‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 6 sur 92 · VI · texte numérisé non relu

VI

Après ce long, mais suggestif préambule, nous allons, toujours dans l'Inde, arriver de proche en proche au conte de Cendrillon, en passant par des contes qui lui sont apparentés et dans lesquels le soulier figure d'une manière parfois bizarre. Nulle part le motif du soulier perdu n'a donné tant de variations : il est partout, ce soulier perdu, sur terre, dans l'eau, dans les airs.

Nous ne dirons rien de l'anneau de cheville des bas-reliefs de Bharhut, d'un semblable anneau perdu, trouve, puis donné à essayer. Et c'est pour une bonne raison : jusqu'à présent, on n'a recueilli dans l'Inde aucun conte présentant ce trait. Pour le rencontrer, il faut, du moins provisoirement, aller dans l'Arabie du Sud (i).

Donc, dans l'Inde, un soulier perdu fait chercher celle à qui il appartient ; mais, dans certains contes indiens, la propriétaire du soulier est mariée, ce qui oriente le récit tout autrement que dans Cendrillon.

Un manuscrit en vieux canarais (hala canara) (2) contient dans un de ses récits, l'épisode suivant :

La princesse Suvernadevl a épousé le prince Chitrasekhara, après qu'il l'a délivrée d'un géant qui la retenait captive. Un jour, elle laisse tomber sa pantoufle (slipper) dans un réservoir. La pantoufle est trouvée par

(1^ Voir le conte mehri de Cendrillon (D. H. Mulier, Die Mehri-und Soqoiri, Sprache. Vienne, 1902, p. 117 et suiv.).

(2i Cette langue, non aryenne, est parlée et écrite dans l'Inde, par les Canarais, peuple dravidien d'une dizaine de millions d'âmes, qui a reçu des Hindous proprement dits sa religion, le brahmanisme, et sa littérature — Le conte dont nous résumons un épisode a été analysé par H. H. Wilsoi», dans son Descriptive Catalogue of the Mackensie Collection, et cette analyse est reproduite dans VAsiatic Journal (année 1837, p. 196 et suiv.).

un pêcheur, qui la vend à un boutiquier, lequel on fait présent au roi Ugrabâhu. Ce prince, voyant la beauté de la pantoufle, tombe amoureux de celle qui l'a portée, et il offre une grande récompense à quiconque trouvera cette femme et la lui amènera.

Une vieille se charge de l'affaire et réussit à découvrir la propriétaire de la pantoufle; elle s'introduit auprès de la princesse, dont elle gagne la confiance, et elle en profite pour détériorer un talisman qui protège la vie du mari, le prince Chitrasekhara. La princesse, voyant son mari mort, se laisse emmener chez le roi Ugrabâhu, dans l'espoir de tirer vengeance de lui ; en attendant, elle refuse de l'épouser. Le frère de Chitrasekhara, averti du malheur par un objet magique, arrive à temps pour rendre la vie à Chitrasekhara, délivrer la princesse et punir le roi Ugrabâhu.

Dans un conte de l'Inde septentrionale (i), cet épisode est enclavé dans un conte tout différent pour l'ensemble, et qui se rattache au thème indien si bien charpenté d'où provient le conte arabe d'Aladdîn, très inférieur comme structure.

Grâce à un anneau magique, don d'un serpent reconnaissant, le fils d'un marchand a épousé une princesse, et ils habitent ensemble dans un palais sur le bord d'une rivière. Un jour que la princesse est assise près de l'eau, une de ses chaussures (shoes) tombe dedans, et un gros poisson l'avale aussitôt. A quelque distance est le royaume d'un autre râdjâ. Des pêcheurs prennent le gros poisson et le portent à l'intendant royal. Quand le cuisinier ouvre le poisson, il trouve dedans un joli soulier. Espérant une récompense, il le porte au roi. Celui-ci dit aussitôt : « Celle de qui est ce soulier, sera ma reine. » Il fait appeler toutes les vieilles femmes de la ville, et, à la fin, l'une d'elles entreprend de trouver la dame.

Au sujet de ce trait baroque du soulier avalé par un poisson, nous rejetons en note, pour ne pas rompre le fil de notre exposé, d'autres contes indiens non moins bizarres (2).

(1) North Indian Notes and Queries, avril 1893, p. 12.

(2) Dans un conte indien du pays de Cachemire (Hinton Knowles, op. cit., p. 13S), le peigne dont l'héroïne se sert pour retenir sa chevelure, remplace le soulier. Uti jour que la jeune femme est en train d'arranger ses cheveux près d'une fenêtre, et qu'elle a posé son peigne sur l'appui de la fenêtre, une corneille (croîv) fond sur ce peigne et l'emporte ; elle le laisse tomber dans la mer, où un gros poisson l'avale. Le roi, très surpris de l'aventure, veut voir la femme, etc. — Dans un autre conte cacherairien (Jbid., p. 127 etsuiv.), pendant qu'une jeune fille se lave le visage dans une eau courante, qui passe devant la maison, son anneau de nez (noae-rinr/) so détache el tombe dans l'eau : un poisson l'avale (et la suite . Le roi fait publier que quiconque a perdu un anneau de nez doit venir au palais. (Naturellement, il ne peut être question d'envoyer partout faire l'essai d'un anneau de nez). Le frère de la jeune fille vient dire au roi que c'est sa sœur qui a perdu l'anneau. Le roi fait venir la jeune fille, est charmé de sa beauté et de sa grâce.

On aura remarqué, dans le conte canarais et dans le conte de l'Inde du Nord, une différence très notable avec notre Cendrillon française, on peut dire avec presque toutes les Cendrillons connues (i). C'est le prince lui-même qui, dans tous ces contes, ramasse la pantoufle, et, s'il la ramasse, c'est qu'il a poursuivi la belle inconnue ; s'il l'a poursuivie, c'est qu'il l'a vue et qu'il a été frappé de sa beauté. Aussi, quand il fait essayer partout la pantoufle, ce n'est pas, à dire vrai, pour trouver la propriétaire de cette pantoufle, c'est pour la retrouver. — Au contraire, dans les deux contes indiens ci-dessus, le roi n'a jamais vu l'héroïne ; il a, de la beauté de la pantoufle, conclu à la beauté de celle qui la portait.

On a ici affaire à une variante du thème dans lequel un cheveu d'or (ou tout autre cheveu extraordinaire), que trouve un roi ou qui lui est apporté, donne à ce roi l'idée de faire chercher la femme de qui vient ce cheveu. Dans cette forme du thème, la conclusion relative à la beauté de la femme nous paraît bien plus naturelle (2).

et l'épouse. — C'est bien là une variante de Cendrillon, et, de plus, toute la première partie de ce conte cachemirien se rattache étroitement aux contes si nombreux du type de Cendrillon dans lesquels, par suite d'une sorte de malédiction, la mère de l'héroïne est tout à coup métamorphosée en vache fici, en chèvre) : comme dans ces autres contes, elle nourrit alors ses enfants ; puis, tuée à l'instigation de la seconde femme de son mari, elle leur vient encore en aide, quand ils vont l'invoquer à l'endroit où elle leur a dit d'enterrer ses os.

(1) Voir Cinderella, le grand répertoire analytique des contes du type de Cendrillon et de Peau d'Ane, publié par Miss Roalfe Gox (Londres, 1892).

(2) Le thème du Cheveu d'or flottant sur l'eau, se rencontre dans plusieurs contes indiens (Pendjab, Bengale, Kamaon) : Une princesse à cheveux d'or en lavant ses cheveux dans une rivière et en les peignant, voit qu'il en «t resté un dans le peigne ; elle fait avec des feuilles comme une petite coupe, dans laquelle elle met le cheveu, et abnndonne le tout au courant de la rivière ^^Steel et Temple, op. cit., pp. 60, 201 ; — Miss M. Stokes, /ndian Fairy Taies, Londres, 1880, p. 62 ; — I al Beliary Dav, Folk-tales of Bengal, Londres, 1883, p. ^Ç< : — Minaef, Indiiski Skaski y Legendy, 1887, n' 3, cité dans nos Contes de Lorraine, II, p. 303). — Aucun de ces quatre contes indiens n'est du type de Cendrillon; mais nous en trouvons un cinquième, de Mirzâpoùr, qui est du type de Peau d'Ane, si voisin de celui de Cendrillon. L'héroïne, une fée, qui cache sa beauté sous une enveloppe de cuir, va un jour se baigner ; un de ses cheveux d'or se détache, elle le met sur une feuille qu'elle laisse ensuite flotter sur l'eau. Le cheveu est trouvé par un prince, lequel dit à son père de le marier à la jeune fille au cheveu d'or. Le roi convoque tous ses sujets à une fête, espérant que la jeune fille y viendra. Elle y vient, en effet, horrible et repoussante sous son enveloppe de cuir, (La suite du conte : éléphants royaux saisissant trois fois de suite avec leur trompe l'héroïne pour qu'elle soit la femme du prince ; prince désolé d'être forcé d'épouser une semblable

Des deux variantes du soulier perdu, laquelle est le reflet le plus fidèle du thème primitif ? Est-ce la variante si voisine du thème du Cheveu d'or ? ou est-ce la variante représentée par la Cendrillon que tout le monde connaît ?... En tout cas, l'Inde nous offre, dans ses Cendrillons, l'une et l'autre.

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