CHAPITRE V
Déformations bizirres de certains types de « doués «. — Découverte de types non altérés.
Sur la longue route que, — .en partant des deux contes blidéens de M. Desparmet, — nous avons suivie à travers le pays du folklore, il a surgi bien des questions qu'il fallait examiner de près, fussent-elles latérales, si nous n,e voulions pas limiter outre mesure le champ de nos investigations. Nous avons donc dû nous arrêter en maint endroit pour cherch.er l'explication de tel ou tel petit fait, la solution de tel ou tel petit problème. De là, dans ces Monographies, ce qu'il serait, croyons-nous, inexact, de qualifier de luxe de digressions.
Le conte gascon que nous venons de mentionner, pose une de ces questions à l'occasion de deux de ses épisodes, bizarres au possible et véritablement absurdes, — épisodes qui, ceci est à noter,
(1) J. F. Bladé, Conte."; populaires de la Gasrofjue (Paris, 18S6j. III, p. 19 et suiv.
leparaissenl encore ailleurs. — On nous permettra d'interrompre ici noire marche, pour ne pas laisser derrière nous, inexpliqués, des faits (pie d heureuses découvertes nous })araiss.enl fileinement éclaircir.
A'oici les deux épisodt-s :
La picmiérc icticoiilic (pie l'ail le héros gascon, c ost (cIlc d'un lionime <( qui rouire ini <cp de \i^nie » el (pii, interrogé, répond : « Celle année, le \in (^sl chci-. Je suis pauvre. Faute de mieux, je ronge ce cep de vigne. Ola nu- rajjpelle le goût du vin. — Mon ami, viens avec moi. » Phis loin, voilà un homme «. (pii ronge un os de vache, bliuic comme neige », lequel lui rajjpelle « le goût de la viande ».
Tels sont les deux ])ersonnages que, sans la moindre hésilalion, le héros présente au roi comme étant capables, selon le programme, le premier, de (( lamper, dans une heure, sept bordelaises (barii(pies) de vin » ; le second, d' (c avaler, dans une heure, la viande de sept bcfiufs ». Et l'un et l'autre réussissent les tours de force exigés.
Comment, du rongement du cep de vigae et du rongement de l'os, le héros a-t-il pu conclure rexistence, chez les deux personnages, de leurs dons extraordinaires ? En cet endroit, le conte gascon est absurde ou plutôt est devenu absurde. Qu'on en juge par les passages correspondants du conte lithuanien et d'un cont^ flamand.
Dans le conte lithuanien, parmi les personnages rencontrés, il en est un qui, (( assis sur un bouleau, est en train de Je ronger ». « Comme j'ai un peu faim, dit-il, je grignote quelque chose. Voyez combien de bouleaux j'ai mangés pour mon déjeuner. »... A la bonne heure ! le héros pouvait, en toute confiance, se l'adjoindre comme convive, ce dévoreur ! (i).
(1) Dans un conte roumain de Transylvanie (Ausiand. année t8.")7. p. 1027 et suiv.) et dans un autre conte roumain, différent ponr l'ensemble (Jules Rrun. lor. cit.), ce n'est pas de bouleaux ou d'autres arbres que se repaît un des (/niiés : il mange « toute la terre d'un champ (lu'il faut quarante charrues pour labourer » (ou « le? terres ensemencées derrière vingt-quatre charrues »), et il crie qu'il meurt de faim... — Dans un conle liongrois, déjà cité (Elisabeth Rona-Skiarek. n° 22, p. 230), le héros rencontre égalmentiui hommequi. en labourant, avale toute la terre qu'il retourne, et cet homme crie ; (( Ah ! que j'ai faim ! »— Y a-t-il dans ce trait bizarre une fantaisie de l'imagination roumaine, ou de l'imagination liongroisev Mais, dans la région du Cauca>e, en Géorgie, le héros, Vsphurtzela (avec qui. dans la Monographie E, Le Mclier du père, nous avons d(\iàfait connaissance^, rencontre, au cours d'un voyaae, un semblable personnage, un homme en Irain de labourer : quand il retourne une motte de terre, il la jetle dans sa bouche et l'avale. Asphuitzela lui dit : « Pourquoi avales-tu ces mottes de terre':' — H n'y pas h s'étonner, dit l'homme: Asphurtzela a tué le dévi aux cent têtes; qu'est-ce qu il V a d'extraordinaire à me voir avaler des mottes de terre ? — Je suis Asphurt, zela; soyons frères. » Et ils s'en vont ensemble. (Rappelons que nous avons donneun peu plus haut, des dialogues de ce genre).. . Raroque. cette voracité de l'avaleur de terre l'est certes, au plus haut degré, comme celle du dévoreur (le bouleaux: mais ce qui n'est nullement baroque, c'est la conclusion que tire le héros au sujet de la capacité absorbante de l'étrange mangeur.
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Dans le ronle flamand (i), le héros pass.e auprès d'un persuJi n.iyc cti train de dévorer des os. « ,1e suis ici depuis trois jours, (lil re personnnjro, et j'ai mangé tout le bétail qui paissait sur cette ptaiiio, il j'ai encore si grand i'aiîii ! »... A la bonne heure encore !
N'ius l'axons dit : ce n'est pas uniquement dans le cont,é gascon fiuv ( (S deux incidents ont été misérablement défigurés. Dans le rail:' bas bielon, Luduen rencontre sur sa route un homme qui |-;!i(^ el tdnge des os. « Oue fais-tu là i' — Je meurs d.e faim et je ronge ces os abandonnés par les chiens. — Viens a\.ec moi, dit l.u;!ijeii, el je te ferai avoir à manger. » C'est ce compagnon qui. d -ns la suite, portera et méritera le nom de Mang.e-Tout. .
T.e conte de la Haute-Bretagne a dos rencontres du même genre : d'aliord, celle d'im homme qui lèche les briques d'un vieux four, parc^ ([u'il est (( crevé de faim » .et qu'ainsi (( il sent encore le goût du pain >/ ; puis celle d'un autre homme qui lèche les douves d'une vi-ill" barrique, parce qu'il est (( crevé de soif » et qu'ainsi « il sent encore le goût du vin ». Ici, le petit gars, qui, par pure commisération, a pris avec lui ces d.-^ux nalhf ur.ux, n'a aucuneme it l'idée de les présenter au loi pour exécuter des tâches ; ce sont les deux personnages eux-mêmes qui s'offrent à leur bienfaiteur pour Le tirer d'embanas, et qui l'en tirent, en effet... Les conteurs ont fait ici, comme ils ont pu, du rafistolage.
En somme, dans le conte gascon, le « cep de vigne » rappelait encorp un peu les (( bouleaux » du tlièm.e qui a un sens, et il nous a permis de retrou\er ce thème. Les (( os de vache » pouvaient encore, la l)onne cliauce aidant, nous mettre sur la trace de cet épisode, Fudlement déiaisonnable, oii, de tout le bétail dévoré en trois jours,, il ne i-est.'> plus au Mangeur que les os. .\vcc les (( briques de four » et les (( douv.es de barrique » du conte breton nous ne pouvons guère que faire des conjectures lelativement à lidée primitive. Les (( bria\oir .'Miglouti toute une fournée de pain, le Dévoreur se sentirait ques de four seraient-elles un vestige, d'un incident où, après si peu rassasié (}u'il lécherait le four, pour avoir encore dans la bouche le goût du pain ? Et, pareillement, les « douves » seraientelles celles d'une barrique de Ain, que le Crand Buveur viendrait de vider sans apaiser sa soif ?
Vn conte lapon (2) donne un spécimen de ce genre de déforma-
il) .I.W. Wolf, Deuische M.rrc/irri unil Siigci, (l..>i|i.-ig, ISiii), n° i"» (iM Criniiinia, aiinrc 187(1, p. ISi et suiv.
lion, appliquée, pour aiusi din',uii't}iiHiiquen}eut à loua les a doues » mis en seùne. Le hcios ronconlro d'abord un homme qui, « toute sa vie, a rongé des os » et qui ci n'a pas encore été rassasié (!) » ; puis un aulrc lioninie (jui, d loule sa vie, a rongé (sic) de la glace (on est en Laponie), sans avoir apaisé sa soif. Il rencontre bien mieux encore, comme types déformés de doués : un homme « qui lève lanlol une jambe, lanlùl l'aulre, sans pouvoir bouger ». « Toute ma vie. dil cet homme, jai essayé de faire un pas, et je suis toujouis resté en place. » Kn dernier lieu, un homme qui continuellement vise, sans tirer. (( Toute ma vie, j'ai visé, et je n'en suis pas encore arrivé à ce que le coup parte. »
On reconnaîtra -facilement dans ces deux personnages le Coureur. qui s'arrange pour n'avoir qu'une jambe de libre, sans quoi il serait emporté dans son élan jusqu'au bout du monde, et le Tireur, , qui vise et atteint, à des lieues de distance, un point invisible pour tout le monde.
Défigurés, comme le sont ces deux personnages, Le conte lapon leur fait jouer le rôle des doués qui leur correspondent. Ainsi, le héros dit au premier : « Allons ! si tu n'as pas encore pu faire un pas de ta vie, il faut en faire un aujourd'hui. Va me chercher pour le roi le gobelet d'or du roi du pays voisin, et rapporte-le moi poui demain matin. » L'homme se met aussitôt en campagne, et, le len demain matin, le gobelet est là... Il n'est guère possible de pousser plus loin, dans un récit, l'absurdité.