LE THÈME DE LA CAHTIVB ALTERNATIVEMENT MOHTE ET VIVANTE
Le trait si bizarre de la jeune fille pendue par les pieds ou par les cheveux, « magiquement égorgée », et dont le sang ruisselant se change en i-ubis, est la reproduction presque littérale d'un trait caractéristique indien, dont l'élrangeté serait de nature à faire croire, au premier abord, qu'il n'aurait jamais pu franchir, non modifié, les frontières du pays d'origine; car, dans le répertoire des contes indiens lui-même, ce trait s'est de plus en plus affaibli, ainsi qu'on le verra dans la suite de cette Étude.
Un conte recueilli à Firôzpoùr, dans le Pendjab, et dont nous avons autrefois résumé l'ensemble, moins cet épisode (remarques du n° I de nos Contes populaires de Lorraine, tome i, pp. 25-26) nous paraît donner le trait en question sous sa forme indienne primitive, prototype du trait des deux contes maures :
Le prince Gœnr-dc-Lion voit, un jour, d'énormes rubis charriés par une rivière. Il remonte cette rivière juscju'à un palais. Près de ce palais, un arbre magnifique étend au-dessus de la rivière ses grandes branches, auxquelles est suspendu im panier d'or; dans ce panier est une tête de jeune fdle, et il en tombe des gouttes de-sang qui, dans l'eau, se transforment en rubis. Le prince réunit la tête au corps, qu'il trouve gisant dans le palais, et la jeune fdle ressuscite. Elle dit au prince qu'elle est prisonnière d'un djinn (sorte d'ogre) : celui-ci, chaque fois qu'il doit s'absenter, lui coupe la tête, et, lorsqu'il revient, il lui rend la vie.
Quand le moment vient oij le djinn doit rentrer dans son palais, le prince, bien à contre-cœiu-, décapite la jeune fdle et remet la tête dans le panier d'or. Le djinn ayant ressuscité la captive, celle-ci, en le cajolant et feignant de lui porter le plus grand intérêt, se fait révéler par lui comment on peut le tuer : sa vie est dans un insecte, un bourdon, lequel est lui-même dans le corps d'xm étourneau; l'étoiirneau est enfermé dans une cage d'or, suspendue à la plus haute branche d'un arbre solitaire, et, au pied de cet arbre, un chien et un cheval féroces montent la garde jour et nuit; le seul moyen de les écarter, c'est de faire telle et telle chose, ajoute le djinn, mais personne au monde ne saura jamais rien de cela, ni de tout le reste; la jeune .fdle peut donc être tranquille : jamais on ne le fera mourir.
Le prince, qui a réussi à se cacher tout près, a tout entendu, et il peut ainsi anéantir la vie du djinn.
Tel est, dans son ensemble, le récit indien où est enchâssé l'épisode de la Captive alternalivemeni morte et vivante (nous avons donné autrefois d'autres récits indiens analogues dans les remarques de notre Conte de Lorraine, n° i5, I, pp. 76, 77).
Il est inutile de faire remarquer que, dans le premier conte maure, le Juif tient la place du djinn du conte indien, à qui correspond Vu afrîte mécréant » du second conte maure. Mais, à la différence du Juif et de l'afrîte, le djinn n'est pas tué d'un coup d'épée, qui le (( tranche en deux »; il périt, on l'a vu, d'une façon beaucoup moins simple.
Evidemment la ressemblance entre l'épisode des deux contes maures et celui du conte indien est frappante, et elle va parfois jusqu'à l'identité : la jeune fdle égorgée des deux contes maures, c'est la jeune fdle décapitée des contes indiens; ici et là, alternance de la mort et de la vie; ici et là, sang qui se transforme en rubis.
Mais les contes maures n'ont-ils pas en propre un élément qui fait défaut dans le conte indien, le trait des exigences de la princesse, qui forcent le héros à retourner à l'endroit d'oiî il a rapporté un rubis ? On pourrait là-dessus affirmer ou, — ce qui est toujours plus sage en pareille matière, — réserver son jugement, si une chance heureuse n'avait fait recueillir dans l'Inde deux variantes de notre thème (nos Variantes i et l\), dans lesquelles le trait de la princesse et de ses exigences se retrouve de la façon la plus nette.
Variante indienne i. — Cette variante, qui n'est plus du Nord de l'Inde, mais du Bengale (i), est des plus intéressantes, et l'introduction en est très suggestive.
On se rappelle le jeune prince du second conte maure, qui devient un « franc chenapan » et que sa mère aime à tel point qu'elle veut partager son bannissement. On se rappelle aussi la probité farouche de cette reine, qui ordonne à son fils de reporter les rubis là où il les a trouvés; car ils ne lui appartiennent pas, et (( le bien d'autrui est sacré ». Or, l'un et l'autre de ces détails figurent, le premier équivalemment, le second identiquement, dans le conte bengalais, si différent qu'en soit l'encadrement :
Un tout jeune prince, dont sa mère raffole et envers qui elle se montre (l'une indulgence excessive, devient volontaire et entêté. Un jour, il moule sur un bateau amarré dans la rivière et, malf^ré les observations d(> sa mère, qui lui dit que le bateau ne lui appartient pas, il déclare
(i) Lal Behari Day, Folk-tales of /Jengal (Londres, 18831, n° 17.
(in'il v;i lovor r.Hicn'. Sa xufnr nr vnil pas 1(^ laisscM' all(M' soûl, et Ips voilà |)arlis cnsciDblo, — coninu' la roino cl sou (ils dans le conte inaiiK-, mais sur l'eau el non dans les déserls. — Enii)orté par un courant violent, le bateau arrive A l'océan, puis, au lar^-e, tout près d'mi tourbillon, où le prince voit flotter iine quaulilé de rubis d'une grosseur énorin(\ << doul cliacun valait la l'orlune de se[)l rois ». Le prince réussit à se saisir d'une demi-douzaine de ces rubis; mais sa mère lui dit de ne pas f^^arder ces a bo)des roufres »; « car elles doivent appartenir à (jnelqu'un. qui aura fait naufraj^^e, cl nous pourrions être arrêtés comme voleurs ». Le prince finit par rejeter les rubis à la mer, sauf un, qu'il noue dans son vôtenienl. Alors le bateau dériv(> vers la côte, et la mère et le fils abordent dans le port de la capitale d'un grand roi.
L'n jour que devant le palais, le prince joue aux billes avec d'autres jeunes garçons, en se servant de son rubis comme d'ime bille, la fille dxi roi voit la « brillante boule rouge », et dit à son père qu'elle voudiait l'avoir. Le roi fait venir le jeune garçon, et celui-ci cède povir mille roupies le rubis merveilleux dont il ne connaît pas la valeur. Quand la princesse est en possession du rubis, elle en demande un second, et le jeune garçon, appelé par le roi, retourne à l'océan et remonte sur son bateau. Arrivé au tourbillon, il veut savoir d'oi^i viennent les rubis : il plonge et, tout au fond de l'océan, il arrive à un beau palais.
C'est là qu'il trouvera la jeune fille qu'il délivrera; mais, dans ce conte bengalais, ce n'est pas un djinn qui a décapité la captive, c'est le dieu Siva, et, de la plateforme sur laquelle elle gît étendue, le sang, avant de se transformer en rubis, ruisselle sur la tête nattée du terrible dieu, assis dans l'attitude de la méditation, les yeux fermés : s'il les ouvre, son regard réduira en cendres le téméraire qui se sera aventuré dans le palais. Deux baguettes, l'une d'or, l'autre d'argent, sont posées auprès de la tête de la morte. Le jeune garçon ayant pris ces deux baguettes, la baguette d'or tombe par hasard sur la tête de la jeune fille, et aussitôt cette tête rejoint le corps, et la jeune fille ressuscite. — Le conte ne dit rien de la baguette d'argent.
Le dieu Siva ayant été, nous ignorons pourquoi, mis à la place de l'être malfaisant, geôlier de la captive, il en est résulté, dans le conte bengalais, la suppression de toute la dernière partie du récit, commune au conte de l'Inde du Nord et à toutes ses variantes indiennes, moins celle-ci (adroites paroles de la captive, qui finit par extorquer à son geôlier le moyen de le faire périr, etc.). Comme le terrible dieu est, par nature, inattaquable, le seul parti que peut prendre le héros, c'est de profiter des longues méditations pendant lesquelles Siva a les yeux fermés et de s'enfuir au plus vite avec la
captive. Et, dit le conte, sa mère émerveillée le voit revenir amenant cette belle jeune fille et rapportant (( toute une cargaison de rubis ». Il en envoie un plein bassin au roi, et la princesse veut absolument pour mari cet « étonnant garçon ». Il l'épouse donc, comme seconde femme, car il a déjà épouse la jeune fille qu'il a ramenée des profondeurs de l'océan.
On a remarqué, dans ce conte bengalais, l'existence de cet élément particulier, dont nous avons parlé plus haut, qui établit un lien de plus entre les deux contes maures et l'Inde : la seconde expédition du héros à la recherche de nouveaux rubis, réclamés par une princesse.
Variante indienne 2. — Pas de rubis dans une variante recueillie à Mirzâpoûr, dans la région de Bénarès (Provinces Unies) (i), où une princesse (rânî) est alternativement décapitée et revivifiée par son geôlier, un yogî (ascète, adorateur de Siva): ici le yogi pend au toit la tête de la princesse; pour la ressusciter, il faut prendre en main une certaine a baguette magique » et ordonner à la tête de descendre et de se réunir au corps, gisant sur un lit.
Variante indienne 3. — Les rubis reparaissent dans une troisième variante (du district de Bidjnour, Provinces Nord-Ouest) (2) ; mais la brutalité du thème s'est adoucie:
Un prince, se trouvant un jour sur le bord d'une rivière, y voit flotter des rubis. Il remonte le coins de l'oaii et arrive à un palais splendidc, au-dessous duquel est la source qui charrie tous ces rubis. Dans ce palais, il voit une pari (fée) étendue « morte ». l^e rnkshnsa (mauvais génie, ogre) qui la tient prisonnière, l'asperge d'une certaine essence (âraq) magique, quand il rentre, et elle « se réveille ». (Le conte ne dit pas comment il l'immobilise dans ce sommeil de mort, toutes les fois qu'il doit s'éloigner du palais).
Les rubis sont restés dans ce conte comme vestige de la forme complète qui a voyagé de l'Inde à la côte barbaresque.
Rappelons que, dans le premier conte maure, le Juif se sert aussi d'un liquide pour rendre la vie à la jeune fille égorgée; mais il ne l'asperge pas d'une ce essence »; il kii lave la tête dans le bassin ([ui
(1 ) North Indian Notes and Queries, novembre 18',*2, n" 5(H. (2) /bid., janvier 1895, n° 475, p. 175.
ost près dp l'arbro auquel la jeuno fille est pendue. (Ce (( bassin » ne serait-il pas un souvenir altéré (1<^ la rivière des contes indiens!').
\ Aiuv>rK iNoïKNiNE L\. — La baguette d'or et la baguette d'argent de la \arianle i se rencontrent de nouveau dans un conte indien dont le collectionneur ne nous l'ait pas connaître la provenance exacte (i) ; mais leur rôle respectif y est nettement indiqué. La baguette d'argent est posée au cbevet du lit, et la baguette d'or au pied: quand on les cliange de place, la jeune fille se réveille; car ici elle n'est qu'endormie, et c'est de sa bouche que coule le torrent de sang qui, en tombant dans la rivière, se convertit en rubis.
L'affaiblissement du thème primitif est trop visible pour que nous ayons à insister. Mieux vaudra signaler une ressemblance spéciale de cette variante avec la Variante i et avec les deux contes maures:
Le lîéros, tout jeune et très pauvre, a trouvé un de ces merveilleux rubis dans la rivière. Un jour qu'il va mendier à la porte d'un joaillier, l'attention de celui-ci est attirée sur ce rubis, et il s'engage, pour l'obtenir, à nourrir le jeune garçon et sa famille. Le roi achète le rubis et le donne à sa fille aînée, qui le fait enchâsser dans un bracelet. Un jour qu'elle se baigne, elle entend un perroquet dire à une mainâ (2): a Comme la fdle du roi est belle aujourd'hui ! — Ah ! répond la mainâ, combien serait-elle plus belle si elle avait le pendant de ce rubis ! » La fdle du roi s'enferme dans la « chambre de la fâcherie » {the room 0/ anger), et refuse de boire et manger, tout le temps qu'elle n'aura pas ce second rubis. Le joaillier est mandé au palais, et im délai lui est accordé pour fournir ce rubis; s'il ne le peut, il sera mis à mort. Cette histoire étant parvenue aux oreilles du jeune garçon, il se charge de l'entreprise (3).
Suit l'épisode que nous avons résumé, il y a un instant (la captive endormie et les deux baguettes), et finalement la scène habituelle de ruse, ofi la captive se fait livrer le secret duquel dépend la
(1) Calcutta Revieir, t. LI (1870), p. 124.
(2) Mainà (gracula rdirjiom), oiseau parleur, comme le perroquet.
(3i La Variante 1 présente à peu près de la môme façon cet épisode : La fille du roi, après avoir reçu de son père l'énorme rubis, le met dans ses cheveux et dit à son perroquet : « Oh! mon perroquet chéri, est-ce que je ne suis pas belle avec ce rubis dans mes cheveux ? » Le perroquet répond : « Belle ! tu es très laide avec ce rubis. Quelle princesse met jamais un seul rubis dans ses cheveux ? Il faudrait en avoir deux tout au moins. » Alors la princesse se retire dans la c( chambre du chagrin » (grief -chambp?') et ne veut ni boire, ni manger. Le roi. désolé, fait venir le jeune garçon, et celui-ci dit qu'il lui fournira de semblables rubis tant que le roi en A'oudra.
vie du géant, son geôlier, que, grâce à ces révélations, le jeune garçon réussit à tuer.
Ce conte est donc bien complet, à la différence de la variante i, et c'est lui surtout duquel, pour l'ensemble, il faut rapprocher les deux contes maures, quoique la Variante i donne dans sa brutalité primitive, comme les contes maures, le thème de l'origine des rubis.
Variantes indiennes 5, 6, 7, 8, 9. — Dans tout un groupe de contes de l'Inde, plus de tête coupée, ni de sang, ni de rubis. Restent seulement les deux baguettes des Variantes i et 4.
Il en est ainsi dans quatre contes du Bengale (i), où la captive est étendue sur un lit, morte (dans les deux premiers contes) ou (dans les deux autres) endormie d'un sommeil léthargique. — Dans un de ces contes (recueil Stokes), les deux bâtons, de simples bâtons, sont disposés de la même manière que dans la Variante k, et il faut les changer de place pour ressusciter la jeune fille; dans les trois autres contes, la baguette d'or et la baguette d'argent sont posées des deux côtés de la tête ou du corps, et c'est en touchant la morte ou l'endormie avec la baguette d'or qu'on la ressuscite ou la réveille; la baguette d'argent la fait retomber dans le sommeil ou dans la mort.
Dans un conte du Goudjérate (Inde Occidentale) (2), au lieu des deux baguettes, un seul bâton qui, alternativement, par son contact, fait tomber la captive en catalepsie et la réveille.
Variante indienne 10. — Dans un dernier conte de cette série (3), la jeune fille n'est ni morte, ni en léthargie, elle est comme paralysée, étendue sur son lit, avec un gros bâton à ses pieds. Quand le jeune homme entre dans la chambre, elle lui dit, avec des pleurs, qu'il va être tué par le râkshasa, et, comme il ne veut pas se retirer, elle ajoute: « Mets ce bâton près de ma tête, et je pourrai me mouvoir ». Le jeune homme le fait, et elle se lève.
Ici, le merveilleux est réduit au minimum.
Variante indienne ii. — Enfin, dans d'autres contes indiens apparentés aux précédents (car ils ont le trait de la vie de l'être mal fa i-
(1) Indian Antù/uary, année 1872, p. 115 seq. — Miss M. Stokes, Indian Fairy Taies (Londres, 1880), p. 186; — Lal Behaiii Day, op. cit., n° 4, p. 81, et n" 19, p. 231. — Voir aussi, dans nos Contes populaires de Lorraine, les remarques du n° 15 (I, pp. 176, 177j.
(2) Indian Antiquary, juin 1887, p. 188 seq.
(3) M. Stokes, op. cit., n° 11, p. 54.
sant attarli(5e à un ctMtaiii objol, et la scène de ruse jouée par la captive), plus rien d'exlraoïxlinaire au sujet, de celle captive. Ainsi, dans un cDule tlu Dekkan (i), une piincesse est tout bonnement euipriscmnée dans une lour par un magicien qui l'a enlevée et qui veut l'épouser. — Dans un conte du pays de Cachemire (2), une femme est retenue en captivité uniquemeni pai la teneui' que lui inspire le ràkshasa, son ravisseur.
La récente publication de contes oraux tibétains, recueillis en 1904 à Gyantsé (Lhassa) par le capitaine W. F. O'Connor (3), nous apprend que notre épisode a fait le voyage de l'Inde au Tibet, et nous voyons que deux de ses formes, tout au moins, ont émigré ainsi au-delà de l'Himalaya, une forme affaiblie, qui correspond aux Variantes 5 à 9, et aussi la forme tout à fait simple à laquelle, d'atténuation en atténuation, le thème originel a fmi par se réduire, ainsi que nous l'avons montré (Variante 11).
Dans l'un des contes tibétains du recueil (p. 107), — oij l'épisode est combiné avec un autre conte, indien aussi, qui l'encadre et que nous avons déjà eu à citer dans cette Revue même (4), — la captive de l'ogre est étendue sur un lit <( avec une fleur derrière son oreille ». Le prince essaie de la réveiller, mais en vain. Enfin, en désespoir de cause, il enlève la fleur de derrière l'oreille de la jeune fille, « et celle-ci se réveille et se met sur son séant, se frottant les yeux ».
Dans un second conte tibétain (p. 162), la jeune fille n'est plus retenue prisonnière par quelque moyen magique, ni même par des verrous et des grilles : elle peut sortir librement du château souterrain de l'ogre, lequel ogre lui a même fait la gracieuseté de lui enseigner une formule lui permettant de se transformer, pour aller prendre l'air, en biche ou en tout autre animal. Seulement, ajoute la captive en racontant son histoire au prince, « sans l'assistance d'un être humain, il est impossible pour moi de m 'échapper
(1) Miss M. Frère, Old Deccan Days, 2' édit. (Londres, 1870), n° 1. • (2) J. HiNTON Knowles, Folk-tales of Kashmir (Londres, 1888), p. 133.
(3) Capt. W. F. O'Gonnor, Folk-Taies front Tibet (Londres, 190G).
(4) Le Conte de la Chaudière bouillante et la Feinte Maladresse dans l'Inde et hors de l'Inde. {Revue des Traditions populaires, 19 W, p. 10; p. 14 du tirage à part).
des griffes de l'ogre ». Et elle révèle au prince que la vie de l'ogre est attachée à celle d'un perroquet, caché dans un endroit où l'on ne peut arriver si l'on ne connaît un certain secret.
Que du Tibet, si voisin de l'Inde, on se transporte sur la côte barbaresque, si éloignée, quel contraste entre les formes d'un même thème, les formes affaiblies, édulcorées au possible, qui sont devenues tibétaines, et la forme qui, dans les deux contes maures, a conservé toute létrangeté, toute la crudité originelle !
Et en Europe, du moins dans l'Europe orientale ? Les Albanais, eux aussi, habitent bien loin de l'Inde, et ce n'a pas empêché le courant persano-arabo-turc, celui qui leur a apporté les contes indiens, d'introduire chez eux la forme indienne la plus brutale, laquelle est devenue, soit en route, soit après son arrivée en Albanie, plus féroce encore, bêtement féroce (i) :
Le fils d'un chasseur, qui veut à toute force suivre le métier de son défunt père, s'est un jour écarté de son pays et il est entré dans une forêt. Là il aperçoit, pendus à un arbre, quatre quartiers de chair. Il grimpe sur l'arbre, et, à peine a-t-il mis la main sur cette chair, qu'une femme se trouve auprès de lui. Elle lui dit qu'elle est la « Belle de la Terre » : depuis dix ans, elle est prisonnière d'un (( elfe noir »; chaque matin, celui-ci la coupe en quatre avant de s'en aller, et, le soir, à son retour, il la touche, et elle revient à la vie. Le jeune homme l'emmène clicz sa vieille mère, et elle devient sa femme.
Toujours dans l'Europe orientale, dans une petite contrée enclavée entre la Hongrie, la Valachie et la Pologne, en Bukovine, nous rencontrons encore notre thème, mais sous sa forme adoucie.
Dans un conte tsigane de ce pays (2), une princesse est enfermée par l'empereur son père, au quatrième étage, tout en verre, du palais. Le hls d'un autre empereur, qui possède des ailes artificielles, y pénètre pendant la nuit. « La princesse était étendue inanimée
(1) HoLGER Pedersen ; Zur albanesischen Volk^kiuuk (Copcnliaguo, 1888), n" 8, p. 55.
' (2) F. H. Ghoome, Gijpmj t'ulk-lales (Londres, 1899), n° 2G, p. 101.
sur le lit. Et il la secoue, et elle ne parle pas. Et il enleva la chandelle d'auprès de sa tête, et elle se dressa debout. »
Ainsi, l'objet magique du conte tsigane doit, pour opérer, être placé à côté de la tête de la jeune fille, absolument comme la « fleur » du conte tibétain, dérivé des contes indiens. Mais cet objet magique, dans le conte tsigane, étant une chandelle, évidemment allumée, on peut et doit se demander s'il n'y aurait pas là une infiltration dune idée folklorique voisine, l'idée d'une certaine chandelle qui, lorsqu'on l'allume et qu'on l'approche d'une personne, la plonge (ou la maintient) dans le sommeil, et la rend aussi incapable de se mouvoir que si elle était morte. Cet objet magique est la Main de gloire, formée de la main desséchée d'un pendu (d'un voleur pendu), dans laquelle on place une chandelle faite de graisse humaine (ordinairement de graisse de pendu) et d'autres ingrédients (i).
Nous ne saurions nous prononcer là-dessus; en tout cas, ce serait par une sorte d'attraction que la a main de gloire », qui immobilise les gens, serait venue se substituer au bâton ou à la fleur qui les immobilise également.
(1) Voir quelques détails et réféiences dans les remarques du n° 16 de nos Contes populaires de Lorraine (I, p. 18i). — Benfey, d'une manière très brève {Orient tind Occident, i" année, 2° livraison, 1861, p. 383), et. plus tard, M. Ch. H. Tawney, avec de nombreux détails, dans les notes de sa traduction anglaise du Kathd Sarit Sâgara, publiée à Calcutta de 1880 à 1884(1. p. 306, Addendum à la p. 384, et p. 631), ont rapproché de la main de gloire certain conte où le vieil auteur indien (liv. VI, ch. XXXlll, met en scène un brahmane dont l'occupation est de chercher des trésors. « Tandis qu'il examinait un certain endroit, une chandelle i> faite de graisse humaine à la main, la chandelle lui échappa et tomba par terre. » A ce signe, il reconnut qu'un trésor était caché là... »
Le rapprochement est très curieux ; mais, en définitive, bien que, dans l'Inde comme en Europe, la chandelle magique soit de graisse humaine, faire découvrir des trésors et frapper d'immobilité, c'est deux. Ce qui, en Europe, rappelle le plus le conte indien, c'est le passage de YAntiquaire de Walter Scott (ch. XVII) où l'aventurier allemand Dousterswivel parle, en son jargon, d'une « Main de gloire » (Hand of Glonj), faite d'après la recelte indiquée plus haut. Et a quand la chandelle est mise dans la main de gloire à l'heure et à la min\ite et avec les cérémonies convenables, alors quiconque cherche des trésors, n'e/i trouvera jainais du tout. » C'est, ajoute Dousterswivel, ce que les moines ont toujours fait pour cacher leurs trésors (argenterie d'église, calices, etc.), quand ils ont été chassés de leurs cloîtres.
Ainsi, dans le Kathû Sarit Sâgara, la chandelle magique fait découvrir un trésor, peut-être le trésor des autres (comment, cela est expliqué) ; dans YAtitiquaire, elle empêche les autres de découvrir votre trésor à vous (comment, ce n'est pas expliqué du tout). On pourrait presque dire qu'en passant d'Orient en Occident, ridée primitive s'est retournée, gauchement retournée.
Une forme très particulière de notre thème a pris, elle aussi, en sortant de l'Inde, la route de l'Europe orientale, où elle se rencontre parmi les contes turcs de Constantinople (i) :
Uu jeune homme a été enlevé tout enfant par quarante péris. Pendant la journée, il est mort et couché dans un cercueil, auprès d'une fontaine; à minuit les péris arrivent sous forme de colombes, se plongent dans la fontaine et deviennent des jeunes fdles. L'une d'elles prend de derrière le cercueil un bâton, et en touche trois fois le jeune homme; aussitôt il se relève vivant. Quand les péris sont au moment de reprendre leur forme de colombes pour s'envoler, elles touchent de nouveau le jeune homme avec le bâton; il meurt et elles le recouchent dans le cercueil. — - Une jeune femme qui a, sans être vue, assisté à cette scène, le délivre.
On a remarqué que, dans ce conte turc, les rôles sont retournés : homme captif, femmes geôlières. Il en est ainsi dans un conte indien du district de Mirzâpoiir (2) :
Un prince a promis à une parî de l'épouser; le roi son père le force à se marier avec une princesse. Peu de temps après, le prince rencontre la parî, qui lui dit d'annoncer à ses parents qu'il mourra dans douze jours. Il meurt, en effet, à la date prédite, et ses parents déposent le corps sur un lit, dans le jardin, et le couvrent d'un linceul. Et voilà que, chaque nuit, arrive la parî, qui ranime le prince, lui donne à boire et à manger et reste avec lui jusqu'à l'aube; alors il meurt de nouveau. — Le roi, averti des visites de la parî, va voir le cadavre et s'aperçoit que, sur le lit, du côté de la tête, il y a un morceau de bois, et un autre, du côté des pieds. Il change de place ces deux morceaux de bois, et le prince revit.
Un autre conte indien (du pays de Cachemire) nous donne mieux encore en fait de rapprochement. Dans ce conte (3), plusieurs paris (plusieurs, comme dans le conte turc), charmées de la beauté d'un prince, le plongent dans un sommeil semblable à la mort, dont elles le tirent et dans lequel elles le font retomber, en mettant une certaine baguette, tantôt sous sa tête, tantôt sous ses pieds. Et
(1) KuNOS, Turkische Volksmœrcheji aus Stambul (Leyde, 1905), p. 226.
(2) North Indian Notes and Queries, août 1894, n" 186.
(3) J. HiNTON Krowles, op. cit., p. 197 seq.
c'est uiio jouno foniine (ici une fille de roi, que le prince a récemment épousée) qui le soustrait aux enchanlcmcnts des paris. — Tout à fait la marche du conte turc.
Ce conte cachemirien explique un passaj^c^ singulier du conte de .Mirzàpoùr. On a pu s'étonner de ce que, dans ce dernier conte, le corps du prince est déposé dans un jardin, et non enterré, ou incinéré, ou jeté dans le fleuve sacré. Le conte cachemirien motive très bien cet incident. C'est au cours d'un voyage, dans un jardin où l'on fait halte, que le prince, retournant dans son pays avec la fille de roi qu'il vient d'épouser, tombe mort en apparence, frappé par les paris. C'est aussi dans ce jardin que la princesse entend la conversation de deux oiseaux mystérieux, Soudabror et Dourabror, le premier disant au second qu'il faudrait ne pas enterrer le prince, parce qu'il n'est pas mort et que peut-être dans quelques jours il reviendra à la vie. La princesse ordonne alors de laisser le corps dans le jardin.
Uu conte indien du Dekkan (i) donne une autre explication du fait que le prince (ici un râdjâ) est laissé sans sépulture :
Une parî, mécontente de ce qu'elle a inutilement demandé à un râdjâ de l'épouser, lui enlève le collier qu'il porte, et immédiatement il tombe mort. La famille du râdjâ ne peut se résoudre à l'enterrer et place le corps sur un lit dans un magnifique tombeau, sous la surveillance d'un brahmane. Et, au grand étonnement de tous, le corps reste intact. Chaque nuit, la parî revient voir si le râdjâ consent au mariage; elle lui remet au cou le collier, et il revit pour quelques heures. — Finalement, le collier est pris des mains de la parî par un petit enfant, fils du râdjâ et d'une princesse malheureuse et errante qu'il a épousée, en la présence du hrahmane, une nuit oia il est revivifié; le fil du collier se rompt, et les grains s'éparpillent par terre. Le collier est reconstitué par la princesse et remis au cou du râdjâ, qui recouvre définitivement la vie.
La forme féminine revient dans trois autres contes indiens. Le premier est du Dekkan, encore du Dekkan (2) :
Une princesse, Sodeva Bâî, a, de naissance le don de ne pouvoir ouvrir la bouche pour parler sans que des perles et des pierres précieuses tombent de ses lèvres. De plus, elle est née avec un collier d'or
(1) Miss M. Frère, op. cit., 11° 20.
(2) Ibid., n' 21.
autour du cou, et les astrologues, d'un commun accord, disent que ce collier contient son âme.
Quand elle est déjà jeune fille, son père lui fait présent d'vme jolie paire de pantoufles (slippcrs), toutes d'or et de joyaux. Un jour qu'elle se promène avec ses dames sur la pente d'une montagne, elle perd une de ses pantoulles, et le roi fait publier que celui qui rapportera la pantoufle, aura grande récompense. Un prince, flls d'un autre râdjâ, trouve par hasard la pantoufle, et, l'ayant rapportée au i)alais, il est accepté pour mari par Sodeva Baî (i).
Or, le prince a une première femme qui, jalouse de la nouvelle rânî, fait si bien, par d'habiles paroles, que Sodeva Bâî lui révèle le secret du collier, tandis que le prince est en voyage. Sur l'ordre de cette première rânî, le collier est adroitement volé pendant la nuit par une jnégresse, qui se le met au cou, et aussitôt Sodeva Bâî meurt On dépose son corps sous \m dais dans un superbe tombeau. Comme la négresse enlève chaque nxiit le collier de son cou, Sodeva Bâî revient à la vie chaque nuit.
Deux mois après, la jetme princesse met au monde un petit garçon pendant la nuit. Le prince, revenu de son voyage, est immédiatement allé au tombeau pendant la journée, et il a remarqué les perles et pierres précieuses éparses sur le sol. Voulant pénétrer ce mystère, il retourne au tombeau la nuit suivante. Les deux époux se reconnaissent, et Sodeva Bâî raconte toute l'histoire. Le lendemain, le prince voit le collier au cou de la négresse; il le reprend et le met au cou de Sodeva Bâî, qui revient à la vie. .
Des variantes de ce conte ont été recueillies dans le district de Laliore et à Mirzâpoûr (2).
Chose à noter, on dirait qu'arrêté par nous ne savons quelle barrière intellectuelle, le thème indien de la Captive alfemativement morte et vivante, que nous avons retrouvé chez les Albanais, chez les Tsiganes de la Bukovine et aussi (sous sa forme masculine) chez les Turcs de Constantinople, ne serait pas allé plus loin vers l'Occident que la péninsule des Balkans, même sous sa forme la plus adoucie. En tout cas, il ne s'est pas acclimaté dans l'Europe occidentale, et cela, alors que tout le reste du conte indien dont il est un des éléments a pénétré dans nos régions et y a pris racine. Princesse gardée par un géant ou autre être malfaisant; scène jouée par elle pour
(1) Sur la panlonfle perdue, voir plus loin, la section A bis, Fxcursux l, La Pantoufle de Cendrillon dans l'Inde.
(2) F. A. Steel et R. C. Temple, \Mde-anake Slories (Boml)ay, 1884), p. 79 seq. — North Indian Notes and Queries, octobre 1894, n" 270.
se faire dire par le géant où il a caché son âme, sa vie; moyen plus ou moins compliqué par lequel le libérateur s'empare de l'objet contenant cette Ame et peut ainsi faire périr le géant, nous retrouvons tous ces traits des contes indiens dans des contes devenus européens (i); mais partout (comme dans la Variante indienne ii et dans le second conte tibétain), la captive n'est retenue chez son ravisseur (fue par la certitude d'être rattrapée par lui, si loin qu'elle puisse s'enfuir. Rien de la femme momentanément décapitée, mise en état de catalepsie, ou frappée d'immobilité; rien, absolument rien, du moins à notre connaissance.
Serait-ce donc que, pour se faire accepter chez nous autres Occidentaux, ce thème, même atténué, était trop exotique ? Mais, à dire vrai, on en a accepté de bien singuliers dans notre Occident, et, sans s'écarter beaucoup de notre sujet, les prochaines sections de cette Etude ajouteront encore à ce qui a déjà été constaté en ce genre. Le petit problème reste donc à résoudre, du moins pour le moment.
A (bis). — Excursus I