IV
Sur l'emploi actuel des souliers, non pas des vieux souliers, dans la vie indienne, M. W. Crooke donne quelques renseignements qui montrent combien, en pareille matière, il faut s'abstenir de généraliser.
(1) Ibid, II, p. 34.
(2) Indian Anliquanj, vol. 24, p. 296; vol. 28, p. 117.
(3) On appelle sûtras de courts articles, des règles concises ; et un corps de sùtras s'appelle aussi, collectivement, un sùtra. Les sûtras védiques sont des recueils de prescriptions, rituelles et autres, tirées plus ou moins directement du livre sacré le Veda.
(4) TuEOD. Zachariae, Zum oltindtschen H ochzeitsritual {Wiener Zeitschrift fur die Kunde des Morgenlandes), XVII (1903), p. 137.
(5) Hbrm. Oldeîhberg, Die Religion des Veda (1894), pp. 581-582.
Dans son livre Things Indian (« Choses de l'Inde ») (i), M. Crooke dit : (( La dame hindoue marche ordinairement pieds nus, les pantoufles dénotant la musulmane ou la bayadère {dancing girl). Ordinairement la chaussure de l'homme est sans talon, relevée du côté des doigts du pied ; elle est ornée de bandes de cuir de couleur, ou décorée de soie ou d'or. Le défaut capital de la pantoufle indigène, c'est qu'elle impose à qui la porte une démarche traînante (a shuffling gait). »
Aussi la princesse Pabhâvatî, — cette grande dame hindoue qui, elle, avait des pantoufles, des « pantoufles indigènes », si ce n'étaient pas des babouches, — en aurait-elle perdu facilement une, ou toutes les deux, s'il lui eût fallu courir, comme Cendrillon.
Dans la revue fondée par lui, North Indian Notes and Queries (décembre 1892, p. 1Z19), M. Crooke donne place à un intéressant extrait d'un rapport administratif concernant la « division » de Djalandar (Pendjab), duquel il résulte que, dans cette partie de l'Inde, paysans et paysannes ont des chaussures. « Il y a, dit ce rapport de M. W. E. Purser, deux sortes de chaussures, les jùta et les jûti, qui diffèrent en ceci, que les premières ont le cuir de dessus se relevant du côté du talon, tandis que, dans les secondes, il est rabattu sous le pied. Tous les hommes portent le jûta, et aussi les femmes Goûyar, Arain, Djat et autres qui travaillent hors de la maison. D'autres, comme les femmes Radjpoutes, qui sont tenues renfermées, portent le jûti. On dit que c'est pour qu'elles marchent lentement et posément, et qu'elles n'aient pas l'air trop vives ».
L'historien grec Arrien, qui écrivait son livre sur l'Inde au second siècle de notre ère, a parlé lui aussi (ch. XVI) des chaussures indiennes. « Les Indiens, dit-il, portent des chaussures (ijTroS-riixaTa) de cuir blanc (),£uxou SiptxaToç), excellemment travaillées ; et les semelles de ces chaussures sont bigarrées et hautes, pour que l'on paraisse plus grand ».
Cette description, dit Râjendralâla Mitra, serait vraie à la lettre, appliquée deux chaussures des Uriya d'aujourd'hui (pays d'Orissa, Bengale) .
On s'étonnera peut-être de ce qu 'Arrien autrefois, MM. Crooke et Purser aujourd'hui, parlent de chaussures en cuir dans un pays
(1) Londres, 1906, p. 166.
où la vache est un animal sacré, liàjendralâla Mitra cite à ce sujet le Kalpasûtra (« Code des Observances ») d'une certaine Ecole védique.
Dans la seconde partie de ce code (le GrJiyasûtra, a Règles du rituel domestique »), (i), le rédacteur, Açvalâyana, dit que dans les sacrifices domestiques (où l'on pouvait immoler un bœuf), « la queue, la peau, la tête, les pieds (de la victime sacrifiée) doivent être brûlés » ; mais il ajoute qu'en ce qui concerne la peau, un autre Maître, Sâmvatya, estime qu' a on peut employer cette peau à quelque usage ». Et, fort judicieusement, un commentateur très postérieur a développé cette expression générale (( usage » (bhoga) en disant qu'on peut en faire des chaussures, etc. Donc, d'après l'enseignement de certaine Ecole du Véda, même la peau d'un bœuf sacrifié pouvait être employée par les cordonniers ou autres artisans ; à plus forte raison la peau d'un bœuf non sacrifié.
Aussi, — c'est encore M. L. Finot qui nous l'apprend, — le dictionnaire de Hematchandra, cité plus haut, donne-t-il comme synonymes (au vers gil\) pâdukâhrt et carmalrt, ((faiseur de chaussures) et « faiseur de cuir » (Cf. notre cordonnier = ouvrier en « cordouan », en cuir de Cordoue).
Le recueil de contes de la Vallée du Haut-Indus, publié par M. Ch. Swynnerson et déjà cité, nous donne, quant aux chaussures actuelles de l'Inde, des documents graphiques très intéressants, toute une illustration, peu artistique, mais évidemment sincère, de la mam d'un dessinateur indigène. Dans ces scènes de la vie des paysans et des princes, les chaussures (souliers-pantoufies à pointe recourbée) se rencontrent presque constamment, chez les femmes comme chez les hommes, et non pas seulement hors de la maison, mais souvent dans la maison même. A l'intérieur des palais, les servantes n'ont que leurs anneaux de cheville ; les princesses portent aussi ces anneaux, ce qui ne les empêche pas d'avoir des pantoufles, l'anneau n'excluant pas la pantoufle, ni ne la gênant (2).
(1) Traduit en anglais parHerm. Oldenberg (Sacred Books ofthe East, vol. XXIX), Voir p. 2o7.
(2) Voir la princesse du dessin p. 263, et aussi, p. 164, le dessin représentant une vieille femme.
Les anciens monuments figurés de l'Inde peuvent-ils apporter à notre enquête une contribution d'une valeur toujours indiscutable ? Râjendralâla Mitra les a interrogés, ou plutôt il en a interrogé quelques-uns à ce sujet.
Il n'a rien demandé aux célèbres bas-reliefs de Bharhut (ii^ siècle avant notre ère) et à leurs représentation de scènes empruntées aux djâtakas boudhiques. Et il a eu raison. Tout le monde peut, en effet, à défaut des bas-reliefs eux-mêmes, examiner les excellentes photographies que feu Alexander Cunningham a publiées dans son monumental ouvrage The Stûpa of Bharhut (i), et tout le monde peut y constater que les femmes portent toutes l'anneau de cheville, aucune la chaussure, et que, du reste, les hommes sont également représentés pieds nus... Et cela, deux siècles après que le grammairien Pânini étudiait, comme on l'a vu, le rôle dun certain suffixe dans un mot signifiant soulier.
C'est aussi que le témoignage des monuments figurés n'est pas toujours décisif, il s'en faut ; car, dans la sculpture, il entre plus de convention que partout ailleurs. Certes Napoléon portait des bottes et des vêtements, ne fût-ce que la redingote grise, et l'on jugerait peu exactement au sujet du costume — ou du non-costume — de son temps, s'il ne restait, comme témoignage sculptural de ce même temps, que la statue de la cour du Musée Brera à Milan (elle est de Canova, idée comme exécution), représentant l'Empereur nu, tenant un sceptre et une Victoire.
De même, dans l'immense et admirable frise de l'autel de Pergame (if siècle avant notre ère), un hasard heureux a voulu qu'au nombre des quelques figures détruites ou mutilées ne se soient pas trouvées celles de Dionysos et de deux déesses, avec leurs riches chaussures ; autrement, qu'est-ce qu'un généralisateur ignorant aurait conclu du fait que tous les autres personnages, dieux et géants, fils de la Terre, sont pieds nus (2) ?
Râjendralâla Mitra cite de visu de vieilles sculptures indiennes. Il classe, selon leur style, avec figures à l'appui, divers types de bottes ou hautes bottines ornées : l'un, notamment, d'après une figure de Sûrya, le dieu Soleil, trouvée près de Surajpokhar, dans
(1) Londres, 1879.
(2) Voir Hermabk WiBREFELD, Die Friese des groxsen Allars (von Pcrgamon), Berlin,
le Behar (Bengale), et d'autres d'après des figures sculptées sur les temples de Kedâreshvara et de Mukteshvara dans l'Orissa (Bengale). Il fait remarquer que l'un de ces derniers types de bottes est porté, non pas seulement par un homme, mais par une femme. Râjendralàla Mitra nous donne, à vrai dire, beaucoup plus que nous ne désirions. Nous n'avons jamais, en effet, prétendu trouver dans l'Inde une Cendrillon avec les chaussures du Chat Botté.