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LES CONTES DU TYPE AFFAIBLI COMMENT SE FAIT LE MARIAGE DU HEROS

Le « svayamvara » indien

Ce trait d'un objet lancé par une princesse à son futur mari est indien, tellement indien, que le sanscrit a un mot spécial, svayamvara, pour désigner « le choix public d'un époux par une princesse entre les prétendants assemblés à cet effet », et ce choix s'exprime d'ordinaire par le lancement d'un objet. Ainsi, dans un conte oral de la région de Mirzàpour (North Indian Notes and Queries, iSqS, I>. 5i), un jeune prince arrive dans une ville, où le râdja « fait le

siuiyaiuiHira do sa Rlle ». Celle-ci passe aiipios de tous les ràdjàs assemblés, et jette la « guirlande de victoire » (iaymal) autour du cou du prince, qui devient ainsi son mari. — Un autre conte indien, celui-ci du district de Manipour, près de la frontière birmane (Indian Aniiquary, 1875, p. 262), accentue la singularité du choix : la « guirlande de fleurs » est mise par une i>rincesse au cou d'un exilé, devenu le serviteur d'un marchand, et qui, accompagnant son maître à la fête, .est assis derrière lui sur une misérable natte.

11 faut citer aussi un épisode d'une des œuvres littéraires les plus célèbres de l'Inde, l'histoire de Nala et Damayantî (i). La princesse Damayantî envoie sa mère dire à son père, le roi Bhima, de « fixer pour elle le jour de la cérémonie du svayamvara ». Ce jour-là, elle jette sur Nala, le désiré de son cœur, la (( guirlande du choix ». — Nous nous bornerons à faire remarquer (il serait trop long de le montrer) que cet épisode du svayamvara de Damayantî a été fortement arrangé et compliqué par un vieux littérateur hindou.

Encore dans la littérature de l'Inde, une autre histoire de svayamvara, plus simple, a pris place dans les écrits bouddhiques ;

La fille d'un certain roi a été fiancée, dès son enfance, au fils aîné du roi de Bénarès; mais les jeunes gens ne se sont jamais vus. La princesse est en âge de se marier, quand son père lui annonce que le prince qu'elle devait épouser, a péri sur mer, et que d'autres princes la demandent en mariage. Selon le désir exprimé par la princesse, le roi ordonne de faire, dans son royaume et au dehors, cette proclamation : « J'ai une fille que je veux marier; je rassemblerai les hommes de tous les pays, pour qu'elle choisisse elle-même. »

Or le prince de Bénarès a échappé au naufrage; mais son frère cadet, qui l'accompagnait et qui a été sauvé par lui, lui a ensuite traîtreusement crevé les yeux, pour lui dérober des pierres précieuses, et l'aveugle est arrivé, en mendiant, à la ville de sa fiancée inconnue. Le jour de la fête où celle-ci doit se choisir un mari, il est debout, à l'écart de la foule, jouant du luth. Quand la fille du roi l'entend, son cœur se prend d'admiration et d'amour, et elle jette de loin sur lui une couronne de fleurs, en disant : « Cet homme sera mon époux et mon maître. »

C'est dans une traduction chinoise d'un livre sanscrit bouddhiqut que figure cet épisode du svayamvara. Traduit tout au commencement du viii'' siècle de notre ère, l'original indien remonte donc tout

(1) A propos d'un autre épisode de ce poème, non? avons, dans notre Excursus [V, Le V Joyau du Serpent » et l'fnde, donné des indications de sources, auxquelles nous renvoyons.

au moins au vu" siècle, et probablement à une époque bien antérieure (i).

Ce qui, au point de vue de la présente étude, est particulièrement intéressant, c'est un conte indien oral du Bengale (Miss Stokes, n° 20, p. 126 et suiv.) :

Un jeune prince, qui a fui son pays et qui s'est donné l'air d'un pauvre homme fort laid et à la mine vulgaire, entre an service d'un marcliana de grain, dont la maison est voisine du palais d'un roi. Lcà plus jeune des sept filles de ce roi, laquelle n'est pas encore mariée, entend plusieurs fois le jeune homme chanter délicieusement pendant la nuit; elle dit à son père qu'elle désirerait se marier, mais qu'elle voudrait choisir son mari. Le roi invite tous les rois et princes des environs à se réunir dans le jardin du palais. Quand ils y sont tous, la princesse, montée sur un éléphant, fait le tour du jardin, et, dès qu'elle voit le serviteur, qui assiste par curiosité à la fête, elle lui jette autour du cou un collier d'or. Tout le monde s'étonne, et l'on arrache le collier au pauvre garçon; mais, une seconde fois, la princesse le lui jette, et elle déclare que c'est lui qu'elle veut épouser. Le roi, lié par sa parole, donne son consentement.

Notons, — pour le rapprocher ultérieurement d'autres contes, — que le prétendu homme de rien reprend plus tard sa vraie apparence de prince, et qu'il inflige la plus grande des humiliations à ses

(1) Voir, dans l'ouvrage do M. Edouard Chavannes, Cinq cenix Contes et Apologues, extraits du Tnpitaka chinois, qui nous a déjà fourni tant de documents précieux, le n" 381. Une note de la page 372 du tome II nous apprend que ce conte est tiré d'uu des traités relatifs à la discipline d'une des grandes sectes bouddhiques, traduits en chinois par Yi-tsing, en l'année 710. — Il n'est pas sans intérêt de savoir qu'en réalité c'est un comité de religieux bouddhistes et de fonctionnaires, présidé par Yi-tsing, le « glorieux pèlerin », qui a fait la traduction chinoise de la série de traités composant ce Vinnya. Un tableau, annexé au premier chapitre d'un de ces traités, indique la composition de ce comité pour l'année 710; il comprenait à ce moment cinquante-quatre personnes. La traduction de ce volumineux recueil s'échelonne sur un espace de sept ans, de 703 à 710 (article de M. Sylvain Lévi, dans la revue Tounç] Pao, Leyde, 1907, \). 110). — Un conte à peu près identique, et qui doit provenir du même Vinaya, se trouve dans le Kandjour tibétain, immense conglomérat de traductions de livres sanscrits, qui s'est formé à partir de la fin du vm' siècle. Anton Schiefner a autrefois traduit en allemand le conte tibétain {Mélanges asiatiques, de l'Académie de Saint-Pétersbourg, t. VIII, p. 121 et suiv.), et cette traduction a été retraduite on anglais par fou W. R. S. Ralston Tibetan Taies, Londres 1882, p. 279 et suiv.).

La même histoire des Deux Frères, le bon et le méchant, a encore été découverte par M. Chavannes dans un autre ouvrage chinois, traduit également du sanscrit, et que l'on rapporte «. à l'époque des Han postérieurs ", qui ont régné en Chine de l'an 2.". à l'an 220 île notre ère. M. Chavannes, dans une communicotion particulière qu'il a bien voulu nous faire, estime que cette traduction doit avoir été faite entre l'an loO et l'an 220. Dans cette variante, qui présente parfois, si ancienne qu'elle soit, de maladroits remaniements, l'épisode du Svayamvara est mutilé {Toung /'ao, octobre 1914).

six beaux-frères, les maris des sœurs de la jeune princesse, lesquels lui ont toujours témoigné du mépris (i).

Un autre conte indien (celui-ci, du district de Bidjnor, Inde septentrionale) a aussi l'épisode du svayamvara, avec le mot lui-même. Un trait est meilleur : si la princesse s'éprend du prince déffuisé et si elle lui jette autour du cou la « guirlande de victoire », c'est qu'elle a vu, un jour qu'il oublie de les cacher, sa chevelure, son visage, ses mains, qui sont tout dorés, depuis qu'il s'est baigné dans la « rivière d'or ». — La princesse n'ayant pas de sœurs, les beaux-frères du héros (car il y a, là aussi, des beaux-frères humiliés) sont les frères de sa femme (2).

Dans le conte du Bengale, la princesse arrive au svayamvara, montée sur un éléphant. Dans un autre conte indien (du district de Moradabad, Inde du Nord), nous retrouvons un éléphant, mais chargé par la princesse d'un rôle actif (3) :

A la suite de diverses aventures, le râdjâ Vikramâditya (le héros fameux dans le folklore hindou), pauvre et mutilé, pieds et mains coupés, est recueilH chez un fabricant d'huile, dans la ville d'un autre râdjâ. Nous transcrivons la suite :

Le jour suivant, c'était le svayauivara, où la princesse devait choisir son mari. Vikramâditya dit au fabricant d'huile de le prendre sur ses épaules et de le déposer dans l'enclos où tous les princes étaient assembles. Quand la princesse arriva, elle jeta la guirlande de victoire autour de la txompe d'un élépliant et dit : (( Eléphant ! éléphant! jette ce collier autour du cou de Râdjâ Vikramâditya! » L'éléphant s'en alla droit à nn tas de fumier, sur lequel gisait le mutilé, et lui jeta le collier autour du cou. Le râdjâ, père de la princesse, et les princes crurent l'éléphant fou (sic); mais l'épreuve fut répétée cinq fois, et toujours avec le même résultat, et finalement la princesse fut mariée à Vikramâditya (4).

(1) Tout l'ensemble de ce conte bengalais est résumé dans les remarques du n* 12 de nos Contes d- Lorraine, Le Prinre el son Cheval, I, pp. lîii-loâ.

(2) Norlh Indian Noies and Queries, janvier 1896, p. 173. — Il y a une « fontaine d'or » dans des contes européens de ce type, notamment dans notre conte de Lorraine, n° 1.2 (voir également les remarques de ce conte, I, p. 141).

(3) North Indian Notes and Queries, novembre 1894, p. 134, n° 307.

(4) II y a là une infiltration d'un autre thème indien, dans lequel le héros arrive à une ville inconnue, au moment où les habitants viennent de perdre leur roi- selon la coutume du pavs, un éléphant sacré doit désigner le successeur du défunt. L'éléphant saisit l'étranger avec sa trompe et le met sur son dos. Aussitôt le héros est proclamé roi. — Dans un conte de l'Inde du Sud, faisant partie d un livre rédigé en langue tamoule au xvn' siècle et publié en traduction anglaise a Madras (1886) par le Pandit Natesa Sastri, sous le titre de Drandian ^iqhts les ministres du défunt roi mettent une guirlande de fleurs sur la trompe de 1 éléphant royal et celui-ci. avant de charger sur son dos le futur roi, lui jette la guirlande autour du cou. Ici, s'est opérée une compénétration intime des deux thèmes). — L'épisode de l'éléphant sacré, qui se rencontre dans nombre de contes oraux indiens, a été versifié au xi' siècle par Somadeva de Cachemire, probablement

Vient ensuite l'iiistoire de l'humiliation des sept beaux-frères de Vikramàditya, les fils du râdjâ.

Dans les récits indiens qui ont bien conservé la couleur locale, la cérémonie du svayamvara est donnée comme un usage, et même appelée de son nom traditionnel. Quand de tels récits sortent du pays d'origine, des explications deviennent nécessaires. Voici, par exemple, ce que dit un écrivain arabe (i) :

On raconte qu'il y avait une ville où c'était la coutume, quand la fille du roi était en âge d'être mariéCj qu'un héraut avertît les habitants de sortir dans la plaine, pour qu'elle choisît un époux. Les gens se rendaient à l'endroit indiqué; puis, le roi et sa femme donnaient à leur fille un citron d'or, pour qu'elle en frappât celui qu'elle choisirait.

Dans ce récit arabe, c'est à un jeune homme pauvre, vêtu d'un manteau grossier, que le citron d'or est jeté par la fille du roi,

d'après un ouvrage plus ancien {Kalhû Sarit Sàgara, chap.4o ; tome II, p. 102, de la traduction anglaise déjà citée).

Le traducteur, M. G. TI. Tawnev, renvoie avec raison à la fable de La Fontaine, r,es deux Aventuriers et le Talixman (liv. X, fable XIV). Il y a là un petit problème assez curieux. Dans cette fable, deux aventuriers trouvent, près d'un torrent, un ccrileau disant que, si l'on passe ce torrent et que, prenant dans ses bras un éléphant de pierre, couché sur l'autre rive, on le porte au sommet d'une montagne voisine, on verra « ce que n'a vu nul chevalier errant ». L'un des deux compagnons risque l'aventure, et, portant l'éléphant de pierre, 'arrive au haut delà montagne sjr une esptanadp, près d'une cité. A un cri jeté par l'éléphant, le peuple sort en armes. L'aventurier se prépare à vendre chèrement sa vie, quand il entend cette foule « le proclamer monarque au lieu de son roi mort ».

Sans aucun doute, cette fable présente une altération bizarre du thème de l'éléphant sacré désignant un futur roi, mais une chose certaine, c'est que La Fontaine n'en est pas l'auteur. Elle existait déjà dans le coûte oriental qu'il a emprunté, pour le mettre en vers, au fAvre des; fAiinieres, ou la Con luite des liots, composé par le sage Pilpay, Indien, traduit en français par [ le pseudonyme] Davnl Sahid d'/sp'ihan, ouvrage qui a été publié à Paris en IGii et auquel La Fontaine a fait plus d'un emprunt (Voir son Avertissement de 1678, en tète du Livre VII)

Mais ici se pose un point d'interrogation. Li Livre des Lumières, que La Fontaine avait sous les yeux, cette traduction française d'un ouvrage persan du xiv° siècle, n'a pas V « éléphant de pierre », et nous ne le trouvons pas davantage dans une traduction anglaise, plus littérale, faite à notre époque (.ijjrar-î' Suhaili... translaled hi/ Kdirard fi. Lasticick, Ilertford, ISîii). L'une et l'autre traduction mettent ici un « lion de pierre ». Comment La Fontaine a-t-il substitué à ce lion Un éléphant, et s'est-il rapproché ainsi davantage (et certainement sans le savoir) du thème primitif ? M. Henri Régnier, dans Les Grands Ecrivains de la France (Fables de La Fontaine, t. 111, p. 79 , <iit qu' " on peut supposer que La Fontaine s'est souvenu d'un fait réel, qu'il avait lu dans quelque récit de voyage, de l'énorme éléphant de pierre, tnmvé parles Portugais dans l'île de Gharipour, lorsqu'à la fiu du XV" siècle ils arrivèrent sur les côtes de l'Inde, île que. par suite de cette rencontre, ils nommèrent Elephanta. » — Quoi qu'il en soit, le hasard, ici, abien fait les choses.

(1) Es Soyouti, dans s )u Anis el DJali^, cité par M. René Basset {Revue des Traditions populaires, fé-vricr 1899, p. Il 8).

Ia(|iull(', depuis déjà longtemps, a remarqué le jeune homme et. s'est éprise de sa beaulé, (( au point que son visage est ilevenu pfde ». Et, ses parents lui mani l'estant leur étonncment, elle leur dit : « S'il est pauvre, je suis riche, et, si je lui ai jeté le citron d'or, il y a longtemps qu'il m'a causé de la maladie et des soucis. ))

T.e conte s'arrête là. Il n'en sera pas de même dans toute une série de contes qui s'échelonnent depuis le golfe Persique et les rivages de l'Arabie du Sud jusqu'à l'extrémité occidentale de la côte barbaresque : à l'épisode du choix du mari sera joint. — comme dans les contes indiens du Bengale et du nord de la péninsule, — l'histoire de l'humiliation des beaux-frères du héros (i).

Dans l'Arabie du Sud, chez les Mehri, populations qui habitent la côte de l'Océan et parlent l'antique arabe des inscriptions minéenne? et sabéennes, notre épisode vient après diverses aventures de Mohammed le Vaillant (2) :

Errant sur la terre, Mohammed arrive près du pays d'un sultan qui a trois filles; il cache son cheval et ses armes, puis se déguise en derviche; mais la plus jeune des princesses l'a vu.

Le lendemain, le bruit se répand dans le pays que le sultan veut marier ses trois filles, et tout le monde, jeunes et vieux, se réunit devant le château. On donne à chacune des princesses un citron : les deux aînées jettent le leur sur des fils de marchands; la plus jeune jette le sien sur le faux derviche. « Elle a mal visé,» disent les gens; mais, deux fois encore, le derviche est atteint, et la princesse lui est donnée pour femme.

Toujours dans l'Arabie du Sud, un conte shauri, provr-naid des montagnes du Dofar, sur le golfe Persique, a aussi cet épisode des citrons lancés par les filles d'un sultan (ici elles sont sept) (3).

En face du rivage de l'Arabie du Sud, de l'autre côté du g- Ife d'Aden, ce type de conte s'est acclimaté chez les Somali (A) :

La plus jeune des six filles d'un sultan a vu le héros, chevauchant en beau cavalier. A peine arrive dans le pays, il renvoie (( dans le ciel » sa cavale merveilleuse et se donne l'apparence d'un boiteux. Un jour, à

(1) Nous reavoyons pour celte dernière partie (l'humiliation des beaux-frôres), au:x remarques du n" 12 de nos Coule;; de Lorraine (I, |)p. 112-lu2). — Voir aussi notre travail Le Coule du Chat et de la chandelle dans l'Europe du moijen âge et en Orient (Homania, 1911, pp. iOi-iO.'J ; pp. 34-3"j du tiré à pari).

(2) Alfred Jahn, Die Mehri-Sprache in Shd-Arabien (Vienne, 1902) n" 20, p. 30.

(3) D. II. Millier, Die Mehri-und Soqolri-Sprache. Vol. lU. Shauri-Te^te (Vienne, 1907), n° 2G.

(i) J. W. G. Kirk, Spennicn of Somali 7a/« (/•'oW--Aore, Septembre 190i, p. 316).

la (Icmandc de ses filles, le siillari fait battre le tambour et annoncer : (( Mes filles sont pour se marier. » Les jeunes gens riches se rassemblent, et l'on demande aux filles du sultan si tous ceux qu'elles veulent sont là. La plus jeune ayant dit qu'il en manquait un, on envoie à la recherche de ce qui peut rester d'hommes dans la ville, et l'on amène ainsi le jeune boiteux. Alors chacune des jeunes filles reçoit une orange pour en frapper l'homme qu'elle désire, et l'orange de la plus jeune va frapper le boiteux. Le père et la mère en sont tellement désolés qu'ils en perdant la vue (i).

Si l'on remonte vers l'Egypte, on y rencontrera un conte qui ressemble beaucoup au conte somali, tout en étant plus 'omplet. Notre épisode y est présenté comme suit (2) :

Ayant endossé des vêtements tout déchirés, achetés à un pauvre, Mohammed, fils de sultan, entre au service du chef jardinier d'un roi. Un jour, désirant voir son cheval merveilleux, il brûle un crin que celui-ci lui a donné, et il galope, magnifiquement vêtu, à travers le jardin. La plus jeune des sept filles du roi l'aperçoit et s'éprend du beau jeune homme. Elle met en tête à ses sœurs de demander au roi de les marier. Le roi fait publier que tous les hommes de la ville doivent défiler devant le « château des dames )>. Les six aînées des princesses jettent leur mouchoir à des hommes qui leur plaisent; la plus jeune ne le jette à personne. Le roi demande s'il ne reste plus d'hommes dans la ville. On lui dit qu'il ne reste qu'un pauvre garçon, qui tourne 'a roue à eau dans le jardin. On l'amène, et la princesse hii jette son mouchoir. Le roi, très affligé de ce choix, ne tarde pas cà tomber malade (3).

Poussant v.ers l'Occident, jusqu'au bout de la côte septentrionale africaine, de la côte barbaresque, nous retrouvons notre épisode dans un conte recueilli chez des populations berbères du sud du Maroc, les Ch.elhas de la ville de Tazerwalt (/i) : sept princesses ; pommes à .elles données par le roi, leur père ; absence du héros, du prétendu teigneux, à la fête : la plus jeune princesse, qui l'a vu

(1) A ce dernior trait se ratlache assez ingénieuse 1 ent le dépari des gendres du sultan, allant cliercher du lait de rhinocéros i)our guérir les deux aveugles, et l'épisode des beaux-frères, se laissant marquer sur les reins du sceau du héros, afin d'obtenir de celui-ci le lait qu'il a su se procurer. --Dans un conlc grec d'Kpire, le roi perd également la vue, mais accidentellement, dans la suite du récit. Ce qui doit lui guérir les yeux, c'est de 1' « e;iu de la vie ». Dans un conte roumain, c'est du lail de c/tcv'res roufjes saiivagrs (Coiitrs de fju'rdiiir, n" 12, pp 1 '(2-1 13).

(2) Spitta lîey, op. cit. n' 12. — Tout l'ensemble de ce conte est résumé diinsles rcinarqnes déjà "citées de nos C mies de Lorraine, I, p. 147-118.

i'.i) Ici, le clia-rin rend le roi malade, au lieu de lui faire perdre la vue, comme dans le conte somali ; mais le remède prescrit, est toujours un lait extraordi naire ; ici du lait de jeune ourse.

(41 Hans Stuinme, Maerehen der Sdilnli vnn Tazcnnill (Leipzig, 189;i), n" l;!, p. 119 et suiv.

tel qu'il est réellement, lui jetant la pomme, quand les gardes du roi sont allés le cliercher ; maladie du roi (i).

Dans un autre conte berbère du sud du Maroc (2), l'épisode du choix des princesses, épisode qui forme l 'introduction, est altéré. Pas de grande assemblée, mais réunion du (( conseil ». Les trois filles du roi, — la plus j,eune comme les aînées, — jettent les pommes d'or que le roi vient de leur faire fabriquer, à d'honorables personnages, au vizir, au qa'ït, au qadi de la ville. Puis, sans transition : « Or, il arriva que des voleurs s'introduisirent dans le palais et pillèrent le trésor royal... » Et le conte s engage dans une variante du thème du Trésor de Rhampsinite.

Nous mentionnerons simplement un troisième conte berbère (du Mzab, en Algérie) (3), défiguré par toute sorte d'altérations (4).

(1) Dans c« conte bei'bère, la maladie du roi n'est pas causée par le cliagrin ; le remède est du lait de lionne, apporté dans une peau de lion.

(2) Maxence de Rochemonteix, Œuvres diverses (Paris, 1894), p. 4'iO-iii. ;3) René Basset, .\ouveau.v contes berbères, (Paris, 189"), n° 109.

(i) Une des notes précédentes a montré comment, dans un conte de l'Inde du Nord, le thème de l'éléphant sacré, désignant le successeur d'un roi, est venu se combiner avec le thème du Svayamvara. Dans un conle souahili de l'île de Zanzibar, c'est le thème du Svai/a7nvara, ou plutôt un de ses détails, le citron jeté, qui s'est infiltré dans l'autre thème, le modifiant considérablement. Un fils de sultan s'est sauvé d'un naufrage avec un seul esclave, qu'il envoie à la plus prochaine A-ille chercher de quoi manger. .Justement le sultan du pays vient de mourir, et, pour le choix d'un successeur, il est d'usagt; chez ce peuple de consulter le sort en /étant un citron daiis la foule. Celui qui eu est par trois fois frappé,^ est nommé sultan. L'esclave, qui pas-o par là, reçoit le coup du citron. « C'est un hasard, disent les gens ; que l'on recommence. » Mais, deux fois encore, l'épreuve se confirme. L'esclave est proclamé sultan.

L'officier belge, M. .Jérôme Becker, qui donne ce curieux conte dans son livre La Vie en Afrique (Paris et Bruxelles, t. II, p. 2112 et suiv.), était persuadé qu' « en cherchant bien on retrouverait la donnée première de ce conte dans les recueils orientaux». M. Becker voyait juste, et cela non pas seulement au sujet de ce que nous venons de résumer du conte souahili, mais aussi au sujet d'une seconde partie, présentant un thème très rare, et d'autant plus important à examiner. Devenu sultan, l'esclave oublie son ancien maître. Celui-ci est attiré dans la maison d'un Bédouin, qui vend d^; la viande de chèvre, et qui y mêle la chair des voyageurs qu'il a fait entrer chez lui. Saisi par cet homme, le princ" est chargé do chaînes et enfermé avec d'autres dans un endroit écarté de la maison. Quand il voit le sort qui l'attend, il se procure, par un esclave du Bédouin, de la toile, du fil de couleur et des aiguilles, et il fait un beau turban, dans l'intérieur duquel il trace quelques mots au moyen de son fil. Il donne le turban à l'esclave, eu lui disant d'aller le vendre au sultan. Celui-ci l'achète et, en lisant ce qui est écrit, il apprend la situation du prince. 11 le délivre et ensuite il renonce au pouvoir en sa faveur. — Une variante de cette histoire a été recueillie dans une région de l'Indus, annexée à la province indienne du Pendjab, chez les populations de langue bélMclii qui nous ont déjà fourni un conte à rapprocher du célèbre conte arabe de Pari-Banou. Là [Folk Lore, juin 189.'5, p. 202), comme dans le conte souahili, l'un de deux compagnons est attiré et enfermé dans l'intérieur d'une maison par un boucher, qui mtMe de la chair humaine à la viande de mouton et de chèvre ; la aussi, le prisonnier fait parvenir à son comi)agnon, devenu roi, un objet sur lequel est écrite sa triste histoire; là aussi, le boucher est puni, et sa future victime, délivrée. Mais, dans le conte bélolchi, ce n'est pas le prince qui tombe au pouvoir du boucher; c'est son compagnon, le fils d'un vizir. Le prince, lui, est devenu le successeur d'un roi qui vient de mourir; mais ce n'est pas le hasard qui l'a dési-

On le voit : sauf dans le cas du livre arabe, le svayamvara imli(;n a voyagé, en pays musulmans, non point à l'état de récit isolé, mais à l'état d'épisode encadré. Partout (à l'exception du second conte berbère), une dernière partie montre le héros faisant payer à ses beaux-frères le mépris qu'ils lui ont témoigné. — De plus, dans plusieurs de ces contes, une même première partie précède notre épisode du choix du mari. Le héros a une cavale, dont les conseils le protègent contre les mauvais desseins d'une marâtre. Celle-ci fait la malade et dit à son mari qu'elle ne peut être guérie que par le foie d'une cavale de race. Le jeune homme réussit à s'enfuir, monté sur sa cavale, et il arrive ainsi à la ville où une princesse lui i.mcera sa pomme (i).

gné : ayant lu sur la porte du palais celle inscription : « Celui dont la main pourra ouvrir cette porte, sera roi de celle ville », il a tenté l'épreuve, et il a réussi. — Ainsi, tout contre l'Inde proprement dite, nous retrouvons le conle qui. par Tes .Vrabes, est arrivé chez la population métisse de l'ile africaine de Zanzibar; mais, — et cela n'a rien d'étonnant, — l'exemplaire qui, du grand magasin folklorique de l'Inde, a été porté le phis loin, s'est trouvé être de meilleure qualité que celui qui n'avait qu'un bout de chemin à taire pour arriver chez les Bélotchi.

(1) Conte shauri de l'Arabie du Sud, conte somali, conte arabe d'Egypte (dans lequel un « poulain » remplace la cavale). — Saisissons au vol un détail qui, sans doute, ne se représentera plus à nous au cours de nos études. Dans le conte somah, la prétendue malade met sur son lit une peau et, sous cette peau, des feuilles de figuier, de sorte que, quand elle se couche, les feuilles craquent. Le sultan, son mari, lui demande : « Qu'as-tu donc ? » Et elle répond : « J'ai mal dans les cotes. » — Ce détail manque dans le conto shauri et dans le conte égyptien ; ni.iis, chose curieuse, un autre conle égyptien le présente, et aussi un conte d'un pays tout voisin de l'Arabie du Sud, l'ile de Socotora. Dans ce dernier conte qui, du reste, a la cavale bonne conseillère, dont la marâtre veut la mort, la marâtre met « des pains minces « fdiiime Brode) sous sa couverture et fait la malade. Quand ^on mari lui demande où elle a mal, elle répond : « Aux côtés. » Le passage est obscur; aussi le collectionneur et traducteur, M. David Heinrich Millier, ne l'a-t-il pas compris. « La chaleur des pains, dit-il dans une note, devait simuler un état de fièvre. » (Die Mehri-iindSoqotri-Sprachc, I, Vienne, 1902, p. 75). — Le on le arabe d'Egypte (Spitta Bey,n° 2, p. 20) ne prèle à aucune équivoque. Une femme, sorte de fée malfaisante, qu'un roi a épousée, veut faire périr le fils d'une des femmes de ce roi. un jeune garçon, admis comme marmiton dans les cuisines de son père, sans être connu de celui-ci. Un jour a elle apporta du pain blanc sec, le mit sons son matelas et se coucha dessus. Alors il craqua. Le roi lui demanda [a sa lemmej : '( Oii'est-ce qui craque ? » Elle lui dit : « Ce sont mes côtes qui me font bien mal. » Et^elle demande que le marmiton aille lui chercher, comme remède, une grenade extraordinaire dans une certaine vallée, où l'on ne peut pénétrer qu'à travers toute sorte de dangers.

Un conte arménien (Armenisclie Bihl.olhek, — Gr. GhalaHanz. M J^rchcn und Sageu, Leipzig, s. d., p. 03 etsuiv.) n'est pas moins clair : quand le pain bien sec, mis dans le lit, craque, la mère dit à son fils: « Mes os se disloquent. » (Ce conte présente le thème de la mère indigne qui veut faire périr son fils pour pouvoir e])ouser une sorte de démon ;et, ce qui est à nol-r, ce thème est aussi celui du conte meliri où U'^ure lexvaijantvara). — Encore les «pains plais et croquants » dans un conte fiéorgien, où revient la marâtre, mais qui est d'un tout autre type (miss Marjory Wanlrop, Giorgiau Fol/; Taies, Londres, 1891, p. tJ).

Ce n'est pas seulement à rOccidenl de l'Inde (lue se rencontre ce détail si carac-

A^ani (le sui\re on Kurope \c sraydinvara ind'ion, rouirons on Asie.

Un poème persan célèbre de la fin du x** siècle de notre ère, le Livre des Rois, d.e Firdousi, déjà cité plus haut {Revue, décembre 1910, p. 553 ; — ]). ii() du iii'('' à ]Mirt), rallache notre épisode à l'histoire, histoire t'abuleuse, des rois de Perse (op. cit., IV, p. 9.3S) :

Le prince Gouschtasp a quitté le royainiie de son pèio, et il est arrivé dans la capitale du pays de HouiB, 011 le <( chef du Ijour^^ » hii donne l'hospitalité. Or le Kaisar a trois fdles, et l'aînée, Kitaboun, est en âge d'être mariée. Il convoque dans son palais une « asseinblée des grands, des sages, des hommes de bon conseil », et la princesse doit traverser cette assemblée pom- se choisir un mari. Le jour venu, Kitaboun quitte sa chambre; entourée de soixante esclaves et tenant à la main im bouquet de roses; elle traverse la foide, mais personne ne Iid convient. Le Kaisar ordonne alors de réunir les « notables riches », d'un rang inférieur à celui des précédents. L'hôte de Gouschtasp lui dit d'aller au palais. Le jeune étranger s'y rend cl il se place dans un coin. Quand la princesse l'aperçoit, elle dit : « Voilà mon rêve qui s'éclaircit. » (Elle avait eu im rêve au sujet de son futur mariage). Et aussitôt, elle pose son riche diadème sur la tête de Gouschtasp. Le Kaisar, après hésitation, donne sa fdle à celui qu'elle a choisi. « Pars avec elle, lui dit-il, tu ne recevras de moi ni trésor, ni trône, ni sceau. »

Nous avons donné, jadis, dans nos Contes de Lorraine ^t. T, pp. 146-147), le résumé d'un conte tiré d'un livre cambodgien, et auquel ressemble étonnamment notre conte lorrain n° 12, Le Prince et son Cheval. L'épisode du svayamvara y figure, un peu altéré :

Le héros, Chao Gnoh, qui s'est donné, au moyen d'un certain bonnet, rai>parencc d'un sauvage, arrive dans un pays où, toid justo-

térisé ; c'est aussi à l'Orient, en tndo-Cliine. Dans un conte annamit e, déjà citi', phis liaut, mais non point pour cet épisode {Revue, juin 1913 ; pp. 267-208; — pp. S6-57 du tiré à part), une marâtre prend ce que le traducteur appelle des « ouljties » tc'est à dire des « gâteaux minces et ronds en forme de crêpes, que l'on vend par tout sur les marctiés «dans l'Annam, et qui sont « secs et cassants ». ÏNIais cen'est pas dans son lit à elle qu'elle les met: c'est dans le lit de son mari, le père de Cam, l'héroïne. Quand il l^rise tes gâteaux en se retournant, la maràlre dit à Cam que ce Ijruit est produit par le froissement des os. et que son père est bien malade. Elle envoie Cam cherchf^r des fruits dont elle dit que son père a envie, et à cette occasion, Cam est tuée traîtreusement par la fille de la marâtre (A. Landes, op. cit., p. 54'.

Dans l'Inde même, un conte bengalais de Dinadjpour, au type duquel se rapporte le conte ai-abe d'I-lgypte. présente ce même épisode {Indian Anliquanj, I, 1872, p. 171 >. Ici, ce sont'des tiges de chanvre sèches (comparer les feuilles de figuier du conte somali) que la ràkxhaù (ogresse) met dans son lit et qu'elle fait craquer en se retournant de cùté et d'autre, et elle dit au roi, par lequel elle s'est fait épouser en changeant de l'orme, qu'elle a liien mal dans les os.

mont, un roi célèbre Ips noces do ses filles, ;\ l'exception de la plus jeune, qui ne trouve personne à son goût. Le roi, pour chercher à la décider, fait venir tous les jeunes gens du royaume; mais aucun ne plaît à la princesse; puis tous les hommes d'âge, sans plus de résultat. Alors il demande s'il n'y a personne de reste. On lui répond qu'il ny 3 plus que le sauvage (Chao Gnoh), qui joue là-bas avec les enfants de la campagne. Quand la princesse entend parler de Chao Gnoh, elle se déclare aussitôt disposée à l'épouser, malgré le mécontentement de son père, qiii la bannit avec son mari dans un désert. — Suivent les aventures dvi héros avec ses beavix-frères.

L'absence du héros, que l'on va chercher pour l'amener au svayamvara, est un trait que nous avons déjà rencontré dans plusieurs des contes ci-dessus : somali, arabe d'Egypte, berbère du Maroc. Retrouver ce trait dans un livre cambodgien, — quand on sait que le Cambodge a reçu sa littérature de l'Inde, — c'est constater que, dans ces trois contes, même de petits détails sont d'origine indienne (i).

La littérature chinoise fournit, comme rapprochement à faire, une sorte de nouvelle, dans laquelle le thème est accommodé au goût du pays (2) :

Le héros, ayant été reçu docteur à un examen, parcourt la capitale à cheval. « Or, comme il passait devant la porte du palais habité par le premier ministre, la fdle de celui-ci, laquelle n'était pas mariée, se trouvait dans son appartement, et tenait à la main une balle de soie, qu'elle allait lancer pour deviner, par le sort, l'époux qui lui était destiné. Dans ce moment, le nouveau docteur vint h. paraître sous le balcon; la fdle du ministre vit en lui, au premier coup d'œil, un homme au-dessus du vulgaire, et, quand elle reconnut que c'était un des vainqueurs du dernier concours, son cœur fut rempli de joie; saisissant donc la petite balle, elle la jeta rapidement, de manière qu'elle allât frapper le bonnet de gaze noire du docteur. )>

Les serviteurs arrêtent à la bride le cheval du jeune homme, et ils introduisent celui-ci dans le palais, où le ministre lui accorde la main de sa fille.

Le passage souligné ne paraît guère à sa place, dans une histoire où le futur mari est, non pas désigné par le « sort », mais (comme dans le svayamvara) délibérément choisi. On peut se demander s'il n'y aurait pas là un vestige, un fragment égaré, d'une autre forme,

(1) Il m faut (lire autant de contes européens, qui ont ce Irait: conte lion^rois (l'ilisaljet Sklarek, Unqnrisriœ Volkxmœrchen. Leipzig, 1901, n° li); conte de la Haute-Bretagne (l>. Sébillot, III, n° 9, p. 97).

(2) Théodore l'avie. Choix de contes el nouvelles, Iraduits du chinois (Viivh, is:i9) pp.liO-iiO.

dans laquelle un objet, lancé sérail dirij,-é pai' une j)uissajice mystérieuse v.ers l'époux prédestiné. Nous avons vu précédemment l'épouse ainsi indiquée ; nous verrons jilus loin qu'il (>n est parfois de même pour l'époux.

On ne s'étonnera pas si des courants indo-islaniites, plus ou moins parallèles aux courants qui jadis se sont dirigés vers l'Arabie du Sud et jusqu'au Maroc, ont apporté, tout .encadré, ce même épisode foncièrement indien du svayamvara dans les pays grecs, et aussi dans les pays roumains et dans les pays hongrois : le fait historique de la longue domination turque est là.

Que l'on prenne, dans nos Conies de Lorraine (I, pp. i42-i43), le résumé du conte grec moderne d'Epire n° 6 de la collection Hahn, et aussi (p. iA3) le résumé d'un conte roumain de Transylvanie ; l'un et l'autre conte, et pour l'épisode et pour tout l'encadrement, ne sont autres que le conte arabe d'Egypte n° 12 du recueil Spitta Bey, également résumé, pp. iZi7-i/)8, et que nous avons cité, il y a un instant. — Au conte hongrois, mentionné p. 142, nous sommes aujourd'hui en état d'ajouter deux autres contes, non moins hongrois, mieux conservés sur certains points (i).

Quant aux autres contes européens dans lesquels nous avons encore à signaler l'épisode du svayamvara av,ec encadrement, nous n'essaierons même pas de dresser la carte de leurs pérégrinations au temps passé. Renvoyant aux remarques déjà citées de notre conte d.e Lorraine n" 12, nous noterons simplement quelques-uns des points d'arrivée :

— l'Italie méridionale : pays napolitain et Abruzzes. (Là, les princesses ne jettent pas des pommes, mais des mouchoirs) ;

— le Tyrol italien ;

— la Lithuanie (gouvernement russe de Suvalki ;

— en France, la Lorraine, la Haute-Bretagne, le pays basque

Nous allons maintenant avoir à étudier des contes de cette famille, dans lesquels d'autres thèmes se sont substitués à celui du svayamvara.

(l) Elisabet Sklarek, Ungarisclie Volksmacrc/ien, vol. I (Leipzig. 1901), n° 14, et vol. Il (1900), n" 11.

Thèmes substitués au thème du « svayamvara ))

Le Tournoi, l'Ascension de la montagne de verre et le Saut vers le faîte

Div.ers contes, — du type affaibli de L'Epoux mystérieux, comme les précédents, • — ont, eux aussi, voyagé à travers l'Europe, mais sans l'épisode du svayamvara.

Dans ces- contes, la princesse ne jette pas la « guirlande d.e \ictoire » sur un époux qu'elle-même a choisi. Elle couronne un vainqueur, .et si, parfois, elle l'a désiré pour époux, jamais se ai libre choix n'a le droit de le désigner comme tel.

Malgré cette différence considérable, ce groupe de contes n'en vient pas moins se ranger à côté de ce qui précède : en effet, tout comme l'élu du svayamvara, c'est soudainement que le vainqueur révèle une vaillance et une beauté qu'auparavant il s'obstinait à tenir cachées sous d'humbles dehors. Le parallélisme avec l 'épouse-fée et sa grossière enveloppe continue à s.e manifester.

En examinant ' ici les substitutions au thème du Svayamvara, nous ne faisons donc pas, ce nous semble, une digression. Du reste, ce que nous nous proposons, dans ces Monographies, c'est notamment de chercher à saisir sur le vif l'action, si peu soupçonnée jusqu'à présent, de cette sorte d'instinct qui, par le sentiment intense des analogies, des affinités, a, d'une manière souvent bien imprévue, varié, modifié, transformé les combinaisons de thèmes d'oii résultent lés contes. Et, de plus, dans le cas présent, de nouveaux et instructifs rapprochements avec des contes de l'Inde s'ajouteront à la masse de ceux que nous avons pu déjà rassembler à l'appui de notre thèse du grand réservoir folklorique indien et de ses multiples dérivations.

Voici d'abord un conte oii le svayamvara a été remplacé par un tournoi, un conte danois, dont on trouvera. toute la première partie résumée dans les remarques de notre conte de Lorraine n" i-a (I, p. ihi) :

Ln plus jcvinf fille d'un roi aperçoit, un jour, les cheveux d'or que le

})iince (léjîuisr, k' ])i(''li'n(ln jaidinicr, coiurc (■(uislainiin'iil d'iiii lioimcl; clic prend le protendii teigneux en si j^imiuIc alïi'clidn, (inc t^es deux sdnus ne cessent de la taquiner à ce sujel.

Or, le roi dc^'cide qu'il mariera ses trois filles aux chcxalicis (ini tcni- I Citeront le prix dans trois toxunois : le vainqueur (\i' (•ha(jue tournoi recevra de celle des i>rincesses don! la main esl, relie lois, en jeu, une pomme d'or et sera son fiancé.

Vu piemier tournoi, le parçon jardinier apparaîl en chcvaliei-, levelu d'une brillante armiuc d'acici. et, vainqueur, il reçoit de Taînce des princesses la pomme dot- ; puis il s'iMduil, en jetant la pomme i\ un lieluquet, fils de comte j qui s'est tenu hors de la lice. Au second tournoi, povn- lequel il a endossé xme armvnc d'argent, il donne aussi la ponnne (ju'il a gagnée, à un autre fils de comte, désaiçonné par lui. Le troisième jour, ovi son armure d'or et ses cheveux d'or, flottant sur ses épaules, font de lui « un ange de Dieu plutôt qu'un homme », il garde la pomme que lui a remise la plus jeune fille du roi. Reprenant ensuJte ses humbles vêtenrents de garçon jardinier, le jeune prince va p?'éscnt(M- la ]iomme an roi, qui ne veut pas le croire.

La dernière partie du conte danois donne successivement deux incidents, qui parfois sont à l'état isolé dans les contes de cette l'aniille : l'iunniliation des fiancés des deux princesses aînées, la guerre avec la bataille gagnée par le guerrier inconnu, lequel se révèle finalement comme n'étant autre que le prétendu teigneux.

Tournoi aussi dans deux variantes d'un même conte, — Lune, tclièque et l'autre, allemande, — où les pommes d'or, au lieu d'être la récompense des vainqueurs, sont jetées en l'air par les princesses pour être rattrapées à la pointe de la lance par les champions. Dans le conte tchèque, il y a trois princesses ; dans le conte allemand, une seule ; mais l'épisode des heaux-frères ne figure pas plus dans le premier conte que dans le second (i).

L'épisode du touinoi nous amène à un épisode très particulier d'un conte (( saxon » de Transylvanie (voir, pour l'introduction, les reiiiarques de notre conte de Lorraine, n° 12, I, p. ilio, note i) :

A}jrès avoir rapporté de trois ])ays mystérieux un ramea\i de cuivre, un lameau d'argent et un rameau d'or, le jeune homme aux cheveux dor, qui se fait passer pour teigneux, est entïé au service d'un roi comme marmiton. Un jour, des chevaliers et des comtes se présentent

il) A. Waldau, Da'hmisches Mxrchenbmh (l'rague, t8(J0), p. 71 — Grimm,

an roi pour tenter de gravir une niontajaue de verre, au Jiaul <le laquelle la fille du roi est assise; celui qui lui donnera la main, l'épousera. Aucun des prétendants ne réussit dans l'entreprise; plusieurs même s'y cassent le cou. Mais le marmiton, dévoilant sa beauté et ses cheveux d'or, arrive transfiguré, tenant en main le merveilleux rameau de cuivre; il grimpe sans effort, et fait hommage de son rameau à la princesse; après quoi il s'esquive. Le lendemain, nouveau concours de grands seigneurs, et, pour eux, nouvel échec; nouvelle victoire du jeune homme qui, avant de disparaître, remet respectueusement à la princesse le rameau d "argent. Même triomphe, le troisième joiu-, où le jeinic homme parvient avec son rameau d'or au sommet de la montagne de verre, pour s'éclipser aussitôt.

Le roi ordonne à tous les jeunes gens de son royaume de venir défiler devant lui; mais aucun n'a des cheveux d'or. Le roi demande ensuite s'il n'y a plus aucun autre jeune homme, et le cuisinier lui amène son marmiton, lequel se fait reconnaître comme étant celui qui ô conquis la main de la princesse.

dette histoire de la montagne de verre se retrouve dans un groupe de contes européens ; mais, — à la différence du conte transylvain, — le héros n'y dissimule pas, au début, sa beauté sous d'humbles apparences. De plus, c'est à cheval qu'il s'agit de gravir la montagne de verr.e, et le jeune homme a, pour y réussir, l'aide d'un cheval merveilleux (i).

Un autre groupe de contes n"a pas la montagne de verre. Ce qui est imposé aux prétendants à la main d'une fille de roi, c'est de sauter, d'un bond de Leur cheval, jusqu'au faîte d'un palais (jusqu'au troisième étage, parfois), oii est assise une princesse, et de donner un baiser à celle-ci, qui devient la fiancée du vainqueur. A de nombreux contes de pays slaves, Russie, Lithuanie, Pologne (2), il faut ajouter un conte finnois et aussi un conte des Mingréliens du (laucase (3).

Dans les deux groupes de contes, le héros est le plus jeune de trois frères, lequel passe pour un peu simple, et, loin de tirer parti

(1) A l'occasion d'un contB e.-^thonien iFr. Kreutzwald. Ehstnisc/ie Ma-rclien, Halle, 18()9), Reinhold Koehler a donné, p. 361 de ce recueil, l'indication de plusieurs contes (allemands de Saxe et du Schleswig, danois, norvégien), ayant cette montagne de verre, que le héros gravit à ctieval.

;2) y\. W. Wiillnur a donné une liste de ces contes slaves dans ses remarques sur un conte Hliniauien du gouvernement de Suvalki (A. Leskien et I\. Brugman. Lilaiiisc/te Volkxhcdcr und Mxrchen, Strasbourg, 1882. p. a2i-o2tt).

(3) Pour le conte finnois, voir les remarques de R. Ivoeliler sur Kreutzwald; pour le conte mingrélien, l'ouvrage déjà cité de miss M. Wardrop, Geonjian Fulfc Tak'K, p, lit.

de son succès, il s'empresse de tepifiulic sa place au logis ; c'est seulement au bout de quelque temps et, le plus souvent, sans intorNention de sa pari, cpiil est reconnu pour le vainqueur cherché partout.

Késumons maintenant la [)artie centrale d'un conte de l'Inde (lu Nord (i) :

Le j)lus jeune des sept fus d'un ràdjâ, apprenant que ses six frères sont partis pour le « pays de Gliine » où, demeure la princesse Pantcli- |)liù]à Rànî, part lui-même, en guenilles, sur un misérable cheval, et, ayant rejoint ses frères, qui ne le reconnaissent pas, il s'offre à les servir.

Un jour, Pantchpliùlâ Rànî fait proclamer que celui-là gagnera sa main, qui sautera à cheval jusqu'au faite du palais ; mais il faudra aussi frapper la princesse d'une houle, et tout cela, cinq fois. Des princes sont venus du monde entier ; mais aucun n'a pu réussir.

Le jeime prince déguisé brûle un crin noir, que lui a donné un (( cheval céleste » [nous dirons plus loin en quelles circonstances], et aussitôt apparaît ce cheval, « noir comme la nuit », apportant pour son cavalier une armure noire, « telle que jamais œil humain n'en a vue ». Le cheval, d'un bond, saute au faîte du palais, et le jeune homme frappe la Rànî d'ime boule ; puis cheval et cavalier disparaissent. Le lendemain, le prince brûle un crin blanc, présent d'un autre cheval céleste, et^ couvert d'une armure blanche, il renouvelle son exploit de la veille; mais, cette fois, la princesse le marque sur le poignet de l'empreinte d'un pièce de monnaie chauffée h blanc. Un des cipayes de la Rànî le rencontre dans la journée en haillons, et voyant la marque sur son poignet, il l'emmène de force au palais. La Rànî veut l'épouser immédiatement ; mais il dit qu'il est un esclave ; ensuite, qu'il est fou. Elle ne l'en épouse pas moins.

Ce qui suit, dans ce conte indien, n'est autre que la dernière partie de bon nombre de contes qui ont l'épisode du svayamvara :

Le héros cède à ses beaux-frères, naoyennant qu'ils se laissent marquer au fer rouge sur le dos, l'oiseau-géant, dont la chair doit guérir le Râdjâ malade, et qu'il a capturé avec l'aide d'un de ses chevaux célestes. Plus tard, une guerre ayant éclaté et les fds du Râdjà ayant été défaits, le héros, à la demande de sa femme, accourt sur son coursier merveilleux <?t gagne la bataille. Comme ses beaux-frères s'attribuent la victoire, le Râdjà fait faire une enquête ; le prince est appelé, et l'on découvre sur le dos des menteurs les marques infamantes.

Arrêtons-nous un instant sur un rapprochement que suggère la

(i) W. Croolie, Folklnlcs in flindnstan, ii° 11 (dans Indian Anliquar)j, septembre 1893, p. 272 et suiv.)

« boule » du conte indien. Dans un autre conte, également d.e l'Inde (Voir nos remarques, op. cit., t. I, pp. i5i-i52), un prince né sous forme de singe, s'en \a, lui aussi, avec ses six frères, nés d'autres mères, au pays d'une princesse dont la main est offerte par le roi son père à celui qui remplira une certaine condition : lancer une grosse et pesante boule de fer, de façon à atteindre la princesse, qui se tient dans la vérandali, à l'étage supérieur du palais. — Ici, le héros, après s'être dépouillé de sa peau de singe, vient, trois soirs de suite, et chaque fois sous de magnifiques habits différents, caracoler dans la cour du palais, tout resplendissant avec sa chevelure d'or ; mais ici le « cheval céleste » ne sert qu'à promener, sous les yeux de la princesse, le beau prince dont elle s'éprend, et à permettre à celui-ci de s'enfuir cà toute bride, chacune des trois fois que, debout sur ses étriers, il atteint la princesse' avec sa boule (i). Dans ce même conte, la princesse ne peut, naturellement, imprimer au vainqueur un sceau qui le fera reconnaître, puisque, ici, elle n'a jamais le prince à la portée de sa main ; le signe dont elle le marque, c'est une blessure qu'elle lui fait à la jambe en lui décochant une flèche, pendant qu'il s'enfuit (2). Le singe (car le prince a repris son enveloppe animale), ayant été entendu gémissant par suite de sa blessure, est amené au palais par des émissaires de la princesse, et celle-ci l'épouse. Finalement elle brûle la peau de singe et le charme est rompu.

Dans ces innombrables combinaisons d'où naissent les contes, voilà donc de nouveau, mais transposé du féminin au masculin, ce trait du brûlement de l'enveloppe animale, que le thème de r Epouse-fée nous a mis tant de fois sous les yeux.

2 bis

Le conte indien du « Saut vers le faîte du palais » et son Introduction

Si l'on veut avoir une idée un peu exacte des ressemblances qui existent entre le conte de l'Inde du Nord et les contes des deux

(1) Cheval et vêlements ont été envoyés « du ciel » au prince-singe; il n'est pas dit pourquoi ni comment. Sur ce point, l'autre conte indien, — dont ce détail est évidemment une infiltration, — est bien autrement circonstancié, ainsi qu'on le verra.

(2) lincore une infiltration, un souvenir de l'épisode de la guerre où, dans certaines variantes, le vainqueur (le prétendu teigneux) s'enfuyant sans vouloir se faire connaître, le roi le blesse pour pouvoir le reconnaître plus tard (voir nos remarques, o/>. cit., I, pp. Ii'f-14î3).

groupes orcideulaux, il l'aut jcicr un lOup d'u'il, non pas seuleuient, couiuir nous l'inons t'ait, sur co qui suit ic .S'a/// vers Je faîte du palais (riiiunilialion des beaux-l'rères), mais sur ce qui le précède, en un mot, sui- tout \'encadrei)n'nl du llirmc cculral. Pour dégager mi peu un exposé, déjà très encondjré par l'abondance des rapprochements qui s'imposent, nous consacrerons à cett,e curieuse Introduction une jtelite élude s|)éciale.

Le conte indien commence ainsi :

Un râdjà rêve, nue iiiiil, d'un jardin merveilleux, le jardin même de KàdjA Indra (le dieu Indra). A son réveil il ordorme de lui faire im jardin pareil, et telles sont ses richesses, qu'il y réussit. — Un jour, trois part (fées) descendent sur la terre, voient le jardin et vont faire leur lapport il Indra ijui, très mécontent, envoie ses quatre deo (génies) ravajrer pendant la nuit le jardin. Le ràdjâ promet moitié de son royaume et de ses trésors à qui découvrira les auteurs de l'attentat, et les sept princes, ses fils, demandent à monter la garde pendant la nuit, avant tous autres. Les six premiers, chacun à son tour, s'endorment. Le septième, ix)ur ne pas s'endormir, se fait une coupure au petit doigt et y met du sel ; aussi est-il éveillé quand arrive, dans un nuée d'orage, le deo blanc, sous forme de cheval. Le jeune prince saute sur son dos et le bat tellement que le cheval merveilleux demande grâce. Il donne au prince im crin de sa queue : quand le prince aura besoin de ses services, il n'aura qu'à brûler ce crin. Puis il explique au prince qu'il est xni des quatre deo d'Indra, l'un noir, un autre rouge,, le troisième blanc, le dernier vert : si le prince se rend maître d'eux tous, cela ira bien. — Cette même nuit, les trois autres deo, également sous forme de cheval, sont successivement domptés.

Telle est, en substance, l'introduction du conte indien. On va voir qu'elle aussi est arrivée en Europe .; mais, naturellement, et le dieu Indra, et ses quatre génies, et la contrefaçon quasi sacrilège de son jardin céleste, sont restés en route.

Dans un conte petit-russien (Wollner, loc. cit., p. 525), le blé des champs qu'un empereur possède sur le bord de la mer, est mangé, chaque nuit. Là aussi, les fils de l'empereur (trois fils) doivent veiller, .et, seul, le plus jeune, qui sest fait un lit d'épines, ne s'endort pas : il s'empare, au cours de trois nuits qui se suivent, de trois chevaux merveilleux du troupeau des (( chevaux de la mer ». Ce sont ces chevaux qui sauteront, avec le prince en selle, jusqu'au troisième étage d'une princesse.

Cette même histoire a été mise, par quelque savant homme du pays, en « légende ruthène » (les Ruthènes de Galicie parlent la même langue que les Petits-Russiens), en légende solaire, comme

de juste : le plus jeune des trois princes, un peu simple, s'appelle Korsz, ce qui est, paraît-il, le nom du « dieu du Soleil rutiiène », et, après son mariage avec la princesse, il combat, dans des avcn- 1 lires à prétentions épiques, ce qui est (pialifié de « les dénions des ténèbres » (i).

Dans un conte lithuanien (Leskien et Brugman, op. cit., p. 007), le héros nest pas un prince ; il est le plus jeune des trois fils d'un (( homme ». Ce qui est mangé, chaque nuit, c'est l'orge de cet homme, et cela dans l'écurie même. Le voleur (il n'y en a qu'un), c'est un cheval blanc, qui arrive à travers les airs ; il ne donne pas à son vainqueur, pour prix de sa mise en liberté, un crin de sa queue ; il promet d'accourir, dès qu'il sera appelé.

In conte de l'Allemagne centrale (2) est altéré : Un pavsan remarque, chaque matin, qu'une de ses meules de foin a disparu ; mais ici c'est un nain qui enlève ces meules, et le plus jeune des trois fils du paysan le voit charger le foin, la première nuit, sur un cheval brun, la seconde sur un cheval blanc, la troisième sur un cheval noir. Le nain, (jiie le jeune homme empoigne chaque fois, lui donne successivement les trois chevaux. — Suit l'histoire de la montagne de verre à gravir.

Dans la plupart des contes appartenant aux deux groupes indi- ({ués, — montagne de verre à gravir, faîte d'un palais à atteindre,

— l'introduction est autre que celle du conte indien ; mais il y a, là aussi, une veillée, la veillée sur la tombe d'un père, et que celuici, en mourant, a prescrite à ses trois fils. Les deux aînés, soit par poltronnerie, soit par mépris des dernières volontés paternelles, se font remplacer, chacun pour sa nuit, par leur plus jeune frère, lequel veille ainsi trois nuits de suite. En récompense de sa piété filiale, il reçoit les chevaux et Les armures, avec lesquels il gravira la montagne de \erre ou sautera au faîte du palais.

La première des deux introductions, — celle du Jardin dévasté,

— a ses analogies dans divers contes ; mais elle y est suivie d'aventures (ju'il serait trop long d'examiner en détail. Tantôt, le jeune

(1) .1. .landaurek, Das Ka'niqrpich Galizieii uud [.(iduinericn iind dus HerziKillium Hukoirtna (Vienne, 188i), p. 1 i2 et suiv.

(2) E. Sommer, Sa{/eii,Mcrrchen... aus Sac/iscii und TliûniKjcn (Halle, ISiti;, p D").

piiiice, ci\ pmirsu'naiit le miIcui' du jardin loxal, descend dans un monde inférieur et v iléliM'e trois piincesses captives (,voir les remarques de notre cont,e de Lorraine n" i, I, p. i;^, et les remarques Bolte-Polivka sui- (iiimm, u" 57) ; tantôt une plume éblouissante, (pie la flèche du plus jeune prince a <l('lacli('e de l'aile d'un oiseau merveilleux (qui, là, .est \v \oleui), l'ail envoyer le jeune homme par le roi, sou père, à la recherche de l'oiseau ; tantôt... Mais nous ne pouvons nous euira^'er dans une élude qui nous éloignerait trop de notre sujet. Les remarques lîolte-Polivka et Wollner seraient à considtei' par cpii voudrait |)oussei- plus aAant.

2 ter

Un conte de l'Egypte des Pharaons

(/est ici le lieu d '.examiner un peu un épisode d'un Aieux conte de l'Egypte des Pharaons, conte dont autrefois nous avons dit un mot en étudiant le célèbre Roman des Deux Frères, qua conservé un papyrus du xiv" siècle avant notre ère (Contes populaires de Lorraine, I, p. lxvu). Le conte en question, intitulé par M. Maspero Le Prince prédestiné^ est d'une date presque aussi ancienne (i).

L'épisode, que nous avons seulement touché jadis, est celui-ci :

Le prince de Naharanna (Syrie septentrionale) fait construire à sa sa fille, son rmique enfant, une maison dont les soixante-dix fenêtres sont éloignées du sol de soixante coudées, et, s 'étant fait amener tous les fils des princes du pays de Khaf (région a\i sud de Naharanna), il leur dit: « Celui qui atteindra la fenêtre de ma fille, elle lui sera dormée pour fenune. » Les princes se mettent, chaque jour, à « s'envoler » vers la fenêtre; mais aucvm ne peut l'atteindre.

Arrive, un jour, le fils du roi d'Egypte, qui voyage sous lui faux nom. Il dit aux princes : (( S'il vous plaît, je conjurerai les dieux, et j'irai m 'envoler avec vous ». Et « il s'en alla pour s'envoler avec les enfants des chefs, et il s'envola, et il atteignit la fenêtre de la fille du chef de Naharanna».

Le père de la princesse refuse d'ahord de la donner en mariage à mi jeune homme qu'il croit n'être pas de haute naissance. Mais la princesse insiste tellement, qu'elle épouse le vainqueur.

fi) G. Maspero, Les (Montes populaires de l'Kgijpte ancienne (Paris, 1882), p. 3» et suiv.

Assurément, cet épisode du conte de l'Egypte pharaonique rappelle tous ces contes populaires actuels, — et notamment le conte de l'Inde septentrionale, — dans lequel le héros fait sauter son cheval merveilleux jusqu'au dernier étage ou jusqu'au faîte d'un palais, pour y atteindre une princesse. Ces contes dérivent-ils du conte de l'antique papyrus égyptien, et la découverte de ce conte ébranl.e-t-elle la thèse, tout historique, de la diffusion des contes indiens à travers le monde ?

Examinons les choses de piès. Et d'abord, le trait si particulier du cJieval, qui saute jusqu'au haut du palais de la princesse, figure-t-il dans Le vieux conte ? Là, les prétendants « s'envolent » vers la fenêtre qu'il faut atteindre, ce qui n'est pas la même chose, et M. Maspero a fait à ce sujet cette très importante observation : « Le prince de Naharanna impose-t-il aux prétendants une épreuve (( magique ? Je serais tenté de le croire, en voyant que, plus loin, (( le fils du roi d'Egypte conjure les dieux en entrant en lice à son « tour. »

De plus, voyons comment, dans le conte égyptien, d'une part, et, de l'autre, dans le conte indien et dans les contes européens, cet épisode du vol ou du saut est amené. Dans le conte indien et dans les contes européens, une introduction raconte de quelle façon le héros a obtenu ks chevaux merv.eilleux qui bondiront jusqu'au faîte du palais. Et même, dans plusieurs contes européens, les circonstances ne sont pas seulement analogues à celles du conte indien (veillées du plus jeune de plusieurs frères) ; elles sont semblables fjardin ou champs de blé ravagés, la nuit, par les chevaux merveilleux ; veillées successives des frères, dont le plus jeime, qui seul ne s'est pas endormi, capture les chevaux). Quant au conte égyptien, rien absolument n'y prépare l'épisode de Venvolée. Enfin, — et cela, dans les deux groupes des contes européens comme dans le conte indien, — après son exploit, le héros s'enfuit, et il faut le forcer à profiter d.e sa victoire.

Qu'on dise donc, si l'on veut, que l'épisode en question est venu, dans les temps lointains, de l'Egypte dans l'Inde ; mais alors il y serait venu pour s'y modifier (chevauchée au lieu d'envolée) et pour s'unir étroitement à une introduction sans laquelle l'exploit du héros .serait incompréhensible, ainsi qu'à une dernière partie caractéristique. Et c'est ainsi modifié, ainsi encadré, qu'il aurait repris la route de l'Occident.

Forme particulière du « svayamvara »

Rovcnoiis au scdVdDirdni. Dans Irs spiniiiiciis (juc nous en avons donnés, ct'sl bien dclibcrcmcnt qu'une princesse lance vers l'époux de son choix l 'objet qui doit le désij,nier. Or, dans un certain conte lilluianien de la l\)K)irne russe (Leskieii et Hruj^niaii, o/». cif., n" i), p. 'M>:i), où incontestabl.enienl il y a un scctyanivdni, c'est le Juisurd, ou plutôt une puissance occulte, qui dirige la main de la pi'incesse :

Un roi, ayant eCHNoiiué dans la cour de son ciiàlean des rois, des princes, de riches marchands, tous non mariés, donne ^ chacime de ses trois filles une pomme de diamant : chacune des princesses devra faire roaler sa pomme, et celui aux pieds duquel la pomme arrivera en roulant, sera le fiancé. La pomme de l'aînée roule jusqu'aux pieds d'un prilice; celle de la seconde, jusqu'aux pieds d'un riche marchand ; celle de la plus jeune passe sans s'arrêter devant tous les prétendants et roule tout droit jusqu'au jardin, où elle s'arrête aux i)i('ds du garçon jardinier, le héros déguisé.

On peut se demander si, dans ce conte lithuanien, un autre thème, où figure également un objet qui roule, n'est pas venu, par une sorte d'attraction, se combiner av.ec le thème du svayamvara, pour le modifier complètement et le rapprocher tout à fait de la forme de L' Epouse-fée, dans laquelle un objet, lancé au hasard par des jeunes gens, leur indique où ils devront prendre femme. Ce thème modificateur, déjà rencontré au cours de ces Monographies (Revues, iqiS, p. 34 ; — p. 194 du tiré à part), c'est celui de la }>ou.le magique qui, roulant par terre, se fait suivre par le héros et s'arrête à l'endroit où celui-ci doit arriver.

La combinaison, du reste, n'a pas été mal faite : ainsi, l'on a senti que. Le sort agissant ici en maître absolu, il fallait supprimer du récit le passage où la plus jeune princesse voit la magnifique chevelure d'or (ici, de diamant) du garçon jardinier et s,e dit que, arrive que pourra, il sera son mari.

Elle l'a vue, cette chevelure d'or, — tout comme les autres princesses des contes de ce type, — la princesse d'un conte de la Haute-Bretagne, lequel offre, pour l'introduction, une particulière ressemblance avec le conte lithuanien (séjour du héros dans le château d'un être malfaisant et fuite conseillée, aidée par une mule

ou un ( lieval de récurie du ehàteau) (i). Et une chose est à relever, encore davantage, dans ce cont.e breton, un détail, un très petit détail : au svayamvara, — car il y a là un siuiyamvara en règle, — c'est « dans les pieds » du futur mari que chacune des trois princesses j.ette sa boule d'or. Dans le conte lithuanien, la pomme de diamant roulait aussi « jusqu'aux pieds » de ce futur mari, et cela ne pouvait guère aller autrement pour une boule roulant par terre ; mais, dans le conte breton, où les princesses visent, pourquoi visent-elles les pieds, quand les autres contes de cette famille n'ont aucune précision sur ce point :' \'\ aurait-il pas là l'indice d'une parenté plus proche entre le conte breton et le conte lithuanien ? Et pourtant, dans cet incident de la boule, la différence, au fond, est grande entre les deux contes : volonté humaine, en Bretagne ; volonté du. sort, en Lithuanie. Il y a là un petit problème que, pour notre part, nous ne nous chargeons pas de résoudre.

L'introduction d'un conte turc, citée au commencement de la présente Section IV, avec ses flèches tirées au hasard par les trois filles d'un padischah, .et leur indiquant où elles doivent trouver un mari, n'a rien du svayamvara. Dans un conte sicilien (Gonzenbach, n" 26), il en reste un faible vestige ; mais les modifications ont été profondes, radicales : ce n'est pas une princesse, c'est le roi son père qui, du haut d'une tour, au pied de laquelle le peuple est rassemblé (souvenir du svayanivara), laiss,e tomber un mouchoir déployé, et celui sur lequel le mouchoir se posera, épousera la princesse ; le mouchoir s.e pose sur le prétendu teigneux.

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