CHAPITRE PREMIER
l" (( HISTOIRE DU l'KI.NCE AHMED ET DE LA FEE PARl-BANGU ))
Rappelons d'abord, dans ce qu'il a d'essentiel, le conte des Mille et une .\uits de Galland, dont nous venons de transcrire le titre:
Un sultan a trois fils, Houssein, Ali et Atinied, et une nièce, Nourounnihar: celui des trois jeunes gens qui rapportera de voyage au sultan l'objet le plus précieux, obtiendra la maiu de la princesse. Chacun des princes fait, do son côté, l'acquisition d'iui objet merveilleux, et ensuite, quand ils sont réunis, ils réussissent à rendre la santé à leur cotisine, gravement malade. Un « tuyau d'ivoire », par lequel « on voit tel objet (]ue l'on souhaite de voir », leur fait découvrir, de bien loin, que la princesse est sur le point de mourir; mi tapis merveilleux, sur lequel ils se placent tous les trois, l(\s transportent en un instant au chevet de la malade; enfin, l'odeur d'une certaine « ponnue artificielle », à peine respirée, la guérit.
Auquel des trois frères faut-il attribuer la plus grande part dans la gnérison de la princesse? Le conte arabe estime que, vu les circonstances, toute décision est impossible, et, pour ne pas tourner court, il juxtapose à ce qui devient simplement une première partie, un second conte, dans lequel nous allons retrouver des éléments importants et caractéristiques de notre conte maure de Rubis. Après le conte qu'on pourrait intituler de ^ourounnihar, ^i."nt donc ce qui est proprement le conte de Pari-Banou :
Pour décider entre ses trois fils, le sultan ordonne un tir à l'arc:
celui des trois « qui aura tiré le plus loin », épousera la i)rincesse. Dans celte épreuve, la flèche d'Ali va plus loin que celle de son aîné Houssein; quant à celle du plus jeune, Ahmed, on ne peut la retrouver. Le sultan décide alors en faveur du second prince.
Ne pouvant rien comprendre à cette aventure, Ahmed se met à rechercher ohstinémcnt où peut bien être tombée sa flèche, et il finit par la trouver dans un endroit si éloigné qu'aucune force humaine n'aurait pu l'y lancer. Là, par ime porte s 'ouvrant dans luie paroi de rocher, il pénètre dans le palais d'une fée, Pari-Banou, et il l'épouse.
Nous arrivons aux traits que ce conte de Pari-Banou a en coininun avec notre conte maure de Rubis.
Au bout de quelque temps, le prince obtient de son épouse mystérieuse la permission d'aller voir le sultan son père; mais il se tait auprès de celui-ci sur son mariage. Des vizirs malveillants font si bien, avec l'aide d'une magicienne, que la fortime singulière d'Ahmed peut être révélée au sultan, et ils éveillent dans l'esprit de celui-ci des inquiétudes, au sujet de sa propre sécurité et de son pouvoir, que pourrait menacer son fils, devenu puissant par son mariage avec une fée.
Sur le conseil de la magicienne, quand Ahmed fait une nouvelle Nisite au palais, le sultan le prie de demander à la fée im pavillon qui tienne dans la main et sous lequel toute une armée puisse être à couvert. Il espère que la fée ne pourra forunir à son mari ce pavillon merveilleux et que le prince, honteux de cet échec, n'osera plus revenir à la cour. Le pavillon est apporté. Plus tard, une certaine eau, gardée par des lions, est apportée également, Ahmed ayant été protégé par la fée dans cette périlleuse entreprise.
Enfin, toujours sur le conseil de la magicienne, le sultan fait demajider par Ahmed à la fée de lui amener « un homme qui n'ait jias, de hauteiu-, plus d'im pied et demi, avec la barbe longue de trente pieds, et qui porte sur l'épaiile une barre de fer du poids de cinq cents livies ». Or, cet homme, c'est Schaïbar, le propre frère de Pari-Banou. Il arrive, assomme avec sa barre de fer le sultan, les vizirs mauvais conseilleis, la magicienne, et fait proclamer sultan son beau-frère Ahmed.
Bien que ce conte, inséré par Galland dans le tome XII et deinier de ses Mille et une Nuits, n'ait été retrouvé jusquà présent dans juicun manuscrit arabe, une chose sûre, c'est qu'il n'est pas de l'invention de (îalland. Il lui a été raconté, en mai 1709, à Paris, [.ar un certain Ilanna, Maronite d'Alep, et c'est d'après des notes prises immédiatement dans un Journal manuscrit, tenu régulièrement et conservé aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale (ms. t'r., 1.5.277, pp. ii3-i2o), que Galland a fait sa rédaction, où, — nous pouvons l'affirmer après contrôle, — il n'a rien introduit du sien pour le fond du récit (i).
(i) Tout au plus peut-im dire quo (ialland a cru devoir adoucir cp (pie ses notes résument comme il suit : << I^a maj^icienne lui conseille |au sultan | de faire pcnr le prince, en lui demamlant d'exécuter des choses (]ui lui seront imjiossililes ».
Nous soniiiios. du r^sU\ en mesure tlo iiicllro en rotrard do ce comIc du Maionilc Ilauua di\('rs conlcs (|ui |)i(''S('nt(Md. dans la rornio priuiili\(\ un réc-it (juc ks routeurs arabes, dont cet Orienta! a été l'écho auprès de Gallantl, ont tiès évideuinient remanié.
\ ovous d'abord l'inlroductioii.
Cil A IM TU 11 II
NOUUOUNNIIIAK
Heiuhold K(eldor a dit quelque part (hlciucre Scliriften, p. 6i) que I inlroducliou du conte de Pari-IUmou, c'est-à-dire l'histoire des ti'ois piinccs et de leur cousine Nourounnihar, est « devenue », dans certains contes européens, (( un cont.e formant un tout à lui seul » (:a einem voUstœndigen Mœrchen geivorden). C'est là, chez un folkloriste toujours si exact, une erreur complète. L'histoire de !\ ourounnihar est, en réalité, — on va le voir, — un petit conte ayant son existence individuelle et qui a été rattaché, assez ingénieusement, du reste, au conte proprement dit de Pari--Banou.
Sans vouloir étudier à fond ce petit conte, nous tirerons du dossier concernant la famille de contes à laquelle il appartient, quelques documents qui nous paraissent intéressants.
Tout contre l'Inde proprement dite, cliez des populations parlant le bélotchi, la langue du Béloutchistan, et habitant la contrée montagneuse à l'ouest de la vallée de l 'Indus et les plaines de cette mémo vallée que l'on connaît sous le nom de Deradjât (actuellement rattachées à la province indienne du Penjab), un fonctionnaire anglais, M. LongAAorth Dames, a recueilli, entre autres, un conte qui présente une forme complète du conte de Nourounnihar (i).
Dans ce conte bélotchi, certainement importé des régions purement indiennes, les trois jeunes gens (qui ne sont pas des princes) ont perdu leur père, et c'est leur oncle qui leur dit à quelles conditions il donnera à celui d'entre eux qui les exécutera, la main de sa fdle. Les trois objets qu'achètent les prétendants sont une petite
1) Folk-Lore, juin 1803, p. 20a. — Voir pour la région où ces contes ont été recueillis, la même revue (septembre 1902, p. 2o2).
boule {bead) qui donne à l'eau dans laquelle on la lave, la \ertu de rendre la vie aux morts ; un « lit volant » et enfin un Tuiroir. dans lequel on voit tout ce qui se passe à des centaines de lieues (ce qui par parenthèse est bien plus primitif que le télescope du conte arabe). C'est dans ce miroir que celui des frères qui en a fait l'acquisition, voit « la fille d.e l'oncle » au moment u oii on l'emporte pour l'enterrer ».
Dans ce même conte indien, l'oncle renvoie les jeunes gens au roi, pour qu'il décide lequel des trois devra épouser la jeune fille.
Le roi dit: « Ck)nformémonl à la loi, je la donne à celui qui l'a vue le premier [morte], pendant que les femmes étaient en tiain do la laver; car il l'a vue sans vêtements, et elle serait embarrassée en sa présence. » Et ainsi il la marie à celui des frères qui l'a vue dans son miroir.
Cette singulière décision, que nous .enregistrons à la frontière occidentale de l'Inde, se retrouv.e, tout à fait analogue, à l'orient de la péninsule indienne, dans ces pays d'Indo-Cliine dont toute la littérature est une importation de l'Inde, au Siam, au Laos, au Cambodge (i). Là aussi, ce qui motive le jugement rendu par un roi, — encore par un roi, — dans un débat où plusieurs prétendants se disputent la main d'une jeune fille que leur action commune a sauvée de la mort, ce n'est pas l'importance relative du service rendu ; ce sont des raisons de décorum. Tombée dans la mer, après diverses péripéties, et noyée, la jeune fille est repêchée par l'un des jeunes gens, puis elle est ressuscitée par un autre. Et le roi adjuge la jeune fille au « plongeur » qui, en la retirant de l'eau, (( l'a tenue entre ses bras ».
Bien que nous ne fassions qu'effleurer ce sujet, nous croyons devoir résumer brièvement, dans une note ci-dessous, cette forme particulière du thème général de ht Jeune jiJle sauvée et .ses prélendauts (2). On remarquera que là ce ne sont pas des objets merveil-
fl) Ad. Bastian. Georirap/nsc/ie und F.lhiidl c/isrfie /?i7r/f;- (Tonîi, 187.'?), p. 2(};i-2()7 — Adliéinani Leclère. Co/i'ps Innliem et C/mtcs mnihotlr/irns (Paris. 1903), p 87, et Cambodge. Contes pI /.e;/eiides Vi\v\-^. tN'.».".). p. lt')l. - i:. Aynionipr. Te.rtrx hmers (Saigon, 1878 , p. i'i.
(2) Voici le résiiiiK' di' ce ciinli^ indien d'îiprès la version du lianihodiie. juililiée par M. Aymonier : Oualre lionimes ont reen les iecions d'nn s ;j:e liraiiniaiie à Talcsila « la 'firande viiîe » (la ville savante des Djùtakas houddliiqiK's, dans je nord de rindei. I.'iin a étudié l'aslro'ofiie ; nn antre la seienee des armes, le tir à l'arc; le troisième. Fart de plon-er et de marclier dans l'enn : le dirnier, l'arl de ressuscler les morts Un jonr qu'ils sont ensemble an bord de la mer, l'astrologue annonce que hienlot ils verront un aigle emporter dans son bec la l'ille du roi de Hénarès I/oisean est guetté et abattu jiar l'arclier; il tombe avec la princesse
loiix, aclioti'S ])[[]■ 1rs i)rt'l(Mi(l;tiils, qui joikmiI un rùlo dans la résurreclioii do la princesse ; re sont des lalciils cxliaoniinaircs a((|Mis par eux à riTnlc (l'nn i^'iand hrahnian.c II nous j)ai'aît liés probaltlc (pic le conlc de \(itin)tniili(ir élail priinitivcnuMil (1(^ c,o l>pe, ri l'on M'iia plus Idin, ipic nous avons eu la chance d'en Irouver un lel spécimen.
Nous rapprocherons de \<)nr(>iiiuiih(ir dixeis contes recueillis (•n Europe et en Afrique.
In conte portugais (i), a, ronnne l.e conte hélolchi, le miroir et non ce tiop moderne télescope (les deux autres objets sont le lajiis Aolant et une chandelle que l'on met dans la main d.»^s morts pour leur rendre la vie); mais aucune décision n'est rendue dans le débat entre les trois princes. « Vous avez tous les trois un droit égal, dit la jeune fille: mais, comme je ne puis avoir trois maris à la fois, je n'épouserai aucun de vous. » Et elle s'enferme dans un.e tour. Les trois princes, désappointés, en font autant.
Le miroir est aussi un des trois objets merveilleux dans un conte espagnol (2), avec un coffre volant et un baume qui, mis dans la bouche d'un mort, le ressuscite. Mais r.ensemble du conte a pris une allure humoristique et satirique. La jeune fille aux ti'ois prétendants est « volontaire et entêtée »: quand son père lui dit de choisir entre trois jeunes gens qui la demandent en mariage, elle répond obstinément: (( Tous les trois. » Le (( pauvre père » transmet cette réponse, en ajoutant cpi.e, (( comme cela n'est pas possible, sa fille sera pour celui qui rapportera de voyage l'objet le plus précieux et le plus rare ». Finalement, quand, grâce au miioir, au coffre et au baume, la vie est rendue à la jeune fille, la piemière parole que prononce l'entêtée, c'est: (( Eh bien! voyez-vous, père, comme il les fallait tons les trois ? » Et le conte s'arrête là-dessus.
au milieu de la mer. Le plongeur repèrlie la princes^se et l'apporte inanimée sur le rivage, où elle est ressiiscitée par le qualrièmi^ des c tmpagn ms Lequel des quatre épousei-a la princesse ? — Le roi foi'mule ainsi son jugement : ■• L'aslrologne sert! son goiir u (préceplenr spirilueli ; l'ai^elier Lii servira de i)ère ; celui qui Ta ressuscilée sera con^idru'' comm;^ sa mère <J:iant à celui f|ni l'a relii'ée de l'ean el tenue dans ses bras, il sera son niai'i •<
1 Guisiglieri l^edroso, Purlnqnrsi- /•'.//,• Talcs Londres, tS-ï2), n° 23
2 F.irnan Cihiller ), C/(?/i.'o«, 0/-aciV}n''.s;, .4'//r(«7'... ( ll^TS, L 10 de 1 i ("itlccri m de rtiiloref! ospanolsA^ la librairie lirockhaus à Leipzig, p. 20
Le télescope reparaît, non pas seulement dans deux ou trois contes, dérivant plus ou moins probablement du livre de Galland, mais dans un conte grec d'Epire (Hahn, n° hl), qui en est certainement indépendant. Ce conte, en effet, bien qu'il ressemble beaucoup à la variante qui, dans le récit du Maronite d'Alep, s'est unie au thème de Pari-Hanou, a un dénouement excluant toute idée d'emprunt au livre. Le roi, pour mettre fin au débat, déclare qu'aucun de ses trois fils n'aura la j.eune fille (laquelle, ici, n'est pas sa nièce, comme dans Galland), mais qu'il la prendra lui-même pour femme.
Les Souahili de l'île africaine de Zanzibar, — lesquels tiennent leurs contes des Arabes, — terminent un conte, également du type de Sourourrnihar, par une altération évidente d'un dénouement analogue à celui du conte grec (i) :
Les trois objets merveilleux, miroir, natte (remplaçant le tapis), flacon d'odeur, ayant joué cliacun son rôle dans la ressurection de la jeune fille, les trois frères disent à celle-ci de choisir elle-même entre eux. Elle' choisit le père, « pour que, dit-elle, ils puissent tous les trois l'appeler maman »( ! ! !).
Baroque déjà, cette fin devient tout à fait absurde chez des Nègres de l'Afrique orientale, les Ba-Ronga, où, pour son malheur, le conte est venu échouer (3). Là les trois frères, possesseurs du miroir, du panier volant et de la poudre qui ressuscite, sont les fils d un (( homme blanc » (ce qui est une marque d'importation en pays noir). Le jugement est rendu par un vieillard : « Tous, vous avez bien mérité ; .et maintenant, au premier, [c'est-à-dire la jeune fille sera au premier] qui aura dit : Maman (!!!...) »... Et c'est tout.
Ce même jugement, — mais non estropié, — termine, dans le Pcntnmerone de Basile, déjà tant de fois cité, un conte (n° 4?) appartenant au groupe dont nous avons donné un spécimen dans une note du présent chapitre. Les cinq frères, sauveurs de la fille d'un roi, font valoir devant celui-ci leurs droits respectifs à la main de la princesse. Le roi finit par l'accorder an père des jeunes gens, lequel, leur ayant donné la vie, est l'auteur principal de la délivrance de la princesse... \.'attendu de ce jugement est-il une facétie du facétieux Basile ? Ce n'est pas impossible ; mais certainement l'at Iribution de la jeune fille au père de ses sauveurs n'est pas une in-
(1) C. Velten, Mxrrlip» und Krz.rhhingen d-'r Siiiilii'li (SUitIgarl, 1S'.)S), j). 71. '2) H. A. .Tunod, /.fx C/innIs ri lex Conti's des Hd-Hunna dr In lune df Dehigoa (Lausanne, s. li.), p IWi.
vention do rarranpour napolitain, roninio Benfey, on i858, penchait à le (Tdii'c, l'aille dos dociniHiils aujdurd'luii ((innus (i).
Voici maintenant un conlo qui lolic tout à fait, le groupe de NourounniJiar au groupe du conte du Pentamercmc. (".'est de chréli.ens catholiques, dit Chaldéens, habitant les boids du lac dOiirniiah (Perse), que provient ce conte en langue néo-syriaque, très altéré, mais instructif quant à la structure générale, laquelle nous paraît refléter la structure primitive h).
Dans ce conte, comme dans \ouruunnihar, la jeune lille que se disputent trois frères, est leur cousine. Mais leur père ne les envoie pas au loin chercher un objet rare ; il les envoie à l 'étranger apprendre un métier.
L'un devient « astronome »; tm autre, ingénieur (sic); le troisirnie, médecin. Quand les trois frères se retrouvent à un endroit coiivonu, l'astronome découvre que la jeune fille est malade à movnir; ringéniour indique exactement combien de journées de marche les séparent délie (dans la forme primitive, il devait fabriquer un véhicule extraordinaire, jjouvant les faire arriver à temps auprès de la jeime fille); le médecin u se met en route )> et la guérit.
Les parents et amis, considtés, décident ainsi: u Le médecin qui a donné le remède, qu'il se fasse payer. L'ingénievu- qui a indiqué exactement la distance, qu'il prenne son salaire. Mais l'astronome a prédit que, si le médecin n'arrive pas à une minute près, la jeune fille moiura; donc, c'est lui qui a sauvé la vie de la demoiselle, et il convient de la lui accorder. »
Dans ce conte syriaque, malgré de nombreuses altérations et modernisation, la forme particulière du thème apparaît bien clairement : les prétendants sauvent la jeune fille en mettant en action leurs talents personnels et non point des objets acquis à prix cVargent. Et, nous l'avons dit plus haut, il y a une grande probabilité que cette forme du thème soit plus ancienne que celle qu'il a prise dans Sourounni}\ar .et dans les contes similaires, seuls connus avant la découverte du conte syriaque.
fi) Page 119 de la reproduction d'un article de VAti^lam/. dans les Klcinere Schriften zw Marc/tenforsc/iunrj von T/ieodor Benfeij (Berlin, 1894).
(2) F. Macler, Quatre contes c/ialdeens (Revue des Traditions populaires, 1!K)8, p 329).