d'un étrange plumage arrive en volant : la poitrine est noire ; la tête et la queue, blanches. Le jeune homme se dit en son cœur : « Je ne me marierai que si je trouve une semblable femme. »
Second spécimen :
Le fîls d'un Khan étant arrivé à l'âge de se marier, son père réunit les plus belles jeunes filles pour lui permettre de se choisir une femme. Le prince dit à son père qu'il préfère à tout la liberté dont il jouit à l'ombre du toit paternel. Et il ajoute, en indiquant de la main une pie, perchée sur un arbre : « Si cependant je devais me marier, et que ce fût ta volonté, je n'épouserais qu'une femme au visage d'une blancheur qui puisse rivaliser avec les lianes de cet oiseau, et aux cheveux d'un noir comparable à celui de la queue de ce même oiseau. »
En Albanie, c'est avec une modification particulière que reparaît notre thème (i) :
Un prince est à la chasse, par la neige, avec son ami, le fîls du grandvizir. Ils tuent une pie, et de la blessure tombe une goutte de sang sur la neige. Un derviche vient à passer, et, en voyant cette goutte de sang rouge, il dit : « Ce sang est rouge comme les joues de la fille du roi de Chine. » Le prince n'a pas plus tôt entendu ces paroles, que le voilà malade d'amour.
Le conte albanais rapporte ensuite comment la princesse de Chine est enlevée et devient la femme du prince, le tout grâce au dévouement et à l'adresse du fils du grand-vizir. C'est un petit roman, ayant bien nettement la marque indienne, qui est ainsi rattaché à notre Sang sur la neige (2).
Quant à ce thème du Sang sur la neige lui-même, on a pu remarquer que, des trois couleurs, le rouge seul a conservé une place dans le conte albanais. De plus, - — et ceci est à noter, — ici la vue du sang sur la neige ne dit rien du tout à l'imagination du jeune prince : pour qu'il pense à une beauté, à un certain type de beauté, il faut qu'il ait entendu la réflexion du derviche, et, du même coup, cette réflexion lui met au cœur, avec le désir d'épouser une femme de ce type, l'amour pour telle jemme, « la princesse de Chine ».
(1) A. Dozon. Contes albanais (Paris, 1881), n° 2i.
(2) Ce petit roman n'est autre, pour le fond, que la dernière partie d'un roman, populaire cacliemirien, dont M. Johannes Ilerlel a pulilié une traduction allemande {Xeilsr'.irift des Vereins fur Vtjll;skinide. année 1908).
"l'Iii —
Second groupe «le variantes
Dans un second i>Toiipe de varianles, le sang qui leiiit la neige n'est plus le sanij d'un animal sauvage, corbeau, corneille, pie, lièvre, gazelle ; c'est le sang d'un animal domestique, d'une bête de boucherie. Le thème va se dépoétisant.
Quelle vulgarité déjà dans un conte écossais (i), où ce qui évoque chez un prince l'image jusqu'alors insoupçonnée de la belle aux trois couleurs, c'est la vue d'un corbeau (un corbeau vivant), qui, sur un tas de neige, tiejit en son bec un morceau de chairl Mais d'autres contes trouvent moyen de renchérir sur ce prosa'ïque : c'est devant un tableau d'abattoir que se met à rêver une jeune fille.
Un vieux manuscrit irlandais, datant du milieu du xn*' siècle et connu sous le nom de Le Livre du Leinster, contient dans un de ses récits l'épisode suivant (il s'agit de la belle Deirdre, qui sera la cause de bien des combats et de bien des meurtres) (2) :
Un jour d'hiver, pendant que son père nourricier écorchait im veau sur la neige hors de la maison, Deirdre vit un corbeau qui buvait le sang mêlé à la neige, et elle dit à Lebarcham, la magicienne : « Le seul homme que je puisse aimer, c'est celui qui aura les trois couleurs : les cheveux comme le corbeau, les joues comme le sang, le corps comme la neige. » Et Lebarcham lui dit : « L'homme que tu souhaites n'est I)as loin ; c'est Noïsi, fils d'Usnech. »
A des centaines de lieues de l'Irlande, chez les Roumains, de Transylvanie, on a recueilli un conte dont l'héro'ine est une a fille d'Empereur » (3) :
II avait neigé fort ; la princesse était à sa fenêtre et regaidait dans la cour où, pendant qu'elle dormait, on avait tué des porcs. Et elle dit : <.> Y a-t-il bien, en ce monde, un homme qui serait blanc comme neige et rouge comme sang ? » Un petit oiseau qu'elle avait pris en affection, lui dit : « Rouge comme sang et blanc comme neige, c'est le fils de tel Empereur. » . 1 i« *'M
(i) .1. F. <:ampbell, Popiilar Taies of the Wesl llighUinds iEdimbourg, lS60-18l52\
Vol. m, p. -loo.
(2) D. Mac Innés, op. cil.. >;)tps il'.Vlfred Niitt. p. 402 et p. 432. — Une traduction française de ce récit se trouve dans Ja Revue des Traditions populaires (année 1888. p. •:02).
(3) Ausland, année I80G, p 1076.
Dan,s la forme primitive du conte, regorgement des porcs avait-il lieu dans la coulisse, pour ainsi dire, (( pendant que' la princesse dormait »? Nous en doutons. En tout cas, ce conte roumain fait bien pendant au conte irlandais.
Cette variante roumano-irlandaise est très curieuse, comme adaptation du thème que nous étudions, à un personnage féminin.
Les femmes ne vont guère à la chasse ; aussi n'ont-elles guère l'occasion de voir une pièce de gibier ou un corbeau, une corneille, tombant ensanglantés sur la neige, ou simplement sur le sol. L'arrangeur (nous considérons surtout le conte irlandais) a donc laissé son héroïne à la maison, oii elle se divertit comme elle peut à contempler de sa fenêtre le monde extérieur : c'est de là qu'à défaut du sang d'un corbeau, elle voit le sang d'un veau couler sur la neige. •Mais le veau ne fournit pas la troisième couleur, le noir. L'arrangeur rira chercher dans la variante oià l'on chasse, et il juxtaposera au veau égorgé le corbeau, non point un corbeau mort (dont il ne saurait comment motiver l'introduction dans le récit), mais un corbeau bien vivant, qu'attire le sang du veau... Un vrai rapiéçage!
Le très intéressant conte espagnol de l'Estramadure, que nous avons longuement étudié dans la Monographie B (Revue, juillet 191/4, p. 243'; — p. ihh du tiré à part), adapte, lui aussi, notre thème à un personnage féminin, et de la même façon, mais, ce nous semble, moins maladroitement. On se rappellera peut-être cet épisode :
Un jour que la neige couvre toute la campagne, une princesse voit de sa fenêtre un berger égorger un agneau, dont le sang teint la neige en rouge, et, en même temps, elle entend im petit berger chanter ceci : ( Le blanc avec l'incarnat, — Que cela fait bien! — C'est comme le roi qui dormira — Et ne se réveillera pas, — Jusqu'au matin — Du Seigneur Saint Jean, n
Rouge et blanc, ce sont, des trois couleurs, les seules que pouvaient donner l'agneau égorgé sur la neige ; on a eu le bon goût (ici, comme dans le conte roumain) de ne pas vouloir à toute force, par un souvenir des, contes du premier groupe, y ajouter le noir.
A remarquer aussi que ce n'est pas la vue du sang sur la neige qui fait travailler l'imagination de la princesse ; c'est la chanson du petit berger à propos de cette neige et de ce sang, suivie des explications que la princesse se fait donner par l'enfant. Et ce que cette chanson et ces explications éveillent chez la princesse, ce
n'est pas l'idée générale d'un époux ayant tel genre de beauté ; c'est l'idée tout à fait spécialisée du bel endormi.
On rapprochera de cet épisode du conte espagnol, jwur la facture, l'épisode du conte albanais qui termine la division i de la présente Monograpliie. Là non plus, — nous l'avons déjà fait observer, — ce n'est pas la vue de la pie Siiignant sur la neige, c'est la réflexion du derviche qui met tout en branle.
Il faut ranger à côté du conte espagnol un conte italien du Mantouan, qui présente une forte lacune (i) :
T'no joiuic princesse est à regarder par la fenêtre. Il a neigé, et deux hommes pasf;ent on causant. « Vois-tu ce sang .^ dit l'un. Je ne crois pas qu'il y ait au monde un homme vermeil comme cela, et blanc comme celte neige. — 11 y en a un, dit l'aulrc ; c'est le roi aux sept voiles, le plus bel homme qui soit sur la terre. » La princesse dit à son père qu'elle veut épouser ce roi.
D'où vient ce sang sur la neige, c'est ce que le conte oublie de dire.
Nous ne connaissons, qu'un seul spécimen de ce qu'on pourrait appeler la forme masculine de cette variante ; c'est un conte écossais de la collection Campbell (III, p. 201, note). Là, ce qui inspire au héros, Conall Guiban, le souhait d'épouser une femme aux trois couleurs, c'est la vue d'une chèvre égorgée, dont un corbeau vient boire le sang sur la neige.
Dans une seconde forme féminine, que nous donne un conte irlandais et sur laquelle se terminera cette division 2, le souhait sera tout différent ; car la femme qui l'exprime n'est pas une jeune fille, mais une femme mariée. Voici l'introduction de ce conte irlandais. Les Douze Oies sauvages (2) :
Un roi et une reine ont douze fds et pas une seule fille. Un jour, en hiver, le sol étant couvert de neige, la reine est à sa fenêtre, et elle voit un veau qui vient d'être tué par le boiicher, et un corbeau qui se tient tout auprès. « Oh! dit-elle, si seulement j'avais une fille à la peau aussi blanche que cette neige, aux joues aussi rouges que ce
(1) Isaia Visentini, Fiabe mantovane (Turin. 1879 , 11° i2.
(2) Patrick Kennedy: The Fireside Slories of IrelanJ (ViaWin, ISTo), p. li.
sang: et aux cheveux aussi noirs que ce corbeau ! je donnerais pour l 'avoir tous mes douze fils ! » Aussitôt une vieille femme lui apparaît et lui dit : « C'est un souhait criminel que vous avez fait, et, pour vous punir, il vous sera accordé. Vous aurez une fille comme vous la désirez ; mais, le jour même de sa naissance, vous perdrez tous vos autres enfants. »
En effet, ce jour-là, les douze princes, sont transformés en oies sauvages et s'envolent bien loin. Quand leur petite sœur aura grandi, elle se mettra à leur recherclie et parviendra à les délivrer de l'enchantement qui les a métamorphosés (Voir, pour cette partie du conte. Monographie B, Section II, § 4, HI et IIP).
Troisième groupe de variantes
Dans toutes les variantes dont il nous, reste à parler, ce qui teindra la neige en rouge, ce ne sera plus le sang d'un animal, ce sera du sang humain, le propre sang de celui ou de celle dont la -ombinaison des couleurs attirera l'attention.
Dans un conte italien de Spolète (i), un prince n'a jamais pu trouver une femme à son goût. Un jour d'hiver, pendant qu'il taille un morceau de bois avec un petit couteau, il s'en donne un coup dans la main, et le sang dégoutte sur la neige. Alors s'allume en lui un ardent désir de trouver, pour l'épouser, une jeune fille blanche comme la neige et rouge comme le sang. — Le corps du récit est une variante du thème des Trois Citrons (Sur ce thème, voir Monograplùe B, Revue, septembre i9i3, pp. 386-097 ; — tiré à part, pp. 72-83).
Dans un conte catalan (2), un prince, qui s'est mis à la fenêtre pour voir tomber la neige, se fait aussi une blessure à la main en jouant avec un petit couteau. Une goutte de sang ayant coulé sur la neige : (( Je ne me marierai pas, dit le prince, à moins que je ne trouve une jeune fille qui s'appelle Sang-et-Neige (Sanch-y-neu). » Le prince finit par entendre appeler de ce nom une jeune fille, pauvre orpheline errante, qu'une vieille a recueillie, blessée par les
(1) Stan. l'rato, Quattri) novellinc popolari lirornesi, arcnwpaqnate dt varianli umbre (Spoleto, 1880), p. 27.
'2) Maspons y Labros, Cuenlos popuinrs catalans 'Barcelone, 1883). p. 18. — Traduit dans les Contes espagnols, de M. Paul SélMllot (Paris, s. d.), p. 77.
épines du chemin, rouverte de saiii;- el il(^ neige. — C'est là une curieuse altération du thème ; mais (\^ cjui surtout vaut la peine d'être relevé, c'est que ce nom de San()-et-^eilJe, porté par l'héroïne du conte catalan, correspond au nom de l'héroïne du conte maure de Blida, San(j-dc-Ga:clh'-^iir-Li-nci<;c.
Ces deux contes, le conte italien d'Onibrie et le conte catalan, ont le lenijis d'hiver et la neige. Un épisode d'un conte sicilien (Gonzenbach, n" i3, p. 82) va nous présenter le dallage de marbre blanc du Pcnfan^erone, mais non point dans nne foret.
Cet épisode est bizarrement iul loduil dans un rt'cil qui n'unit, comme tant d'autres, le thème des Trois Citrons et ceux du h'eflct du beau visage dans lajonlaine et de la Fiancée oubliée, thèmes dont nous avons assez longuement traité dans notre Monographie B {Revue, septembre igiS, pp. Soo-Ziog'; — tiré à part, pp. 72-9;")).
Il est dit d'abord, dans ce conte sicilien, que la mère du prince ne doit pas embrasser celui-ci, quand il sera rentré au palais, après avoir conquis la Belle aux sept voiles; autrement il oubliera, pendant un an, un mois et un jour, cette mystérieuse fiancée, qu'il a laissée jiour un instant aux portes de la ville. Et c'est ce qui arrive, par la faute de la reine-mère.
Or, il y avait au palais une vieille femme de chambre, si vieille qu'elle ne pouvait plus que bredouiller. Le prince avait l'habitude de se moquer d'elle. Un jour qu'il recommençait à rire de la pauvre vieille, en même temps qu'il pelait une orange, il se coupa, et xme goutte de sang tomba sur le dallage de marbre blanc. Alors la vieille lui cria : « Puissiez-vous ne pas vous marier, qu vous n'ayez trouvé ime fiancée aussi blanche que les dalles de marbre et aussi rouge que le sang ! »
Juste à cet instant finissaient l'année, le mois et le jour (que devait durer l'oubli). Et le prince dit : « Qu'est ce que j'irai chercher .1^ j'ai une belle fiancée. »
Après cette intercalafion, le thème principal reprend : quand le prince arrive à l'endroit oià il a laissé la Belle aux sept voiles, une esclave noire a pris la place de celle-ci, après l'avoir transformée en colombe au moyen d'une épingle magique, qu'elle lui a enfoncée dans la tête, etc.
A côté de cette forme masculine du sous-thème, vient se ranger comme pour le sous-thème précédent, une forme féminine, ou plutôt
deux formes distinctes (selon qu'il s'agit d'une jeune fUle ou d'une ïemnne mariée).
Dans la première, une jeune fille se blesse à la main en coupant un fruit, et son sang coule sur la neige. Et un passant lui dit que ce mélange des couleurs fait penser à certain beau prince. Cette forme, — variante du conte espagnol de l'Estramadure et aussi du conte italien du Mantouan, l'un et l'autre cités plus haut, — se rencontre, extrêmement altérée, dans un conte recueilli sur la côte occidentale de l'Afrique, dans la colonie portugaise d'Angola, et provenant certainement de la mère-patrie. Nous renvoyons, à ce sujet, aux observations que nous avons présentées dans notre Monogra phie B {Revue, juillet 191Z1, p. aZiZi ; — p. i/|5 du tiré à part).
La seconde forme est moins rare. Voici d'abord un conte allemand de Poméranie (Grimm, n° 47) :
Un jour en hiver, une femme sans -enfants est en train de peler une pomme devant sa maison ; elle se coupe, et le sang tombe sur la neige. ((Ah! dit-elle, si j'avais un enfant rouge comme sang et blanc comme neige !» 1 -^
Même introduction dans un conte de la Russie blanche, de même
type (i). o • 1
Un second conte allemand, résumé par Guillaume Grimm dans
les remarques du même n" 47, a un trait assez singulier : c'est
pendant une promenade en traîneau, faite avec le roi, qu'une reine
se coupe en pelant une pomme et que le sang tache la neige.
Dans le conte hessois, de Sneeivittchen, « Blanche-comme-neige » (Grimm, n*^ 53), — devenu conte-type en folklore, — une reine est en train de coudre à sa fenêtre, un jour qu'il neige à gros flocons ; tandis qu'elle regarde, elle se pique le doigt, et trois gouttes de sang tombent sur la neige. Et elle souhaite un enfant ausi blanc que la neige, aussi rouge que le sang... et aussi noir que l'encadrement de sa fenêtre ; car il faut savoir que la fenêtre près de laquelle la reine est assise, a un encadrement de bois d'ébène. Et, de cette façon, le conte peut ajouter le noir aux deux autres couleurs.
Dans un conte norvégien (2), nous retrouvons la reine en traîneau
(l) Amélie Godin, Polnische Volks-Mxrchen [traduits de Glinski] (Leipzig, s. d.)
^' *(2i Asbjoernsen, tome II de la traduction allemande, Norwegische Volksmxrchen (Berlin 18i7), n* 3;
du conte allemand ; mais elle ne pèle pas une pomme et ne se fait pas une coupure au doigt ; elle est prise d'un sniuncmcnt de nez (sic).
Etant ainsi obligée de descendre et s 'appuyant à une haie, elle considère son sang tout rouge sur la neige toute blanche, et elle se dit : i< J'ai douze fds et point de fdlo; si j'avais une fille, aussi blanche que la neige et aussi rouge que le sang, je me soucierai bien de mes fils ! » Soudain une vieille troll (, sorte d'tMrc malfaisant) est L\, devant la reine, et lui dit : « Tu auras une fille blanche conune neige et rouge comme sang ; mais tes fds m'appartiendront. »
C'est bien là, au fond, lintroduction du conte irlandais des Douze Oies sauvages, cité plus haut (dans le conte norvégien, les douze frères sont cliangés en douze canards sauvages) ; seulement le saignement de nez remplace, d'une façon très prosaïque, regorgement du veau, déjà fort peu poétique.
Il n'est pas étonnant que, de la Norvège, ce trait du saignement de nez ait voyagé jusqu'en Islande avec tant d'autres contes et traits de contes. (Dans le conte islandais que nous connaissons, il ne se rattache pas au même thème principal que dans, le conte norvégien) (i). — Il existe aussi, paraît-il, en Danemark (Bolte- Polivka, sur Grimm, n° 53).
De l'existence de ce sous-thème baroque dans tous ces pays Scandinaves,, faut-il conclure que ce serait là que se serait effctuée cette modification si particulière du thème.» Peut-être hésitera-t-on à se prononcer, quand on aura connaissance de l'introduction suivante d'un conte serbe (2) :
Le fds d'un empereur est à la chasse. Pendant qu'il marche sur la neige, il se met à saigner du nez, et, en voyant comme le sang rouge se détache bien sur la neige blanche, il se dit : « Ah ! s'il m'était donné d'avoir pour femme une jeune fdle aussi blanche que la neige et aussi rouge que le sang ! » Il rencontre ensuite une vieille femme et lui demande s'il y a quelque part un telle jeune fdle, et la vieille lui indique où il peut en trouver une.
Le petit détail de la chasse, parfaitement inutile ici, est évidemment un souvenir du thème que nous avons examiné en premier lieu.
(1) Adeline Rittershaus, Die neuislsendischen VQlkf;mœrchen (Halle, 190^), p. 152
(2) Vouk Stefamvitch Karadjitch, op. cit., n" 19.
Dans un dernier sous-groupe, le sang est encore du sang humain; mais ce n'est ni sur la neige, ni sur le marbre qu'il tombe.
Cette forme particulière a été fixée par écrit, au commencement du xvn^ siècle, par Basile {P entamer one, V, 9) :
Un prince ne veut pas se marier. Un jour, à table, en voulant couper par le milieu un fromage blanc (tagliare na recolla pemmiezzo, en dialecte napolitain) il se coupe un peu le doigt, de sorte que deux grosses gouttes de sang tombent sur le fromage. Et le prince est si charmé de l'assemblage des deux couleurs, qu'il veut trouver une femme aussi blanche et rouge que le fromage teint de son sang.
Cette introduction amène au conte, déjà tant de fois cité, des Trois Citrons.
Même introduction et même corps de récit dans un conte toscan d'Empoli (i). Le prince, après avoir vu son sang sur le fromage blanc, veut une femme qui ait la « couleur lait et sang (color latte e sangue) ».
Une semblable expression s'est introduite dans un autre conte italien (de Pise), 011 il n'est aucunement question de fromage blanc (2):
Une vieille, dont un prince, par malice, a cassé la cruche, lui crie : « Ah ! tu ris ? très bien, tu peux rire ! mais tu ne seras jamais heureux, s: tu ne trouves pas une jeune fdle de lait et de sang {una ragazza di laite e sangue). •>■>
Toujours en Italie, à Bénévent, nous retrouvons, et le fromage blanc, et la coupure au doigt, et les réflexions du prince (3). — Feu M. Stan Prato (op. cit., p. 62) énumère plusieurs autres variantes italiennes de ce type, recueillies notamment à Viterbe (Bianca corne la ricotta [fromage blanc] e rossa corne il sangue) et à Venise.
Une variante d'Aquila (dans les Abruzzes) (4) est altérée : c'est en voyant sur le fromage blanc le sang de la reine sa mère, qui s'est coupée en voulant se servir, que le prince, jusque-là rétif à toute
(1) A. de Gubernatis, Le Tradizioni popolari di Santo Stcfàno di Calcina/a (Rome, 1894;, n° 5.
(2) D. Comparetti, op. cit., n° 11.
(3) Fr. Corazzini. / Componimenli minori délia letleralura popolare italiana Benevento, 1877) n° 10.
(4) G. Finamore, Tradizioni popolari abruzzesi. Vol. 1, parte seconda (Lanciano, 1885), n" 73.
idée de mariage, déclare qu'il épousera, s'il la Inuive, une jeune fille blanche et rouge comme le « froçiiage ensanglanté » {lia ricotta 'lunngiiinata, en dialecte abruzzien).
Tous ces contes sont, pour Tensenible, du type des Trois Citrons, à l'exception du conte de Bénévent et d'un autre conte italien, celui-ci de Sinigaglia (Marches), altéré d'une manière plus que bizarre (Stan. Prato, op. cit., p. 69) :
Un prince, étant ^ sa fenêtre, voit passer un paysan qui porte sur sa tète un panier contenant des fromages blancs; il crache dessus. Le paysan, indigné, lance contre le prince celte imprécation : « Puissiez- Yoùs ne pas avoir de paix, que vous n'ayez trouvé une jeimc fdle blanche comme le fromage, rouge comme le sang cl avec des cheveux verts ( !). »
On aura remarqué que rien, ici, ne motive, dans l'imprécation du paysan, la comparaison avec le sang ; pas plus, du reste, que les « cheveux verts ».
Ce dernier groupe de contes, avec son fromage blanc, paraît, d'après les recherches actuelles, confiné dans les pays italiens.