CHAPITRE IV
encore (( pari-banou )).
l'agencement des Éléments du conte arabe. —
1.A rédaction de GALLAND et ses censeurs. — ■ BURTON ET MARDRUS
Voilà donc, réunis en un faisceau, les résultats de nos recherches nu sujet des contes apparentés à VHistoire du prince Ahmed et de la fée Pari-Banou. Restent quelques observations finales à présenter sur le célèbre conte des Mille et une Nuits, sur l'agencement de ses éléments, d'abord.
A la différence des autres contes ci-dessus examinés, Pari-Banou ne donne aucun rôle au hasard. Dans les contes en question, le tir à l'arc, fait à Vaventure, décidera, pour chacun des frères, quelle femme, jusque-là indéterminée, il devra épouser. Dans Pari-Banou, le tir à l'arc est un véritable concours entre les trois princes, « à qui tirera le plus loin » (2), et le vainqueur, — car il y a là un vainqueur, — épousera telle femme, parfaitement déterminée. Aussi, pour arriver au thème principal du récit, au thème de V Epouse-fée, r.-t-il fallu, si l'on peut s'exprimer ainsi, donner un coup de pouce : la fée Pari-Banou, qui veut épouser Ahmed, saisit en l'air la flèche de
(1) Voir, sur ce point, notre travail Les Mongols et leur préiendu rôle dans la transmission des contes indiens vers l'Occident européen (Revue des Traditions populaires, 1912. pp. 330-341 ; — pp. 3-3 du tiré à part).
{■!) Dans un conte turc de Con<tantinople (Kunos, n° 3"), p. 267), c'est aussi un tir à l'arc qui doit décider une question iniporlante : le trône d'un défunt padisliah appartiendra à celui de ses fils qui tirera le plus loin.
celui-ci et la porte près de la demeure mystérieuse où elle veut attirer le jeune prince.
Il est intéressant aussi de voir comment s'est modifié, dans Pari- Banou, l'épisode des contes similaires, où le roi envoie son plus jeune fils en des expéditions périlleuses pour le faire périr et pouvoir ensuite prendre la jeune et belle femme du prince. Dans Pari-Banou, les faits restent les mêmes que dans les autres contes, mais Vintention générale est complètement changée : si le sultan a de mauvais desseins contre Ahmed, ce n'est pas qu'il convoite la femme de celui-ci (il ne l'a jamais vue, et, du reste, il la sait trop puissante pour qu'on puisse rien tenter contre elle) ; c'est qu'il se croit menacé dans son empire par son fils, devenu le mari d'une fée, dont le pouvoir est redoutable. La différence .est notable ; et pourtant, malgré tout, un point fondamental du thème reste le même, ici et là : dans Pari-Banou, comme dans les autres contes, c'est la jemme de son fils qui est la cause occasionnelle des machinations du sultan contre le prince.
Toutes ces modifications du thème pur, introduites dans le conte arabe, sont certainement ingénieuses, et, certainement aussi, Galland n'a fait que les enregistrer ; car — nous répétons ce que nous avons dit déjà, avec preuves à l'appui, — Galland a tout simplement rédigé les notes prises par lui, en mai 1709, au cours de ses entretiens avec un Maronite d'Alep.
C'est donc à cette rédaction française qu'il faut s'en tenir, puisqu'on ne possède pas le conte dans son texte arabe, et Burton, dans sa trop fameuse traduction des Mille ci une Nuits, a montré son absence complète d'esprit critique, quand, au lieu de mettre en anglais la rédaction de Galland, il lui a substitué une traduction de traduction, et qu'il a été chercher, pour la faire retraduire .en anglais, la traduction faite par un Hindou, en son dialecte, d'une traduction anglaise du texte de Galland... Traduction sur traduction, l'on s'y perd ! (i).
Il est vrai qu'à .entendre Burton, la traduction hindoustani du texte de Galland (ou plutôt, pour être exact, d'une traduction anglaise de ce texte) aurait l'avantage d'être (( suffisamment orientalisée » {sufjiciently orienlalised) et « débarrassée de son gallicisme déréglé »
(t) Cette traduction des Mtlle el une Nuits en liindoiistani, — comprenant, outre Pari-Banuu. les autres contes recueillis par Galland de la bouche du Maronite Hanna, —a élé faite par un certain Totàràm Shàyàn, qui la publiée dans l'Inde, à Lucknow, en 18()8(U. F. Rurton, The Hook of t/ie T/iousnud XiiJils and a Nightl vol. X, Londres, 1894, p. XVIII).
{divested of thcir inordindic iialliciKiti), a notamment de ses dialogues tirant eu lonijueur » (('.s/x^c/o/Zy o/ llicir lomjKuine dialocjues) (i).
Ici, nous no pouvons nous défendre d'un souvenir de voyage. Ce i('\l(' (le C.allanil, drlianassi' de son (( gallicisme » v\ renforcé d' « orienlalisnu' », nous lai! penser à certaines eaux minérales rhénanes, soi-disant (( naturelles », (fui, d'après l'étiquette, ont été K débarrassées de leur l'er » (ci)leisent) et (( renforcées (verstœrkt) d'acide carbonique » : ce qui, en français, s'appelle tripotées. Une circonstance atténuante, — non point pour Burton, — c'est que, toujours d'après l'étiquette, ces eaux ont été « renforcées de leur propre acide carbonique » (mil ihrer eitjencn hœldensœiire verstœrkt). Burton, lui, dit à son public que, pour être rendu plus oriental, |)lus arabe, le texte de Galland a été renforcé, non point d'orientalisme arabe, mais d'orientalisme hindoustani.
VA c'est là ce que Burton, qui fait le scientifique, donne comme un document sur lequel on peut s'appuyer !... Mais ce qu'il dit n'est même pas exact. Le traducteur hindou de la traduction anglaise du texte de Galland n'a ni dégallicisé, ni orientalisé : il a tout simplement traduit à l'orientale, c'est-à-dire très largement et librement.
Un autre orientaUsaleiir, orientalisateur à outrance, c'est le « Docteur ,T. ('.. Mardrus »; mais 1 '.entreprise commerciale qu'est son Livre des Mille ^^nts et une Nuit, exige constamment que le lecteur croie avoir affaire à une « traduction littérale et complète du texte arabe » ; car cette affirmation s'étale en tête d.e l'ouvrage et pareillement en tête du tome XII, où se trouve le conte de Pari-Banou, intitulé ici Histoire de la prince.'sse Noiirennahar et de la belle Gennia.
Aussi, dans sa rédaction de ce conte, — pour laquelle naturellement, le seul texte existant, celui de Galland, pouvait fournir le canevas, — le « docteur » présente-t-il comme appartenant à son prétendu « texte arabe » (que personne n'a jamais vu) des beautés littéraires (( orientales » de son crû, dans ce genre : un sultan, (• doté par Allah le Généreux de trois fils, comme des lunes » ; la princesse Nourennahar <( semblable par les yeux à la gazelle effarée, (( par la bouche aux corolles des roses ,et aux perles, par les joues « aux narcisses et aux anémones, et par la taille au flexible rameau « de l'arbre bàn ». Etc, etc. Quelque peu de pornographie vient, à propos ou hors de propos, pimenter le récit, insuffisamment « orien-
(1) Burton, ihid.. p. .\IV
tal )) auparavant en ce point aussi. Le lecteur peut-il désirer davantage ?
En vérité, dans de pareils procédés, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou le sérieux avec lequel l'opérateur se moque du monde, ou son parlait mépris de toute probité scientifique (i).
Restons-en donc, pour Pari-Banoii, au texte de Galland : c'est le seul document sur lequel on puisse raisonner, et il provient d'un brave homme.
SECTION ni
l'épouse-fée et l'enveloppe ANIM.4LE
Seconde branche
En iS83, r.l.svV///c Journal, une revue qui s'est publiée à Londres de i8i(l à 1845, donnait un conte indien, dont l'origine n'est pas indiquée et qui, malgré une rédaction diffuse et à prétentions littéraires, est certainement authentique pour le fond (Vol. XI, pp. 206-
Ce conte commence par le tir à l'arc, qui indiquera quelle femme
chacun des sept fils du roi doit épouser.
Une flèclie vole dans la direction de la demeure du vizir ; cinq autres vers les palais d'autres nobles ; mais la flèche du plus jeune prince va se loger dans un arbre, un tamarinier. Après délibération des « sages », If ''roi décide que son fils ne peut épouser que le tamarinier. Dans les jours qui précèdent la cérémonie, on s'aperçoit que la future épouse ne peut être qu'une fée. Le jour du mariage, le prince est saisi d horreur en voyant qu'ehe est une guenon ; mais c'est une guenon qui cause admirablement, joue divinement des instruments do musique et possède toute sorte de perfections.
Le prince se refusant à rien dire à ses frères, la curiosité de ses hclles-sœurs en est vivement excitée, et elles prient le roi de donner
(1) Surlanuestion du manuscrit arabe, dont le Dr Mardrus dit avoir donné « le mot à mot pur, inflexible « (tome I, p. IX), voir les renseignements absolument contradictoires, fournis par le «docteur » et ses onfidents. l'cu M. Mctoi Cliauvin. qui rapproche les uns des autres ces dires dans ^a /^''^''"^(f"/; '"■' ''''%"}'.leurs aralA (Fascicule IV, 19()0, pp. 109-110, et Fasc. VII, 190.1, pp. 9j>-9b), <i Pul^ ;> dans la /{crue des Bihliollirqui-s et Archives de Belgique (1. II . l'asc. iv, iju.j, pp 290-2y:i), une apprécialion, aussi mesurée que décisive, sur la valeur scienlitique de l'ouvrage que M. Mardrus a su enfler jusqu'aux dimensions de seize volumes.
une fête à ses brus : elles se demandent quelle excuse le jeune prince donnera de l'absence de sa fennne. Celle-ci, le voyant triste et préoccupé, le questionne et lui dit que, pour une fois, elle prendra sa forme naturelle et assistera à la fêle. En parlant ainsi, elle se dépouille de sa peau de guenon et apparaît sous la forme de la plus belle femme imaginable, richement vêtue. Elle dit <^ son mari : « Prends soin de cette pyeau, que je quitte bien à contre cœur : sa ]kmI(' nous plongerait tous les deux dans le malheur. »
Au cours de la fête, où la belle jeune femme a lait inie entiée triomphale, elle poiisse tout ^ coup mi cri : (( Je brûle ! » et disparaît : le prince venait do brùl(>r la ])('au. En môme temps disparaît le palais somptueux que l'épouse-féc avait fait sortir de terre poin- y habiter avec son mari; de toute cette splendeur il ne reste qu'un luth d'argent, dont le i)rince se saisit à la hâte.
La dernière partie du conte a passé malheureusement par la plume d'un arrangeur. Finalement le prince est transporté par un génie dans les jardins enchantés du ciel, où il voit (( sa bien aimée reine-guenon » assise sur un trône de diamant, toute mélancolique. Le prince se met à jouer du luth d'argent ; le « roi des génies » en est dans l'enthousiasm-e ; la « reine des singes » (qiieen of the monkeys), la femme du prince, manque de s'évanouir, et le prince reste av.ec elle pour toujours.
Soixante ans après la publication de ce conte indien, trois autres contes de cette même branche de la famille ont été -encore recueillis dans l'Inde, à Mirzâpour ou dans la région (North Indian Notes and Guéries, année iSgZf, n°^ 353, 354, 359). Ces trois contes, qui se complètent entre eux, sont très instructifs par leurs altérations mêmes, lesquelles montrent comment de la forme primitive on a pu arriver à la forme de Pari-Banou : nous y verrons l'idée, pourtant bien indienne, de 1' « env,eloppe animale », — cette idée sur laquelle est construit tout le conte de VAsiatic Journal, — devenir inacceptable pour certains Hindous, se déformer et disparaître finalement.
Prenons d'abord le conte n° 354 '•
Un râdjâ a cinq fds. Dans le tir à l'arc qui doit donner à chacun inie femme, les flèches des quatre premiers tombent dans les maisons de ràdjâs ou de vizirs ; celle du plus jeune, sur un arbre où vit une guenon, et le prince est obligé de l'épouser.
Un jour, le râdjâ ordonne à ses fils de lui apporter chacun un joyau de grand prix. Le plus jeune va pleurer auprès de son épouse-guenon. Elle lui dit : (( Ne te chagrine pas. Va à cette fontaine et appelle la parî (sorte de fée) qui y habite : quand elle viendra, amène-la moi. »
Le prince obéit, et la guenon ordonne à la pari de lui apporter un plateau chargé de joyaux. Le prince prend les plus beaux et les donne à son père; les aines, eux, n ont rien apporté. — Ensuite, le roi ordonne à ses fils de lui faire un jardin avec étangs, arbres et fleurs. De nouveau, la parî est appelée et, en une seule nuit, elle fait un charmant jardin (i). Quand le roi, émerveillé; apprend toute l'histoire, il fait venir l'épouseguenon et donne au prince la moitié de son royaume. « Et le prince et la guenon vécurent heureux beaucoup d'années. »
La guenon mystérieuse a-t-elle dépouillé sa peau de guenon avant de paraître devant le roi ? il semble que non ; il semble même que le narrateur n'ait pas l'idée d'une enveloppe animale qui se dépose et se reprend à volonté. Il ne peut donc être question, dans ce n° 35/|, du brùlement de la peau, que nous allons retrouver dans le n° 353.
Ce n° 353 commence, ainsi que le conte précédent et que les autres contes indiens de cette branche, par le tir à l'arc :
La flèche du plus jeune de sept princes tombe, dans la jungle, sur un arbre, un pipai. C'est là que le prince doit se marier, et « les gens » le disent à une vieille femme, demeurant près de l'arbre. La vieille répond : (c J'ai une guenon; qu'on le marie avec elle. » Grâce à la munificence de la vieille, les noces sont superbes.
Suit l'épisode qui manque dans le n° 354 et où la guenon, dépoeant sa peau de singe, apparaît à son mari sous la forme d'une belle jeune fille.
Le prince vit très heureux. Ses belles-sœurs s'en étonnent; car il s'était montrée fort affligé à la pensée d'épouser une guenon. Elles se cachent et voient la guenon se dépouiller de sa peau et devenir une ravissante jeune femme. Elles vont trouver le prince, avec la mère de celui-ci, et lui disent, d'une commune voix : « Quand la guenon enlèvera sa peau, brijle-la immédiatement. De cette façon, elle restera toujours femme, et nous vivrons toutes ensemble. » Le prince parle de ia chose à la princesse guenon. « Prends garde, lui dit-elle; si tu fais cela, lu me perdras pour toujours, et alors tu te repentiras. »
Un jour que la princesse a déposé sa peau de singe pour aller au bain, le prince s'empresse de brûler cette peau; et aussitôt la princesse disparaît. Le prince, ne la voyant pas revenir du bain, se met à sa recherche.
On a pu remarquer que, dans ce n° 353, manque toute la partie
(1) On se rappelle la fontaine, le puits de plusieurs des contes précédents (arménien, géorgien, arabe d'Egypte) : là aussi le héros y est envoyé par l'épousefée. pour qull appelle des personnages mystérieux. Ce détail relie d'une façon particulière le conte indien et les contes qui viennent d'être mentionnés.
où le roi domio à ses lils des lâches à exécuLer. Le ii" SSg, dont il nous reste à parler, n'a pas cet h' lacune ; mais, sous d'autres rapports,il est très altéré.
haris ce n^' .îf);), la llèclie du septième ])rince s'enfonce dans le troue- d'un lii;uiei-. l.e |)iiuce reste assis sous ce figuier.
Vu uiilieu de la imii, luie i)aiî soi! de l'aii)r(>. Le prince lui raconte son aventure. (( Ne le cliagrine jias, lui dil-elle. Je vais avec toi. » Le prince l'enmiène sur son clieval cl Leid'erine dans sa chambre.
Le jour même, le roi dit aux sept princes : (c Que chacun de vous m'apjKjrte un bonnet fait par sa femme. » Le jeune prince, très troublé, se demande comment sa fennne lui donnera le Ijonnet exigé. « Ne te tourmente pas, dit-elle. .!(> t'apporterai un joli Ijonnet pour ton père. « Elle s'(Mivole vers le Paristan (le Pays des parîs) et en rapporte le bonnet de Ràdjà Indra (le dieu). Ensuite, c'est le mouchoir d Indra qu'elle rapporte. Enfin, elle apprête excellemment le plat que le roi a demandé à chacune de ses brus.
Un jour, le jeune prince brûle a la peau de singe qui sert de jouet (playtliing) à la princesse ». Celle-ci en est grandement affligée, et elle s'envole vers le Pays des parîs.
La dernière partie est analogue à celle de VAsiatic Journal et aussi à celle du n" 353 que nous avions laissée de côté. C'est à la cour de Râdjà Indra (le (( roi des génies » de l'arrangement publié par l'Asiatic Journal) que le prince retrouve sa pari, et c'est en récompense de ses talents musicaux qu'elle lui est donnée par le dieu ; mais, dans les n°^ 353 et 350, il ne joue pas du luth, comme dans VAsiatic Journal ; il s.e distingue en battant le tambour pendant la danse des parîs devant Indra.
Dans ce conte n° 359, ce qui subsiste du thème de l'Enveloppe aninmle, alternativement déposée et reprise par une fée, c'est ce singulier « jouet », qu'est devenue la « peau de singe », ce débris qui ne signifie plus rien. Il y a là une transition au thème de Pari- Banou, dans lequel jusqu'au moindre vestige de cet élément primitif a disparu.
La guenon des contes hindous a voyagé, — les courants persanoarabo-turcs aidant, — jusqu'à l'île de Syra, dans l'archipel grec, où les singes ne font et n'ont sans doute jamais fait partie de la faune indigène (Hahn, n" 67).
Le conte commence par le tir à Tare qui, d'après les intentions du roi, doit donner une femme à chacun de ses trois fds.
L'aîné épouse ainsi la fille d'un autre roi; le cadet, une fdlc de prince. Quant au plus jeune, sa flèche fait un trou dans un tas de fumier. Le prince touille, découvre une plaque de marbre, la soulève, descend un escalier et pénètre dans un souterrain, ori des singes sont assis auprès de leur mère. Celle-ci dit au prince de se choisir une femme parmi ses fdles.
Viennent ensuite les tâches assignées par le roi à ses fds : sera roi après lui, celui qui décorera le mieux sa maison ; qui apportera en plein hiver une corbeille de fruits frais ; et enfin, dont la femme, dans ime fête, sera proclamée la plus belle.
La guenon envoie son mari [comme dans plusieurs des contes de la section II] demander à sa mère ce qu'il faut pour exécuter les deux tâches. Quand vient la fête, le prince demande et obtient, pour sa femme et^ pour lui, de magnifiques vêtements et deux superbes coursiers sur lesquels ils caracolent, à l'admiraion de tous, à travers les cours du château. "
Le conte grec oublie de nous dire comment la guenon s'est transformée en une merveilleuse beauté. Un conte finnois et un conte polonais nont pas cette omission (i), et, bien que l'épouse mystérieuse, au lieu d'avoir l'apparence d'une guenon, y ait celle d'une grenouille ou d'un crapaud, les rapprochements à faire avec les contes indiens sont frappants.
Dans le conte finnois, le héros, Tuhkimo, Cendrillon au masculin, est le plus jeune des trois fils d'un roi. Ici encore, quand les jeunes gens sont en âge de se marier, tir à l'arc par ordre du roi.
Tuhkimo retrouve sa fièche dans la forêt et, accroupie dessus, une grenouille. <( Bonjoiir, dit-elle au prince; je suis maintenant ta fiancée. » Tuhkimo prend la grenouille et l'apporte, peu fier, à la maison.
Le roi dit à ses brus : « Demain j'irai chez vous voir comment \ous savez cuisiner. » La grenoiuUe dit à Tuhkimo d'aller se coucher, et qu'elle va préparer le repas. De son lit, il voit la grenouille se dépouiller de son enveloppe et devenir une belle jeune fille, qui ouvre la fenêtre et appelle : « Ma puissante race, mon illustre famille, venez m 'aider h préparer un festin poiu' le roi ! » Arrivent alors à tire d'ailes huit cygnes, qid penden leur plumage aux clous de la muraille et deviennent de l)clles jeunes filles. Avec la fiancée de Tuhkimo, elles tissent de uuigni-
(I) E. lîeaiivois, Conlrs populaires de la Xurrcqe. dr la Fiiihnidr ri de la Boun/iif/ne (l'aris, 1S()2), p. 18U et suiv. - K. W. WoyciUi, Polnisrhe Vulnssagen und Mœrchen (Berlin, 18:59), p. iOl et suiv.
fiqucs scrvielles el i)n''i)an'nl des iiiels (•\(|uis (i). De li"i, liiiiiiiliatioii (les b(Ml('s-sanirs de la (( ^nenouillo », hviniilialion qui s'a^'jjfiavc, quand Tuhkimo piôsonto au roi, do la pari de sa fiancée, une splendide chemise, el eusuile quand la myslérieuse jeune femme danse, en faisant apparaître, à chaque loin- qu'elle fait, toutes sortes de merveilles.
Tuhkimo \a lrou\er nue devineresse et lui demande ce qu'il faut faire j)Our que s;i liaiicée reste toujours femme. « Il faut lui dérober sa peau de grenouille et la brûler. » C'est ce qu'il fait, et la jeune femme liii adresse de vifs rejjroches : s'il avait attendu trois nuits, elle aurait repris pour toujours sa forme humaine; maintenant elle doit se séparer de lui. Kt aussitôt, changée en cygne, elle s'envole.
La fiancée-grenouilLe étant devenue, par une transformation inattendue, une fiancée-cygne, le thème des Jeunes filles oiseaux vient s'accoler au tlième (jue nous étudions ici. Nous renvoyons, pour ce second thème, aux lemarques de notre conte de Lorraine n° Sa (U, p. i() et suiv.).
^ oici maintenant le conte polonais :
A la suite du tir à l'arc, l'aîné de trois princes épouse une fille de chevalier; le cadet, xuie fille de grand propriétaire. Le phis jeune, qui passe poiu' mi peu simple, emporte cliez lui un crapaud (une princesse encliantée), qu'il a trouvé dans im marais où est tombée sa flèche.
A la fête de la reine-mère, cliacun des trois frères doit présenter un pain de sa façon. Le crapaud fait apparaître « sept jeunes filles », qui font un pain délicieux, et qui ensuite brodent magnifiquement ime ceinture pour la reine (i). Quand a lieu le festin, à l'occasion de cette même fête, la femme du plus jerme i>rince arrive, resplendissante de beauté et splendidement vêtue. Pendant le festin, le prince s'échappe et revient dire qu'il a brûlé la maudite peau. « Adieu ! dit aussitôt la jeune femme, .le devais être bientôt délivrée; maintenant, me voici de nouveaii enchantée pour longtemps. » bt plus jamais on ne ja revoit.
Dans ce conte polonais, comme dans les contes indiens et dans le conte finnois, les conséquences du brùlement de l'enveloppe animale sont funestes, et à la différence de ces contes, rien ne les répare.
Ce dénouem.ent tragique ne se retrouvera nulle part, à notre connaissance. Loin de reprocher à son mari d'avoir brûlé l'enveloppe animale, l'épouse mystérieuse .elle-même la fera jeter au feu. Témoin, les trois contes qui vont suivre.
(1) Comparer lapari. que l'épouse-guenon du conte indien n° 3oi, fait venir et à laquelle elle ordonne d'exécuter les tâches imposées au héros.
Ces trois contes, — lun, recueilli dans le Hanovre; un autre, en Suède ; le troisième, en France, vers la fin du x\if siècle, par Madame dAulnoy (i), — n'ont pas l'introduction habituelle (le tir à l'arc). Dans le conte allemand et dans le conte français, un roi donnera sa couronne à celui de ses trois fils qui lui apportera le plus beau petit chien, puis la plus belle toile, et finalement qui lui présentera la plus belle fiancée. De même, dans le conte suédois, un paysan ne permet à ses trois fils de se marier que s'ils apportent tel et tel objet et enfin amènent une belle fiancée.
Dans Le conte allemand, c'est chez un serpent qu'arrive et séjourne le plus jeune des fils ; dans le conte suédois, c'est chez une grenouille ; dans le conte français, chez une chatte blanche.
Le serpent du cont.e allemand, quand il s'agit de la belle fiancée à ramener, dit au jeune homme de le mettre au bout d'une fourche et de le tenir ainsi au-d.essus d'un grand feu. Le jeune homme ayant obéi, une effroyable explosion se produit ; la maison devient un magnifique château, et le serpent, la plus belle fille du monde.... Evidemment, dans la forme non altérée de cet épisode, c'était la peau du serpent qui était jetée dans le feu, et non le serpent luimême mis sur le jeu, comme pour rôtir.
Le conte suédois a perdu toute intelligence de cet épisode. Quand le jeune homme dit à la grenouille qu'il doit amener à la maison la plus belle fiancée, la grenouille lui fait allumer un bûcher : « Si tu remarques quelque chose dans le feu, il faut le retirer et le délivrer. » Ce que le jeune homme voit au milieu du feu, c'est une jeune fille merveilleusement belle.
Dans le conte français de Madame d'Aulnoy, la chatte blanche dit au prince « de lui couper la tête ei la queue, qu'il jettera promptement dans le jeu ». Le prince finit par s'y résoudre : « d'une main mal assurée, il coupa la tête et la queue de sa bonne amie la Chatte : en même temps, il vit la plus charmante métamorphose qui se puisse imaginer. Le corps de la chatte devint grand et se changea tout d'un coup en fille, etc. ».... On voit que la seconde recommandation faite au prince (jeter dans le feu la tête et la queue de la chatte), le prince l'a tout à fait oubliée, — et Madame d'Aulnoy aussi. Mais cette recommandation reste comme un vestige du thème original.
(1) C. et II. Colshorn, M;rrrlien tind Sagen (Hano.vre, tSoi), n" lli ; — Cavallius, op. cit., p. 300 ; — .Madame d'Aulnoy, La Chatte Blanche.
Est-il bien lUMX^ssaire de résumer ici tout au long divers contes faisant grouiH' avec les trois précédents, mais dans Lesquels s'est effacé loul snuxcnir-, si faible qu'il soil, de ]"envel()[)pe animale brûlée ?
Deux de ces contes, un coiile piémonlais du MonW'errat ((.omparelti, op. cit.. n" '[) el un conte liessois (Grimm, n" 63), ont conservé plus ou moins l'introduction caractéristique.
Dans le conte piémontais, un roi dit à ses trois fils, qui veulent se marier, d.e lancer chacun une pierre avec une fronde. La pierre du troisième tombe dans un fossé où se trouve une grenouille « fée », laquelle, le jour de la noce, arrive en carrosse et devient une « très belle femme ». — Dans le conte hessois, ce qui correspond au tir à l'arc a été changé de place, et, du reste, cet épisode est altéré :
Après avoir dit que celui de ses trois fils qui apportera le plus beau tapis, héritera du royaume, le roi envoie en l'air trois plumes en soufflant dessus, pour indiquer aux concurrents dans quelle direction chacun doit se mettre en route. La plume du troisième tombe presque aussitôt par terre, près d'une trappe. Le prince lève la trappe, descend des degrés et arrive chez un gros crapaud [Kroete, a crapaud », est féminin en allemand], entoure de petits (comparer le conte grec de l'île de Syra). C'est ce crapaud qui donne au prince, d'abord le tapis, puis une bague magnifique, et qui enfin lui dit de prendre un des petits crapauds, lequel deviendra une iDelle « demoiselle ».
Nous ne nous attarderons pas sur deux contes du Tyrol allemand (i), dans lesquels la fiancée est aussi un crapaud. Mais un conte serbe (Vouk Stefanovitcb Karadjitch, op. cit., n° ii) vaut la peine d'être noté. Le tbème des trois nuits d'épreuves, que nous avons touché plus haut (Revue, janvier-juin igib, p. 2 ; — tiré à part, p. 162 et suiv.) y remplace, pour la délivrance de la princesse le thème de l'env.eloppe animale à brûler. Après la dure épreuve de la première nuit, Xean reçoit d'une princesse, — laquelle n'a jamais eu à cacher sa forme humaine, — l'étoffe demandée par le père ; après la seconde nuit, la chaîne d'or également demandée. Après la troisième nuit, Jean épouse la princesse délivrée et arrive avec elle à la noce de ses deux frères.
(1) Zingerle, Ktnder-und Ilnusrnxrchen (Ratisbonne, s. d.), p. 17 et p. 348.
Dans deux contes portugais, — l'un, du Portugal même (Algarve) et l'autr.e, du Brésil (Sergipe), — le thème est réduit à sa plus simple expression. Pas d'objets demandés par le père à ses fils.
Dans le premier conte (i) un roi donnera sa couronne à celui de s.es trois fils qui ramènera de voyage la plus belle épouse. Le plus jeune prince ramène la fille d'un vieillard mystérieux, que celui-ci lui a donnée, à condition que le prince ne la verrait que le jour des noces. Ce jour-là, il voit que c'est une guenon (voici de nouveau la guenon des contes indiens et du conte grec de l'île de Syra). Le conte portugais s'achève par le triomphe de la guenon, laquelle, sous forme humaine, apparaît, devant son beau-père, sur un trône d'or, belle comme le soleil (pas de mention d'enveloppe animale enlevée).
Dans le second conte portugais (2), les trois fils d'un « homme » sont partis pour gagner leur vie. Ils reviennent .ensuite, mariés tous les trois, le plus jeune à un crapaud (ayant entendu près d'un lac une voix délicieuse, il s'est juré d'épouser celle qui chante si bien, quelle qu'elle soit). Au moment où l'on arrive au pays, le crapaud (( se désenchante », et devient une belle princesse, qui fait son entrée avec une grande suite de crapauds, transformés eux aussi et devenus des serviteurs et s.ervantes.
Maintenant il nous faut quitter l'Europe et retourner dans l'Afrique du Nord. Au conte maure de La Tortue, étudié dans la Section II, va s'ajouter un conte arabe de la Vallée du Nil, auquel on peut donner le même titre, mais qui appartient bien à la présente Section (Artin Pacha, op. cit., n° 6) :
Un sultan a trois fils. Quand ils sont pour se marier, leur père leur dit de monter sur la terrasse du palais et de tirer chacun une flèche. La flèche de l'aîné tombe sur la maison d'un haut dignitaire de l'empire; celle du second, sur la maison d'un général; celle du troisième, sur une maison où il y a une grosse tortue. Le mariage des trois princes est célébré.
Bientôt après, le sultan perd l'appétit. Chacun des trois princes doit lui envoyer un plateau chargé de mets. Les plats apprêtés par les sottes femmes des deux aînés (par sinte d'un malin toiu- que la tortiic leur a jouéj sont infects; ceux de la tortue, exquis. Le sultan recouvre l'appétit,
(1) Ttieophilo Braga, op. cit., n° 29.
(2) Sylvio Romero, Contos popiilares do Brazil, (Lisbonne, 1885), n° 21.
cl un festin doit avoir lieu en réjouissance. Toujours par la malice de la lorlue, les femmes des deux aînés arrivent ru équipage ridicule; la troisième princesse (la ei-devanl tortue >, en splendide appareil.
Pendant le repas (où la bctise des deux <( iirincesses aînées », qui veulent imiter la « princesse cadette », tourne h la grosse farce», le plus jeune prince sort et va brûler la carapace de la tortue. Celle-ci s'en console.
En comparant les deux contes de La Tortue, amenés par les mêmes couranls historiques , Tiin chez les Arabes d'Egypte, l'autre chez les .Nhiures d'Algérie, on s'assurera si nous avons raison de ranger le conte algérien et le conte égyptien dans deux sections différentes. Et cette constatation sera autre chose qu'un simple enregistrement: elle montrera, une fois de plus, que ce ne sont pas des thèmes généraux qui ont voyagé pour aller se spécialiser dans tel et tel pays ; dans le cas présent, deux formes différentes, deux formes spécioJiaées d'un même thème général sont arrivées, indépendamment l'une de l'autre, sur la côte septentrionale de l'Afrique.
D'Afrique en Asie, maintenant : d'abord, vers le Nord, chez les Tatares de la Sibérie ; puis, vers le Sud, en Indo-Chine, chez les Annamites et chez les populations de race Man du Haut-Tonkin.
C'est chez les peuplades turco-tatares de l'Altaï que M. Radloff a recueilli le conte suivant (op. cit., I, p. 8 et suiv.) :
Un marchand a trois fils. Il leur dit un jour : « Voyez en rêve quelle femme vous voulez prendre. » L'aîné rêve d'une fille de marchand; le second, d'une fille de fonctionnaire; le troisième, d'une grenouille.
Après cette introduction, oià le thème du Tir à l'arc s'est transformé d'une manière assez bizarre, vient l'épisode des tâches, données par le père à ses brus :
Un jour que le marchand veut aller chez le prince du pays, il demande que la première bru lui fasse une casaque; la seconde, des culottes; la troisième, des bottes. La grenouille remet à son mari de superbes bottes brodées d'or, tandis que le travail des deux autres brus ne vaut rien. — Ensuite, la grenouille fait d'excellent pain; les deux autres, du pain détestable. — Enfin, les trois brus doivent chanter devant leur beau-père. La grenouille se présente [sous forme humaine, évidemment, quoiqu'il n'en soit rien dit], et le marchand déclare qu'il n'a
jamais va de femme qui, pour la voix et la boaulé, lui soit eomparablc. Il fait de son plus jeune fils un grand marchand; des deux aînés, des bergers, et, de leurs femmes, des cuisinières.
Pas de. destruction de l'enveioppe animale dans le conte tatare, ni (comme on va le voir) dans les deux contes de l'Indo-Chine, ci-dessus annoncés.
Le héros du conte annamite est un « étudiant pauvre », ce cjui peut faire penser que c'est par l'intermédiaire de la Chine, ce pays des examens et des concours, que ce conte est venu de l'Inde (i).
Un jovu' que cet étudiant se promène le long d'une rizière, il prend quelques épis de riz. Aussitôt une voix : a Qui touclie à mon riz ? » La môme voix s'étant encore fait entendre plusieurs fois, l'éfudiant fouille les touffes de riz et y trouve une grenouille. Il l'emporte cliez lui, malgré les moqueries des autres étudiants, et la garde, comme si elle était sa femme.
Quelque temps après, le maître de ces étudiants dit à ceux qui sont mariés, que chacun devra apporter un vêtement cousu par sa femme. L'étudiant demande à la grenouille : « Comment allons-nous faire ? » La grenouille lui dit d'être tranquille. Elle fait descendre du ciel une fée qui, en im instant, a cousu un beau vêtement. Le maître loue grandement l'habileté de la grenouille.
Les autres étudiants décident alors que cliacun offrira au maître un plateau de sucreries. Celui de la grenouille est encore le plus beau, et l'on voit ainsi qu'il a épousé une fée.
Les camarades de l'étudiant se mettent à battre les touffes de riz pour faire une semblable trouvaille; mais ils n'ont pas le même bonheur.
Ce petit conte ,est très écourté ; ainsi, la grenouille-fée reste dans la coulisse jusqu'au bout. Il n'en est pas de même, sur ce point, dans l'autre conte de l'Indo-Chine, celui des Mans : dans ce conte, l 'épouse-guenon, — car guenon et grenouille se trouvent dans cet Extrême-Orient, — l 'épouse-guenon est tout le temps en scène (2) :
Une vieille femme emmène chez elle une guenon, qu'elle a trouvée dans la forêt et qui lui a dit savoir faire les nattes. La guenon, en effel.
(1) A. Landes, Cniites et Légendes annamites (Saigon, 1886), n° 12i. — Dans un précédent travail, auquel nous avons déjà renvoyé, nous avons dit quelque cliose des Annamites et de leurs relations avec la civilisation chinoise (Le Conte du Chat et de la Chandelle, etc., dans la lioniania, année !911, p. 121 ; p. 51 du tiré à part).
(2) C'est un officier d'Infanterie coloniale, le capitaine Maire, qui, en l'JOi, a fait connaître le conte Man, qu'il a traduit d'un vieux manuscrit, trouvé chez les populations de cetti' l'ace, et qu'il a donné à la fin de siui Etude et/inuf/rd/iltit/ue sur la rare Man du Haut Tonkin (Annales de l'Iuftilut (Colonial de Marseille, \.i' année, 2° série, 2° volume, l'JUi, pp. 3G3-;i()7). - C'est éj^alemenl un officier de Coloniale, le capitaine lîonifacy, qui, en lOOo, publiait l'autre conte Man, que nous avons résumé plus haut.
011 ral)ri(iue xuu\ si l)ollo i\\\o dans la ruo, quand la vicillo la poric an marché, tonl le monde s arrête ponr rcxaminer. Le troisième fils du roi, le prince Chua-Ha, Tadmiro, lui aussi; car on y voit (( des draj^^ons, (les lions, des tortues, des aigles et de belles lettres )>. 11 questionne la vieille et, très surpris qu'une guenon ail pu exéculer nu pareil travail, il dit <\ la vieille qu'il vent une natte qui soit exactement de la mesure de son lit : la guenon devra la lui i'ournir. Alors la guenon supplie le (]iel de la transformer en oiseaxi, et elle peut ainsi pénétrer dans la chambre du prince jwur prendre la mesure de son lit.
La natte est remise au prince, qui dit à la vieille de le conduire là où est la guenon, et celle-ci, interrogée par lui, répond : <( Je suis la fille de Dé-Tich, roi du Ciel; je m'appelle Kim-Qné; j'ai commis une faute grave ; alors mon père m'a changée en guenon et m'a envoyée ici » (2). Le prince dit que lui aussi est fils de roi et qu'il n'est pas marié, et il la prie de venir avec lui pour être sa femme. Il l'emmène : dans la nuit, « le Ciel rend à Kim-Qné sa forme première », et elle devient une très jolie fille; le matin, elle redevient guenon. Les choses se passent ainsi pendant trente-six mois, le mariage restant secret.
Un jour, la reine, mère du prince, vient rendre visite à son fils, et, apercevant la guenon, elle demande avec colère au jeune homme ce que cela signifie. « Ce n'est pas rme guenon, répond Chua-Ba ; c'est la fille du roi Dé-Tich; elle s'appelle Kim-Qué; elle a commis une faute, et son père l'a envoyée sut la terre pour vivre avec les animaux. Elle est jolie et intelligente; elle sait lire et écrire. » La reine avertit le roi, qui entre en fureur : « Je ne veux pas qu'il vive avec une guenon! »
Peu après le roi ordonne h ses trois fils de lui faire préparer, pour le lendemain matin, cent plateaux chargés de mets, promettant de « donner quelque chose à celui qui ferait le mieux ». Voilà le prince Chua-Ba bien ennuyé; il s'en va pleincr auprès de Kim-Qué, qui lui dit de la laisser faire. A minuit, elle prie le Ciel de lui envoyer des femmes pour l'aider. Le dîner une fois préparé, les femmes remontent au ciel. C'est le dîner de Chua-Ba que le roi trouve le meilleur.
Le roi veut encore une autre « épreuve )). Chacrm de ses fils devra lui apporter, le lendemain matin, tout brodés, deux vêtements faits d'une étoffe de soie qu'il leur remet, marquée de son sceau. Kim-Qué s'adresse encore au Ciel, qui lui envoie des brodeuses, et l'une d'elles va, pendant la nuit, sans être remarquée, prendre mesure au roi (i). Le lendemain le roi essaie les vêtements; il les trouve beaux et lui allant bien. Quant aux vêtements apportés par les frères de Chua- Ba, le roi ne pe.irt les mettre; car ils ont été faits « sans aTicime mesme ». Le roi attribue une seconde fois le prix à Chua-Ba.
Enfin, le roi demande à voir les femmes de ses fils, afin de leiu- faire ses compliments. Kim-Qué promet à son mari éploré que tout se passera bien. Elle s'adresse au Ciel, qui lui envoie de l'eau de Cam-lô « ix)iu- se
(1) Dans un conte du livre sanscrit la Sinhûsana-diHilrinçikà (« Les Trente deux [Récits] du Trône »), un gandliarva (sorte de génie), gardien de la porte du dieu tndra, est condamné, en pumtwn de ses fautes, à naître cliez un potier, sous la forme d'un âne. Nous avons résumé ce conte dans les remarques du n° 63 de nos Contes de Lorraine, Le Loup blanc, TI, pp. 228-229.
lavor complètement ». Ensuite, elle « quitte sa forme de guenon » et devient une princesse, la plus belle de tout le royaume.
Condiùle chez le roi, celui-ci s'écrie : « Voilà une créature céleste! » Et, dans son contentement, il abdique en faveur de Ghua-Ba. (cChua-Ba et sa femme furent très heureux et eurent beaucouji dVnfnnls, (]iii sont les Thos (une tribu Man) d'aujourd'hui. »
Une remarque générale sur cette Section III de V Epouse-fée.
C'est là, et là seulement, qu'est mis en relief le contraste entre l'insignifiance, la maladresse des belles-sœurs du héros, et l'adresse, la puissance de sa femme, la fée. Ce contraste va s'accentuant jusqu'au bout, jusqu'à ce dénouement ori, après l'exécution merveilleuse des tâches assignées à ses brus par le père de famille, apparaît, dans tout son rayonnement, l'être extraordinaire qui, jusque là, s'était caché sous ime grossière enveloppe animale.
Autre observation, qui se rattache à la première, et dont la portée dépasse le cas particulier. Dans la précédente section (Section II), les belles-sceurs de l 'épouse-fée et leurs maris ne jouent aucun rôle dans le corps du récit, bien que les uns et les autres aient figuré dans l'introduction, à l'occasion du tir à l'arc. Pourquoi cette éclipse complète ? C'est que parfois une petite modification, — petite à première vue, — change toute V orientation d'un conte. Ainsi en est-il pour les contes de la Section II, oii l'enveloppe animale est détruite, non à In fin, mais presque au. commencement du récit, et où, par conséquent, l'épouse-fée apparaît, presque dès le début, sous sa forme de jeune femme admirablement belle.
Les choses étant telles, l'idée d'un concours de beauté entre ses brus, à l'instar de celui de la Section III, ne pouvait v.enir à l'esprit du roi : la femme de son plus jeune fils triomphait d'avance. Aussi s'est-il introduit, dans la trame du conte, une modification sensible, à vrai dire un retournement du thème : la beauté de l'épousefée, loin de servir les intérêêts de son mari par une victoire dont il doit partager le profit (comme dans la Section III), mettra ce mari
(I) Ainsi, en Indo-llliiiie, — à côlé tic la « f(;e » du (;onLe annamilo. i[n(! l'f'-pniisegrenouille fait venir [n)iir l'aider, et ((ni corresiiond si oxacteinciiL à la pa)-i, a|)])clée par l'épouse-j^nenon du conte indien (n" '\M), — voilà des « femmes « et d(^s « brodeuses» mvsléi'icMisi's (jue le CÀcA envoie à l'épouse-gnenon du conte Mun, et qu'il faut mettre en regard des « se|)l jeunes filles », évoquées [lar l'i^pouse crapauil du conte polonais di* la collecliiui W(iycicki, pour ([u'cilcs fassent du pain et bradent. (Comparer aussi les « huit jeun(îs fill(^s » c\f^nes du conte finnois!.
dans les ]>lus grands tlaiiijcrs, par la convoiriso que celle beaiilé év.cillera chez le roi. Ici reviendront les tâches imposées, dans la Section III, par le père, mais avec ces différences considérables, qii "elles ne seront imjiosées qu'à un seul des fds, et qu'elles viseront à sa perte, — iiifillralion évidente du thème, tant de fois touché cidessus, de la licUc aux cheveujc d'or. Et l 'épouse-fée remplacera ici, comme conseillère du héros, le clieval merveilleux de ce thème de la Belle ; mais, au conseil, l'épouse-fée jctiiulra l'action de sa puissance surhumaine.
Avons-nous suffisamment éclairci ces divers points ? car rien n'.est plus instructif, en folklore, que de bien mettre en lumière avec quelle logique, et aussi avec quelle souplesse, s'est opéré, dans les contes, ce travail presque instinctif de combinaison, de transformation des thèmes, que nous ne pouvons nous lasser de signaler et d'admirer.