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LA PANTOUFLE DE CENDRILLON DANS L INDE

L'épisode de la pantoufle perdue par Sodeva Bâî, l'héroïne du conte indien du Dekkan, résumé vers la fin de notre section A, ne se rapporte qu'indirectement et par simple juxtaposition à l'un des thèmes des contes maures que nous étudions. On nous permettra pourtant de ne pas laisser passer cette occasion, — qui ne se représenterait peut-être pas, — de traiter la question de la pantoufle de Cendrillon dans l'Inde ; car il existe, chez les folkloristes, une telle question.

(i) Voir, par exemple, les remarques de notre Conte de Lorraine n" 13, et particulièrement la page 173.

Le conte indien de Sodeva Bâî n'est pas le conte de Cendrillon, mais certainement il lui est apparenté. Ici et là, une pantoufle, une riche pantoufle, est perdue par l'héroïne, et elle est ramassée par un prince, que la jeune fille épousera. Mais, dans Sodeva Bâî, la pantoufle n'a pas été donnée par un personnage mystérieux à une pauvre fille ; elle a été confectionnée à grands frais par l'ordre d'un puissant roi, père de l'héroïne. De plus, c'est en se promenant que la princesse Sodeva Bâî perd sa pantoufle d'or et de pierres précieuses ; ce n'est pas en s 'enfuyant après avoir assisté en contrebande à une fête, comme Cendrillon. Enfin, ce que le roi du conte indien fait publier par ses crieurs, c'est que la princesse a perdu une pantoufle faite de telle façon, et qu'il y aura bonne récompense à qui la rapportera. Il ne s'agit pas du tout, en la circonstance, de rechercher, comme dans Cendrillon, à qui appartient l'objet perdu ; la proclamation des crieurs, parvenue de proche en proche aux oreilles du prince, lui a fait savoir d'une façon certaine où il doit rapporter ce qu'il a trouvé. D'ovi il suit que, dans Sodeva Bâî ne figure pas l'essai de la pantoufle.

Cette forme particulière, très simple et sans éléments merveilleux, du thème qui a donné naissance au conte de Cendrillon, n'a pas, que nous sachions, été retrouvée jusqu'à présent hors de l'Inde.

Mais, qu'il s'agisse de n'importe quelle forme du thème de la pantoufle, la question de savoir si, comme tant d'autres thèmes, celui-ci aurait une origine indienne, serait, d'après un folkloriste anglais, M. Joseph Jacobs, tranchée aussitôt que posée, et M. Jacobs en donne cette raison : « L'Inde est essentiellement (essentiaUy) un pays où l'on na pas de chaussures (a shoeless country) ». Donc un conte du type de Cendrillon, dont 1' « incident caractéristique » est r « épreuve de la chaussure » {the shoe test), ne peut être originaire de l'Inde (i).

C'est évidemment l'idée générale de « chaussure » que M. .1. Jacobs exprime par son mot shoe ; car peu importe, au point de vue général du thème de Cendrillon, que la chaussure perdue, ramassée par le prince et qui ne s'adapte qu'au pied de l'héroïne, ait été un soulier proprement dit, ou une pantoufle, ou même une sandale.

(1) Folk-Lore, septembre 1893, p. 702.

M. J. Jacobs affirme donc que l'Inde ne connaît aucune sorte de chaussure et qu'on y marche toujours pieds nus. La conséquence, répétons-le, c'est que la chaussure de Cendrillon, quand même on la rencontrerait dans les contes indiens (ce que nie implicitement M. J. Jacobs), n'y apparaîtrait que comme un objet exotique : les récits oij elle figurerait devraient forcément produire sur les Hindous l'impression de quelque chose d'importé.

En est-il vraiment ainsi, et, dans les récits, dans les écrits indiens, comme aussi dans la vie indienne d'autrefois et d'aujourd'hui, la chaussure est-elle si inconnue ?

A ce que nous a fourni notre enquête de folkloriste, nous avons l'heureuse chance de pouvoir ajouter des documents de première importance, qu'a bien voulu nous signaler notre ami M. Louis Finot, l'habile organisateur et ancien directeur de l'Ecole française d'Extrême-Orient à Hanoï, aussi savant indianiste qu'il est grand connaisseur des langues et de l'histoire de l'Indo-Chine.

C'est à M. Finot que nous devons notamment la connaissance du curieux chapitre sur les chaussures indiennes qui fait partie du livre de l'Hindou européanisé Râjendralâla Mitra, Indo-Aryans (Calcutta, 1881). M. Finot a pris la peine de vérifier à notre intention les citations traduites et de nous donner la traduction des textes cités seulement en sanscrit.

Nous jetterons d'abord un coup d'œil sur les contes traditionnels de l'Inde, oraux ou écrits, et d'abord sur ceux de ces contes qui n'ont aucun rapport avec le thème de Cendrillon.

Nous y constaterons qu'hommes et femmes sont en possession de chaussures ; nous les verrons se servir parfois de ces chaussures dune façon très originale, symbolique ou autre. Mais, — qu'on ne s'y méprenne pas, — ce qu'on trouvera ici, ce ne sera pas une série d'études sur tous ces thèmes divers où figureront les chaussures ; ce sera un simple catalogue, un catalogue de... cordonnerie.

Avant d'aborder les contes proprement dits, il sera intéressant de résumer une antique légende, versifiée dans le célèbre poème

sanscrit le Râmâyana, poème qui, si l'on ne peut fixer l'époque de sa composition, ne date certes pas d'hier. Dans un épisode fameux (i), le héros Rama, fils aîné du roi d'Ayodhyâ (Oude), est déshérité par son père à l'instigation de sa marâtre, et la couronne est attribuée au fils du second mariage, Bharata ; de plus, Râma est banni pour quatorze ans. Mais Bharata déclare qu'il ne prendra le pouvoir royal que comme un dépôt, qu'il rendra à son aîné quand celui-ci reviendra d'exil. « Retire de tes pieds, dit-il à Râma, ces pantoufles ornées (bhûsite) d'or ; elles assureront la paix et l'union du monde entier. » Et, Râmâ s'étant déchaussé, Bharata se met d'abord les pantoufles sur la tête, puis il les salue; ensuite, s'adressant à ses sujets, il leur explique que « l'autorité qui réside dans la dignité royale est figurée par les deux pantoufles de son aîné ». Il fait porter devant ces pantoufles les insignes de la royauté, le parasol et le chasse-mouches en queue d'yak, et c'est « en leur présence » qu'il « proclame tous ses arrêts (2) ».

Dans cet épisode du Râmâyana, le mot sanscrit qui est traduit par « pantoufles », est le mot pâdukâ (de pada, a pied »). C'est ainsi également que sont appelées les chaussures que nous trouvons mentionnées dans deux de ces vieux djâtakâs, de ces histoires des existences antérieures du Bouddha où, selon les lois de la métempsychose, il est tantôt prince, tantôt homme du peuple, quand il n'est pas esprit céleste ou animal.

Dans le Djâtaka n° 540 (3), un des ministres d'un roi, jaloux du crédit dont le Bodhisattva (le Bouddha in fieri) jouit auprès du souverain, veut faire croire à celui-ci que son favori a volé la pantoufle d'or royale ithe golden slipper, dit la traduction anglaise).

— Dans le Djâtaka n° 53 1 (A), on relèvera ce détail de ménage : la servante de la belle Pabhâvatî, fille du roi de Madda, pour mieux balayer la chambre de sa maîtresse, « ôte même les souliers » (shoes, traduction anglaise), que Pabhâvatî a laissés traîner.

(1) Alfred Roussel (traducteur), Le Râmâyana de Vàlmiki (Râlakànda et Ayodhyâkanda), Paris, 1903, p. 560 et suiv.

(2) Dans l'Inde, nous dit M. L. Finot, une personne respectable est symbolisée par ses pieds, parce que l'inférieur se prosterne aux pieds du supérieur. Dans le Râmâyana, les pâdukâ, les pantoufles, sont le substitut des pieds absents.

(3) The Jataka. Traduction anglaise, vol. VI (Cambridge, 1907), p. 185.

(4) Op. cit., vol. V (1905), p. 156.

La mention si terre-à-terre de ces souliers de Pabhâvatî, de ces pantoufles, — si le pâdukâ sanscrit doit être rendu par notre mot « panloufles », — est significative dans sa banalité même : ce trait sans importance, jeté en passant, montre combien devait être répandu l'usage de la chaussure, du moins chez les femmes indiennes d'un rang élevé, à l'époque assurément lointaine oià le Bouddhiste inconnu rédigeait son djâtaka.

Voici maintenant quelque chose de bien autrement en relief : Dans un conte en langue bélotchi (la langue du Béloutchistan) , — conte qui a été recueilli dans une région située, à l'ouest, tout contre l'Inde proprement dite, et rattachée actuellement à la province indienne du Pendjab (i), — un petit roi, pour donner satisfaction à sa « tribu », décide qu'il bannira son fils, jeune homme insupportable. D'après ses instructions, la servante qui vient apporter le déjeûner au prince, retourne les chaussures de celui-ci, le dessus dessous (she turned his shoes upside doiun). a Quand il eut mangé et se fut levé, il vit que ses deux chaussures étaient retournées, le dessus dessous, et il dit dans son cœur : Mon père m'a donné mon congé (my dismissal). »

Un conte de l'Inde même, de la vallée du Haut-Indus (2), a cette même sentence de bannissement, exprimée par le même symbole. Deux princes, haïs de la reine leur marâtre, sont bannis par le roi, et ce qui les en avertit, c'est une paire de sabots (wooden shoes), que le roi fait mettre, retournés le dessus dessous, à la porte de chacun de ses deux fils.

Les sabots ne sont pas une chaussure spéciale à la vallée du Haut- Indus. Dans un conte du Dekkan (3), un prince, qui s'est exilé parce que son père ne l'aime pas, arrive dans une contrée éloignée et se toge chez un pauvre charpentier, fabricant de sabots (wooden clops). Du premier coup le prince confectionne des sabots si artistement travaillés qu'un serviteur du roi du pays en achète très cher une paire pour son maître.

(1) M. Longworth Dames, Balochi Taies, n° XI (Folk-Lore, 1893, p. 202 et suiv.).

(2) Ch. Swynnerton, Indien Nights Entertainment (Londres, 1892), p. 277.

(3) Miss M Frère, Old Deccan Days, 2' éd. (Londres, 1870), p. 127.

Y a-t-il de nouveau du symbolisme dans ce qui va suivre, et, chez les Hindous, l'emploi de la chaussure comme instrument de correction corporelle plus ou moins justifiée, implique-t-il des raisons intellectuelles qui le rendent plus infamant que l'emploi du bâton ? Laissant de côté cette investigation, nous enregistrerons le fait.

Sans doute, et non pas en pays hindou, dans l'opération... extrajudiciaire dite « passage à tabac », la botte joue un rôle obligé; mais cette botte tient à un pied, à un formidable pied. Dans l'Inde, quand on veut corriger les gens, on commence par se déchausser.

Dans un des contes qui ont été recueillis dans la région de l'Himalaya, chez les Kamaoniens (i), un pauvre brahmane, qui vit d'aumônes, va, un jour, dans un certain village, frapper à la porte de r« ancien », qui n'est pas à la maison; mais sa femme permet au brahmane d'entrer. L'ancien étant de retour, bat le brahmane à grands coups de soulier et le chasse.

Dans un conte d la vallée du Haut-Indus (2), le fils d'un marchand, ayant eu sous les yeux un exemple saisissant d'ingratitude d'une femme envers son mari, ne veut pas se marier. Le père le pressant continuellement, le jeune homme lui dit qu'il n'épousera qu'une femme qui s'engagera à se laisser frapper, chaque matin, cinq fois avec un soulier : il espère qu'ainsi le père ne trouvera personne. A la fin pourtant, la fille d'un autre marchand accepte cette absurde condition, et, une fois mariée, elle a l'adresse d'en faire reculer de jour en jour l'exécution, etc.

Si, de l'Inde actuelle, on remonte à l'Inde d'autrefois, telle que la représentent les vieux documents bouddhiques, on voit une femme, une princesse, qui, pour satisfaire sa colère, brandit sa chaussure.

On sait, — du moins les initiés nous l'apprennent, — avec quelle

(1) Voir le résumé de ce conte dans les remarques de notre Conte de Lorraine, n' 7 (I, p. 91).

(2) Gh. Swynnerton, op. cit.. p. 181 et suiv. — Nous avons parlé de ce conte dans notre travail Le conte du Chat et de la Chandelle dans l'Europe du moyen âge et en Orient {Romama, 1911, p. 410).

fidélité non point, littéraire, mais servilement littérale, les Tibétains ont traduit un grand nombre d'ouvrages sanscrits pour les insérer dans leurs immenses compilations bouddhiques. C'est ainsi qu'ils ont fait passer dans leur langue une des variantes de la légende indienne de l'ascète Rsyashringa (i) :

La princesse ÇAntâ a é\6 donnée en mariage par le roi son porc à un ri!<hi (ascèto\ qnVlle a su attirer dans ses filots. S'aporcevant que son mari lui est infidèle, elle commence <\ le traiter de haut en bas, et, un jour, pendant une altercation, elle lui donne avec son soulier {mit dem Schuh, traduction Schiefner) un grand coup à la tête. L'ascète se dit que, pour être ainsi traité par une femme, ce n'est pas la peine de rester dans le monde. Et il retourne à ses exercices ascétiques et il se remet en possession des « cinq claires-vues » (in den Besitz der funf Klarsichlen) (2).

Malheureusement, le mot sanscrit par lequel l'original indien désignait la chaussure de Çântâ est voilé par une double traduction, tibétaine d'abord, puis allemande. Cette chaussure devait être quelque chose comme les pantoufles de Pabhâvatî, cette autre princesse indienne (3).

(1) Cette légende a été étudiée par M. H. Lûders, actuellement professeur à l'Université de Berlin (Die Sage von Rsyasmga, dans les Nachrichten der K. Gesellschaft der Wtsxenschaften zu Gœttingen. Philologisch-historische Klasse, 1897, p. 87 et suiv. ; 1901, p. 1 et suiv.). — La traduction tibétaine qui se trouve dans le Kandjour, a été mise en allemand par Anton Schiefner (Lidische Erzsehlungen, n° 13, dans les Mélanges asiatiques, publiés par l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, t. Vlll, 1881, p. 116 et suiv.).

(2) Les cinq abhijnâs ou connaissances surnaturelles : les pouvoirs magiques, l'ouïe divine, la connaissance des pensées d'autrui, le souvenir des existences antérieures, la vue divine (Communication de M. L. Finot).

(3) L'objet propre de ce petit travail étant de grouper des faits établissant l'existence de la chaussure dans 1 Inde ancienne et moderne, nous nous sommes interdit de descendre dans les curiosités de détail. ^ Sur ce qu'a de particulièrement infamant, en Orient, le fait d'être battu avec un soulier, nous nous bornerons donc à renvoyer à la Bibliographie des auteurs arabes de M. Victor Chauvin (fasc. V, Les Mille et une Nuits, (2* partie , p. 196, note 2). — Nous ne ferons non plus que signaler ici la brève et spirituelle notice d'Otto Jahn sur les Athéniennes de Lysistrata, sur Omphale et autres femmes qui, dans la littérature grecque et la littérature romaine, menacent de corriger ou corrigent effectivement les pauvres hommes à coups de « cothurne » ou de " sandale » sur la figure ou ailleurs {Berichte der Kœn. S<Tchsischen Gesellschaft der Wissenschaften zu Leipzig, 18o5p. 224). — Nous le répétons, toutes ces choses, si intéressantes qu'elles puissent être, sont en dehors du cadre que nous nous sommes tracé.

Mais toutes ces pantoufles n'auraient-elles pas été des babouches ? Il n'est pas hors de propos de citer ici un passage d'un drame célèbre de l'Inde, Le Chariot de terre cuite (i).

Dans ce passage, le « bouffon » (vidûshaka), personnage obligé des drames hindous, dépeint de visu la mère de la riche courtisane Vasantasenâ (il s'adresse à une servante, à l'entrée du magnifique palais de Vasantasenâ).

Le Bouffon. — Ma bonne, quelle est celle-ci, drapée dans un vêtement lâche, avec des pieds luisants d'huile, glissés {nikshipta, « déposés sur ou dans ») dans une paire de babouches (ubânaha) , et qui se tient assise sur un trône élevé ?

La Servante. — C'est la mère de madame.

Le Bouffon. — Oh ! quel ventre a cette vilaine sorcière ! Mais quoi ! On l'aura mise là, comme Mahâdeva, pour servir d'ornement à la porte ! (3)

Ces ubânaha (forme prâcrite du sanscrit upânah) (3), semblent être des babouches, c'est-à-dire des pantoufles sans quartier ni talon : les ubanâha de la matrone indienne laissent paraître ses pieds, que la bonne dame a bien oints d'huile.

D'après un vieux dictionnaire de synonymes sanscrits, VAmara- Koça, le « Trésor d'Amara » (Cf. les Thésaurus de Robert et d'Henri Estienne), — dont l'auteur, Amara Simha, est donné par la tradition comme ayant été, en même temps que le grand poète Kâlidâsa, une des (( Neuf Perles » de la cour du légendaire Vikramâditya (/|), — le mot pâdukâ du Râmâyana et des Djâtakas est le synonyme du mot upânah (V ubânaha du drame indien). En résulterait-il que les chaussures de Pabhâvatî, et aussi celles de Rama et du roi du djâtaka, auraient été également des babouches ?

(1) Ce drame a été traduit par H. H. Wilson, dans son Hindu Théâtre. Le passage que nous avons à citer se trouve, vol. I, p. 87 (XI des Œuvres complètes). — M. f>. Finot a bien voulu nous en donner une traduction strictement conforme à l'original.

(2) Allusion, nous dit M. Finot, aux « gardiens de portes » qu'on voit à l'entrée de tous les temples d'Extrême-Orient, géants à gros ventre et plus ou moins grimaçants.

(3) Dans les anciens drames hindous, les dieux, les rois, les ministres, les brahmanes parlent sanscrit ; les autres personnages emploient un dialecte vulgaire, un pràcrit (les femmes, un prâcrit particulier).

(4) VAmara-Koça a été publié en 1839, avec traduction française, par Loiseleur- Deslongchamps.

Le même dictionnaire de synonymes (3, 10, 3o-3i) distingue des pndukâ et upânah une autre sorte de chaussures, l'anupadînâ, qui paraî( bien être le soulier, couvrant le pied, « allongé sur le pied » (padayatà). Et M. L. Finot nous signale un second dictionnaire, également de synonymes sanscrits, VAbhidhânacintâmani, de Hematchandra (xn" siècle), qui, après avoir indiqué (aux vers 914, 9i5) quatre mots comme synonymes d'upânafi et de pâdakâ, dit que Vanupadînâ est attachée le long du pied (« selon la forme du pied », âbnddhâ anupadani).

Ce mot anupadînâ doit avoir été, dès les anciens temps, d'usage courant (ainsi que l'objet qu'il désigne) : le grand grammairien hindou Panini, qui vivait au iv® siècle avant notre ère (i), le prend (V, 2, 9) comme exemple de l'emploi du suffixe îna, ayant ici, d'après lui, le sens d' « attaché ». Ce qui, évidemment, exclut l'idée d'une babouche, ne tenant que du bout du pied.

L'anupadînâ est certainement à noter, au point de vue de la variété des chaussures dans l'Inde antique. Mais, comme pendant de la pantoufle de Cendrillon, la babouche indienne fait parfaitement l'affaire ; car il n'est nullement probable que la Cendrillon d'aucun pays ait pu, même dans la précipitation d'une fuite, perdre une anupadînâ, une chaussure bien « attachée », couvrant et emboîtant tout le pied.

Dans un vieux conte bouddhique de même origine que la légende de Çântâ, les chaussures seront employées à dépister un ennemi (2) :

Un jeune homme, poursuivi par ordre du roi de Bénarès pour être mis à mort, entre dans la maison d'un cordonnier; il raconte à celui-ci son histoire et le prie de lui faire des souliers {Schuhe) dont la pointe soit en arrière et le talon en avant. Il met ces souliers et s'échappe de la ville par une citerne. Ceux qui le poursuivent, en suivant les traces laissées par les souliers, sont ramenés à la ville et s'aperçoivent alors de l'évasion du jeune homme (3).

(1) t Pànini est ordinairement assigné au quatrième siècle avant J. C, et Patanjali [son commentateur] au second. » (A. Barth, Religions of India, Londres, 1891, p. 259).

(2) Aht. Schiefker, Indische Erzsehlungen, n° 16, op. cit., p. 164 et suiv.

(3) Pour l'indication d'une légende grecque moderne et d'un conte islandais, présentant un trait analogue, voir R. Koehler, Kleinere Schriften, II, p. 561.

Ici évidemment les « souliers » ne sont pas des babouches, ni aucune sorte de chaussures d'apparat.

Il paraît que les ogresses indiennes ont des souliers, du moins celle à qui, pendant la nuit, certain prince du pays de Cachemire, veillant auprès d'un mort, coupe la jambe d'un coup de couteau. L'ogresse s'enfuit, et le prince ne pouvant mettre cette jambe dans sa poche comme pièce justificative, y met (ou plutôt met dans un pli de son \êtement) le soulier (shoe) de ladite ogresse, lequel, à lui seul, pouvait faire preuve, car certainement il était de taille (i).

Restant dans le fantastique, nous passerons à un conte de la vieille Brihat-Kathâ (la « Grande Histoire ») ou, tout au moins, à un conte de la recension cachemirienne de ce livre jadis fameux, aujourd'hui disparu, — recension qui, au xi^ siècle de notre ère, a été versifiée à la fois par Somadeva et par Kshemendra, Cachemiriens l'un et l'autre (2) :

Uu jour, dans un désert, le roi Putraka voit les deux fils d'un défunt asura (être malfaisant, sorte d'ogre), qui se disputent trois objets, composant l'héritage, un vase, un bâton et une paire de chaussures : le vase fournit tous les mets que l'on désire; tout ce qu'on écrit avec le bâton se réalise, et, si l'on met les chaussures, on acquiert le pouvoir de voler à travers les airs. Putraka dit aux deux asuras : a A quoi bon vous battre ? Convenez que celui qui courra le plus fort aura ces trésors. » — « Accepté ! » disent les asuras. Pendant qu'ils sont à courir, Putraka met les chaussures et s'envole, emportant le bâton et le vase.

Le mot employé pour désigner les chaussures est pâdukâ, dans Somadeva ; dans Kshemendra, c'est upânah. Donc il s'agit ici de pantoufles ou de babouches magiques.

De tous les contes, orientaux et européens, que l'on peut rapprocher du conte indien, le plan de ce travail ne nous permet de mentionner que deux, qui ont été traduits du sanscrit en chinois à des

(1) HiRTON Knowles, Folk-lales of Kashmir (Londres, 1888), p. 334.

(2) Ce conte se trouve dans le 1" volume (pp. 13, 14) de la traduction anglaise que M. C. H. Tawney a publiée de l'ouvrage de Somadeva, le Kathâ Sarit Sùgara (« L'Océan des Fleuves de contes ») (Calcutta, 1880-1884).

dates anciennes (n°' 377 et li-jo des Cinq cents Contes et Apologues extraits du Tripitaka chinois, traduits en français par M. Edouard Chavannes, Membre de l'Institut (i).

Le premier de ces deux contes fait partie d'un « Livre des Cent apologues », qui a été traduit du sanscrit en chinois par un moine bouddhiste hindou, en l'an /jga de notre ère ; le second est entré dans une compilation de contes également traduits du sanscrit en chinois, compilation faite en 5iG. Dans l'un et l'autre récits, parmi les trois objets merveilleux que se disputent deux a démons piçatchas» (n° 277) ou deux simples « lionnnes » (n° 470), figure le soulier, par le moyen duquel on peut « aller en volant » sans rencontrer d'obstacle (n° 277), ou qui « permet de marcher sur l'eau » (n" 470).

Ces contes, existant vers la fin du v** siècle de notre ère en traduction chinoise, et dont les originaux indiens remontent, est-il besoin de le dire ? à une époque antérieure, peut-être de beaucoup antérieure, apportent à notre enquête un important supplément de témoignages.

Les souliers, — non point d'élégantes pantoufles, — vont maintenant jouer un rôle nullement insignifiant dans un conte d'animaux, recueilli dans l'Inde (probablement dans le Pendjab) (2) :

Un chacal, ami d'une perdrix, hii dit de le faire rire. La perdrix avise, sur une route, deux hommes qui cheminent l'un derrière l'autre, traînant la jambe; l'un porte son paquet au bout d'un bâton sur son épaule; l'autre a ses souliers h la main. La perdrix, légère comme une plume, va se poser sur le bâton du premier voyageur; l'autre, la voyant si près de lui, lance aussitôt pour l'abattre la première chose qui soit à sa portée, ses souliers. La perdrix s'envole, et les souliers vont frapper le turban du bonhomme. De là dispute et coups de poing, yeux pochés et le reste. Le chacal en rit à mourir.

Peut-être se demandera-t-on comment rit un chacal; mais les souliers sont là, et c'est l'essentiel.

(1) Cet ouvrage, d'une importance capitale pour l'histoire des contes, a été publié, en trois volumes, de 1910 à 1911.

(2) J. A, Steel et R. C. Temple, Wide-atrake Stories (Bombay, 1884), p. 184.

Dans une histoire de voleurs, contée dans le Cachemire et dans la vallée du Haut-Tndus (i), reviennent les jolies chaussures :

Un voleur de profession met un petit soulier brodé d'or sur la route oia un de ses confrères doit passer avec un cheval (ou une mule). Le confrère ramasse le soulier : « C'est bien dommage qu'il n'y en ait pas deux I » Et il le rejette. Mais, plus loin, que voit-il ? un soulier tout pareil (déposé là par le premier voleur). Il hésite un instant, puis il attache son cheval à un arbre et retourne sur ses pas pour chercher le soulier qui fera la paire. Pendant ce temps, le premier voleur détache le cheval, l'enfourche et disparaît.

Ce conte a émigré vers l'Occident européen; mais nous n'avons ici qu'à l'inscrire dans notre catalogue de chaussures indiennes.

Il est difficile de savoir quelle sorte de chaussures portait la sage Vishâkâ, l'héroïne d'un conte indien traduit en tibétain dans le Kandjour, quand elle allait se promener hors de son village avec ses compagnes. Anton Schiefner rend le mot tibétain par le mot allemand Stiefel, « bottes, bottines »; mais le mot tibétain luimême, à quel mot sanscrit correspond-il ? Voici l'histoire (2) :

Un brahmane, qui cherche une femme pour le fîls du premier ministre du roi de Koshala, voit la jeune Vishâkâ arriver auprès d'un ruisseau qu'il faut passer à gué; tandis que les autres jeunes fdles ôtent leurs chaussures, Vishâkâ garde les siennes. Interrogée plus tard à ce sujet par le brahmane, elle répond : « Sur le sol on peut voir les vieilles souches, les épines, les pierres, les piquants, les écailles de poissons ou de reptiles; mais, dans l'eau, on ne peut rien distinguer de tout cela. Voilà pourquoi il faut porter des chaussures dans l'eau et non sur le sol. »

Même chose se raconte actuellement dans le pays de Cachemire, mais au masculin, si l'on peut ainsi parler (3) :

Un jeune homme, fds d'un vizir, voyageant à pied, se joint à un vieux paysan, qui retourne à son village. Pendant qu'ils marchent côte à côte, il fait diverses réflexions énigmatiques, que le bonhomme prend à

(1) J. HiwTOR Knowles, op. cit. p. 33i. — Ch. Swtbrbrton, op. cit., p. 49.

(2) A. ScHiEPHBR, Indische Erzs-hlungen, n* 47 {Bulletin de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, vol. 24, 1878, p. 494 et suiv.).

(3) J. HiHTOH Krowlbb, op. cit. p. 484 et suiv.

la lettre et qui l'étonnent fort. Finalement, il garde ses souliers en traversant un ruisseau. Rentré chez lui, le paysan dit à sa fdle qu'il a fait route avec une espèce de fou, et il rapporte les réflexions singulières du jeune homme, sans oublier le ruisseau et les souliers. La jeime fille dit alors que, loi d'être un fou, le jeune homme est très intelligent, et elle lui explique tout. Le fils du vizir, que le paysan va chercher alors pour lui donner l'hospitalité, est charmé de la perspicacité de la jeune fille, et il l'interroge au sujet d'une grave affaire dont le vizir son père ne peut trouver la solution. Les conseils de la jeune fille sauvent le vizir, qui la marie à son fils.

Les Santals, peuplade d'origine non Aryenne, enclavée dans le Bengale, ont reçu des Hindous, leurs voisins, une histoire du même genre, oii se trouve aussi le trait si particulier des souliers (i).

Dans un épisode de ce même conte de Vishâkâ (épisode peu intéressant d'ailleurs), Vishâkâ, devenue la femme du fils du premier ministre, indique à son beau-père la marche à suivre dans une affaire de bottes qu'il doit juger. Il s'agit de découvrir quel est le véritable propriétaire d'une paire de bottes (StiefeT), volées à un brave homme, lequel, à la différence de Vishâkâ, n'avait pas gardé ses chaussures à ses pieds, en entrant dans l'eau pour se baigner, mais les avait déposées sur le bord de la rivière.

Ouvrons maintenant les vieux recueils brahmaniques, oii sont formulées les règles de la vie.

<( Que celui qui désire protéger son corps, marche toujours avec des chaussures (upânah) », dit le Vishnu Purana (Liv. II, cli. 21).

« L'homme sage ne doit pas porter de vêtements, chaussures (upânah), etc., qui aient été portés par d'autres », dit le livre connu sous le nom de Lois de Manou (ch. IV, 66).

M. L. Finot nous a signalé un document tout à fait curieux dans le Vinaya (Traité de la Discipline), rédigé en langue pâli à l'usage

(1) G. H. BoMPAS, Folklore of the Santal Parganas (Londres, 1909), n° 128.

des Boudhistes du Sud : on y peut lire (car il a été traduit en anglais) ce qu'en son chapitre... non pas des chapeaux, mais des chaussures, le Bouddlia ordoni^e à ses moines mendiants (i).

« Je vous enjoins, ô Bhikkous (Bhikshous, en sanscrit) de faire usage de chaussures (upâhanâ = sanscrit upânah) avec simple doublure (shoes with one lining to them). Des chaussures à deux doublures, Bhikkous, ne doivent pas être portées, non plus que celles à trois doublures ou davantage. »

Suit une longue liste de chaussures interdites, soit à cause de leur couleur, soit à cause de leur forme, soit à cause de la matière dont elles sont faites. Nous notons que les « sabots » {wooden clojs), ces sabots qu'on a vus plus haut figurer dans des contes du pays de Cachemire et du Dekkan, ne sont pas autorisés.

Les traducteurs font remarquer que la signification des noms désignant cette quantité de chaussures mentionnées est douteuse ; aussi ne donnons-nous les choses qu'en gros. Les Bouddhistes du Sud, ceux dont la langue est le pâli, ont, du reste, paraît-il, simplifié depuis longtemps la question en ne portant pas de chaussures du tout.

Un des plus vieux textes bouddhiques, écrit en pâli, le Pâtimokkha, formulaire de la confession publique, énumérant les résolutions que doit prendre le moine mendiant, donne celles-ci : a Je « n'enseignerai pas la doctrine à quelqu'un chaussé de pâdukâ, « s'il n'est pas malade. Je n'enseignerai pas la doctrine à quelqu'un « chaussé d'upânahâ, s'il n'est pas malade ». — En nous faisant connaître ces singulières formules, M. L. Finot attire notre attention sur ce fait, qu'ici on distingue les pâdukâ et les upânahâ (sandales et pantoufles ?).

Nous allons entrer dans le domaine des superstitions.

Dans l'Inde du Nord, — dit M. W. Crooke, qui, en qualité de fonctionnaire anglais, a longtemps habité cette région, qu'il connaît très bien (2), — quand il tombe de la grêle, les gens vont chercher

(1) Vinaya Texts, Iramlated by T. W. Rhys'Davids and f/crniann Oldenberq (vol. XVII des Sacred Books of ihe Easl), p. 14 et suiv.

(2) W. Crooki, The Popular Religion and Folk-lore ofXorthcrn India (Westminster, 1896), I, p. 80.

un sorcier et lui font battre certaines pierres, pierres à grêle (hailstones), et avec quoi ? avec un soulier.

Toujours dans cette région, on met sur le faîte d'une chaumière, pour la protéger, un soulier, le talon en l'air (heel upward). — A Pouna (province de Bombay), si un homme se croit victime d'une incantation, il saisit aussitôt un soulier, retourné pareillement (i).

On a vu, dans des contes indiens (§ I, 3), des souliers retournés le dessus dessous notifier à des jeunes princes leur sentence d'exil ; il semblerait que, dans les pratiques superstitieuses, les souliers, disposés de même, bannissent le mal, le malheur.

C'est peut-être dans ce sens qu'il faut expliquer la superstition existant dans certaine provinces de l'Inde et consistant à attacher aux arbres fruitiers de vieux souliers, pour que ces arbres soient à l'abri de l'action funeste du mauvais œil (2).

Un livre indien, le Kauçikasûtra, non daté, mais assurément ancien comme tous les sûtras védiques (3), introduit, lui aussi, les vieux souliers dans un rite magique, destiné à écarter le mal et à amener le bien : « ayant mis de vieux souliers » {jaradupânahau) , celui qui pratique ce rite a lance les souliers » (4).

Dans un rituel funéraire, le même vieux livre hindou dit de frapper pendant la nuit avec un vieux soulier un pot vide pour le faire résonner (5).

Ici encore, conformément à notre plan, nous nous interdisons de sortir de l'Inde, quand même il y aurait ailleurs des superstitions analogues.

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