‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 34 sur 92 · LES CONTES DE LA FAMILLE DE « PARI-BANOU · texte numérisé non relu

LES CONTES DE LA FAMILLE DE « PARI-BANOU

CONTES AYANT A LA FOIS L 'INTRODUCTION ET LE DÉNOUEMENT DE « PARI-BANOU ))

Nous voici maintenant en plein cœur de cette Monographie : nous arrivons à la s,econde partie du conte du Maronite Haniia au conte proprement dit de Pari-Banou, lequel offre de si grandes ressemblances avec notre conte maure de Rubis. Mais, ni Rubis, ni Pari-Banou ne présentent, dans toute son individualité, ce type de conte, dont le conte arménien qui va suivre, peut donner l'idée (i).

Un roi a trois fils. Quam] ils sont pour se marier, ils « vont dans la foule » et, selon « riiabilude de l'endroit », ils jettent une pomme chacun à son tour. Les pommes des deux aînés atteignent deux jeunes filles, qu'ils épousent. La pomme du plus jeune tombe dans une fontaine. L;i (^^l une grenouille ; il la prend et l'emporte dans sa maison; puis il sort. Quand il rentre, le repas est prêt et servi; de même, le soir. Alors il se cache et voit une belle jeune fille quitter sa forme de grenouille et faire le ménage. Il la saisit et, bien qu'elle lui dise quil aura à s'en repentir, il <( lui déchire sa robe [sa « robe de grenouille » est-il dit plus loin] pour l'empêcher de redevenir grenouille et pour qu'elle soit sa femme ».

Le roi. étant venu un jour, remarque la jeune femme et cherche comment il pourra la prendre à son fils. Dans ce dessein, il ordonne à celui-ci de lui apporter un tapis assez grand pour que toute l'armée puisse s'asseoir dessus et qu'il reste encore de la place. Le prince va pleurer auprès de sa femme, qui lui dit : « C'est bien fait! Je t'avais dit de ne pas déchirer ma robe de grenouille. Mais, ne te désole pas. Va h la fontaine oij tu m'as prise et crie dedans: Votre fille m'a dit d'envoyer le plus petit tapis de mon père. » Ce tapis remplit toutes les conditions exigées par le roi.

Après deux autres demandes du même genre, auxquelles le prince, grâce à sa femme, donne satisfaction, le roi fait venir son fils : « Va de suite me chercher un homme qui ait une taille d'un empan et une barbe de deux empans .» Toujours d'après les instructions de sa femme, le prince va crier dans la fontaine: « Votre fille a dit : Envoyez le ])lus petit homme de mon père. » L'homme est amené au palais; il reproche

(1) Fr. Macler, Coules et f.cf/enfJex dr rAniimif. (l'iiris, 1011), n" 10.

nu roi sucrossivonuMil ( liacimc de ses ('\ii^(Micc.s inscnsi'cs, on lui dcitiiiant cliiHiuc l'ois \\n (oup de poiuir. Le (icrnicr coup rciaso In lèto du roi.

Inulilc (le ia|i|)('lci-, à propos du lapis de ce corde aiUK'nicii, le lapis lion moins nicixcillcux de litihis cl i.c pn\iIlon de l'arl-IUiiioii. Ouaul au p(dil liouuue à l'iiutncnsc l)arl>c, on le coniiiiît aussi déjà j)ar ces dtMix coules, el nous ajouterons qu'au coui's do nos précédeides ('(udes, nous a\ons reuconiré, dans l'Inde, un personnaife mysléiicux, un petit vieux, « Messire Bourdon » {Mîyàii Bliùnfiâ, en pendjàl)i~), (( iiaul d'un cnipan, et dont la barbe est Ionique d'un cnipan el (piail, ci traîne par terre » (i).

En rejjfaid du coule arménien, nous pouvons, ^nace aux découvertes de M. Desparniet, mettre encore un conte maure, qui ressemble à ce conte beaucoiq) ()lus ipie liubiii (2). Sous les ri(^hes broderies d,e l'imagination arabe, c'est la même structure générale du récit. Tous les ti-aits principaux sont là, et d'abord, les pommes jetées par les fils d'un roi (sept fils) : mais il n'est pas question ici de <( l'habitude de 1 endroit » ; c'est le roi qui a remis ces pommes aux piinces, en leur disant de les jeter, non point dans a une l'oule », mais dans les maisons où ils v.eulent prendre femme (la maison du vizir, du caïd, etc.). Le septième prince lance sa pomme, on ne dit pas pourquoi, dans la « maison des tortues », lesquelles (( sont, en réalité, des génies Roubàni'in ». Le roi et ses autres fils, indignés, chassent le jeune homme de leur présence, et le prince s'en va, avec sa tortue, s'établir dans la forêt. — De même que le prince du conte arménien déchire la « robe de grenouille », le prince du conte maure, un jour que la tortue, croyant l'avoir endormi au moyen d un narcotique, est allée aux bains sous sa forme humaine, saisit la carapace et la jette au feu. — Toujours comme dans le conte arménien, le roi du conte maure veut s'emparer de la femme de son fils, et il essaie (ici avec l'aide du « conseiller » de la cour) de faire périr le prince. Mais, chaque fois, la femme-génie déjoue ces machinations. Ainsi, quand le prince doit rapporter au roi une pomme et de l'eau se trouvant dans un jardin merveilleux, inaccessible, elle l'envoie auprès de la tortue, sa mère, demander de ces fruits et de cette eau « du jardin de sa sœur ». — Enfin,

{ 1 /.es .\fniu/ Js fl leur / rftfixlu rôle daua la Ir/insiiilssion fies rnii'es indiens rr/s rOrrii/i'tit eiiropi-f'ii { /ierii ■ des Traditions pu/iiilfiin-s. •iC'veiïihre V)12 pi) îiiT-iJiS- — tiré H pHi-l, |). l(t'.)-ll())

(2i /ai Torliir. dans la Ileniedfs Tnidilioiis / (,jiiiliiirex. de juillet l',»i2. p. 2\)\\ el rJUiv.

il faut que le prince amène eu la présence du roi Allai, le lils du roi des Génies. Cet Allai est le frère de la femme-génie, et elle envoie dire à sa mère par son mari de confier à celui-ci son frère, qu'elle a grande en\ie de revoir. Allai, d'abord tortue, se change ensuite en un beau jeune homme qui, laissé seul avec le roi, le saisit à la gorge et l'étrangle (i).

Ce ne sont pas des pommes que jettent, dans un conte serbe \:i), les trois fils d'un empereur, que leur père veut marier ; ce sont des flèches qu'ils lancent, comme dans Pari-Banou, et aussi (on le verra) comme dans des contes indiens se rattachant à une autre branche de celte famille de contes ; et la flèche du phis jeune prince tombe dans une fontaine, où habite la grenouille qui deviendra sa femme. Mais ici, — par un adoucissement du thème primitif, — l'empereur ne convoite pas la femme de son fils. Sans doute il cherche à faire périr celui-ci, mais il n'est qu'un instru ment entre les mains de l'impératrice.

l^ésumons la partie principale de ce conte serbe :

C;iiaque nuit, la ^nenouillc se dépouilli' de sa iicau et (ii'\icnl une jeune fdle merveilleusement belle. L'impéralrice. mère du priiin-, ayant interrogé son fils [c'est Psycht à reltours], lui dil de déroixT la |!c;in et de la mettre sur l'appui de la fenêtre; il le liiit. cl elle jette ictle [-.eau dans le feu.

La grenouille est doTic forcée de rester constamment femme, éclipsant toutes les autres par sa beaidé. L'imi)ératrice ne tarde ])as ,'i l;i jidoiiser, et, pour se débarrasser d'une lelte biu, elle a^nt, au|)rès (tu iail)le empereur, contre soti ])i0|)re fils.

]j's deux premières tâches imposées, sous peine de mort, par l'empeieur an jeune prince sont différentes de celles d-s contes précédents ; mais, dans le conte serbe comme dans d'autres contes de cette famille, l'épouse mystérieuse envoie son mari à la fontaine d'où elle est venue. Là, il doit crier: « Beau-père! beau-père! » et il recevra assistance.

(1) i,;i l'i'iiiini'-l.irluc si; rctroiivi- ilaiis iiii ciiih' l'uiiinain, iiiilifiiieiiu'n I arrango an iiioi'ccau di- lil Irralniv; (Fulk-hire l'.M."). p. 2\i\). Dans un conte iiKiien lin xvd' sii-cli'. fil laii'-'iir laiiionle (Natesa Sasir , liniri nui Mijhts, Maiiias, ISSC, II" 7), 1111 pi'irici' liait -hms la fnriiif (riiiic iDrtiii'

(2) l''. S. Kra\i>>, .s'vy// iiml M.vn-li 'ii iIit Su,hliin-n. Viil. Il « !.l'ip/,i.^. 18S'(), n" I i" et pajic \,.

Kn (IcnniiT I'hmi, <ir(lt(> est (Ioiiik' ,iii piiiuo d'iinuMior h l 'cinpcKMii r (( honiinc de IVr. " Cet lioiimic de fer, {,'i^a\ntesque et terrible, est ic 1)c;iu-j)i'mi' lui-inèiiic. Il ;uri\c ;ni cliàhMii iivec sa massiio, brise les polies cl. d'iiii coup, assomme l'empeicur. Après (]uoi, il met sur le Ifùiic son i^ciidre el sa fille.

DaTis un coule recueilli chez, les ('.éoriiiens, dans la régicm du ('.aut-ase, au uoni de rAruK'uie (il, les trois frères ne soiil pas des princes ; ce soûl eux, el non leur |)èi(' (dont il uest d'ailleurs aucunenuMil question), qui ont l'idée du tir à l'arc ; la flèche du plus jeune louihe dans un lac, d'où il rapporte une j^renouille, laciuelle, toninie il tlil, (( est sa destinée ». La peau d.e la ^n'enouille, déposée par celle-ci, pendant (|u'elle l'ait le ménage en l'absence de son mari, est jetée au feu |)ar le jeune homme, qui s'est caché pour savoir qui lui rend chaipie jour le service de s'occuper des soins domestiques. — Le seigneur du pays (jouant ici le rôle, jugé sans doute trop odieux, du père) a .entendu parler de la belle jeune femme : il vtMit la ]3rendre à son mari et impose au jeune homme des tâches impossibles. Tt)ut est exécuté par prodige, grâce à r.aide que la jeune femme a fait demander à son père et à sa mère par son mari.

Tout r.ensemble de ce conte géoigien est donc celui des trois contes précédents (arménien, maure, serbe) ; mais la fin est toute différente, et elle est d'autant pins intéressanle, qu'elle rapproche les contes du présent tvpe de certaines \ariantes de la Belle aux cheveux d'or :

Le seigneur, pour en finir, fait appeler le jeune homme et lui dil : « Ma mère, qui est morte dans ee villajrr. ;i ('m]wrlé avec elle ime bague. Si lu vas dans l'autre monde et que tu me rapjiortes cette bague, cela ira bien; sinon, je te prendrai la femme. »

Le jeune homme, envoyé par sa femme, s'en va sur le bord du lac et crie : « Mère et père! donnez-moi votre bélier, je vous prie. » Monté sur ce bélier, de la bouche duquel sort ime flamme, il pénètre en un instant dans le sein de la terre. Après dilîér(^ntes rencontres mystérieuses (qui n'ont aucim rapport avec notre sujet), il voit une femme à l'air mélancolique, assise sur un trône d'or, à laquelle il raconte son affaire. Elle lui donne un coffret, qu'il faudra remettre au seipneur, sans l'avoir ouvert, et en s 'enfuyant vile ensuite. Quand le seigneur ouvre le coffret, il en sort du feu, qui le dévore.

C'est là, traité gravement, le thème du Mest^age aux ancêtres, dont

(1) Miss Marjnry Wardrop, fleon/ian Fulk Tnlox (I.niKlres, 18',»4), p. 15 et suiv.

une sorte de parodie termine le conte albanais de la Belle de la Terre et divers autres contes. Nous reviendrons là-dessus, ainsi qu'à propos du conte albanais nous nous sommes réservé de le faire.

CONTES SIMILAIIUÎS AVEC Al THE INTRODl CTION

Après la i;ren()i;ili. et la tortue, voici le poisson ; mais ce qui le met en relation avec le héros, ce n'est pas un lancement de flèche ou de pomme. L'introduction du récit est toute différente.

Cette seconde forme d'introduction, nous la trouvons, comme la première, en Arménie (i) :

Un jeune lionime, d'après la recommandation dernière de sa grand' mère, jette tous les jours dans la mer un pain, de bon matin. Un soir, en revenant du marclié. il voit sa iTiaison nettoyée; un autre join-, il trouve sa viande cuite. Il se cache et voit arriver un gros poisson, qui se débarrasse de sa peau et, devenant une belle jeune fille, se met à faire le ménage. Il la saisit et, la grand 'mère de la jeune fdlc ayant donné son consentement du fond des eaux, il l'épouse.

Le roi aperçoit un jour la jeune femme et veut faire périr le mari. ['■ impose donc à celui-ci, sous peine de mort, l'exécution de tâches impossibles. D'abord il demande une tente qui abrite tous les soldats et tous les gens de la ville et qui reste encore à moitié vide. La jeune femme va sur le bord de la mer: k Grand 'mère! grand 'mère! apporte notre petite tente ! » Ensuite, il faut un tai)is à mettre sous la tente. Enfin, le roi veut que le jeune homme lui amène un enfant de trois jours qui sache parler et marcher. « Grand 'mère ! grand 'mère! crie la jeune femme sur le rivage, donne-moi un peu mon petit frère pour que je le caresse! » L'enfant soufflette le roi en lui reprochant sa conduite. Le roi demande pardon et renonce à ses mauvais desseins.

Fait intéressant à noter ici : les Arméniens ont, comme les Maures d'Algérie, les deux variantes du dénouement : celle où figure un petit homme à grande barbe, et celle où figurent soit un enfant, soit un tout jeune homme.

Quant à la forme d'introduction du second conte arménien (celle au poisson), il faut en rapprocher un conte turc de Constantinople (n° II de la collection Kùnos, déjà si souvent cité.e) :

Un pêcheur, en mourant, ordonne à sa femme de ne jamais dire à leur fils quel était son métier. Le jeune homme essaie de différents

(1) Fr. Macler, Contes anni-niens (Paris, 190')), n° 3.

miMiors. sans rcMissir dans aiiciiii. Sa inric (''lanl xciiin', elle aussi, à mourir, il Iromo les filets de sou pèie cl se uiel à la iièclic i i i.

Un jour il jjrend ini ])oisson si beau. (|n'il ne |)eiil x' (l(''eidef tii à le vendre, ni ,'1 le nianijcr. 11 ciiMise un bassin dans sa uiaisdii <•! y met le poisson.

Suit le niénaLK" l'ail |i,ii' une main mvsléiieuse : la jeune (ille, une (( i)éri », suipiise par le |iècli.eui' au nidnieiil où elle ([uitle son {n\elop|«' animale. ImnH'dialement , — à la dilTéience du conte arménien d'où ce liait a complèlemenl disparu, — le pèciienr saisit la peau du poisson et la jette au l'eu.

Dans le coule turc comme dans les contes précédents, le padishali \eul s'empai'er de la helle jeune l'emnie, et dit au mari qu'il la lui prendra, s'il n'i'\(''cule pas telle ou telle tache. Ce qui est en derniei' lieu imposé au pècheui", c'est d'amener un non^eau-né^ qui sache marcher et pailer :

Comme jKtur les lâches pTéeédentes, le pécheur, sur le conseil de la péri, se rend an bord de la mer ; il y jette une pierre, et aussitôt a])i)araît un nègre, disant : « A tes ordres ! » Alors le jeune homme lui dit que la « demoiselle » le salue et lui fait dire : « Si ma sœur est déjà accouchée, je voudrais voir l'enfant » Dès (jue l'enfant de la sœur de la péri est venu au monde, le nègre l'apporte. L'enfant salue son oncle par alliance, embrasse sa tante ; puis il soufflette le padishah en lui rappelant tout ce qu'il a fait"; tant et si hien que le padishah fait appeler le pêchevn- et hn dit de garder sa femme, pourvu qrCil le délivre de cet enfant.

Dans un conte arabe d'Egypte (Spitta-Bev, n° 4), la femme que convoite le roi, est aussi la femme d'un pêcheur ; mais le conte a perdu son introduction, laquelle devait être analogue à celle des deux contes précédents, et l'on ne comprend pas comment cette femme, — laquelle n'a plus une origine merveilleuse, — peut protéger si efficacement son mari contre le roi.

Non seulement le métier de a pécheur », attribué au mari, est un vestige de l'introduction disparue, mais le conte a conservé un passage significatif, que seule peut expliquer l'introduction en question. Quand le roi, à l'instigation du vizir, demande au pêcheur un lapis du genre d.e celui que nous connaissons, la femme dit à son mari d'aller auprès d'un certain puits (puits, fontaine, lac, mer, même idée) et de regarder dans ce puits en appelant sa sœur à elle et lui demandant ce qui pourra satisfaire le roi.

(1) Comparer le conte albanais. — Nous traiterons, dans un cliapitre spécial, de ce thème du Meixer du père.

Le dénouement est un peu brodé : non seulement le petit garçon de huit jours, qu'exige le roi, doit savoir parler, mais il doit « raconter au roi une histoire dont le commencement soit mensonge et la fin soit mensonge ». — Le conte de mensonges (le Lûgenmœrchen d.es Allemands) raconté par le petit, — qui est aussi l'enfant nouveau-né de la sœur de la jeune femme, — rappelle tout à fait les contes européens de cette classe.

Ce qui .est tout à fait curieux et vraiment suggestif, c'est qu'à ce conte du type (altéré, mais parfaitement reconnaissable) de \' Epousefée, les conteurs arabes d'Egypte juxtaposent, — comme histoire du fils du pécheur, — un autre conte, lequel est du type de la Belle aua- cheveux d'or. On dirait que les auteurs de cette juxtaposition. Egyptiens ou autres, ont senti l'affinité qui existe certainement entre les deux types de contes, bien qu'elle puisse échapper à première vue.

^'eut-on se convaincre de cette affinité ? Ici et là, le héros est envoyé par un roi en des expéditions périlleuses ; ici et là, il y a une femme que le roi veut épouser. Seulement, dans les contes du type de la Belle aux cheveux d'or, la femme est une princesse inconnue, dont l'existence a été signalée au roi par les ennemis du héros, et ce sont ces ennemis qui, pour le perdie, le font envoyer conquérir cette princesse pour le roi. Au contraire, dans la plupart des contes du type de V Epouse-fée, la femme est la femme même du héros, que le roi a vue et qu'il veut enlever à son mari'; et c'est le roi, non pas des ennemis, qui cheiche à se débairasser du jeune l'omme en exigeant de lui, sous peine de mort, l'exécution de tàch.es impossibles.

- L'analogie entre les deux types de conte n'explique-t-elle pas cette sorte d'attraction qui, dans le récit arabe d'Egypte, les a accolés l'un à l'autre ?

Mais, disons un mot d.e cette histoire égyptienne de Mohammed r.\visé, le fils du pécheur. Nous y voyons reparaître le poisson merveilleux, qui manquait dans l'histoire du pécheur, père de Mohammed :

A la suite de démôlés avec le fils du roi, son compagnon d'école, Mohammed est battu par le maître et déclare à son père qu'il ne veut plus retourner à 1 école et qu'il deviendra, lui aussi, un pécheur. Son père lui donne les instruments de pèche et lui dit d'aller pêcher le lendemain. De son premier coup de filet. Mohammed prend lui routrct. ot il se prépare à le faire griller pour son déjeuner, quand le poisson lui

dit: « Ne me briilc pas, Mohammed; je suis une des prinee.sxes dn fleuve; remets-moi dans l'eau, e[ je l'aiderai au temps du malheur. » Le jeune homme remcl le poisson dans le lleiivc.

ki, la (( piincesse du lleuve » [du Nil] n"ép(nise pas celui (]ui l'a épargnée, cl elle ne (|uitl(> pas un seul itislaid sa forme de |)oisson ; elle Joui' sinipli'nieril, à l'étrai-d de son hicMiraiteur, le rôle de conseillère, coiunie le ciic\al iner\eilleu\ d.c laid de coules du type de la Belle (tn.v cheveux d'or. Klie aide nolarninent Mohammed à enlever, pour l'auicner au roi, la liiie du Sullan de la Terre \erle. — Nous axons doi\ué, dans nos (A)iitcs popuhiires de Lorruine (II, p. i(î5), le rt'sunu' do celle hisloire.

covrns api'arkniks avec inthodcctkin i:t i)r:N()CK.Mi:NT duteu i:ms

Voici niainlenanl un petit groupe de contes, qui tient encore de V Epouse-fée, et se rattache aussi, — par un lien très ténu, il est vrai, — à la Belle aux cheveux d'or.

D'abord, un conte de l'Indo-Chine, que M. le capitaine Bonifacy, de l'Infanterie coloniale, a recueilli, entre autres contes très intéressants, au Tonkin, dans la province de Tuyên-quang, chez les tribus de race Man, populations qui habitaient primitivement Les montagnes du sud de la Chine et que la pression chinoise a refoulées hors de l'empire (i) :

Un jeune liomme, qui a rendu service au roi des Dragons (de la mer) en lui retirant mi hameçon de la bouche, est invité par son obligé à choisir entre trois parasols [c'est bien couleur locale]. Le jeune homme en prend un au liasard, et il apprend du dragon qu'en ouvrant ce parasol en temps de sécheresse, il aura de la pluie tant qu'il en voudra pour arroser ses rizières.

Un jour qu'il se sert du parasol, il en voit tomber un petit poisson bleu argenté; il le met dans une jarre d'eau pure. A partir de ce moment, tous les ouvrages de sa maison se trouvent faits comme par enchantement. Afin de savoir si le poisson n'est pas pour quelque chose dans l'affaire, le jeune homme se cache dans le grenier au dessus de la jarre, tenant en "main un pilon à riz. Ce qu'il a prévu, arrive: le poisson, se changeant en une belle jeune fille, vêtue d'habits magnifiques (elle est une des filles du roi des Dragons), sort de la jarre et se met à faire le ménage. Aussitôt le jeune homme laisse tomber son

(1) Bulletin de l'Ecole française d'E.vtrème-Orient, II (1903), p. 27G et suiv.

pilon sur la jarre, qui se brise, et saisit la jeune fille, laquelle, n'ayant plus d'eau à sa disposition, ne peut plus reprendre sa forme de poisson (i). Ils s'épousent.

Un jour que le jeune homme est aux champs, des soldats du roi passent par là, et, voyant la belle jeune femme, ils l'enlèvent et la conduisent au roi.« Celui-ci l'épousa aussitôt, lui donna le rang de première reine et négligea pour elle toutes ses autres femmes, sans pouvoir cependant lui faire oublier son vrai mari. »

Rentrant à la maison, le jeune homme est désolé de ne plus trouver sa femme; mais il s'aperçoit qu'une traînée de graines de chou, partant de la maison, se prolonge vers la campagne, et il se dit que sa femme a voulu lui indiquer ainsi le lieu oii on l'a emmenée. Il marche donc dans cette direction, longtemps, longtemps, si bien que ses habits déchirés lui donnent l'air d'un mendiant; il finit par arriver à la capitale et au palais du roi.

Justement sa femme se trouve dans la cour, devant le ])alais; en l'apercevant, elle se met à sourire de joie. Le roi, voyant ce regard et ce sourire, dit à la reine: « Depuis une année, malgré tous mes soins, malgré toutes les preuves de mon amour, je ne vous ai pas vue sourire. Puisque l'accoutrement de ce mendiant vous rend gaie, je veux désormais me vêtir comme lui. » Aussitôt il va troquer ses habits royaux contre les haillons du jeune homme, et il veut ensuite retourner auprès de la reine. Mais les chiens du palais, ne le reconnaissant pas sous sa défroque de mendiant, se jettent sur lui et le mettent en pièces. Alors la reine introduit son vrai mari dans le palais, où, en le voyant revêtu des habits royaux, tout le monde le prend pour le roi. Et il règne, en effet, à partir de ce moment, « avec beaucoup de sagesse ».

Faut-il voir, clans ce dénouement baroque, un élément hétéroclite, un appendice purement tonkinois, greffé sur un corps de récit lequel, — • apparenté, comme il l'est, à la famille de contes que nous venons d'examiner, — a été certainement importé au Tonkin ? Ce serait se tromper grandement ; car ce même dénouement termine, dans un livre bouddhique mongol, le Siddhi-kiir, un conte similaire.

Ce Siddhi-kilr, a le Mort doué du siddhi », c'est-à-dire d'une vertu magique (le mot siddhi a été emprunté par les Mongols au sanscrit), est une traduction ou plutôt une imitation d'une recension bouddhique très particulière du livre sanscrit la Vetâla-pantchavinçaii, ce Les Vingt-cinq [Récits] du Vetàla », sorte de vampire. Le conte en question forme la 28'' et dernière des histoires racontées par Siddhi-kûr (2). Certainement, en subissant l'action du milieu

(1) Ce trait du brisement de la jarre est certainement une altérritiou du trait lialjituel, la destruction de l'enveloppe animale.

vl) Voir ta traduction allemande du livre mongol par feu IJernliard .li'iig, Mcm- Çjoligche M jjrchcn (\ni\f,\)rnck, 18i)S), p. 'Vi et suiv.

pou cultivé dos Mongols, apiôs a\oir ])iôalablenient passé par Tintermédiaire désorganisateur dos l^ouddliislos. lo vieux conte indien n'est pas resté ce qu'il était à l'origine, et la rédaction on est gauche et conluse ; mais l 'essentiel du récit primitif y subsiste.

On \ dislingu.0 d'abord doux épisodes, qui, réunis, corrcsjwndont à l'épisode du conte des Saxons de Transylvanie où le héros fait du bien à la (ille du roi des Serpents (i). Dans le conte du livre mongol, lo héros délivre do capli\ilé une grenouille, fille du u prince des dragons, gardiens des huîties blanches à perles )) ; puis il sauve d'un oiseau terrible un seipent blanc, fds de ce même prince des dragons. Ici, comme dans le conte transylvain (et aussi comme dans le conte tonkinois), le prince des dragons se montre reconnaissant .envers le héros : il lui donne un objet qui procure à manger, tant qu'on en veut, et, de plus, une chienne, laquelle correspond au poisson bleu argenté du conte tonkinois.

La nuit, la chienne dépose son enveloppe animale, et elle la reprend le matin : elle devient la femme du héros. Un jour qu'elle est allée se baigner sous sa forme humaine, le jeune homme saisit la peau qu'elle a laissée à la maison et la jette au feu. Quand elle revient, elle fait des leproches à son mari (a).

Quelques jours après, la jeune femme va de nouveau se baigner dans lo même fleuve. Cette fois, quelques boucles de ses cheveux se détachent et s'en vont au fil de l'eau. Or, « ces boucles étaient ornées de cinq couleurs et de sept qualités précieuses ». Justement, à l'embouchure du fleuve, une servante d'un puissant roi est allée chercher de l'eau: ies boucles vont s'embarrasser dans le vase avec lequel elle puise, et la servante les porte au roi. Celui-ci dit à ses gens: « A la source de ce fleuve, il doit y avoir une femme très belle, de qui viennent ces boucles; prenez des hommes avec vous, et ramenez-la moi (3).

(1) Voir la présente Monofirapltie D, Section I. Le Biibis lumineux, vers la fin.

(2) Seraient-ce les Mongols qui auraient eu l'idée de donner à l'épouse mystérieuse l'enveloppe d'une r//ieH«e plutôt que celle d'un autre animal? La réponse, c'est que ce détail se retrou\ e dans le folk-lore indien. — Dans un conte des Santals, populations non aryennes du lîengale, qui ont reçu leurs contes de la région tout hindoue dans laquelle elles sont enclavées (C. H. Bompas, Folklore of the Santal Parrjanas, Londres, 1900, n° 8a), un jeune pâtre voit une chienne se dépouiller de sa peau et se baigner sous forme humaine. Quand les parents du jeune homme décident de le marier, il déclare qu'il n'épousera qu'une cliienne. Comme il ne veut pas en démordre, on conclut qu'il a en lui « une âme de chien », et il épouse selon les rites la chienne qu'il sait être une jeune fille. Une nuit, il saisit l'enveloppe animale et la jette au feu. FA sa femme reste femme, d'une beauté plus qu'humaine. Tout le monde le félicitant, un imbécile, qu'il a pour ami, veut, lui aussi, épouser une chienne : mais, dès la cérémonie du mariage, sa chienne le mord si cruellement, qu'il la laisse aller. Tout le monde se moque de lui, et, de cliagrin, il se pend.

(3^ Au sujet des cheveux de l'héroïne floUant sur l'eau et de tout ce passage, voir plus haut (Revue, juin 1913. p. 2GI ; — tir. à p., p. 50).

En voyant de loin venir les hommes dn roi, la femme dit à son mari que, puisqu'elle va être séparée de lui, il faut user de ruse. — Tel jour, le mari arrivera à tel endroit, où elle s'arrangera pour se trouver; il se sera fait, de la dépouille (Balg) d'une pie (sic), une fourrure (Pelz), et, ainsi vêtu, il se mettra à danser grotesquement devant elle. — Le jour venu, l'homme arrive, en son « enveloppe de pie » (ElsterliUlle), et fait les simagrées convenues. Aussitôt la « reine » éclatée do rire. Le roi lui dit « Dans toute cette année, malgré tout ce que j'ai pu faire, tu n'as jamais ri; pourquoi ris-tu aux grimaces de ce vilain homme .^ » La reine répond : « C'est cette enveloppe de pie qui m'a tant fait rire; si tu l'endossais, c'est là, pour le coup, que je rirais ! » Pendant que le roi se revêt de l'accoutrement du mari, la femme envoie dire au palais que, s'il arrive un homme vêtu de telle et telle façon, il faudra exciter les chiens contre lui. C'est ce qui est fait, et, de plus, le roi est assommé sur place. La femme, alors, fait passer son mari pour le roi.

Nous n'insisterons pas sur les ressemblances que Le conte du livre mongol et le conte tonkinois présentent, pour le corps du récit, avec les contes de la présente Section II d.e notre Monographie D. L'enveloppe animale, alternativement déposée et reprise par l'épouse mystérieuse, détruite par le mari [brûlée, dit expressément le livre mongol); puis cette épouse mystérieuse, après qu'elle est forcée de rester constamment femme, devenant l'objet des convoitises d'un roi, ce sont là des traits souvent notés dans ce travail.

Les contes mongol et tonkinois ont, il est vrai, quelque chose de particulier. Le roi n'a jamais vu le mari ; il ne connaît même pas son existence ; il n'a donc pas à chercher des moyens de s,e débarrasser de lui pour lui prendre sa femme : il la fait tout brutalement enlever après avoir vu s,es merveilleux cheveux (conte mongol), ou des soldats zélés l'enlèvent pour l'amener à leur maître (conte tonkinois). Cette particularité des deux contes a fait disparaître toute la partie du récit où le héros est envoyé en des entreprises périlleuses. La femme n'a donc pas ici à protéger son mari, à mettre en action au profit de celui-ci sa puissance magique : peu importe qu'elle soit ou non une fée. Le seul rôLe qu'elle ait à jouer, c'est celui de conseillère, et, si elle vient en aide à son mari, c'est uniquement par lo ruse qu'elle lui suggère, dans le dénouement.

(^e dénouement singulier mérite d'être examiné de près ; il nous paraît, pour l'idée fondamentale, n'être pas sans analogie avec le dénouement d'un grand nombre de versions de la Belle aux cheveux d'or, dénouement dont le trait saillant est celui-ci : le roi, qui a vu le héros sortir plus beau d'une chaudière bouillante ou d'un four ardent, veut, en l'imitant, se faire plus beau, lui aussi, pour plaire

à la Belle aux chcvciu- d'or, ol mal lui en advient. Dans le conte tonkinois ot dans le conte nionj^^ol, le roi veut aussi imiter le héros, toujours pour plaire à uu.v t'eninio, mais (contraste curieux avec lautre thème) en se faisant laid ou grotesque, et mal lui en advient, là aussi.

L'existence de ce dénouement si caractérisé, non scuLcment chez les Mans du Tonkin, mais dans un livre de ces Mongols qui, par lintermédiaire des Tibétains, ont reçu de l'Inde leur littérature avec le bouddhisme (i), est une preuve que le récit constituant le dénouement ,en question a existé dans l'Inde même, fixé par écrit a une époque reculée, et que probablement il y existe encore dans la tradition orale.

Page 1