CHAPITRE VII
Consortium entre frères proprement dits. — Un élément nouveau :
la complète ressemblance physique de tous les a doués «
Dans un conte esthoni.en (3), le consortium ne s'est pas formé entre le héros et des auxiliaires, agissant fraternellement pour lui ;
(Il T^e Iniilde ce luUenr à vaincre se rencontre, bien qne très rarement, e.n ■dehors du conte tatare. Dans le conte roumain de Transylvanie, 1' « empereur turc » exige que le héros « ou un de ses serviteurs » lutte avec le ^éantqui monte la garde à la porte du château, et l'.Vrracheur d'arbres terrasse ce géant Dans le conte grec d'Asie Mineure, (si \ oisin du conte arménien), le roi dit : « .l'ai un athlète, aussi fort qu'Héraclès ; si l'un de vous le" bat. c'est bien ; autreraenl. je vous ferai mourir jusqu'au dernier. )>...« Athlète » ! « Héraclès » 1 le jeune étudiant par l'intermédiaire duciuel, nous dit-on (p l'>Ci), le conte d'Indgé-Sou est arrivé dans le recueil, fait montre de sa petite érudiiiori class que toute neuve. — Noions ([ue dans ce conte d'Asie Mineure, celui des compagnons qui terrasse le cham|)ion du roi, est un persoiinrige qui transporte les montagnes oii il veut ; dans le conte tatare, il prend une montagne et la lance contre une autre montagne. Du reste, le conte grec (comme aussi le conte arménien, mieux conservé sur ■divers points, ressemble étonnamment, quant à la structure, au conte tatare, pour toute la |)artie où figurent les personnages extraordinaires.
(2) Nous aurons, dansune autre partie de ce travail, à examiner le thème do la Difsjxitp entre Ifs perso niuif/a; e.riraordinaire.t. libérateurs d'une captiTC.
i3) Friedrich Kreutzwald, Khslmsche Mœrchen (Halle 1869), n"3.
ce consortium s'est formé entre de véritables l'rères, des Irères desan(j. De plus, un élénuMil nouveau, très important, la ressemblance p'iiysique complète entre les doaés, modifie grandement les conditions dans lesquelles ils pourront coopérer à une même œuvre, et rend cette coopération facile.
En imposant trois tàclios à ceux qui voudiaienl coiupu'iir la main de sa fill.0, le roi du conte esthonien dit formellement qu' (( elles doivent être exécutées par na seul liomme » ; il en résulte, — et le conte le fait remarquer, — que (( les trois frères ne pcMivonf se présenter ensemble devant le roi ». Aussi, après que l'un d'eux est allé s'informer de ce en quoi consistent les épreuves, tous les trois ont soin d'ajouter encore à icur ressemblance physique en s'htbillant absolument de même. Us {>euvent de la sorte, pour l'exécution des tâches, agir l'un après l'autre, sans que le roi puisse se douter qu'il n'a pas eu affaire à une seule et même personne. Le sort décide, primtim, entre les trois dom^s, lequel épousera la princesse.
Dans une note sur ce conte (Kreutzvvald, op. cit., p. 357), '»• Kœhler disait que le conte esthonien traite le thème des Personnages à dons extraordinaires « d'une manière tout à fait particulière ». Ce qui, évidemment, s'applique à l'idée qui domine tout le récit, l'idée de la ressemblance complète entre les trois personnages doués. Rien de banal, en effet, dans cette idée. Mais appartient-elle exclusivement au conte esthonien ? C'est ce que l'on va voir (i).
En iS86, dix-sept ans après la note de Kœhler, feu A. Landes recueillait, dans l'Annam, deux contes (n°" 7.') et 102 de son recueil), qui. pour le corps du récit, se complètent l'un l'autre (3)., Dans les deux, il s'agit de cinq « jumeaux », fils d'un génie, doués de dons extraordinaires et se ressemblant tous à s'y méprendre.
(i) Oiianl aux détails du conte es^thonien. » particulier » pour rensemble.on peut faire remarquer que. sur les trois épreuves, deux se retrouvent ailleurs: celle où Pieds-Légers doit mener paiire un renne, rapide comme le vent, et faire en sorte qu'il puisse le ramener le soir, à son étaMe, et celle où (F.il-Perçant doit, d'un coup de flèche, couper par moitié une pomme, dont un homme, debout sur une montagne éloignée, tient la nuene dans sa bouche Pour léi)reiive du renne, comparer le conte de la Haute-Hretagne, où le ■< petit gars .. doit garder trois cents lapins, et les ramènerions, le soir, au roi, épreuve pour la(iiielle il est aide limpartaitement. il est vrai, on le verra ultérieurement , par le Coureur. — Au sujet de l'épreuve du tir, citons entre autres le Pierre le Bon \ iseur d un conte gascon (Bladé. o/). Cl/ III, p. 37), lequel Viseur « tire aux roitelels (im sont labas, là-bas, sur la colline % .d,, ce qui est encore plus fort, ie'lireur du contehessois n" 71 de Grimm. qui vise 0 l'diil gaucîie » d'une mouche, posée sur un chené, à une distance de deux milles
(2) Les Conlc.t et légendes: annnniiles (Saigon, 1886) ont d'abord paru, de 188i à 1886, dans une revue publiée à Saigon, la revue Cochimlimt fnmçmxe. hxrurswnx: et Hecunnaissaiices.
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Après une inlroducUon qui n>st pas la même dans les deux contes et. sur laquelle nous aurons à revenir dans la SecondefXMtie d(> ce tiavail spécial, un roi cherche à l'aire périr l'un des cin(i frères, contie Itupirl il est irrité ; mais le frère à l'oreille fine, celui «( (pii entend », selon l'expression annamite (voir p. vnr), pénètre son dessein (comme le fait l'Ecouteur dans les contes tatare, arménien, grec d'Asie Mineure et autres). Pour déjouer les tentatives suc(essi\es du roi, il envoie, chaque fois, celui des cinq qui a le don approprié à la circonstance et, chaque fois, le roi, trompé^ pai- leur apparence absolument la même, croit avoir affaire au mènu' individu.
l-;n i>nnii(M lii'u. le roi, qui a ordonné au jeune homme dont il veut se (iél)anass('r. de venir au palais, conmiaiide à ses serviteurs de se saisir <](' lui, cl (If le noyer dans la mer. Mais l'Entendeur envoie son frère Le Sec. ( l ou a beau tenir celui-ci sons l'eau, il ne meurt pas. Le roi le renvoie, avec ordre de revenir dans dix jours.
Celle fois, c'est le feu que le roi veut employer, et le frère qui est envoyé par i'Entendeur. c'est L'Humide. Le roi l'invite à un repas, qui lui est servi dans im » pavillon à étajzes » auquel on met le feu. Mais L'Humide ne s'i-n émeut pas et dit simplement : « Il fait bon ici ».
Ajourné à dix jours, l'Humide est remplacé, au jour dit, par Corps dWirain. Aussitôt que celui-ci est arrivé, le roi ordonne de hii couper la tête: mais lis snbre^s jie peuvent l'entamer, et il dit qu'on le chatouille.
Le loi, ne snrhiiiil plus que faire, lui dit de revenir dans dix jours, cl (|u'il lui cèdeia ^on trône. L'Entendeiu", s'étant assuré que cette fois le roi est sinrèic, se présente devant lui avec sa mère et ses quatre frères. Le roi, à la vue de ces cinq « jumeaux » parfaitement ressembhinls. rompirnd (pi il a devant lui des fïénies célestes ; il cède son trône il rilulcndeur el se letire dans rme pagode pour faire pénitence (i).
Très individuel, un conte oral chinois n'en est pas moins arapprocher des deux contes de l'Annam. A'oici ce conte, qui est donné comme ayant été raconté à des enfants (3) :
1 ne \ieilli^ feuune a cinq fils, ()ui se ressemblent complètement et (]ui oui (les (Ions e\l raordinaires. Le pr(miier peut avaler la mer d'ime
(1 . Dans (•(• rcsiuiK'. nous avons suivi la version du n" 102. en eniprunlant au W 7?1, le iK.ui de V/ùilnuleur. que le n" 102 appelle, «ans explu-alion, Reqar<h- Xunqex flit-il dans les nua}:es tdul ee qui arrive nu doit arriver ?) — l.e n" /a n'a pas l't' pi sodé du lirre (pie 1.- roi essaie de t)rùler dans une maison pendant un repas (c (pii si' retrouve, on l'a vu, dans jjjusienrs des contes indiqut's ci-dessusi -, dans ce n" T.*» le frère « (jui est à l'épreuve du chaud » est jeté dans l'eau bouillante. — Uuant à l'épisode de Corpi^ (l'airnui, comnniii aux deux contes, nous coiistatoii-^pie. dans le conle talare de Siherie. l'un des personnages extraordinaires doit aiis-i élre décapité : ici, c'est le prince, le jière de Kimar Sulu, qui manie la liaclic, el ih.ii seulement il ne peut couper le cou à llu mme, mais la haclip, reboiidissanl, le décapite lui-même.
2) Adèle M. l'ieide, Chinese A'jr////.s' KiilerUiinment (New-York, 1893), p. .S et suiv.
^^oii^rr ; le ï^ocoikI ;i la \)ri\u assez dure ])Our so moquer de l'acier ; 1(> lroisièiii(> a des jambes (]M"il peut a!loiii,rer iiidénniment ; le fcii ïic j>eul rien siii- le (lualrièine, cl le ('iKHiièiue es! capable de \ivre sans lespirei. Les iiciis des aliMilonis ne se doulenl ]);is (|n'ils ont ces dons.
Oi. nn jont. les voisins prient l'aîné d 'eiisei^niei à ieuis petits garçons la manière de piendic autant de poisson (|u'il en iiicnd ; car ils le voient constanniienl icM'iiir, char^M'' des produits de sa ix'clie. I.e jeune bonuno ommène donc les entants avec lui sur le rivaj,''e, cl, après avoir «ivalû la mer, il <iit aux enl'aids d'aller ramasser les poissons qui sont restés fi sec. (lu, nul il se sent tati^ué de retenir toute cette eau, il fait signe au\ entants de revenir ; mais ceux-ci, en tiain de jouer au milieu de tant de <Iioses siniiuiières, n'v font i)as attention. Finalement, il est forcé de icjetci la mer dans son bassÎTi, et les enfaids sont noyés.
Les parents des i>idanls, maljrré les explications du jeune homme, le traînent devant le juire, et il a beau se défendre, il est condamné à être décapité ; mais il obtieid la permission d'aller dire adieu à sa vieille mèîc.
Ouand la sentence est ])Our être exécutée», c'est le second frère, cehii dont la peau est inaltaqual)le, qui, ;i l'insu des gens, a pris sa place, et les instriimenfs Iranclianls se brisent sur son cou. Condamné alors h être noyé dans la mer, il est remplacé par le frère aux jambes (jui s'allongent, et celui-ci reste constamment, la tête au-dessus des flots (i). On essaie ensiiite de le faire périr en le jetant dans une chaudière d'huile bouillante : le quatrième frère s'y comporte comme dans \m bain tiède et demande même qu'on attise tm peu le feu. Enfin on imagine d'étouffer le condamné dans un énorme gâteau <à la crème ; mais le frère qui peut vivre sans respirer, en sort sain et sauf.
Evidemment, ce dernier épisode a été arrangé pour la plus grande joie d'un auditoire enfantin ; mais les autres sont de bon aloi, et l'on notera que le coûte chinois présente le personnage d.e V .{valeur^ (]\ù manquait dans les deux contes annamites.