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LE SECOND CONTE SINO-INDIEN

Le second des deux contes sino-indi.ens annoncés complétera, et par lui-même et par les rapprochements qu'il nous suggérera, ce que nous avons dit du thème et des sous-thèmes de la Belle aux cheveux d'or, soit dans le présent travail, soit dans les remarques du n° 78 de nos Contes populaires de Lorraine. Mais un ass.ez long préamblue est indispensable.

Un épisode d'un poème de <( Tristan et Iseult » du Xil*- siècle

Dans la seconde moitité du xn'' siècle, le poète allemand Eilhart von Oberge qui, en 1189, était au service du duc Henri le Lion, de BrunsWick, mettait en vers, dans son Tristan et Iseult, un très intéressant épisode, auquel l'éminent folkloriste Pieinhold Koehler a consacré, en 1866, une étude des plus remarquables (i).

Le poème d'Eilhart aurait été imité, d'un poème français d'un certain Béroul ; mais nous n'avons pas à nous engager dans ces questions obscures, oîi nous ne ferions que tâtonner (2). L'œuvre

CD Publié d'abord dans la revue Germanin (XI, pp. 389-40(3). ce travail a éic réimprimé dans les Kleinere Sc/iriftvn de Koehler, t. II (Berlin, 1900), pp. 328-34().

(2) Voir Ernest Muret, Le lionvin de Tristan par Beroul et un anonyme. Poème du Xll° siècle (Paris, 1903), et FAlhart d'Obenj et sa source française (fiomania, t. XVI, 1887, p. 288 et suiv.)

du vieux poète allemand, dans son dialecte primitif, n'existe plus que fragmentairemcnt ; mais l'ensemble nous en est parvenu dans deux rajcunissctm-nts (quant à la langu^^), à peu près semblables, en vers aussi, et dans une \ersion en prose, plus récente. Ces trois documents donnent de la même façon le récit suivant, commençant au vers i38i du texte rajeuni (i) :

Li' roi .Marc dv Coinouaillcs a une lelle affoction pour son neveu Tristan, qu'il le considère comme son fils : aussi ne veut-il pas se marier. ])our n'avoir pas d'autre héritier. Les seigneurs du royaume attribuent cotte résolution à de prétendues intrigues de Tristan, et ils le haïssent. Un jour, ils se présentent avec Tristan devant le roi et le prient de prendre femme. Marc fixe un délai, après lequel il donnera réiK>nse.

Pendant qu'il est à réfléchir sur les moyens d'éluder cette requête, voilà que deux hirondelles entrent par la fenêtre dans la salle, en se batt-ant à coups de bec, et, pendant la dispute, elles laissent échapper un cheveu <( qui était beau et long ». Le roi le ramasse et l'examine. <( C'est im cheveu de femme, se dit-il ; avec cela, je pourrai me défendre. Je leur demanderai cette femme-là pour l'épouser, et ils ne pourront jamais me ramener. »

Au jour fixé, Marc montre, en effet, le cheveu aux seigneurs et leur déclare qu'il n'épousera que la femme de qui vient ce cheveu. Les seigneurs lui demandent quelle est cette femme; il répond qu'il ne le sait pas. <( C'est un tour de Tristan », se disent entre eux les seignems. Mais Tristian, pour se justifier, demande au roi un vaisseau, et il s'embarque jKjuir aller à la recherche de l'inconnue.

Le cheveu est un cheveu d'Iseult, fille de la reine d'Irlande, et Tristan s'en a]>erçoit quand, jeté par la tempête sur la côte de l'île et blessé ensuite dans un combat contre un dragon, il est soigné par la princesse.

Cet épisode ne figure pas dans d'autres versions du Tristan, notamment dans le célèbre poème de Gottfried de Strasbourg (mort entre 1210 et 1220) ; mais Gottfried le connaissait, ainsi qu'en témoigne un curieux passage (vers 86o5 à 8632), dans lequel il fait u ce sujet des réflexions d'un sérieux assez comique, dont voici la traduction littérale (2) :

« On lit de Tristan qu'une hirondelle vint de Cornouailles [pays du roi Marc] en Irlande [pays d'Iseult] et qu'elle y prit un cheveu ix)ur

(1) Le texte en vers, résultant de deux manuscrits, conservés l'un à Dresde, l'autre à Heidelberg, a été publié par M. Franz Lichtenstein, Etlhart vnn Oberge (Strasbourg, 1877), et le texte en prose, par M. Friedrich Pfaff, Tristrant wid Isalde. Prosaroman des fùnfzehnten Jahrhunderls (Tiibingen, 1881).

(2) Nous traduisons d'après la plus récente édition de Gottfried, publiée par M. Karl, Marold (Leipzig, 1906). p. 123.

la construction de son nid (je ne sais comment elle savait qu'il y avait là ce cheveu) ; et elle l'aurait rappoTté en retraversant la mer. Vit-on jamais hirondelle se donner tant de peine pour bâtir son nid et, quand elle trouvait tant de matériaux dans son propre pays, en all-eor chercher au delà de la mer en pays étranger? Ici, le lai [leich, le « poème épique »] tourne au conte fabuleux [verspellet sich ; spel, a comte fabuleux ))J ; ici, le récit bégaie.

« Il faut aussi être niais pour dire que Tristan s'est embarqué à l'aventure avec toute une troupe, sans considérer combien de temps il aurait à naviguer, ni où il allait, sans savoir même qui chercher. Qu'avait donc contre les livres celui qui a fait écrire et lire de pareilles choses ? Oui, certes, le roi et ses conseillers qu'il envoyait en messagers loin du pays, auraient été, tous ensemble, des imbéciles et des sots {gouche und soten), s'il y avait eu à exécuter im pareil message. »

Voilà bien le Hcrr Professor, corrigeant gravement un devoir d'histoire ; car Gottfried n'a pas l'idée que les aventures de Tristan puissent être un conte : Gottfried est un pédant na'if.

M. Joseph Bédier, à la suite d'un Allemand, croit que cette réprimande, infligée à un précédent auteur, serait d'emprunt, et que Gottfried l'aurait prise en bloc dans un Tristan français, celui de l'anglo-normand Thomas, d'après lequel il paraît qu'est versifié son poème (i). Cet emprunt, ce nous semble, est loin d'être prouvé... Et puis, Gottfried, ce magist.er, qui, doctoralement, du haut de sa chaire, aurait donné des mauvaises notes déjà données par un autre magister, eût vraiment dépassé \m peu trop la mesure en fait de ridicule (2).

Cela ne veut pas dire que Gottfried n'ait pas pu être incité à ses critiques par la tendance du « livre » (buoch) qu'il suit, et d'ori le merveilleux est banni (3). Il aurait été amené ainsi à marquer le contraste avec l'autre livre, celui du cheveu.

Maintenant, quel est cet autre livre ? Tout le monde dit que c'est le livre d'Eilhart ; est-ce l)ien sûr :> Le récit dont Gottfried

(1) J. Bédier, Le Roman de Tristan par Thomas (I\aris, 19U2), p. lit, note 1.

(2) M. Bédier (/oc. cit.) nous apprend qu'il « se range pour attril)uer à Tlio- « mas cette polémique aux raisons dites par Koelhms {Tristrams Sa;/a..., Heilbronn. 1878, p. LX, et Sir Tnstrent, Ueilbronn 1883, pp. ItS-liO) » ; mais il y met son grain de sel, en ajoutant que, par exception, les deux vers 8r)2()-8()27 : (I Ou'avait donc contre les livres celui qui a fait écrire et lire de pareilles choses •; » seraient de Gotttried lui-même, et non de Tliomas ; ils auraient « un accent ioni personnel à (îottfried »... Heureux qui a le don de discerner les « accents » .

(3) A propos du nain Mélol qui, dans Kilhart, lit les événements dans les étoiles, Gottfried s'exprime ainsi « Je ne veux rien dire de lui que ce queje « prends dans le lirre {von deni buorhe mm). Or, je ne trouve rien à son sujet <i dans la vraie histoire (an dem wâren nuere), sinon (lu'il était malicieux, ruse et « beau parleur ;vers li.2i2 et suiv.). »

gouniiaiulc railleur, met cii scène une seule liinnuielle ; le récit (rKilhart eu a deux, et c'est j>endaiit liuii- dispute (juc le cheveu louibo auprès du roi Marc. De plus, d'après l'exposé de Goltfried, i'hiroudellc unique a pris le clie\iu |)our le laire entrer dans la construction do sou nid ; Eilhart ne dit pas un mot d.e cela. Faut-il penser que Gottfried avait sous les veux ou se faisait lire un autre livre que celui d'Kilhart, ou bien regardait-il les choses avec une inattention nu''[)risaute ?

Toujours est-il que ces deux détails didërents, une hirondelle, deux hirondelles, existent dans ce qui a été publié de la littérature du moyen Age, relativenu'ut à Tristan, et surtout le détail tie l'hirondelle unique.

Un poème français de la (in du xu'" siècle décrit (d'imagination) une coupe d'or émaillée que son héros offre à l'église du Saint- Sépulcre de Jérusalem, et qui représente l'histoire de Tristan et Iseult.

Dedans esloit ix)rtrais [portraituré] rois Mars [MarcJ ,

Et s'i ostoit commeut l'arondc [l 'hirondelle]

Li aporta d'Yseu't la blonde

Le clicM'l SOT- [blond doré] par la fenestre... (r).

Des revues spéciales allemandes ont décrit, — mais d'après les objets eux-mêmes, — deux représentations de notre épisode : l'une, du milieu du xiv^ siècle, brodée sur toile (comme la fameuse (( tapisserie » de Bayeux) et faisant partie de vingt-six scènes de l'histoire de Tristan, figurées sur un tapis de table qui, vers 1866, a été découvert dans un coin de la cathédrale d'Erfurt ; l'autre, de la seconde moitié du même xiv^ siècle, sur une tapisserie proprement dite, provenant du couvent de Wienhausen, près Celle (Hanovre). Dans la première, on voit le roi Marc et son neveu Tristan, assis sur un banc et conversant ; au-dessus d'eux, VhirondeUe avec le long cheveu de femme. Dans la seconde, Tristan est debout, auprès de son oncle assis, et, entre eux, en haut, sont deiix hirondelles (2).

C'est sans doute une seule hirondelle qui jouait un rôle dans le poème en vieil anglais de Sir Tristrem (3), alors que cet épisode

(1) L'Lscoii/le, roman d'avenlure, publié... par H. Michelant Cl P. Meyer (Paris, 1894), p. 18, vers a81 à 584. — Pour la date dn poème, voir p. XXXV. — Le mot escoufle est le nom d'une sorte d'oiseau de proie, de milan.

(2) R. Koehler, op. cit.. p. 329.

(3) Eug. Koelbing, op. cit., pp. 38 et 260.

n'y ûldil pis ciuoic iDutilé. « J'ai t'iiUMidu une hirondelle chanter (.4 swalu ich herd simj), « dit Tristan, on ne sait pourquoi, au beau milieu d'un discours dans lequel, pour se justifier des accusations que les seigHeurs portent contre lui, d'aspirer au trône, il leur dit de lui amener un vaisseau et que, selon leur désir, il ira chercher pour le roi son oncle Ysonde (Iseult) d'Irlande (i).

A la dillérence de Gottfried, cette aventure du cheveu charmait Jacques Grimm (2), et il trouvait qu'on avait singulièrement affaibli le thème en la supprimant (comme cela a eu lieu dans la version de Gottfried et de son modèle français) pour m.ettre à la place quelque chose de soi-disant plus rationnel, l'histoire que voici : Le roi Marc, — là aussi dans le dessein de se soustraire aux exigences de ses seigneurs et dans l'espérance que ce qu'il ordonne n.e pourra être exécuté, — envoie Tristan demander pour lui,, le roi, la main d'une femme Tiullement indéterminée, et même d'une femme bien connue, la princesse Is,eut, que Tristan a vue en Irlande et dont mainte fois, à la cour de Marc, il a vanté la beauté. C'était là, disait Grimm, remplacer bien insuffisamment « cette confiance dans un prodige et dans la bonne fortune » qui fait que Tristan, « sans autre guide que l'indice (dus Zeichen) d'un cheveu d'or (Goldhaars), s'en va parcourir terre et mer ».

Jacques Grimm exagérait un peu l'admiration à l'égard d'une forme du thème qui n'est pas complète. Pas plus que Gottfried, il ne connaissait le vrai thème, le thème primitif indien, lequel, ainsi qu'on le verra, concilie tout, la fantaisie poétique et le bon sens un peu prosaïque. Mais Gottfried n'en reste pas moins amusant, quand il discute si sérieusement, avec injures à l'appui, le plus ou moins de vraisemblance d'un conte, et quand il attribue à l'auteur qu'il malmène sans le nommer, l'invention de ce qui est, en réalité, l'écho d'un vieux récit traditionnel.

Ja((}ues Giimni paile d'un cheveu d'or ; en cela il modifie,

11) Nolons, comme coinpli'iiieiil d'une précéilente Moiiof;raphie. le passage de cet épisode où les seij^neurs disent au roi qu'il faut que Tristan lui amène « une fiancée resplendissante comme le sang sur la neifje (a bricl briijlit as blood opon snoii'inf/) ■».

(2) Article publié par .1. (iri.ram en 1812 dans lu Leipziger-UWralur /eiltinr/ et reproduit dans ses h'iemere Schriften, t. VI (Herlin, t8^!2), p. 'Jij.

sans poiit-tMrt' v |HiMulir irarcU', lo li'Xlc cl'Killiarl cl les autres textes indiqués plus haut, où !(♦ cheveu n'a rien de bien caractérisé ; car être (( beau et l(.)ni: » ou (i blond », ce ne sont pas des particularités (jui puissent, comme celle d'être « d'or n, aider à trouver telle jertune exceptionnelle, ayant une chevelure aussi extraordinaire, et dont la renommée a dû se répandre au loin.

Le cheveu d'or non mét<ipliorique, le cheveu de \rai oi-, figure dans un vieil écrit, présentant une singulière nsscinhlance avec le poème de Tristan.

Un conte Juif du XIII* siècle

Au moyen âge, un .luit", sans doute quelque rabbin, réunissait, pour rédification de ses coreligionnaires, une centaine de légendes ou contes, moralises par lui ou par d'autres. De ce curieux recueil en langue hébraïque il existe, à la Bibliothèque Bodléienne d'Oxford, un exemplaire ayant ceci de particulier, que ce manuscrit renferme, en outre, un glossaire hébreu-français (vieux français) ; le texte fourmille, paraît-il, de gallicismes, mêlés parfois à des germanismes. Sa date, — la date du manuscrit lui-même, laquelle ne donne pas forcément la date de la rédaction de son contenu, — serait du xiii" siècle, peut-être même, a-t-il été dit, du xn^ ; en tout cas, il est à peu près de l'époque de Gottfried et d'Eilhart (i). C'est dans un des récits de ce recueil, arrangement pieux d'un véritable conte, que se trouve le 'trait du cheveu d'or (2).

A une époque bien moins ancienne, en 1602, une variante allemande de cette adaptation était imprimée à Baie, dans un livre également à l'usage des Juifs, portant le titre hébraïco-allement de Maase-Biich (a Livre des Histoires »). Nous avons jadis dans les Remarques de notre conte de Lorraine n° 78, résumé ce conte juif d'après Koelder, qui, chose singulière, laisse de côté toute l'in-

(1) ISous avons parlé de ce manuscrit hébreu de la Bodléienne dans une de nos études sur La Légende du Paqe de Sainte Elisabeth de Portugal et les contes orientaux (Second article, in fine. Revue des Questions historiques, juillet 1903).

(2) Le conte du manuscrit d'Oxford a été traduit, d'abord en anglais par M. M. t ; aster (Fo/A-iore, 1896, p. 232 et suiv.), puis en français par M. Israël Lévi {.Revue des Etudes Juives, 190o, p. 239 et suiv.).

troduction (i). Comme cette introduction, qui offre un intérêt particulier pour la présente étude, figure également dans le conte du manuscrit d'Oxford, nous suivrons, dans notre brève analyse, ce texte plus ancien, en notant quelques différences que présente le Maase Bucli :

Un pieux Juif, nommé Johanan (Cliauiiia, dans le Maase Biich), achète, après la mort de son père, selon les dernières volontés de celuici, le premier objet qu'il voit apporter en vente au marché, une magnifique coupe à couvercle. L'ayant ouverte, il y trouve un scorpion (une grenouille, dans le Maase Biich). Pendant des années, il le nourrit (comme les héros des contes indiens de notre Excursiis IV nourrissent un jeune serpent), et le scorpion devient d'ime grosseur monstrueuse. Par reconnaissance, il enseigne à Johanan, d'après le désir de celui-ci, <( toutes les langues du monde », et, de plus (ainsi que font très souvent les serpents des contes indiens) « le langage des animaux domestiques, des oiseaux et des bêtes sauvages ». Il donne aussi à la femme de Johanan, en récompense de ses bons soins, d'immenses trésors.

Le récit du manuscrit d'Oxford continue ainsi :

Johanan devient un homme aussi considéré pour sa sagesse que pour ses richesses. Le roi le fait appeler et, lui ayant soumis toute sorte de questions difficiles, il le prend en grand estime et affection.

Or, le roi n'est pas marié. Un jour, ses conseillers viennent le trouver et insistent auprès de lui pour qu'il prenne femme ; mais il refuse de les écouter. Trois fois encore ils reviennent à la charge ; finalement le roi demande trois jours de réflexion.

Pendant qu'il est assis à méditer dans la cour du palais, un corbeau vient se percher au-dessus de lui, portant entre ses pattes un beau cheveu d'or [a very beautiful golden hair, traduction de M. Gaster ; (( im cheveu extrêmement beau, ressemblant à de l'or )>, traduction de M. Israël Lévi]; gui tombe sur le roi. Celui-ci, au jour dit, répond à ses conseillers : « Si vous m'amenez la femme à qui appartient ce cheveu, je consens à me marier ; sinon je vous fais meittre à mort. » Les conseillers demandent là leur tour au roi trois jours pour savoir quoi faire, et le résultat de leurs délibérations, c'est qu'il n'y a au monde personne autre que Johanan pour réussir une telle entreprise. En conséquence Johanan est mandé auprès du roi et reçoit de celui-ci . l'ordre de hu amener la femme de qui provient le cheveu; sinon, il sera mis à mort, lui et sa famille.

Grâce h des animaux reconnaissants, .lohanan peut exécuter les tâches à lui irnposé.es par la « reine » aux cheveux d'or, « la plus belle l'emnie d.e tout le pays », et gagner ainsi sa main pour le roi.

(1) Une analyse complète du conte du Maase Ruch se trouve dans Max Grùnbaum, Juilischdentsche Chrestomnthie (Leipzig, 1882), p. 't07 et suiv.

— La (.ItTiiiric pallie, [irésciitaiit (riiiic iiiaiiirrr lirs allrrc'c une (îes l'oi-iiu's (le (It'iioiiemeut de la Hcllc mix clicrcii.r d'or, se termine par la mort du mi el l'i'li'xalion de .lohaiian au trône.

Eu l'ait, dans ce (luil,'' juif, riiilT-oduclior. l'st assez inutile; rar le don de comprendre le laiii^ainc des anim;iii\. ((inlV'in'' à .lolianan par le scorpion, ne lui sert ^nière, sinon p(Mii-èlr'.e à pouvoir converser avec les animaux qui deviernient ses oblii^és. Kt encore, dans ];» poéliipi" des conlis. de telles conveisalions ont lieu conslaninien\, sans l.i nioindie initiation i)realable.

Evidemment, dans la l'orme complète du récit, cette iiitioduclion amenait à {[uehpK^ autre chose. A (pioi ;' c'est ce qn.e nous espérons pdUMiii- uiiinfrer, et n<ui point par de simples conjectures.

Contes européens actuels

Qu'on jette d'abord les veux sur un conte tchèque de Bohème, qui, parmi les contes du type de la Belle aux cheveux d'oi\ se rapproche tout particulièrement du conte juif, et l'on verra si. dans la contexture du récit, la connaissance du langage des animaux, acquise par le héros, est un élément insignifiant, (i)

Georges, serviteui- d'un roi, doit apprêter, pour le repas de son maître, un prétendu poisson, lequel n'est autre qu'un serpent, apporté par une mystérieuse vieille. Malgré une défense expresse, il goûte à ce singulier mets, et il se trouve aussitôt comprendre le langage des animaux. Le roi le comprend également, dès qu'il a mangé de ce même serpent. Aussi, au cours d'une promenade à cheval en compagnie de Georges, des soupçons s'éveillent en lui, quand il entend le jeune homme rire de la conversation des deux chevaux. En rentrant, au palais, il dit à Georges de lui servir un verre de vin, mais sans qu'une seule goutte tombe par terre ; autrement Georges aura la tête coupée. Pendant que Georges est à verser, deux petits oiseaux entrent dans la salle, l'un poursuivant l'autre, et celui qui est poursiiivi a dans le bec trois cheveux d'or « Donne-les moi, lui dit le premier. — Je ne te les donnerai pas; c'est moi qui les ai ramasses. — Mais c'est moi qui les ai vus tomber, pendant que la jeune fille aux cheveux d'or se peignait ». Dans la dispute, un des trois cheveux d'or tombe par terre. Georges se retourne brusquement, et le vin déborde du verre. <( Tu as mérité la mort, lui dit le roi, qui a tout entendu ; mais je te ferai grâce, si tu m'amènes la Princesse aux cheveux d'or, pour que je l'épouse. »

(1) A. Chodzko, Contex des payt^ans et des paires slaves (Paris, 18()'f), p. 77.

Le jeune homme se met en route à l'aventure et, en chemin, il sauve la vie à divers animaux, fourmis, petits corbeaux, poisson, lesquels, plus tard, par reconnaissance, l'aideront à exécuter les tâches imposées à ses prétendants par la Princesse aux cheveux d'or.

Sans épiloguer, comme Gottfried de Strasbourg, sur le plus ou moins de vraisemblance d'un trait de conte, on peut faire remarquer que certains détails du conte tchèque écartent des difficultés qui sautent aux y.eux et dans le conte juif et dans le Tristan d'Eilhart.

D'abord le cheveu ne provient pas d'une femme indéterminée, mais d'une femme désignée par les oiseaux dans leur conversation. Et ici le trait de la Connaissance dn langage des animaux est d'une extrême importance. De plus, tandis qu'un pur hasard met tout d'un coup Tristan et Johanan en présence de la femme qu'ils cherchent, Georges apprend en route que la Princesse aux cheveux d'or, fille du roi du Château de cristal, habite telle île, et les pêcheurs qui lui donnent cet indispensable renseignement, — les pêcheurs auxquels il vient d'acheter à grand prix un poisson pour le rejeter à la mer, — font monter Georges dans leur barque et le transportent à destination.

Ce trait de l'intervention des pêcheurs est ingénieux ; mais on verra que d'autres contes, et notamment le conte sino-indien, arrivent au même but, d'une manière plus folklorique, par une combinaison avec certains éléments merveilleux.

Un conte allemand du Harz (i), assez altéré, est précieux sous divers rapports, et d'abord son introduction, se rattachant au thème du Langage des animaux, nous remet en présence d'un épisode que nous avons déjà eu à citer dans notre Excursus IV, Le (( Joyau du Serpent» et l'Inde {Revue, mars 1916, p. 66, note 2"; — p. 272, note 2 du tiré à part) :

Un jeune homme, qui est parti poiu- courir le monde, se joint en route à un chasseur. Dans une forêt, du liaut d'un arbre, ils voient trois (( rois des Serpents » se combattre. Le chasseur, trois fois de suite, tire sur eux, malgie les avertissements de son compagnon, et trois fois il les manque. Une foule de serpents arrivent alors, et ils mettent le chasseur en pièces. Mais l'un des « rois des Serpents » dit au jeune homme qu'il veut le récompensier de « n'avoir pas voulu leur mort ». et il lui met dans la bouche une racine qui lui fait comprendre le langage des animaux.

. (1) H. Pni'hle, Mœrdicn fur dtr Jugend (Halle, IS.'ii), n" 18.

S\"l;int cnpajrt'. comme sorvilour, chez un ppisoiinafrp très pxijïoanl, le jeune honune. ini jour, prête l'oreille à une conversation entre jeunes et vieilles hirondelles, et sa ponctualité dans le scirvice en soui'fre. Pour se disculper auprès de son maître^ très fâché, il lui dit fine la cause de son oubli, c'est une conversation qu'il a entendue. « Et ipi as-tu entendus? — J'ai entendu des hirondellees se disputer au sujet de la Princesse aux ch(>vou\ (l'<ir, les plus jeiuies voulant inendre aux autres, pour bâtir leui- nid. lis cheveux que la Princesse jette chaque matin par la i'en(Mre en se i>eignant. — Eh bien ! dit le maître, si je pouvais voir une fois la Princesse aux cheveux d'or, lu serais pardonné » (i). Une mouche, que le jeune homme a sauvée j)récé(l('niment d'une araignée el qui ac>compagne partout son bienfaiteur, lui murmure à l'oreille de iéiK>ndre qiie la chose sera faite : la mouche conduira le jeune honune en Sicile, oi^i est le royaume du père de la princesse, et même elle la lui fera épouser.

En effet, lorsque, conmie condition imposée aux prétendants par le roi, le jeizaie homme doit, trois fois de suite, reconnaître entre les trois princesses sœurs, dont les cheveux sont voilés, quelle est la princesse aux cheveux d'or, la mouche se pose chaque fois sur le visage de celle-ci (2). Le jeune homme épouse donc la Princesse aux cheveux d'or, et il peut ainsi, — car il n'oublie pas ses engagements, — aller faire visite avec elle à son ancien maître. Puis il retourne en Sicile, où il devient roi.

Bien que, dans ce conte allemand, le tlième de la Belle aux cheveux d'or se soit un peu embourgeoisé et qu'il manque de ses développements ordinaires, ce conte nous permet, lui et le conte tchèque, de reconstituer, par Tintermédiaire du conte juif, cet épisode des oiseaux et du cheveu, dont le Tristan d'Eilhart ne donn.e certainement pas la forme primitive.

Les deux contes oraux, — toujours du type de la Belle aux cheveux d'or, — qu'il nous reste à citer, sont altérés, chacun à sa façon ; ils n'en établissent pas moins que notre épisode a pris pied, non pas seulement en Bohême et dans le Harz, mais aussi en Epire et en Bretagne.

Après une première partie, qu'il faut rapprocher de notre conte

(1) Ce conte allemand est, à notre connaissance, le seul conte populaire où il soit dit, — - comme dans la version de Tristan à laquelle Gottfried de Strasbourg fait allusion. — que les cheveux emportés par une ou des hirondelles l'ont été pour entrer dans la construction d'un nid.

(2) Ce trait de la jeune fille à distinguer parmi d'autres jeunes filles, toutes semblables, et de l'insecte reconnaissant qui la désigne au héros, est tout indien. Voir les remarques de notre conte de Lorraine n° 32, et ce que nous y avons ajouté dans notre étude Les Mongols et leur prétendu rôle dans la transmission des contes indiens vers l'Occident européen (Revue des Traditions Populaires, 1912, pp. 371-373; pp. 3i-37 du tiré à part).

de Lorraine n° o, Le Roi d'Anglelerre et son Filleul, ainsi que des contes groupés dans les remarques de ce conte, le conte grec d'Epire (Hahn, n° 87) nous montre le héros, un jeune prince, livré en victime à un dragon aveugle par ordre d'un imposteur, qui s'est substitué à lui auprès d'un roi, son père adoptif. Sur le conseil d'un vieux cheval, le prince jette successivement dans la gueule du dragon trois morceaux de graisse de bœuf, qui lui rendent la vue. Par reconnaissance, le dragon, en avalant le prince et le rejetant ensuite, lui donne la connaissance du langage des animaux

Un jour, pendant que le roi se fait raser en plein air en présence du prince et de l'imposteur, arrivent en volant deux petits oiseaux. <( Bonjour, bonjour, dit l'un à l'autre ; j'ai pondu et couvé, et mes petits sont sortis de l'œuf. » Le prince s'étant mis à rire, son ennemi lui dit : u Qu 'as-tu à rire ? est-ce parce que mon père se fait raser ? — Non ; c'est parce que j'ai entendu le gazotiillement d'oiseaux, dont les plumes brillaient comme les cheveux de la Jeune fille aux boucles d'or. — Où as-tu vu la Jeune fille aux boucles d'or.^ dit l'autre ; va tout de suite me la chercher. »

Evidemment, la singulière réponse du prince est un vestige qui, joint au trait du dragon conférant à son bienfaiteur le don de comprendre le langage des animaux, montre que la forme complète du thème est venue (par la voie des Turcs) en Epire, oii elle s'est altérée, à moins qu'elle n'y soit arrivée altérée déjà.

Dans le conte de la Basse-Bretagne (i), notre épisode s'est modifié d'une tout autre façon, très bizarre aussi :

Jean, qui s'est mis en route sur son cheval, bon conseiller, aperçoit, un jour, deux corbeaux qui se battent. II voit tomber à terre un objet qu'ils ont lâché. (( Que peut bien être cela .^^ Il faut que je le sache. — Il vaudrait mieux poursuivre ta route », dit le cheval. Mais le jeune homme ne veut rien entendre ; il ramasse l'objet et voit que c'est une perruque, sur laquelle est écrit en lettres d'or que c'est la perruque du roi Fortunatus. Il entre ensuite, comme garçon d'écurie, chez le roi de Bretagne.

Cette perruque est lumineuse, et ce trait rattache, tant bien que mal, cette introduction au corps du récit, lequel est une des variantes de la Belle aux cheveux d'or qui ont été examinées dans ces Monographies : les autres garçons d'écurie, jaloux de Jean,

(1) A. Troude et G. Milin, Le Conteur Breton (Brest, 1870). Voir le conte intitulé La Perruque du roi Fortunatus, et aussi nos Contes populaires de Lorraine, 11° 73, t. Il, p. 297.

Aoii( diro au mi que le jeuiu' lioimno connaît le roi Fortunalus, et qu'il a dit plusieurs l'ois que, s'il avait voulu, il aurait obtenu sa (illc en mariage. Le roi ordonne à Xean de lui aller chercher la fille du roi Fortunatus.

Dans ce conte, notre ('pisode de la dispute des oiseaux a été comme parodié par un conteur l'acétieux (la perruque du père, mise à la place des cheveux de la fille !) mais le thème sur lequel ce Breton s'égaie plus ou moins spii'ituellemenl, il l'a certainement trouvé à l'éiaf pur ou presque pur en pays Inetoii.

Après ces préliminaires nécessaires, on apprécijera mieux, croyonsnous, l'importance du conte sino-indicn de la Fille du -\â(ja. qu'il nous reste à donner.

Le conte sino-indien de la « Fille du Nâga »

Dans son beau travail isur l'épisode du cheveu dans Tristan,. Reinhold Koehler ne pouvait, en 18G6, citer le conte bas-breton, publié en 1870. Mort en 1892, il n'a jamais pu non plus soupçonner même l'existence de tous ces contes indiens traduits en chinois que M. Edouard Chavannes a fait connaître aux folkloristes en 191 1, et notamment l'existence du conte de la Fille du Saga, n° 470, faisant partie, comme le n° 449, étudié plus haut dans cet .Ippendice, d'une compilation chinoise de l'an 5 16.

Dans ce n° 470, — si important, nous le répétons, — il ne faut pas s'attendre à trouver une fidèle reproduction du vieux conte, emprunté par les Bouddhistes d'autrefois à la tradition orale de l'Inde : on sait trop quelle a été, en pareille matière, leur oeuvre désorganisatrice. Mais ce qui a ici de la valeur, et une grande valeur, ce sont les indications que fournit, malgré tout, sur le conte primitif indien, l'arrangement qui en a été fait à l'usage de la secte.

Voyons d'abord l'introduction de ce n° 470, laquelle est une variante très particulière du thème du Langage des anirnau:c. Il y est raconté qu'un homme, ayant fait la charité (( avec trois pièces de monnaie », demande l'accomplissement de trois souhaits : le pre-

mier, de devenir plus tard roi ; le second, de comprendre le langage des animaux ; le troisièm.e, d'avoir des connaissances très étendues.

Dans la suite du conte, on voit ces souhaits se réaliser, mais seulement an cours d'une existence subséquente de celui qui les a formulés. Cette variante sino-indienne présuppose donc la doctrine de la métempsychose, et certainement il ne se rencontrera jamais rien de semblable dans les pays qui n'ont pas, comme la Chine ou les pays indo-chinois, accepté les idées de l'Inde (brahmanisme et bouddhisme) sur la transmigration des âmes.

Nous allons arriver à l'épisode dont Le Tristan d'Eilhart présente une forme affaiblie :

Le héros, étant mort, renaît enfant d'un homme du peiip'e. Devenu grand, comme il est très beau, il est admis, dans un « concours », à servir auprès du roi.

Un jour, il aperçoit une hirondelle dans son nid et, Icv uit la lêle, il la regarde, puis se met à rire. Le roi lui ayant demandé pourquoi il rit, il répond : « Cette hirondelle a dit qu'elle a trouvé un cheveu d'une fille de Nâyu, long de cent pieds, et elle appelle ses compagnes pour le leur montrer (i). — Si ce que vous dites est vrai, dit le 70J, c'est bien ; autrement, je vous ferai mettre à mort. » Il envoie donc des gens regarder dans le nid, où l'on trouve le cheveu.

Le roi désire alors prendre cette fdle pour femme ; il dit au jeune garçon : u Puisque vous comprenez le langage des oiseaux, vous devez être im malin ; je vais vous donner des provisions de bouche, et vous irez me chercher cette fille. Si vous la trouvez, je vous donnerai de grandes récompenses ; si vous ne la trouvez pas, je vous tuerai, vous et votre famille. )>

Comment le héros parviendra-t-il chez le Xàga ? Ici intervient, combiné avec ce qui précède, un thème qui mérite d'être examiné de près :

Le jeune garçon se rend sur le rivage de la mer orientale. Là, il aperçoit deux hommes qui se disputent la possession d'un chapeau rendant

(1) Notre Ex'ursus IV, Le « Joijau du Serpent » et l'Inde, a expliqué ce que sont, dans la mythologie liindoue, les Xd'jas, èlres divins, serments ou liommes à leur volonté.

invisiblr. de soulier? pennetlanl de in;ircher sur l'eau et dun bâton Irappaut à mort. Le jeune garçon leur dit : « A quoi bon tant discuter? je vais lancer une flèche ; vous courrez après, et le premier de vous deux qui Tatteindra, on lui donnera les trois objets ». Les hommes ayant approuvé ce conseil, il tend son arc et lance une ilèche. Pendant que les honnnes sont à coiuir, il met le bonnet, chausse les souliers et prend 1(> bàtoii. Puis il entre dans la nier et arrive chez le Nâga.

11 nest pas inutile île taire roniarciuer dès maintenant que, dans les bonnes formes indiennes, la Aertu des souliers magiques ne se borne pas à « permettre de marclui- sur l'eau » ; ils transportent leur ^possesseur partout où celui-ci ceut aller, qu'il en connaisse ou non le cJiemin. Et c'est ainsi, certainement, que, dans le conte primitif, les souliers, obéissant an désir formé par le jeune homme, le transportent chez les Nâga.

C'est sans aucune peine que le jeune garçon réussit à amener au roi la fille du Nâga. Ici l'écrivain bouddhiste a simplifié à outrance et complètement dépoétisé le vieux conte indien pour en faire, semble-t-il, un argument à l'appui des diatribes de la secte contre les femmes. Chez le Nâga, — nous transcrivons, — le jeune garçon (( enleva le bonnet rendant invisible et se fit voir à la fille du Nâga « [le conte a dit plus haut qu'il était « très beau »] ; les femmes (( étant fort sensuelles, celle-ci suivit aussitôt le jeune garçon et, ',1 prenant en main une galette d'or (sic), revint avec lui dans le « royaume étranger » (i).

Le dénouement est celui-ci, que nous transcrivons aussi :

Le roi envoya un messager à leur rencontre pour ordonner que la jeune fille entrât seule ;... mais le jeune garçon entra à sa suite en se coiffant du chapeau rendant invisible. La jeune fille, voyant que le roi était laid, lui jeta sa galette d'or, de sorte que le front du roi fut brisé et que sa vie prit fin. Le jeune garçon enleva alors son bonnet ; il monta avec la jeune fille dans la salle du trône et cria d'une voix forte : « C'est moi qui dois être le roi. » La jeune fille devint reine, et il cul ia souveraineté dans le inonde.

Ce dénouement brutalement bête n'est certainement pas le véritable dénouement. Nous en reparierons ; mais, avant d'essayer de reconstituer Le dénouement probable, revenons à Tristan et aux contes qui lui sont apparentés.

(1) Nous avons déjà rencontré au cours de ces Monographies dans un autre conte sino-indien (/i'ei»e, janvier 1915, pp. 12-14; tiré à part. pp. 172-174), une manipulation tendancieuse bouddhique analogue, avec mêmes sentences sur le « cœui des femmes » qui « se laisse guider seulement par ses désirs sensuels ».

§5 A travers les airs et au courant de l'eau

C'est à travers les airs que le cheveu d'Iseult, apporté par une hirondelle, vient tomber aux pieds du roi Marc. Jacques Grimm rapprochait ce trait de celui du soulier de la courtisane Rhodôpis, ce soulier que, dans une historiette recueillie par Strabon chez les Grecs d'Egypte au premier siècle de notre ère, un aigle laisse tomber sur les genoux du roi, assis en plein air.

Dans notre Excursus I, La Pantoufle de Cendrillon dans l'Inde, nous avons montré {Revue, juin igiS, pp. 259-269 ; — pp. 48-58 du tiré à part) comment l'imagination indienne a su varier le thème du Soulier de V Inconnue, en faisant amver par terre, par les airs et même par eau l'élégante chaussure aux mains du prince qui en lera chercher partout la propriétaire. Jacques Grimm, en 181 3, ne pouvait connaître aucun de ces contes de llnde. Il ne pou\ait connaître davantage le conte de l'Egypte antique, déchiffré sur un papyrus du xiv^ siècle avant notre ère et devenu célèbre sous le nom de Roman des Deux Frères. C'est en i852 seulement que le vieux conte a été révélé au monde savant par la traduction de M. de Rougé, et en 1867 que Félix Liebrecht, le premier, en a rapproché un épisode de l'épisode du Cheveu de Tristan (i).

Le Roman des Deux Frères donne de cette histoire du cheveu,, non point, comme Tristan, la forme qu'on peut appeler aérienne,. mais une forme aquatique. Le Nil emporte une boucle de cheveux de la (( fille des dieux », et le Pharaon, à qui est apportée cetteboucle parfumée, envoie toute une armée pour amener la femme. — Dans bon nombre de contes indiens ou provenant directement de l'Inde (siamois, mongol), c'est aussi par eau que les cheveux meneilleux d'une femme arrivent aux mains d'un roi. Chose à noter : bien que cette forme aquatique du thème soit parvenue à l'Occident de l'Inde, chez les Arabes, elle n'a jamais, que nous sachions, pénétré en Europe, ou, du moins, elle ne s'y est pas acclimatée (2).

(t) L'article de F. Liebrecht a paru dans la revue Gennania (t. XI, p. 81). Nous avons jadis étudié le Roman des deux Frères à la suite de V Introduction de nos Contes populaires de Lorraine (t. I, p. LVII-LXVII).

(2) -Vu sujet des Chereu-v flottant sur l'eau, ro'iv. outre notre travail sur le Roman des Deu.r Frères. VExcursus I des présentes Monof;raphies La Pantoufle de Cendrillon et VIndc (lieme, juin 1913, pp. 2G1-2G2 ; — pp. 51-52 du tiré à part).

Dans fous les coiilos que nous venons d'indiquer, comme dans Tristdii, le récit pose une question : Efani donne un objet provenant d'une femme inconnue, coniwejU trouver cette femme ?

^fais d'abord, au sujet du thème du Soulier, une remarque est à faire : dans toutes les formes terrestres (les Cendrillon européennes) et dans bon nombre des form.es aqu(diqu.es, c'est en s'enfuyant après une fête, oii elle ii, par sa l>e(uité, attiré l'attention d'un prince, que riiéroïne perd son soulier, tombé par terre ou dans l'eau et ramassé ensuite |)ar le piince. Dans toutes les formes aériennes, au contraire, et dans plusiems d.es formes aquatiques, le prince n'a jajnais vu celle de qui vient le soulier, et c'est la petitesse, l'élégance de ce soulier qui lui font conclure à la beauté de la femme. Ici, le thème se rapproche de Tristan et des contes qui lui sont apparentés ; mais, dans ces contes, où l'objet (un cheveu, une boucle de cheveux) fait partie, si l'on peut parler ainsi, de la femme ellemême, la conclusion est bien plus naturelle.

Quant au moyen de trouver la propriétaire du soulier, ce moyen est toujours — cjue le récit ait la forme terrestre, aquatique ou aérienne, — le fameux essayage de notre Cendrillon. Et cela, on le voit, s'éloigne tout à fait de Tristan.

Dans les contes oiî un cheveu (non plus un soulier) est transporté a travers les airs, et aussi dans les contes oii le cheveu flotte sur l'eau, le moyen employé pour trouver celle de qui provient ce cheveu est loin d'être partout le même. Dans Tristan, il n'est question d'aucun moyen, et seul le hasard met le héros en présence de la princesse aux blonds cheveux ; c'est le hasard également qui vient en aide à Johanan, dans le conte juif.

Ailleurs, les conteurs ont ingénieusement tiré parti du thème du Service 7-endu à des animaux et de leur reconnaissance. Dans le conte allemand du Harz, cité plus haut, c'est directement que ce thème intervient : la mouche reconnaissante dit au héros que c'est en Sicile qu'il trouvera la Princesse aux cheveux d'or, et elle l'y conduit. Dans le conte tchèque de Bohême, le thème n'est utilisé qu'indirectement : si Georges n'avait point, par une charité à la bouddhique, racheté à des pêcheurs un poisson pour le rejeter dans l'eau, il n'aurait pas appris (ici par les pêcheurs et non par le poisson) que la Princesse aux cheveux d'or demeurait dans telle île

(voisine de là, par bonheur), et. les pêcheurs ne l'y auraient pas transporté dans leur barque.

Le conte indien, reflété dans la Fille dii iSCuja, peut, lui, grâce à une heureuse combinaison avec Le thème de la Dispute au sujet des objets merveilleux, donner au héros les souliers magiques qui le transporteront chez la jeune fdle dont sa connaissance du langage des animaux lui a révélé la personnalité. Nous reviendrons là-dessus

Voilà pour les formes aériennes. Quant aux formes aquatiques, qui ont été indiquées dans \' Excursus I (loc. cit.), elles peuvent se répartir en plusieurs groupes.

Dans les contes indiens (Pandjâb, Bengale), une princesse à cheveux d'or, en se lavant Les cheveux dans une rivière, et en les peignant, voit qu'il en est tombé quelques-uns ; elle fait avec des feuilles comme une petite coupe, dans laquelle elle met les cheveux, et abandonne le tout au courant de la rivière. Un de ces contes lait ici gentiment remarquer que la princeses avait cette habitude <( pour que le cheveu d'or arrivât aux mains de pauvres gens, qui le vendraient .et en auraient des tas d'argent ». Mais, dans les contes qui nous occupent, c'est finalement aux mains d'un roi qu'arrivent les cheveux d'or.

Le roi les montre à une vieille femme rusée qui remonte le courant de la rivière dans un superbe bateau, où elle a l'adresse d'attirer la jeune femme, et elle l'amène ainsi au roi. — Dans un de ces contes (Bengale), le bateau obéit à un charme prononcé par une râkhasî (sorte d'ogresse) déguisée.

Ce même conte bengalais n'a pas le cheveu d'or, mais un cheveu long de sept coudées (nous voici revenus au long cheveu de Ti'istan et du conte sino-indien). Dans un autre conte indien, recueilli chez les Kamaoniens, dans l'Himalaya (loc. cit.), le cheveu de la péri a quarante-quatre coudées de longueur. La péri est enlevée par le serviteur d'un roi, non point au moyen d'un bateau magique, marchant au conmiandement, mais au moyen d'un lit non moins magique, un lit volant, sur lequel il a invité la péri à se reposer.

Dans un conte niehri de l'Arabie du Sud (loc. cit.), une jeune fille, après s'être lavé la tête dans un torrent, m.et un cheveu tombé dans une petite boîte, qu'elle jette dans Le torrent. Le cheveu, mesuré par un sultan, est « aussi long que lui-même ». Dans ce conte arabe, ce n'est pas en bateau qu'une vieille remonte le courant ; elle en suit à pied une rive. Arrivée chez la jeune fille, elle lui offre, — ce qui est sans doute fort aimable chez les Mehri,

— (Je lui (( chercher ses poux ». Pendant l'opération, elle mesure les ciieveux .et, les voyant conformes à l'échantillon, elle en coupe une mèche, qu'elle rapporte au sultan. Demande en mariage, adressée par k' sultan au frère de la jeune fille ; refus de celui-ci ; envoi d'armées, défaites par le jeune homme, etc. Le conte passe ensuite au thème de la Traliîson de la sœur.

Il est très intéressant, ce conte mehri, avec son mesurage du cheveu, faisant pendant à l'essayage de la pantoufle, mesurage subreptice, il est vrai, et non public et officiel, comme l'essayage.

— Un conte souahili de l'île de Zanzibar (loc. cit.), très altéré, a aussi ce trait du mesurage : une vieille s'introduit dans la maison de la jeune fille et, feignant de trébucher, elle se laisse tomber par terre. Pendant que la jeune fille la relève, la vieille lui arrache un cheveu, sans que la jeune fille s'en aperçoive, et elle peut ainsi le comparer avec le long cheveu qui, tombé dans la riAière, a été emporté par le courant.

Dans un conte du livre mongol, traduit ou imité d'un livre indien, le Siddhi-KÛ7', mainte fois cité déjà (n° 23), les boucles de cheveux qui se sont détachées et s'en vont au fil de l'eau, sont « ornées de cinq couleurs et de sept qualités précieuses ». Une armée est envoyée pour amener à un roi la jeune femme. (La dernière partie, fort étrange, de ce conte mongol a été résumée dans notre Monographie D, (Revue, mai 1916, pp. ii4-ii5; — pp. 298-299 du tiré à part).

Un autre livre, venant lui aussi de l'Inde, un livre siamois (i) est intitulé Phom Haan ou La Femme au:r boucles parfumées. Un jour, la belLe coupe une de ses boucles et la livre au vent. Cette boucle tombe dans l'Océan, et elle est portée à travers les flots jusqu'au pays d'un certain roi qui, guidé par le parfum qu'elle répand, la trompe en se baignant. Il consulte des devins pour savoir de quelle femme vient cette précieuse boucle, et les devins lui indiquent où demeure Pliom-Haan. Il l'enlève.

Les (( boucles parfumées » du livre siamois font immédiatement penser à la « boucle de ciieveux » du papyrus de l'antique Egypte, cette boucle de cheveux (( qui sentait bon, beaucoup, beaucoup », et qui, emportée par le Nil, va, chez les (( blanchisseurs du Pharaon », parfumer les vêtements royaux et révéler l'existence de la u fille des dieux )>. La ressemblance entre les deux contes s'accentue quand, afin de découArir quelle est la femme et ori la trouver, les

(1) Asiatic Researches, t. XX (Calcutta. 183G). On Siaincse fjteraliire, l)y Captain James Low, p. 342.

« scribes magiciens du Pharaon » sont appelés, tout comme le roi du Siam appelle ses « devins » (i).

Cliez les Tarantchi, — cette peuplade turco-tatare musulmane du Tvrkiestan russe dont nous avons cité un conte à propos du Sang sur la neige {Revue, septembre iqiS, p. ii8 ; — p. 228 du tiré à part), — ce ne sont pas des devins, c'est un être non humain, un monstre, qui dit oh il faut chercher la femme (2).

Comment s'est déformé un thème folklorique. — Tristan, Johanan et la Belle aux cheveux d'or

Le roman de Tristan, — revenons sur ce point, — ce roman prétendu <( celtique », appartient bien certainement à une branche du thème de la Belle aux cheveux d'or. Comme dans tous les contes se rattachant à ce thème, le héros est envoyé conquérir pour un roi la main d'une femme ; comme dans une des branches du thème, c".est un objet provenant de cette femme, faisant, pour ainsi dire, partie d'elle-même, qui donne au roi l'idée d'ordonner au héros de la lui amener. Enfin, dans Tristan, comme dans le thème

(1) Si surprenante que soit cette ressemblance entre le conte siamois, venu de rinde avec toute la littérature siamoise, et le vieux conte égyptien, le fait de cette ressemblance est certain, et aucune fraude ne peut être soupçonnée: l'artic e des Asiatic Researches, où est résumé le livre siamois, a paru en 1836, et c'est seulement en 1852 que la traduction de M. de Rougé a fait connaître le contenu

du oapyrus dit papi/ni:< d'Orbiney. Mais un autre fait n'est pas moins certain : rinde a été comme un grand lac central, duquelles « fleuves de contes » ont pris leur cours vers tous les points de l'horizon : pays Indochinois, Chine, Tibet, Mongolie, Perse, pays arabes et jusqu'en Europe. Une simple remarque nous parait concilier tout : le grand lac central indien a pu parf litement s'alimenter non pas seulement de sources locales, mais aussi de sources venant parfois de fort loin ; ce qui ne l'a pas empêché de pousser ses eaux, mixtes ou non. si l'on peut parler ainsi, dans toutes les directions. En tout cas, nous le répétons, le fait qu'en remontant n'importe quel x fleuve de contes » on arrive à l'Inde, est, de jour en jour, démontré d'une manière plus convaincante.

(2) La première partie de ce conte de l'.Vsie centrale (NV. Radloff, op. cil., VI, p. 221^ nous permet de combler une lacune d'une de nos Monogriiphies. On se rappelle peut-être le- étranges contes (italien du Piémont, franc lis <lu Velay, de la Haute et de la Basse-Bretagne), dans lesquels un ogre vient à diverses reprises sucer le doigt d'une jeune fille et lui tirer ainsi tout son sang (Revue, 191.), pp. 23, 2'(-, 20, 31 ; pp. 183', 18i, 189, 191 du tiré à part). En rédigeant cette partie de notre travail, nous n'avions présent à l'esprit aucun conte oriental semblable. La première parlie du conte tarantchi nous fournit un très curieux rapprochement. — L'introduction, bêtement altérée, est à compan-r avec le conte tripohtain à'Udéa Revue, lOli), p. 18 et suiv. ; p. 178 et suiv. du tiré à part) Un frère recommande à sa S(pur de ne point aller près de la « grande eau », de ne pas dire Irhoq . a son chien, m pilc/i là son chat, de ne pas laisser éteindre son feu et enfin de ne pas allersurune hauteur. La sœur désobéit elle va sur le bord de la rivière et s'y peigne les cheveux, dont quelques-uns sont emportés par lecouranL Son feu s'éteint ; elle

gt'ru'ial (Ir la licllc diix cheveux d'or, le héros a des ennemis, des envieux qui, direcleiuent ou indiiectenienl, sont cause qu'il est forcé d'entreprendre mie .expédition d'où, selon toutes prévisions, il ne reviendra pas. Mais, dans Tristan, le thème a été singulièrement retravaillé : envoyer quelqu'un vous chercher une femme, dans l'espoir qu'il no réussira pas et que vous resterez célibataire, c'est, il faut en con\rnir-, un étrange raffinement, et c'est, pour un thème folklorique, tout ce qu'il y a de moins primitif.

Seul, parmi les contes publiés jusqu'à présent, le conte juif de JoIkuuui présente ce trait bi/arre. L'aurait-il euq)runté à Tristan ? On peut affirmer hardiment que non ; le trait du cheveu d'or et tant d'autres traits de contes populaires le montrent. On peut même croire que le récit juif est un arrangement d'un conte français du moyen âge, présentant déjà cette déformation du thème. Ce ne serait pas le seul emprunt fait par le manuscrit hébra'ique d'Oxford à des contes ayant cours dans l'Europe du xii" ou xni^ siècle (i). 11 n'y a donc ici aucun dilemme à poser, et, de ce que l'épisode de Johanan ne dérive pas de l'épisode de Tristan, il ne s'ensuit nullement que Tristan dériverait de Johanan : l'un et l'autre dérivent d'uiie source commune.

Faut-il indiquer, pour finir, une autre ressemblance entre le « roman » et le conte juif ;' Dans l'un et dans l'autre, la Belle que le héros amène au roi est épousée par celui-ci ; mais dans Johanan, elle finira par devenir la femme du héros après la mort vio-

(lit tcluif/ ! au cliien. pitch ! au chat, et va sur une hauteur voir où elle pourra tri)uverdu feu. Là. elle sent une odeur de brûlé, et, se dirigeant de ce cùlé. elle arrive chez un j.tlmiiiifjux à sept tètes, assis auprès du feu et en train de s'épouil- 1er. La jeune fille lui demande du feu et il lui en donne, mais en lui mettant des poux dans les manches (.sic) et en lui disant de les secouer le long du chemin, à droite et à gauche. Elle le fait, et, des deux côtés du chemin, il pousse des buissons. De cette façon le monstre, qui est aveugle, parvient chez la jeune fille ; l'ayant suspendue en l'air, il lui égratigne la plante des pieds et lui suce le sang. Chaque jour, il recommence. Le frère, à son retour, voit sa so^ur toute amaigrie, et elle lui raconte l'histoire. Ouand le monstre revient, le jeune homme lui coupe six de ses sept tètes. Le /'.Tliniingus s'échappe et s'en va dans une A-ille dont le prince est un « pa'ien », un « infidèle noir ». Ce prince a trouvé les cheveuxflottants. et il voudrait épouser la femme. Le jwbmnngus le renseigne.

Deux petites remarques au sujet des altérations de ce conte tarantclii. Le passage où il est question du chat n^a aucun sens: pour le rétablir, il faut se reporter aux contes étudiés plus haut, dans lesquels le rôle du chat par rapport au feu est... actif. — t'u autre trait <le ces contes, le trait du sang de la jeune fille, traçant sur le sol la route qu'elle a suivie de la maison de l'ogre à sa propre maison, est devenu, dans le conte tarantclii, grossièrement absurde.

(1 Dans un autre conte du manuscrit d'Oxford, le traducteur, M. Israël Lévi, reconnaît sans hésitation, c; nime nous-mème, une o(/fl/)/«/(OH judaïque d'une version cliristianisée d'un beau conte indien, celle-là même qui est devenue la célèbi-e légende du Poçie de Sainte Elisabeth de Portugal. (Voir notre travail de la Revue des Questions historiques, indiqué ci-dessus).

lente du roi, et nous rentrons ainsi dans le thème pur de la Belle aux cheveux d'or, où tout finit bien pour le héros (i). Dans Tristan, eprès le mariage d'Iseult avec le roi Marc, le poème s'engage dans les voies tortueuses d'une histoire d'adultère, qui finit tragiquement, et pour le héros, et pour la reine sa complice, et aussi pour le roi... Evidernment, ce drame malsain est de seconde main.

Y a-t-il du celtique là dedans ? nous le voulons bien, mais sans grande conviction ; car, même dans les variations de Tristan sur ce thème de l'adultère, nous reconnaissons de vieux récits païens de rinde : pour ne mentionner qu'un épisode, celui du serment prêté solennellement par la coupable Iseult, serment vrai dans les termes, ïaux dans le fond, cet épisode était archi-connu des Hindous du II" ou m" siècle avant notre ère : les curieux bas-reliefs bouddhiques de Barhout en font foi (2)... Mais nous n'avons pas à contrôler ici la liste de ce qu'on a parfois donné comme les créations de la race celtique. Le seul fragment du poème (c celtique » de Tristan que nous nous étions proposé d'étudier, était l'histoire du cheveu ; il nous semble que c'est fait.

Dans le § 7, nous examinerons le thème de la Dispute au sujet des objets merveilleux, introduit, non sans adresse, dans le conte sino-indi.en, et nous trouverons, croyons-nous, dans certains contes popula..es actuels, où est entré ce thème, de quoi rétablir dans sa véritable forme le dénouement de ce vieux conte, dénouement si misérablement défiguré par les Bouddhistes, il y a une quinzaine de siècles.

Le thème de la « Dispute au sujet des objets merveilieux »

L'.examen du thème que nous allons aborder contribuera, nous le croyons, à éclaircir certains points relatifs au conte sino-indien

(1) Rappelons que, dans les contes du type de la Relie aux cheveux d'or, la Belle exige, comme par vengeance de sou enlèvement, qu'avant qu^elle épouse le roi, celui-ci impose au héros diverses tâches en apparence impossibles, et cela tourne finalemeul à l'avantage du héros : la dernière épreuve amène la mort du roi persécuteur et le mariage du héros avec la Belle.

(2) Nous espérons avoir, un jour, l'occasion d'examiner cet épisode de Tristan.

de la Fille du ^âga (Ed. Chavannes, n° 470), dont, udus avons à j)oursuivre 1 "étude.

Il convient de riter d'abord, sans nous y arrêter longuement, un autre contj? sino-indien.

Le Livre des Cent apologues, un ouvrage bouddhique, traduit du sanscrit en chinois, l'an /192 de notre ère (Ed. Chavannes, II, p. 147), donne, — comme la compilation chinoise de 5 16, dont est tirée la Fille du ^âga, — l'histoire de la Dispute au sujet des objets merveilleux, mais non point comme simple épisode ; cette histoire forme tout le conte, pour aboutir à une sorte de moralisation finale (ibid., n° 277) :

Deux démons pichatcha se disputent violemment au sujet de trois objets, qu'ils possèdent en commun et que chacun voudrait avoir à lui seul : un coffre, d'ofi l'on tire tout ce dont on peut avoir besoin pour la \ï^ : un bâton, qui soumet tous les ennemis ; un sou.ier, grâce auquel celui qui le chausse, « peut aller en volant sans que rien lui fasse obstacle ».

Vient à passer un homme, qui se fait expliquer pourquoi cette dispute et quelle est la valeur d'objets en apparence insignifiants. Puis il dit aux deux démons : « Eloignez-vous un peu ; je vais faire un partage égal ». Les deux démons se retirent aussitôt à l'écart. Alors l'homme prend le coffre et le bâton, chausse le soulier et s'envole, en disant aux deux démons, tout penauds : « Voilà que j'ai supprimé tout sujet de querelle entre vous ».

Inutile de faire remarquer que, dans cette variante, la ruse de l'homme et la simplicité des deux possesseurs des objets magiques sont devenus vraiment par trop enfantines.

Des trois objets du n° 470, le bonnet qui rend invisible est remplacé, dans le présent n° 277, par le coffre inépuisable. Quant à la paire de souliers qui, dans le n° 470, permet au héros de (( marcher sur l'eau » pour arriver chez le Nâga, elle se réduit, assez bizarrement, dans le n° 277, à un seul soulier, qui emporte à travers les airs quiconque le chausse. Mais en ce qui concerne la vertu de cet objet magique, simple ou double, ni le n° 277, ni le n° 470 ne donnent la bonne et vraie forme, celle que nous donneront divers contes, dont un conte populaire indien du Bengale : là, les souliers magiques transportent leur possesseur partout où eehiici veut aller, qu'il connaisse ou non le chemin.

Ce thème de la Dispute au sujet des objets merveilleux, le conte

de la Fille du Adya le présente, on l'a vu, combiné avec le thème du Cheveu et des oiseaux. C'est là une combinaison que, jusqu'à présent, nous n'avons rencontrée que là.

Les contes où figure la Dispute se rapportent à divers types et peuvent être rangés en trois ou quatre groupes. Mais une idée générale les domine et les rapproche, jusqu'à un certain point, de la famille de la Belle aux cheveux d'or : Le héros, de bon gré ou de force, se met à la recherche d'une certaine femme, ce qui l'engage dans une entreprise difficile et périlleuse.

Il nous semble que tel de ces contes pourra nous aider à compléter le conte de la Fille du Nâga, et not<imment à en reconstituer le dénouement.

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