‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 41 sur 92 · SUBDIVISION A · texte numérisé non relu

SUBDIVISION A

LES OBJETS MERVEILLEUX AIDENT LE HEROS A CONQUERIR LA MAIN d'une FEMME inconnue

Dans les contes de cette première subdivision, la femme est une femme que le héros n'a jamais vue, quelque chose comme la fille du Nâga.

Combinaison du thème

de « la Dispute au sujet des objets merveilleux »

avec une forme incomplète du thème général

L'Océan des fleuves de contes (Kathâ Sarit Sâgarà), ce grand recueil indien dans lequel Somadeva, de Cachemire, a versifié, au xi" siècle de notre ère, un recueil en prose beaucoup plus ancien, renferme le conte suivant (i) :

Putraka, enfant protégé par Siva, a reçu du dieu ce don que, chaque matin, mille pièces d'or se trouvent sous son oreiller, et, quand il a grandi, sa richesse le fait devenir roi. Plus tard, il échappe à des assassins, soudoyés par son père et par ses deux oncles qui, tous les trois, ont abandonné leur femme et leur pays en temps de famine.

Errant dans un désert où il s'est enfui, Putraka voit, un jour, les deux fils d'un défunt asiira (être malfaisant, sorte d'ogre), qui se

(t) Sur le livre de Somadeva, voir notre travail f.e Conte du Chat et de la Chandelle dans l'Europe du moyen âge et en Orient {flomania, 1011, pp. '(88-489 ; pp, 68-09 du tiré à pari). — Le conte résumé ici se trouve dans le premier volume (pp. 13-14) de la traduction anglaise de M. C. II. ïawney, déjà citée.

— aTV —

disputent trois objets composant l'hérilage, un vase, un bàlon et une- IKÙre de chaussmcs : le vase lournil tous les mets que l'on désire ; tout ce qu'on dessine avec le l)àtoii })n'nd existence aussitôt, et, si l'on met les chaussures, on aciiuicil le iioinoir de voler à travers les airs. Putraka dit aux deux asuras ; n \ qxitn bon vous battre ? Convenez que celui qui courra le jilus \il('. aura ces tirsors. — Accepte! » disent les asuras. Pendant qu'ils sont à courir, l'utraka met les chaussures et s'envole. enii)orlnnt le hAlou cl le vase. 11 descend, l)i('ii loin de là, dans luic faraude ville. (]u'il a vue d'en haut, cl se loge chez une bonne vieille. Celle-ci lui ])arli' de la fille du roi, nommée Pâtalî, (( qui est gardée, comme un joyau, à l'étage supérieur du palais )>.

Le soir même, Putraka chausse les souliers magiques et pénètre dans la chambre de la princesse. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre, et ils s'épousent aussitôt « selon le rite Gandhana ». Finalement. Putraka enlève la i)rincesse et se transporte avec elle sur les bords du Gange, où il la nourrit des aliments que fournit le vase merveilleux. Pàtalî prie son mari de dessiner avec le btàton en cet endroit une ville, munie de ses défenseurs des « quatre armes » (infanterie, cavalerie, éléphants et archers). Et ainsi fut créée par enchantement, avec ses habitants, la su])erbe ville de Pâtaliputra.

Nous ferons remarquer que, dans ce vieux conte littéraire indien, la partie relative à la recherche de la femm.e qu'épousera le héros, écourte, — nous ne disons pas mutile, — le thème que l'on connaît et dont nous allons rencontrer de bonnes variantes.

Combinaison du thème

de la (( Dispute )> avec le thème général complet

et avec un élément du thème du <( Langage des animaux )>

Un autre conte indien, un conte oral du Bengale (miss Stokes, op. cit., n° 22), présente une combinaison de thèmes qui le rapproche du conte sino-indien : le thème de la Dispute s'y joint, non seulement au thème général, bien marqué, de la Recherche de la femme inconnue, mais aussi au thème du Langage des animaux, modifié ici, mais bien reconnaissable :

Un jeune prince est grand chasseur. Un jour, sa mère lui recommande de ne point aller chasser de tel côté (elle savait que là il entendrait parler de la belle jirincesse Labâm et qu'il quitterait tout pour se mettre à sa recherclie).

Pendant quelque temps, le prince obéit à sa mère ; mais enfin il cède à la tentation de visiter l'endroit défendu. Il ne trouve dans la jungle qu'une quantité de perroquets, sur lesquels il tire et l^ui

s'envolent, laissant seul leur roi, Ràdjà Hîràman. Celui-ci les rappelle : (i Si vous m'abandonnez comme cela, leur crie-t-il, je le dirai à la Princesse Labàni ». Et ils reviennent en jacassant. Le prince, très étonné d'entendre parler des perroquets, leur dit : « Qu'est-ce que la Princesse Labàm ? où demeure-t-elle ? » Mais les perroquets lui répondent seulement : <( Tu ne pourras jamais arriver dans le pays de la Princesse Labam ».

Cette introduction est très particulière : pas de service rendu à un animal (un serpent, d'ordinaire), conférant à son bienfaiteur le don de comprendre ce que dit tout être vivant ; et pourtant, si le thème du Langage des animaux est écarté du récit, il y laisse un de ses éléments en la personne d'oiseaux qui sont de la classe des oiseaux parleurs.

Le prince se met en route à l'aventure et, chemin faisant, il a l'occasion de rendre service à des fourmis, qu'il nourrit, et à un tigre, de la patte duquel il retire une épine. Il rencontre ensuite quatre fakirs, qui se disputent l'héritage d'un sage, leur maître : un lit. gui transporte où Von veut aller ; im sac, qui fournit tout ce qu'on désire ; une tasse, qui donne autant d'ea\i qu'on en a besoin [double du sac] ; un bâton et une corde, qui lient et battent les ennemis. Pendant que les fakirs sont à courir après les flèches que le prince a lancées, celui-ci s'assied sur le lit et, emportant les autres objets magiques, se fait transporter dans la ville de la princesse Labâm.

En réalité, — à la différence de l'histoire de Putraka, où chacun des objets magiques joue son rôle, — c'est le lit seul qui est vraiment utile au prince. Les tâches à lui imposées par le roi, père de la princesse, sont exécutées par les animaux reconnaissants (tigre et fourmis) et aussi par la princesse elle-même, venant au secours du prince. L'intervention du sac et de la tasse pourrait très bien être supprimée, comme n'ayant guère d'importance. Quant au bâton et à la corde, il n'en est plus question nulle part dans le cours du récit.

Les deux contes littéraires orientaux, qui vont suivre et qui renferment le thème de la Dispute, ont, l'un et l'autre, comme le conte bengalais, cette particularité, qu'ils esquivent, par l'intervention d'un perroquet (ici, d'un perroquet non en liberté), la nécessité d'introduire dans le récit le thème pui du Langage des animaux. Ces deux contes appartiennent à la littérature persane, mais leur origine est certainement indienne.

Le premier figure dans le Toutinameh (c'est-à-dire, en persan.

Le Lirre du l'crnxiitct i, ou\iiiyo dont le cadre est celui du recueil indien la Çouhnsaiitdti {Les SoLrante-dix [histoires] du Perroquet), mais dont le contenu provient de divers écrits indiens, aussi bien, que de ce recneil (i).

Le héros du conte du ToutiiKimeli, que la version turque appelle <v un roi des royaumes de (.iiine », est, dans le texte persan de Naksliabi, un roi d'Oudjin », {VOudjayini, capitiilc du fameux et quasi fabuleux llàdjA Yikramâditya), un roi que Nakhshabi qualifie de <( le chef des rois de ce temps et le souverain des têtes couronnées de son époque ))": u si bien, ajoute-t-il, que, dans les livres indiens, il est beaucoup parlé de ses mérites .et des grandes actions qu'il accomplit »... Cet illustre « roi d'Oudjin » pourrait bien être Yikramâditya lui-même' ; en tout cas, l'écrivain persan marque ici bien nettement roiigin.e indierme de son conte :

l II jour que la renie, épouse (ki roi d'Oudjin, est à se regarder avec complaisance dans son miroir, elle dit à sa coiffeuse : « Il m'a été donné une telle beauté, et mon mari possède un si vaste royaume que, s'il existait au monde une autre femme aussi belle et un autre homme aussi puissant, ce serait bien extraordinaire ! » Le perroquet de la reine se met à rire. Très étonnée, la reine dit au roi de demander au perro- ' quet pourquoi il a ri. <( J'ai ri, répond le perroquet, de voir cette femme s'imaginer qu'il n'y a pas au monde une beauté comme elle et un souverain comme toi. Il existe une ville nommée Madinat al Kar, et, dans cette ville, un roi qu'on appelle le second Râma [le Râma du poème indien le Râmayana] ; il a une fdle nommée Kariyya : sous le rapport de la beauté, ta femme est auprès d'elle comme la plus petite étoile de l'Ourse auprès de la lune. Quant à la puissance de ce roi, ton royaume, en face du sien, est un grain de poussière en face du soleil. »

En entendant ce discours, le roi forme le projet de se rendre dans le pays de la belle Kariyya.

(1) C'est ce que dit formellement le rédacleur du Toutinameh actuel, Kakhshabi qui, vers l'an 730 de l'hégire (1330 A. D.), a mis en style orné un précédent Toîtltnameh, aujourd'hui perdu, et qui connaissait bien le sanscrit. Voir, dans la Zeitschrifl der Deutschen Morgenlœndischen Gesellschaft (tome XXI, 1867), les pages 515 et 511 du travail de W. Pertsch sur le livre de Nakhshabi, non encore traduit en aucune langue européenne. Ce travail de Pertsch est important en ce qu'il indique les diflérences, parfois considérables, qui existent entre le TouHnameh persan de Nakhshabi et les autres Toutinameh, l'un en langue persane, l'autre mis en langue turque d'après un autre texte persan, tous deux moins anciens que l'ouvrage de Nakhshabi, et tous deux traduits en allemand. — Pour le conte qui nous occupe et qui se trouve dans le Toutinameh turc (trad. allemande de G. Rosen, Leipzig, 1858, t. II, p. 2i9 et suiv.), nous nous sommes adressé à la haute compétence de notre obligeant ami M. E. Blochet, Bibliothécaire au Département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, qui a bien voulu compléter, d'après les manuscrits du livre de Nakhshabi, les brèves indications données par Pertsch {op. cit., p. 545 et suiv.).

D'un bout à l'autre de ce conte du Toutinameh persan, la princesse, fille du « second Râma », est, paraît-il, désignée par ce nom de Kariyya « la Dame originaire de la ville de Kar ». W. Pertsch fait remarquer que cette formule est tout indienne : dans des livres célèbres de l'Inde, l'épouse de Nala, Damayantî, est appelée Vaïdarbliî, « la Dame originaire de la ville de Vidharba » ; Sità, l'épouse de Râma, est appelée Maïthilî, a la Dame originaire de Mithila », <( la Mithilienne ». Est-il besoin d'ajouter qu'avec la qualification de « second Râma », appliquée au roi, père de Kariyya, nous sommes de plus en plus dans l'Inde, oii très certainement l'original du conte persan a été rédigé.

Mais continuons à résumer le récit du Toutinameh : Exécutant son dessein. Le roi d'Oudjin laisse le soin de son royaume à l'un de ses familiers, en qui il a toute confiance ; il revêt l'habit de djogui (ascète mendiant) et se met en route.

Arrivé au bord de l'Océan, il reste là toute une journée, donnant les marques du plus grand respect. Le vent d'ouest, qui est chargé de renseigner l'Océan sur tout ce qui se passe, va l'informer de ce que fait le roi. L'Océan prend alors la forme d'un homme de merveilleuse apparence, la bouche toute ruisselante de perles, et il demande au roi quelle est la cause de sa venue, lui offrant de lui faire obtenir ce qu'il désire. Le roi, après avoir tout expliqué, ajoute : « Il y a sur la terre une ville nommée Madinat al Kar ; fais-moi parvenir dans cette ville. — Cette ville, répond l'Océan, est située en terre ferme, et mon pouvoir ne s'étend pas au-delà des limites de l'élément humide. — Fais-moi donc arriver, dit le roi, à la frontière de ton domaine : si aujourd'hui tu me mets sur le bon chemin, il y aura le jour de demain pour me tirer d'affaire ». L'Océan prend alors la main du roi ; d'un seul plongeon il le ix)rte à la frontière de l'empire marin et se retire.

Nous avons donné tout au long ce passage, dont Pertsch n'a point parlé, et que M. Blochet nous a fait connaître ; il y a lieu, en effet, d'insister, avec le savant orientaliste, sur les conclusions qu'on peut et doit en tirer. « Cet épisode de l'Océan personnifié, nous écrit M. Blochet, n'est certainement pas d'invention musulmane, et il est tellement choquant pour l'esprit islamique qu'on ne peut s'étonner de ce que le traducteur turc l'ait entièrement supprimé. Il est clair que Nakhshabi l'a trouvé tel quel dans le livre persan qui avait été traduit du sanscrit et qu'il a mis en beau langag-e. »

Resté seul, le roi arrive dans \m jardin délicieux où, s'étant assis près d'une belle source, il voit venir à lui deux jeunes gens d'une figure

agréable, qui le saluent et lui raconleiil leur hisloirc : ils sont frères de père et de mère, 111s d'un magicien fameux qui, en mourant, leur a laissé en héritage quatre objets, qu'ils ne peuvent se partager : ils n'ont jamais, en effet, rencontré ])ersonnc qui fût capable d'en faire deux i)arls d'une valeur égale ; linalement, ils demandent au roi de régler leur affaire.

Les quatre objets sont : un vêtement de derviche, de la poche duqiielon tire toute la monnaie d'argent ou d'or dont on a besoin ; — un vase à aimiônes (de derviche aussi) qui fournit tous les aliments et boissons que l'on veut ; — une paire de sandales de bois, de telle nature que, si on les chausse et que l'on formule le désir d'aller en n'importe quel endroit, fût-il éloigné de mille lieues, on s'y trouve immédiatement transporté ; — une flèche en os : si, au temps de la prière du soir, on arrive dans un lieu désert et si l'on tire cette flèche de sa gaîne, une ville florissante paraît aussitôt dans cette solitude avec ses bazars et ses richesses ; quand, ?i l'heure de la prière de l'aurore, on remet cette flèche dans son étui, tout s'évanouit (i).

Choisi donc jwur arbitre par les deux frères, le roi lance au loin ime boule, en disant aux contestants que les objets magiques appartiendront à celui qui rapportera cette boule. Pendant que les frères sont à courir, le roi attache Jes sandales à ses pieds, prend les autres objets et se souhaite dans le palais de la princesse. Quand celle-ci lui a été accordée pour femme, il se transporte avec elle par le même moyen à l'endroit oîi il a laissé les deux frères. Il les y retrouve et, comme il est consciencieux, il leur restitue les objets magiques, en s 'excusant de les leur avoir empruntés pour affaire importante. Mais les deux frères lui disent de les garder et qu'ils lui en font présent.

L'autre conte persano-indien, annoncé plus haut, est bien plus développé que le conte du Toutinameh, et il forme le cadre d'un roman, le Bahor-Danusli (3) ; au fond, c'est la même histoire, mais arrangée.

Ainsi, après avoir entendu les réflexions du perroquet (t. I, p. 20-22), le prince lehaundar Sultan, fils de l'Empereur de l'Hin-

(1) Au lieu de cette singulière « flêctie en os », la version turque met une « épée )), qui, plantée en terre dans un désert, fait apparaître une grande ville comme la flèche. N'y a-t-il pas, dans la vertu de cette épée ou de cette flèche, quelque chose d'analogue à la vertu du bâton qui, entre les mains de Putraka, dans le livre de Soraadeva, dessine la future ville de Pataliputra et la fait surgir de terre avec tous ses défenseurs '! — Dans le Toutinameh, cet objet merveilleux ne sert absolument à rien, pas plus d'ailleurs que le manteau et le vase à aumônes ; seules les sandales sont utiles au héros. Nous nous demandons si, primi tivement,l'épée ne correspondait pas au « bâton frappant à mort » du conte sinoindien. Nous rencontrerons plus loin une épée qui " tue tout ce qu'elle touche » ou qui, au commandement, « fait tomber toutes les tètes».

(2) Bahar-Danush, or the Garden of Knowledge, translated from Ihe Persian bij Jonathan Scott (Shrewsbury, 1799\

doustan, envoie dans le pays de la princesse Bheravir Banou un habile peintre, qui réussit à rapporter le portrait de cette beauté ; le prince n'y a pas plutôt jeté les yeux, qu'il tombe évanoui et perd la raison (t. I, pp. 55-56)... Occasion saisie par l'auteur du livre pour procéder à l'intercalation dans son récit de toute sorte d'histoires, racontées au prince dans l'intention de le guérir ; des histoires contre les femmes, naturellement.

ALnsi encore, le perroquet est en scène, d'un bout à l'autre du récit. Et d'abord (t. I, p. i6, 17), on le voit, ce sage perroquet, acheté au prix d'un rubis précieux par le prince, qui a été frappé de ses judicieux propos. Plus tard, quand le prince se met en route vers le pays de la belle princesse (t. II, p. i25), le perroquet est du voyage, et c'est lui, envoyé en reconnaissance, qui, à son retour, raconte à son maître la dispute des deux frères au sujet des' objets merveilleux et l'engage à s'emparer de ces objets par ruse (t. II,. p. 25o et suiv.).

Dans le BaJiar-Damish (t. II, p. 25i), comme dans le Toutinameh^ quatre objets mer\eilleux, dont, là encore, un seul, la paire desandales de bois, joue un rôle. Les trois autres sont des variétés de l'objet qui procure ce dont on a besoin : vieux manteau de fakir, fournissant les étoffes les plus rares et les parfums les plus précieux ; petit sac, d'où l'on tire à volonté, des pierreries ; tasse de caîender (derviche mendiant vagabond), laquelle se remplit dès qu'on le désire, de boissons et de mets exquis.

Toujours comme dans le Tou.tinameh, le héros du Bahar-Danush (t. III, p. 197), restitue aux frères, avec excuses, les objets dérobés (i). Un peu auparavant, à la requête instante de son fidèle perroquet, il lui a\ait donné congé (III, p. ig/i-igB).

(i) En dehors de ces deux contes littéraires indo-persans, nous ne connaissons qu'un seul conte, littéraire également, où la légitimité de l'acquisition des objets magiques soit mise en question. Il est vrai que. Je plus souvent, les objets sont pris à des êtres malfaisants, contre lesquels toUt est permis. — ('e troisième conte est de l'Inde du Sud et fait partie d'un livre tamonl, déjà cité (Drmndinn Ni'/hts, n° 6, p. 129). Ce sont les quatre disciples d'un sani/dxi'in^à'te) qui se disputent quatre objets, à eux légués par leur maître : sac d'où l'on tire tout ce qu'on désire; coupe fournissant toute sorte démets ; gourdin qui assomme les ennemis, et enfin les "fameuses sandales. Le rédacteur tamoul corrige, par une ratification posthume du sanyàsi, sur la tombe duquel le prince est allé exposer son cas, l'incorrection du procédé (ici, le prince s'est emparé des ol)jets, pendant que les disciples sont partis, en quête d'un arbitre).

Supplément à la Monographie C <( Le Sang sur la neige »

Le ((iiik' tlii 'roiiliiKinu'h a iiiii^ première partie qu'il ne faut point laisser de côté : déjà, dans une circonstance autre que la scène entre la leine \aniteuse et le perroquet, le roi d'Oudjin avait entendu parler de la belle Kariyva ; mais 1 impression souveraine n3 s'était pas encore laite sur son imagination et sur sa volonté. Cette première partie, M. Blochet a pris la peine de nous en donner un résumé très détaillé, d'après le texte inédit de Nakhshabi. Voici ce résumé, dans lequel est conservée la couleur persane de l'original :

Un jour, le roi d'Oudjin était à la chasse. Il abattit un animal dont le corps était si doux qu'il ferait traiter d'épine cekii de la zibeline, et que la délicatesse de ses membres ferait donner au castor le nom d'enclume de forgeron. Quelqu'un dans l'assemblée compara ce gibier aux beautés de Tchotan et anx jolies filles de la Chine ; mais un vieillard plein d'expérience et qui avait parcouru le monde, dit qu'il n'y avait sur la surface de la terre aucune femme qui fût parfaite ; (c mais, ajoutat-il, il y a aujourd'hui une personne aussi délicate ; c'est Kariyya ». « Qui est Kariyya ? )> demanda le vizir. Le vieillard dit : (c II y a sur la terre une ville nommée Madinat al Kar, oii règne un roi que l'on nomme le second Râma, etc. »

Le Toiitinajneh persano-turc a une semblable introduction ; mais la vue du gibier inconnu produit immédiatement sur le (( roi de Chine » une impression décisive. « Y a-t-il au monde, dit-il à ses compagnons de chasse, une jeune fdle qui soit aussi charmante que cet animal ? Puissé-je avoir en partage une semblable créature ! » Aussi, dès que l'un des vizirs lui a vanté la fille du roi de Médinet el Ukr, s'amourache-t-il d'elle.

Les choses étant ainsi, l'épisode du perroquet devient inutile, et le Toutinameh turc le supprime (i).

(1) Dans la petite colonie turque de l'îlot d'Ada-Kaleh, sur le Danube, où le conte du Toutinameh turc est dcA^enu un conte oral, ce n'est pas seulement l'épisode du perroquet qui est supprimé, comme dans le livre ; la chasse et le charmant animal tué ont disparu de l'introduction. Il n'y a là qu'une simple conversation du « padishah de Chine » avec ses vizirs. Le padishah leur ayant demandé où il pourrait trouver une jeune fille merveilleusement belle, un vieux A-izir lui dit tenir d'un astrologue qu'il existe, à une distance d'une année de marclie, un pays où la fille du padishah est tout à fait la jeune fille rêvée (Ign. Kûnos, Tiirkische Volksmœrchen ans Adakale, Leipzig, 1907, n" 13).

Peut-être a-l-DTi gardé quelque souvenir de notre Monographie C, Le Sang sur la n^xje {Revue, septembre-novembre 191 5 ; — p. 218 et suiv. du tiré à part). Dans tout un groupe de contes, la vue d'une pièce de gibier, tuée à la chasse et saignant sur la neige, fait dire au héros : « Âh ! si j'avais une femme au teint blanc comme cette neige, aux joues rouges comme ce sang et [quand c'est un corbeau qui a été lue] aux cheveux noirs comme ce plumage ! » Evidemment cet épisode est proche parent de la singulière introduction du conte indien dont provient le conte du Toutinameh ; mais, avec le trait du sang sur la neige, tout est net, franc d'allure, facilement intelligible ; en est-il ainsi dans le conte indo-persan :* L'idée d'une belle jeune fille, éveillée dans limagination du roi par la vue d'un « charmant animal » et de son (( doux pelage », est-ce bien le thème primitif ? n'est-ce pas plutôt un arrangement ? Et serait-ce trop s'avancer de dire que cet arrangement doit avoir été fait dans l'Inde tropicale, pays sans neige, et qail présuppose V existence d^un original, indien, aussi, créé dans cette région de l'Himalaya, où la neige est tout ce cjuil y a de plus connu ? Et cette observation ne vient-elle pas à l'appui de notre thèse sur l'origine indienne du thème du .Sang sur la neige ?

Combinaison du thème de la « Dispute » avec le thème de la « Princesse hypnotisée »

Un très curieux conte grec moderne, provenant de la presqu'île de Maïna, dans le Péloponèse (Haln, n" ii4), fait lien entre Les contes qui précèdent et un groupe de contes très particulier :

L'u jeune prince ne veut pas prendre femme. Le roi, son phe, le conduit, im joiir, dans une salle où sont réunis les portraits do toutes les princesses à marier du monde entier. L'un est retourné du côté du mur, et le roî cherche en vain à empêcher son fils de le regrarder. Quand le prince Ta vu, il déclare : « Celle-ci, ou aucune! » Le roi luî représente q\ie celte princesse est la fille d'un roi très pin'ssant. et que lou-s les pTéfondiints sont allés à leur perte ; mais le prince dit que,

sans ffiiif jioiir lo moiiu'iil acte (k' pnHfiKlaiil, il vcul voir colle l)t>aiilé. l'I il pari (k'^^uisé (i).

Cette première partie, si on 1 examine d'un peu près, se rattache évidemment au thème général de la Reclierche de la femme. Le reste du conte, où figure l'épisode de la Dispute, se rapporte à un thème (oui (lilît reni et très intéressant, le thème de la Princesse hypnotisée si l'on jH'ul ainsi parler") jxtr un être malfaisant :

Dans un endroit solilain-, h' prinee rencontre deux hommes, qui se disputent 1 héritage paternel, un liàton et un vieux bonnet : le bonnet rend invisibk^ ; quand on frappe trois fois la terre avec le bâton, l'on est transix)rté où l'on veut. Le prince lance au loin son épieu et dit aux hommes (k' courir, à qui le rapportera. Pendant ce temps, il se coiffe du boiuiel, et. frappaut trois fois la terre avec le Mton, il se souhaite dans le palais de la princesse, où, iiivisible, il voit que la princesse est encore plus belle que son portrait.

Ne voulant pas encore se présenter comme prétendant, il s'engage chez le roi comme jardinier. Un jour, dans le jardin, il voit avec quelle tendresse la princesse accueille un affreux dragon, qui vient la trouver. Une antre fois, il entend le dragon inviter la princesse à visiter son château, et il le voit l'y emporter. Par le moyen du bâton magique, le prince y arrive en lui instant, lui aussi. Pendant le festin donné par le dragon, le convive invisible mange de tons les mets, et sa cuiller laisse une trace dans le plat de riz traditionnel ; ce qui inquiète beaucnu]) la princesse. Et son inquiétude redouble, quand elle ne retrouve plus une précieuse serviette, qu'elle avait pendue à un clou et dont le prince s'est emparé. Elle se fait vite ramener chez elle par le dragOTi'.

Pfu de temps après, les deux objets magiqTies permettent au prince de sauver le roi et son royaume, en se faisant transporter, invisible, uenoanl la nuit, an milieu du camp d'une grande armée ennemie,

(1) Le portrait rendant amoureux de la femme qu'il représente, est un trait fréquent dans les conles, surtout dans les contes orientaux. A vrai dire, il y a là quelque chose de tout à fait général, et qui même a pu parfaitement se produire dans la Aie réelle. .Mais le conte grec spérialise ce trait, que nous rencontrons, spécialisé de la même façon. — ce qui n'est pas l'effet du hasard, — dans un conte: intercalaire de ce Bahar-Dunush persan, venu de llnde, dont nous avons résumé plus liant le récit-cadre: A la naissance du prince Férokli Faul, it. III, p. 81-82), son horoscope présage pour lui une lieureuse destinée ; mais, à l'âge de quatorze ans, il sera en danger de souffrir beaucoup de l'amour qui s'éveillera en lui à la vue d'un portrait. Le Sultan, père de l'enfant, défend donc de lui mettre jamais sous les yeux aucune peinture. Quand le prince est près de ses quatorze ans, il voit, un jour, à son entrée dans un appartement du palais, une servante rabattre brusqueinent le couvercle d'un coffre. Il exige qu'elle lui montre ce que le coffre contient, et la première chose qu'il y voit, c'est le portrait d'une belle princesse. II tombe aussitôt évanoui, et, quand il revient à lui, il veut se mettre en route à la recherche de la bien aimée inconnue. — Dans le conte allemand n° 6 de Grimm (Le Fidrle Jean), un roi, en mourant dit à un fidèle serviteur d'empêcher le prince, son fils, d'entrer dans une certaine chambre où se trouve le portrait de la Princesse du Toit d'or. Mais le prince veut que la chambre lui soit ouverte, et, quand il voit le portrait, il tombe sans connaissance.

Certainement le conte indo-persan et le conte allemand présentent beaucoup mieux ce thème que le conte grec, où il est mêlé à un aiitr* thème.

dont il tue tous les chefs endormis. Ensuite, grâce à ces mêmes objets, le prince exécute toutes les tâches imposées par la princesse pour l'obtention de sa main (tâches à elle suggérées par le dragon) : rapporter d'abord des « pommes qui rient » et ensuite des (t coings qui pleurent » (les uns comme les autres ne se trouvant que dans le jardin du dragon), et enfin une des dents du dragon lui-même.

Epouvanté de tous ces succès du prince, le dragon vient dire à la princesse un éternel adieu, et elle accepte le mariage avec le prétendant, sias S'" faire prier d;ivantage. Mais le prince la laisse là, après avoir raconté en confidence au roi toute l'histoire, et, frappant la terre de son bâton, il retourne dans son pays où, bien guéri de ses rêveries, ii épouse une belle et bonne princesse que son père a choisie pour lui.

Le thème de la Princesse hypnotisée »

Le thème qui forme la seconde partie de ce conte grec (la princesse et le dragon) se présente, — toujours avec l'épisode de la Dispute, mais sans combinaison avec aucun autre thème, — dans un conte turc de Constantinople (Kùnos, n° i5) :

Une princesse disparaît chaque nuit, et le padishah, son père, l'a promise, avec moitié du royaume, à qui saura dire où elle va. Le héros du conte y réussit ?u moyen de trois objets magiques qu'il a dérobés à trois jeunes garçons, se disputant l'héritage paternel (il s'est fabriqué une flèche, qu'il a lancée après avoir dit que celui qui la rapportera aura tout l'héritage (i) ). Le premier objet et un turban, qui rend invisible ; le second et le troisième, un tapis et une cravache : en s 'asseyant sur le tapis et en faisant claquer la cravache, on vole à travers les airs jusqu'à l'endroit où l'on veut aller.

Le turban magique sur la tête, le héros, devenu invisible, se fait emporter, en même temps que la princesse, par un nègre mystérieux, chez im Péri noir, un roi des Péris, lequel, par enchantement, tient la princesse sous sa domination absolue. Pendant le festin donné par le Péri, le Jeune homme mange de tous les plats, sans que le Péri et la princesse puissent comprendre comment les mets disparaissent. Finalement, avec un sabre qu'il a décroché de la muraille, il abat la tête du Péri. Il rapporte cette tête, ainsi que divers objets extraordinaires, comme preuves matérielles de la vérité du récit qii'il fait au padishah de l'aventure chez le Péri.

Détail à noter : pour couper la tête du Péri, le héros trouve, à point nommé, un sabre pendu à la muraille. Il est probable que,

(1) Encore ici la flèclie du conte sino-indien n° 470, du conte du liengale, et aussi du conte indo-persan du Dahar-Danush (II, p. 2.")i).

dans une meilleure version, un sabre figurait parmi Les objets merveilleux à la place de cette « cravache » du concours de laquelle le tapis magiqui> no devrait avoir nullement besoin. Dans un petit livre populaire anglais, Jack le Tueur de géants, dont il existe une édition de 171 1, et qui a, en épisode, une histoire apparentée au conte turc (i), l'un des trois objets merveilleux est une vieille épée rouillée « qui coupe tout ce qu'elle frappe », et c'est avec cette épée que Jack (serviteur et compagnon d'un prince, pour le compte duquel il agit) coupe la tête du démon chez lequel il est arrivé, porté par les souliers magiques et couvert du manteau qui rend invisible. Et, quand cette tête est montrée à la dame que ce démon tient sous sa puissance, l'enchantement est détruit, et elle épouse le prince, maître de Jack. (Il est à noter que le héros du conte turc n'a pas non plus travaillé pour lui-même : ce personnage, présenté comme baroque et quelque peu fou, cède à son frère, à la reclierche duquel il s'était mis et qu'il retrouve dans la ville du padishah, la princesse et la moitité du royaume ; il se contente de garder les trois objets merveilleux). — Dans le livre anglais, les objets ne sont pas enlevés par Jack à des personnages qui se les disputent ; Jack les reçoit d'un bonhomme de géant qu'il a intimidé.

Nous n'avons pas ici à étudier à fond ce thème de la Princesse hypnotisée par un être malfaisant ; mais comme indication de son origine indienne, nous devons constater que ce thème, avec la dispute au sujet des objets merv^eilleux, se trouve intercalé dans un conte (2^ Récit) du recueil mongol le Siddhi-kûr, déjà cité^ traduction ou plutôt imitation d'un recueil indien.

Dans ce conte mongol, comme dans certains autres contes, c'est dans deux rencontres successives qu'un prince (un fils de khan), avec son compagnon et ami, enlève, par la ruse habituelle, à des jeunes garçons, puis à des démons, les objets merveilleux, bonnet qui rend invisible et paire de bottes qui vous transporte où vous voulez.

Le personnage qui joue un rôle actif dans le thème de la Princesse hypnotisée, — formant ici, nous le répétons, un conte à part, intercalé dans un tout autre récit, — est, comme Jack, le compagnon, l'ami du prince. Mais la femme que cet ami surveille, est la femme même du prince.

Les bottes ayant transporté les deux jeunes gfens, par ordre de ceux-ci,

(1) .1. O. Halliwell, Popular Hhijmes and Nurscnj Taies (Londres, 1849), p. GO et suiv.

« chez un peuple privé de khan », le prince, à ce prédestiné, devient le successeur du khan défunt, et il épouse sa fille.

L'ami du nouveau khan, devenu son ministre, remarque que, tous les jours, la princesse va dans un haut palais, voisin de celui du khan. Il la suit, invisible grâce au bonnet magique. Arrive à tire d'ailes sur le faite du palais un bel oiseau, et, de son enveloppe emplumée, qu'il dépose, sort « le charmant fils des dieux Çuklakêtu », accueilli avec transports par la princesse. Le lendemain, au même endroit, le ministre entend ce « fils des dieux » dire à la princesse qu'il ira, le jour d'après, sous forme d'alouette, voir ce qu'est le nouveau khan.

Le ministre fait son rapport au khan et lui dit de faire allumer un grand feu dans la salle où il se tiendra. Lorsque l'alouette vient se poser dans la salle, le ministre, se rendant invisible, la saisit et la jette dans le feu, d'où elle s'échappe avec de cruelles brûlures. — Dans une entrevue que Çuklakêtu a ensuite avec la princesse, et à laquelle le minisire, st>n bonnet magique sur la tête, assiste encore, Çuklakêtu dit que, dans le piteux état où il est, il ne iwurra plus revenir ; que, du reste, le nouveau khan est (( doté d'une haute plénitude de puissance ». Ils conviennent néanmoins de se rencontrer tel jour de chaque mois. « Et, de ce moment, la princesse eut de plus en plus de confiance el d'inclination à l'égard du khan. »

Le conte mongol en reste là de cette histoire peu édifiante, dans laquelle le « fils des dieux Çuklakêtu » joue le même rôle que le péri, le démon ou le dragon hypnotiseurs (i).

Nous avons rencontré dans l'Inde, — et ce n'a pas été sans surprise, — un thème qui, tout en étant très voisin du thème de la Princesse hypnotisée, ne présente aucun élément contestable au

(1) Nous avons fait connaître, clans les remarques de noire conte de Lorraine n* 11, l'ensemble du récit dans lequel est enclavée l'histoire de la princesse et de Çuklakêtu. Disons seulement que, dans le livre mongol ce récit présente, sous une forme très altérée, un thème que l'on peut résumer ainsi : Le cœur d'un oiseau merveilleux, ayant la propriété d'enrichir celui qui l'avale, est dérobé au héros par une femme, et le héros s'en remet en possession par le moyen d'une certaine herbe, qui métamorphose en animal celui qui en mange, herbe dont il a appris à ses dépens les effets. — Dans un thème tout voi«in. et qui se combine parfois avec l'autre, ce sont des objets magiques (dont le héros s'est mis en possession par la ruse habituelle) qui lui sont dérobés, également par une femme ; il les recouvre ensuite par le moyen de fruits qui font naître une certaine difformité et dont il a fait involontairement l'expérience sur lui-même.

On voit que ces deux types apparentés n'ont pas le moindre rapport avec le conte sino-indien de ia Fille du Xùqn, bien que le thème de la Dispute au sujet des objets merveilleux figure dans le second type. Aussi n'aurons-nous ici qu'à renvoyer aux remarques de notre n" 11, en ajoutant seulement aux contes orientaux cités (conte d'un manuscrit hindoustani et conte arabe d'Egypte) l'indication des contes suivants : conte oral du pays de Cachemire (llinton Knowles, Folk-taies of Kashnnr, Londres. ISS8, p. 83 et suiv.) et conte déjà cité d'un livretamoul, (/>apviian .Yifjhls, n" 6, p. 128 et suiv.) — Dans le premier, les quatre objets magiques

point de vue moral, ^'oici, très brièvenienl résumé, le conte, probablement bengalais, qui présente ce tlième (i) :

La « lille d'un pari'unieiir », — laquelle est, en réalité, une pari, une fée, — est épousée par ini jeune prince, sous cette double condition, par elle imposée, qu'elle ne lèvera jamais ses sei)t voiles et qu'elle retournera, chaque soir, chez ses parents.

lin anneau qin rend invisible est donné par un fakir au prince et permet à celui-ci de suivre, un certain soir, la princesse dans la maisoiv du parfumeur, où il la voit enlever ses sept voiles et se parer, comme pour un rendez-vous. Puis, toujours invisible, le prince prend place avec elle sur un lit qui, lorsqu'elle se met à chanter, s'élève de luimême dans les airs. Deux fois le lit volant descend pour prendre, l'une après l'autre, deux parts, auxquelles la princesse dit de se hâter ; car « la nuit passe, et le roi attend ». Elles ont apporté, l'une des fruits, l'autre des gâteaux ; mais le tout disparaît presque aussitôt, pris par le prince, et la princesse cherche, comme elle peut, à s'expliquer cette soudaine disparition.

Au chant de la princesse, le lit volant monte de plus en plus haut, jusqu'il la voie lactée, et il s'arrête enfin devant un grand palais. Là, dans une immense salle, est assis sur son trône Ràdjâ Indra, le roi des Cieux. A l'arrivée de la princesse, « la Parî des Diamants », il la réprimande de s'être fait attendre. La princesse et ses deux compagnes vont se ranger parmi les mille parîs qui doivent danser devant Ràdjâ Indra. Quand la danse est terminée, le lit volant, sur lequel le prince i)rend place de nouveau près des trois parîs, redescend vers la terre.

Le lendemain, lorsque la princesse arrive de la maison du parfuiueur au palais, elle trouve le prince reposant sur un sofa ; elle le réveille, et il lui reproche d'avoir interrompu ainsi un songe qui le charmait. Elle insiste pour savoir ce qu'il a rêvé, et alors il raconte, comme si c'était ce songe, tout ce qu'il a fait et vu, la nuit précédente. Pendant ce récit, la princesse enlève successiveinent six de ses sept voiles. Finalement, le prince a l'imprudence de parler de l'anneau du fakir, bien que celui-ci le 'lui ait défendu. Et, quand, à la demande du prince, la princesse a enlevé son dernier voile, elle s'envole et se perd dans les nuages.

La seconde partie se rattache au thème des Jeunes filles oiseaux, que nous avons déjà rencontré dans ces Monographies et que nous rencontrerons encore plus loin :

Le prince tombe malade de chagrin, et le fakir, consulté, l'envoie

sont un trône, qui transporte partout où l'on veut aller : un plateau, qui se couvre de mets au commandement ; un collyre qui, appliqué sur les yeux, rend invisible ; un vieux vêtement, dont les poches fournissent tout ce qu'on peut leur demander d'argent, d'or, de pierreries. Nous avons dit plus haut quels sont les objets merveilleux du livre tamoul.

(1) Ce conte a été publié par un ancien fonctionnaire anglais du Bengale, M. Mark Thornhill, dans ses Indian Fairy Taies (Londres, s.d. , p. loetsuiv.

chez le « Grand Maître », uu ascète à qui ses austérités donnent action sur Indra lui-môme [cela est bien hindou]. Ce Maître conduit le prince à un étang, où les mille paris, descendant du ciel d'Indra, viennent se baigner à la pleine lune, et il lui dit de guetter ce moment, et de dérober le (( châle » qu'aura déposé son épouse mystérieuse. Le châle est dérobé, et les paris, avec la princesse, poursuivent le prince jusqu'à la hutte du Maître, où il s'est réfugié. Elles livreront la princesse à son mari, s'il la reconnaît au milieu d'elles. Grâce à une indication du Maître, le prince la reconnaît à un mince fil d'or qu'elle a autour du cou, sous la forme de négresse, prise par elle. Alors le Maître s'assied avec le prince et la pari sur un tapis volant, qui les transporte tous les trois à la cour de Râdjâ Indra. A la demande du Maître, le dieu rend la i)aiî simple mortelle, et elle vit heureuse avec le prince, son mari.

Le thème de la Dispute au sujet des objets merveilleux manque dans ce beau conte indien, mais non les deux principaux de ces objets , celui qui transporte où l'on veut aller (il y figure même en double, lit et tapis), et celui qui rend invisible.

Cette forme du thème, — ou, du moins, un de ses éléments principaux, les paris, les fées, avec lesquelles la princesses va danser, — est parvenue en Europe ; témoin, un curieux conte grec moderne, recueilli à Athènes (i) :

Un roi a une fille charmante, qui ne veut pas se marier. Chaque soir, il met une paire de pantoufles de satin sous l'oreiller de la princesse, et, chaque matin, on trouve ces pantoufles usées. Le roi n'y comprend rien, et il dit qu'il donnera sa fille à quiconque expliquera ce mystère. Des princes se présentent de partout, mais aucun ne peut trouver d'explication, et tous sont mis à mort. Enfin, un jerme et beau prince veut, lui aussi, au grand chagrin de ses parents, tenter l'aventure. Sur son chemin, il se montre très respectueux à l'égard d'une vieille femme qu'il rencontre, et celle-ci, pour lui venir en aide, lui fait présent d'un bonnet qui rend invisible, et lui apprend que la princesse 0 affaire à des « Princesses du dehors », des Exôtika (2). Elle lui indique en même temps comment il devra s'y prendre pour ne pas échouer dans son entreprise ; pins, en lui disant qu'elle est sa « Destinée », elle disparaît.

Selon les instructions reçues, le prince se garde de boire une seule goutte du vin que hii offre la princesse : il le fait couler dans une épong(> qu'il s'est mise sous le menton, et aussitôt il feint d'être pris

(1) Miss L. Garnett, fJreekFol/c /'oesij (Guildford et Londres, 189G), t. Il, p. l'.W et suiv.

|2) Ta ICxôlika, u les Etres du dehors », terme qui, en Grèce, désigne toute espèce d'êtres surhumains daps le genre des fées.

duii soninu'il invincible. On l'élend sur un lit, d'où il observe la princesse, qui se pare niagnifiquemcnl, met ses pantoufles de satin et, prenant en main deux baj.niettes, l'une d'or, l'autre d'argent, se dirige vers la porte, qu'elle ouvre en la touchant de la baguette d'argent. Le prince, son (( bonnet d'invisibilité » sur la tête, l'a suivie, et quand, au moyen de la baguette d'or, elle a ouvert la grande porte «lu i)alais, il marche derrière elle, par des chemins déserts, à travers les ronces et les épines, dans la plus noire obscurité. Enfin apparaît un grand palais, brillamment illuminé, s\n- le seuil duquel la princesse est accTieillie par trois belles princesses, des Exôtika. Trois ans auparavant, ayant vu la jeune fille danser, elles l'avaient prise en affection, et voilà pourquoi la princesse ne voulait pas se marier, et venait là « s'amuser » avec les fées.

Coinine dans le conle turc de la Fille du padishali et du réri noir, le prince s'empare de divers objets diï palais merveilleux, assiette, cuiller, fourchette, toutes de diamant et de rubis, serviette brodée d'or. Puis, toujours à la suite de la princesse, il reprend le chemin du palais du roi, où la princesse, après avoir remis sous son oreiller ses pantoufles, maintenant en lambeaux, retrouve le jeune homme, dormant en apparence d'un sommeil de plomb.

Le lendemain, le prince dit au roi qu'il parlera, mais il demande que l'on convoque les Conseillers et le Vizir, et qu'on appelle aussi la princesse, qui (à la turque) se tiendra cachée derrière un grillage. C'est en présence de cet auditoire qu'il raconte ses aventvnes de la nuit, et, comme preuves, il exhibe les objets qu'il a rapportés du palais des fées. Le roi, furieux contre sa fille, voudrait la tuer. A la prière des conseillers, le prince dit qu'il l'épousera, mais à condition qu'elle brûlera ses « livres salomoniques ^) (livres de magie) et ses deux baguettes. La princesse y consent, et le mariage a lieu.

Une première remarque à faire sur ce conte grec, c'est que là, comme dans le conte indien de la Fille du parfumeur, l'objet merveilleux qui rend invisible, n'a pas été enlevé par le héros à des gens qui se le disputent, mais lui est donné par un être puissant.

A la différence du conte indien, la princesse du conte grec est une simple mortelle, et non une fée, et cela fait lien entre le conte d'Athènes et le thème de la Princesse hypnotisée, hypnotisée ici très innocemment par des fées et non par un personnage masculin des moins innocents, « fils des dieux », péri noir, démon, dragon.

\aturellement un trait tel que la danse des mille parîs devant Indra ne pouvait supporter l'exportation. Le voyage à travers les airs (( jusqu'à la voie lactée » est également supprimé dans le conte grec ; c'est pédestrement que la princesse se rend chez les fées,

et ses pantoufles de satin sont déchirées par Les aspérités du chemin. Le merveilleux a disparu de cet épisode.

Dans d'autres contes européens, c'est à danser que la princesse, ou plutôt les princesses (car il y en a plusieurs) usent chacune, toutes les nuits, une paire de jolis souliers (serait-ce un souvenir de la danse des mille paris ?). Aussi n'est-il point question dans ces contes, de chemins rocailleux, conduisant au château enchanté, mais bien de superbes allées d'arbres au feuillage d'argent, puis d'or, puis de diamant (cela se retrouve dans le conte turc de la Fille du padishah et du Péri noir). Vient ensuite la traversée d'une « grande eau » en barque (i).

Le bal, dans tous ces contes, n'est pas un bal blanc, comme celui auquel les fées pouvaient inviter la princesse du conte grec, qu'elles avaient été si charmées de voir danser ; c'est un bal dans toutes les règles. Voir le conte bien connu de Grimm n° i33, Les Souliers usés à danser, recueilli dans la région de Munster en Westphalie, les contes du pays de Paderbom et de la Hesse, résumés dans les remarques de ce n° i33, et un conte hongrois (2). Là, douze princesses vont, chaque nuit, sans que personne en sache rien, danser avec douze princes dans un château merveilleux. — Dans le conte de la région de Munster, l'objet qui rend le héros invisible, un manteau, lui est donné par une vieille femme, comme dans le conte d'Athènes ; dans le conte hongrois, c'est saint Pierre qui donne à un berg.er, à la prière de celui-ci, un vêtement de fourrure magique. — Dans la variante allemande du pays de Paderborn, reparaît l'épisode de la Dispute au sujet d'un manteau et de bottes magiques ; mais, ce qui est baroque, les contestants sont un lion et un renard. — Cette même variante a le détail de l'éponge dans laquelle le héros, sur le conseil de la vieille, fait couler le vin offert par la princesse.

Il est remarquable que nous retrouvions en Grèce, à Maïna,

(1) Ces forêts merveilleuses, avec leurs arbres dont le héros casse, pour les emporter, des branches d'argent, d'or et de diamant, se réduisent, dans le conte d'Athènes, à «un arbre (ou plutôt un arbrisseau) semblable àun saule tout diamants, et corail », planté dans « un grand vase d'or », à rentrée du palais des fées. Le héros, ici encore, en casse une branche.

(2) G. Stier, Uiif/arische Mœrchen tind Sagen (traduit de la collection Erdelyi), Berlin, I80O, p. 51 et suiv. — Un conte rotimain, Lrt Pantoufles des douze princesses, déjà très arrangé par Ispiresco (.Iules Brun, Sept contes roumains, Paris, 1897, p. 9i et suiv.), a encore été allongé et enjolivé sans mesure par un autre littérateur {Houmanian Fatrij Taies and Legends, Londres, 1881, p. 1 et suiv.)

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