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CHAPITRE I

LE PREMIER DES DEUX CONTES SINO-fNDIENS

Le premier des deux contes indiens bouddhicisés (Ed. Cbavannes, n° AAo), peut se résumer ainsi :

Un « sage » a une femme d'une telle beauté, cjue la renommée s'en est répandue dans tout le royaume dont il est l'hôte de passage ; il ne veut la laisser voir à personne. Le roi, ayant entendu parler de cette temniie, se déguise en ascète mendiant, et la femme lui donne respectueusement vme aumône (car le mari et la femme sont fidèles observateurs des préceptes du Bouddha) : le roi peut donc s'assurer qu'on n'a rien exagéré a\i sujet de cette beauté, et, rentré au palais, il senti client avec ses ministres des moyens de s'emparer d'elle.

En conséquence, le mari est apjx^lé devant le roi, qui lui fait repaoche de n'être pas venu lui rendre hommapie, en arrivant dans le royaiime. Le |)auvre homme jiyant reromiu (]\i"\\ ainail dû le faire, le roi le con-

li) tùlouard Chavtiiiiies. Cinq cents roules el d/xilogucx bnudilhiqties., f.riraits ilti Tripitdkd c/iriiuis (l'aris, lltlÙ-1911). Trois volumes.

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(l;iiiim> à iillor cueillir dos fleurs dans un cerlain rl.uii,' el de les lui api)orler dans sept jours au plus tard. — ()i , avant de parvenir à ce i^rand ('tang. où poussent des lotus ?i cinq couleurs, il laid échapper h trois dangers : serjxMits veniniiexix, démons niéchanls, aniniaxix féroces. C'est lîi qu'on envoie les condamnés ?i mort, et il n'en revient

pas un.

L'iioniine. à sa rentrée chez lui, parle de cet ordre à sa femme, laquelle lui tail l<>ul un discours SUT « la sainte religion du Bouddha ». (. Le joui- où vous vous mettrez en route, lui dit-dle, que votre cœur songe aux trois Vénéral)les. q\ic votre bouche récite les dix préceptes oxcellenis ; tiv manquez jws \vn seul instant ».

A mi-cliemin de l'étang aux lolus, \m démon <( dévoreur d'hommes » demande au « sage » ce (juil est. « Je suis un disciple du lîouddha. » Le démon alors lui explique comment des <( calomniateurs » l'envoient à 11 nu ri. et il ajoute : « Puisque vous êtes un disciple du Bouddha, et que. de plus, vous n'avez commis aucun crime, non seulement je ne vous ferai aucun mal, mais j'irai moi-même cueillir les fleurs, afin de vous sauv.er la vie ; ce qui me procurera ime félicité sans limite. » li rap])Orte, en effet, de l'étang les fleurs, dont le ]>oids est énorme, et les transporte en uoa instant, aviec le (( sage », à la porte du palais. Le roi, quand il apprend ce qui s'est passé, s'accuse de ses fautes et c.cvi(Mit un fervent disci'ple du Bouddha.

Le cadre primitif de cette histoire, archi-édifiante à la bouddhique, est parfaitement reconnaissable. Dans l'original, dans le vieux conte oral indien dont les Bouddhistes ont fait une moralisatio, la belle femme, convoitée par le roi, devait, — comme dans certains des contes examinés ci-dessus, — non point faire simplement à son mari des recommandations pieuses, mais lui donner des instructions précises, lui permettant d'échapper aux périls auxquels l'ordre du roi l'exposait ; car, dans le thème pur, l'épouse du héros est une sorte de fée. Nous renverrons, sur ce suj.et à notre Monographie D, Section II, Première branche (Revue, mai 191^, p. 97 et suiv. ; — p. 281 et suiv. du tiré à part). Mais ce qui .est tout à fait instructif, c'est de rapprocher le conte sino-indien d'un conte oral de l'Inde, qui a été publié il y a une quarantaine d'années (i) :

Un gardeur de chèvres, nommé Toria, a vu plus d'une fois les « fdles du Soleil » descendre du ciel, le long d'rme toile d'araignée, pour se baigner dans une rivière. Un jour, pendant qu'elles sont dans l'eau, il dérobe le sârî (vêtement) de l'une d'elles, et s'enfuit jusqu'à sa maison, poursuivi par la jeune fdle. Celle-ci, voyant qu'elle ne peut

(i) Indian Atitic/uary, IV (187b), p. 10 et suivantes. — Ce conte a été recueilli chez les Santals, population d'origine non aryenne, qui est enclavée dans la région tout hindoue du Bengale et en a reçu son répertoire de contes.

rejoindre ses sœurs à temps pour remonter vers le ciel, consent à devenir la femme de Toria.

Nous avons étudié jadis le tlième de cette introduction, le thème des Jeunes Filles oiseaux, dans les remarques de notre conte de Lorraine n° Sa (II, p. i6 et suiv.), où nous avons déjà parlé de ce conte lui-même, qui se poursuit ainsi :

La fille du Soleil, « mi-liumaime, mi-divine », est d'une telle beauté qii'im mendiant, qui vient im jouir à la maison de Toria, en a les yeux éblouis, (( tout comme s'il les avait fixés sur le soleil ». Or, ce mendiant, toujours en quêtant, arrive au palais du roi, et, ayant vu la reiiïe, qui passe potiii- la plus belle femme du monde, il dit au roi : M La femme du chevrier Toria est bien plus belle que volTc reine. Si vous la voyiez, vous seriez enchanté. » Le roi dit au mendiant : (. Comment ponrrai-je la voir ? » Le mendiant répond : k Mettez de vieux habits, et allez demar^der l'aumône à la porte de la maison ». La femme de Toria donne au prétendu metidiant de quoi manger ; mais le roi est tellement frappé de sa beauté, qu'il ne peut manger la moindre chose. Il n'a plus qu'une pensée : « Comment pourrai-je faire d 'elle ma reine ? »

Apyrès avoir bien réfléchi, il décide de faire appeler Toria et de lui ordonncT de creuser un grand canal, de le remplir d'eau et de le border d'arbres, le tout en ime nnit. <( S'il n'y réussit pas, se dit le roi, je le ferai mettre à mort, et je prendiai sa femme. »

Toria est mandé au palais, et le roi lui donne ses ordres, avec menace de mort, s'il ne vient pas à bout de sa tâche. Il rentre chez lui, bien triste. Sa femme, lui ayant demandé ce qui le chagrine, lui dit de ne pas se désoler, et lui indique un moyen magique d'exécuter le travail commandé.

Nous rencontrerons, dans une autre Monographie, \à dernière partie de ce conte.

Evidemment, le trait caractéristique du déguisement du roi en mendiant (et cela, pour voir la femme convoitée), relie étroitement le conte Httéraire et le conte populaire. Mais, non moins certainement, c'est le conte oral actuel qui, avec sa femme mystérieuse et puissante, a le mieux conservé le relief primitif, que l'arrangement bouddhique, fait il y a plus de quinze siècles, a fortement émoussé.

Quant à la tâche spéciale, que le roi du conte sino-indien impose au « sage » et qui est différente dans le conte oral, nous la retrouvons, bien la même, dans plusieurs autres contes oraux de l'Inde, par exemple dans un conte du Bengale (Lai Behari Day, op. cit., p. 248). Là aussi, c'est une certaine fleur qu'un jeune garçon, à

^ill^lii,^llioIl do gens (|iii veulent sa jx'ile, est cnvové chercher, et cetle Heur, la fleur kalaki, « qui ])ousse au-delà de l'Océan », est gardée par sept cents ràlsliasas logres) ». — Dans un conle importé de rinde dans lîle de Cevlan [U. Parker, n" :<'|3), cette fleur est une fleur de loi us, et eUe est gardée dans un étang par un crocodile.

Tout conmi.e le h sage » du conte sino-indien, le jeun(> gardon du conte bengalais désarme par une s(>ule parole uti ètr(> t(>rril)le qui lui barre la route, et, de ]>lus, il obtient son secours. i\encon- Jrant une gigantesque râkshnsî (ogresse), il lui dit : « O chère lante, ton neveu est ici. — Puisque tu m'as appelée tante, répond la ràkshasî, je ne te mangerai pas. » Et elle l'envoie à un autn^ monstre, un râkshasa, quelle dit être maintenant l'oncle du j(Mme garçon, .et celui-ci \c salue de ce nom, en lui disant : « Tante m'a envoyé vers toi ». Jl appiend ainsi du làkshasa ce (pi'il faut faire pour se procurer la fleur kataki (i).

Certainement personne n'ira prétendre que cette histoire, si franchement conte, dériverait de l'histoire du a sage », cette production littéraire à tendance si marquée. Loin d'être un original, cette histoire du dévot Bouddhiste n'est autre que le résultat d'une manipulation, et le moindre effort d'attention y fait reconnaître, sous le placage et le vernis bouddhiques, un thème populaire pré.existant, systématiquement défiguré.

Et voilà fixée une date mitujna d'ancienneté pour un des groupes <de la famille de contes où le héros est envoyé par un roi risquer sa vie en des expéditions périlleuses, le groupe où le roi veut se débarrasser du héros pour lui prendre sa femme. Peut-être pensera-t-on

(1> Dans un précédent travail, /.c Lail dr la iiirrr et le Co/frp flottaiil {Ji'criie des Questions historiques, avril 1908, pp. 396-406; — pp. -i6-o6 du tiré à part), nous avons montré que cette salutation du nom de lante (ou de mrre) est un affaiblissement d'un thème fort curieux, dans lequel un jeune homme suce, par surprise, le lait des ma celles d'une ogresse et devient ainsi son fils adoptif. Cette même idée, s"exprimant par un allaitement simulé, se retrouve aussi, -- comme nous l'avons fait voir, — dans un certain rite d'adoption. Tlième et rite se rencontrent à l'orient de l'Inde comme à l'occident. En 1908, nous n'avions encore trouvé ni l'un ni l'autre dans l'Inde même. Notre si regretté ami, M. .\. Rartli. y découvrait, peu après, le rite, et il avait la bonté de nous en faire [lart Nous croyons devoii' donner ici cette communication, (jui complète notre ancien travail. « Ces « jours derniers. — nous écrivait M. liarth, le 29 avril 1909, — en relisant l'his- « toire de Visàklià dans le commentaire du [livre bouddhique, le] Dluiiiunapada « (Pàli Text Sociehj), j'ai trouvé, Tome I, Part. II, p. iOO, un intéressant passage « sur la façon dont se fait l'adoption d'une femme comme mère. Le sethi .Migàra, « reconnaissant combien il a eu tort de chasser sa l)ru Msàklià, déclare, en pré- « sence du Bouddha, que désormais elle sera sa mère, et, pour cela, il prend en '1 bouche le sein de la jeune femme. Dans l'ancienne édition partielle de ce com- <( mentaire par Fausl ôU (18oo, p. 245), le mot nnikhena, « avec la bouche », raan- « quait. .. »

qu'il n'y a rien là de vraiment particulier, et que de pareilles intentions, de pareils moyens d'exécution, ont pu parfaitement se pi'oduire dans la vie ré.elle. Assurément ; mais quelque chose de plus vient caractériser le groupe de contes en question : le héros doit rapporter au roi, son persécuteur, tel objet plus ou moins extraordinaire, et, ce qui spécialise ces contas encore davantage, c'est que le héros est aidé dans ses entreprises par quelque être puissant, plus qu'humain. Or, tous ces traits caractéristiques se reflètent dans l'arrangement que, dès avant la fin du v® siècle, les Bouddhistes ont fait d'un conte qui se racontait alors dans l'Inde.

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