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CHAPITRE I

Le « Cendrillon » masculin du type du conte turc

Dans le conte turc, le héros n'a pas de surnom, rappelant ses singulières habitudes. Il en a un, on l'a vu (ibid.), dans le conte russe d'Ivan l'opyalof, ot rv<i le surnom même de « Ceudrillon » (popyal, provincialisme pour pepel, a cendres »).

Nous laisserons de côté les aventures étranges du Cendrillon russe, nous contentant de faire remarquer que tout le corps du récit a beaucoup de rapport avec l'ensemble d'un conte slovaque (2) et avec un conte hongrois, dont les principaux incidents sont indiqués dans les remarques du n° 22 du second recueil de M'"*' Rona- Sklarek (3). Mais nous devons constater que la version hongroise, donnée dans le texte- de ce n" 22, — version baroquement composite, que nous avons déjà eu à citer deux fois à l'occasion des personnages extraordinaires, — a pour héros 1b plus jeune de trois frères, un garçon dont l'occupation est de « rassembler les cendres

(1) On trouvera, au snjet du Cendrillon masculin, direrses indications dans le« remarques de \V. Giimm sur la Cendrillon allemande (nîl), remarques complétées par MM. J. Boite et G. Polivl^a. dans leur volume mainte fois cite (pp. 183-185). — Miss Marian Cox a donné, dans son volume «ur Cendrillon [Cinderella. Londres. 1893, pp. 437-462. et oi9), de très utiles résumés de veraions du C>nrfrt7/on masculin - A tous ces renseignements on peut encore ajouter, et c'est ce que nous aurons occasion de faire.

(2) J. Wenzig. Westslaicischer Mxrehentchatz (Leipzig, 1866), p 182.

i3) Elisabeth Wnn^'àkXhrt^JJngarischeVolksmxrchen. .Veue Fo/.7e( Leipzig. 1909).

sur lo loyer ». Ce Cendrilloii se révèle d'une lelLe force, que, ixnir ses débuts, deux compagnies de soldats, envoyées, successivenieiil , ne peuvent réussir à l'amener devant le roi. Ici, les méchants frères du jeune homme ont, pour le perdre, dit au roi qu'il était en état de « déli\rer la lumièiv- de la lune », ([u'on ne voit jamais paraître dans le pays. l'A il la délivre, en effet, exploit (jui, dans le conte hongrois, c'orrespond à la « délivrance du jour », dans le conte russe.

Un autre singulier petit détail rattache encorx?, d'une façon curieuse, ce même conte russe au folklore hongrois et aussi, — ce qui a beaucoup plus d'impoi-tance, — au folklore turc : la cabane où gîte le serpent, repose « sur des pattes de poule ».

Cette cabane, dans d'autres contes russes (Anna Meyer, op. cif., n"" tS, 21, 28), est la demeure d'une Raba Yaga (sorcière), et ces contes ajoutent que. sur ses pattes de poule, elle est continuellement à tourner. Quand on lui parle, elle obéit : (( Petite cabane, petite cabane, regarde-moi en face et tourne le dos à la forêt. » Et ainsi elle présente sa porte, et l'on peut entrer.

Des contes polonais du recueil Glinski (i) donnent de ce trait une forme meilleure : ce n'est pas sur plusieurs pattes, c'est sur une seule que tourne la petite maison, (( posée sur une patte de coq, comme sur un pivot tournant », et on lui adresse les mêmes paroles que dans les contes russes : (( Maisonnette, tourne-toi ; mets ta porte devant moi ; tourne le dos à la forêt. »

Chez les Hongrois, on a voulu varier, et l'on a mis des « palais » mystérieux, non seulement sur une patte de coq, mais sur une patte d'oie, ou de canard, ou même de pie (M™'' Rona-Sklarek. op. cit., p. 287).

Chez les Turcs, — auxquels nous arrivons finalement, ici encore, — les péris (fêles) habitent des palais (seraj) éblouissants de beauté, tout brillants de pierres précieuses et tournant sur une patte de coq (Kùnos, p. xiv). Dans un conte turc de Constantinopl.e (ibid., n° 48), c'est un dev, dont le sei'aj tourne sur un semblable pivot.

Un conte irlandais présente dune façon toute particulière ce

(1) Alexandre Chodzko, Contes des paysans et des pâtres slaves Paris, I8lji). pp. 217. 239.

thèiiic du Ccndrillon masculin, apparenté au thème de VHonime fort il) :

Une veuve est si pauvre, qu'elle n'a pas de vêtem,ents à donner à son fils ; elle le met dans le trou aux cendres (ash-hol?) près du feu et entasse autour de lui les cendres chaudes ; à mesure que l'enfant ffiandit, elle fait le trou plus profond: Quand Tom a dix-neuf ans, elle finit par se porocurer une peau d'e bique, qu'elle attache autour des reins de son fds, et elle l'envoie gagner sa vie. Le jeune homme, qui est dune force sans pareille, fait toute sorte d'exploits et finalement épouse ime princesse.

A vrai dire, dans les contes que nous venons de grouper (turc, russe, hongrois, irlandais), le thème du Cendrillon masculin n'a pas, au fond, de ressemblance avec le thème de la Cendrillon féminine, même quant à la vie dans les cendres du foyer. Loin d'être une fainéante, la Cendrillon travaille en véritable esclave ; c'est uniquement « quand elle a fini son ouvrage », dit le conte de Perrault, qu' (( elle va se mettre au coin de la cheminée et s'assied dans les cendres ». Le Cendrillon masculin, lui, ne travaille pas du tout ; il est, jour et nuit, couché dans les cendres, faisant, si l'on peut parler ainsi, provision de forces pour ses exploits futurs. Aussi, en France, — • où, jusqu'à présent, nous n'avons pas trouvé le Cendrillon masculin, — le lit remplace-t-il les cendres du foyer : il en est ainsi dans un conte d'Homme fort (variante de notre conte de Lorraine n" 4G) :

Louis a déjà deux ans, et il ne s'est pas encore levé. (( Louis, levezvous ! )) lui disent ses parQnts..-i^-T. <( Quand vous m'aurez donné une blouse et une culotte, je mC; lèverai. )> A huit ans, il est toujours au lit. « Allons donc, Louis levez-vous ! — Donnez-moi une blouse et une culotte, et je me lèverai. » A douze ans, on le presse encore de Sro lever, et il répond toujours : <( Apportez-moi d'abord une blouse, et une culotte. » Enfin, lotsqu'il a quatorze ans, on lui fait des habits avec trente-six pièces, et ÎL se lève. 11 se montre alors d'une force extraordinaire (2).

(i) Patrick Kennedy, Lefjehdary Firlion.s uf the Iris/t Cells (Londres. 18t>6), p. 23.

(2) Dans un cnnle de la Haule-Brelagne fP. Sébillnt. Il, u' 2{'>\ le jeune garçon ne reste pas conlinnellemeul au 111 ; mais sa mère Je laisse jusqu'à quatorze ans sans le faire travailler Ouand il se met l' la besojîne.il est prodi^^ieusemeut fort et il se fait forger une « petite baguette » de sept cents livres. Suit le thème de Jean

M P(ili\k.i ;i sij^Miah' doc. cil.), coiunio ayant l'introduction du C.ciuirillon niMscuIiii, un cdrilc du (laurase, public dans Iti Sbornik Kavkaza (XllI. 2. p. -iS, n" o) et vrainnent curieux par sa combinaison do. lliômos (i). IW'iucilli cluv, des populatons do race ot do iani^uo jjôorfrionno, les Uatchions, luibitant la bautc vallée du Hion, (lilc KahJKi. le rontjp en question commence ainsi :

Il y avait au niondc^ lui jotiih^ fi:arçon, qui s'appelait Nalsarkhckiia |(( ce.hii (|ui disperse les eendiv^ » en grallant à la façon d'un chien]. 1! s<^ tenait assis tout le temps ]>rès d»i. l'eu et s'y creusait uii Utoti dans la cendre. Ses parents le sui)i)OTtèrent loTijztftmps ; mais, à la fin, ils Je chassèrent de la maison.

Après cette introduction, le Cendrillon caucasien a des aventures avec un dev, mais non pas dans le genre héroïque ; car ellçs ne sont autres que celles du « petit tailleur » européen avec un géant (Grimm, n" 20 ; Contes populaires de Lorraine, n" 8, et remarques sur ces d^ux contes). Le dev y est mystifié, de la même façon que l'est le géant. Ainsi, le dev ayant fait sortir de l'eau d'une pierre, tant il la presse : (( Belle affaire ! dit Cendrillon ; moi, je puis réduire en poussière n'importe quelle pierre. » Et prenant, de dessous sa ceinture, une courge qu'il a remplie d.e cendre, il la brise ; la cendre se répand dans l'air, et le dev en est tout av.euglé.

Chose intéressante à noter : dans le conte caucasien, si le thème du Cendrillon masculin ne s'est pas joint, comme dans la subdivision a, au thème de l'Homme fort, il s'est joint à ce qu'on pourrait appeler une parodie de ce thème. Le Cendrillon (( ratchien » n'est pas fort, tellement fort qu'il serait en état d'avoir raison d'un dev : mais il réussit à faire croire à ce dev qu'il est fort.

de l'Ours. — Dans d'antres contes de ce thème, et notamment dans un conte des Saxons de Transylvanie (Haltricti, n° 17). la mère joue un rôle tout, à fait actif: elle allaite le jeune garçon pendant une longue suite d'annt-es (remarques de nos Contes populaires de Lorraine, I, pp "-S; II, p. 110).

(i) Nous RYons ici à remercier, une fo de plus, notre ami M. Frédéric Psalmon. professeur de langues vivantes, dont l'obligeance nous a rendu ce conte accessible.

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