CH.\PITRE IV
Le thème, et non plus seulement l'introduction, de « Dame Holle » associé au thème de Cendrillon
Une chose à noter, c'est que le thème lui-même de Dame Holle, avec l'introduction caractéristique du fuseau, vient parfois se juxtaposer au thème de Cendrillon, pour former avec ce thème un tout,
(1) G. Schambncli et W. Millier, .Xietlrrsaer/isische Sat/en und .)faerchen (Gœttingen, 18oo). p. 276.
(2i Oa trouvera d'ample? renseignements sur ce tliènie de Frau //o//f 'introduction comprise) et sur les tlièmes apparentés dans le« remarques de MM. Boite et Polivka sur le n' 24 de Griram.
— oll —
dont il constitue la première partie. Ainsi, dans un conte norvéf^àen (miss Cox, n° 8i), une marâtre, à la suite d'une compétition, ordonnée par elle, entre deux fileuses, dont l'une est sa fille et l'autre, la fille de son mari, jette cette dernière dans un puils. Viennent ensuite un thème apparenté à celui de Dame Holle, et le thème de Cendrillon, altéré, mais ayant conservé le « soulier d'or ». Dans un conte du Caucase, recueilli chez les Géorgiens (i), le thème bien reconnaissable de Dame Holle n'est pas simplement juxtaposé au thème de Cendrillon ; il est encadré dans ce thème :
La marâtre de l'héroïne n'a d'affection que pour sa fdle à elle, et elle cherche à se débarrasser de la fille de son mari en l'affamant. Un jour, la vache, que la jeune fille doit garder, voyant celle-ci pleurer, l'interroge, et, la jeune fille lui ayant raconté sa misère, elle lui dit : « Dans une de mes cornes, il y a du miel, et. dans l'autre, dui beurre ; prends-en tant que tu voudras. » Quand la marâtre voit la jeune fille 'levenir grasse et bien portante, elle n'en peoit plus de rage; elle lui donne a/ors, chaque matin, un panier plein de laine, que la jeune fille doit avoir filé pour le soir.
Jusqu'à ce dernier épisode (où, par parenthèse, le conte géorgien a oublié rinterv.ention de la vache), nous étions en plein thème de Cendrillon ; maintenant nous allons passer à une forme très simple du thème de Dame Holle :
Un jour que la jeune fille est à garder la vache, oellc-ci s'échappe et s'en va sur un toit (sj. La jeune fille la poursuit et, arrivée sur le toit, elle laisse tomber son fuseau dans l'intérieur de la maison, où, se penchant pour regarder, elle voit une vieille femme assise. (( Bonne mère, lui dit-elle, voudrais-tu me rendre mon fuseau? — Cela n'est pas possible, mon enfant ; viens le prendre toi-même. »
La jeime fille se montre on ne peut plus aimable à l'égard de l'affreuse et répugnante vieille, et celle-ci, qui est une dévi, en est charmée : elle dit à la jeune fille d'aller se plonger la tête et se laver les mains dans une certaine fontaine, si bien que ses cheveux et ses mains deviennent tout dorés.
Envoyée par sa mère chez la dévL, la fille de la marâtre s'y comporte avec insolence, et, quand elle rentre à la maison, l'eau d'une seconde source l'a rendue noire comme une négresse et lui a fait pousser une corne sur la tête. « C'est la faute de la vache, dit la mère : il faut la txier. »
(1) Miss Marjory VVardrop, Genrgian Folk Taies (Londres, 189i), p 63.
(2) Dans certaines parties de la région du Caucase, les maisons des paysans çont, paraît-il, oonslniites dans le sol, ce qui explique l'escapade de la vache.
Axant d'èlre liuV, la vache, <( qui connaîl l'aNonir )■>, a donné sos insliiu lions à sa protégée ; aussi la jeune fille n'a qu'?i venir, à l'endroit où elle a enterré les os, demander « son coursier et ses vêtements royaux », et tout lui arrive. — Assistance au service divin : pantoufle perdue, etc. ; i;\r nous sommes rentrés complètement dans le thème de Ccndrilloit.
Un conte arménien, très composite (3), enclave le thème de Dame HoUc entre le thème de Petit jrère et Petite Sœar (Grimm, n° 11) et le thème de CcndriUon : petit garçon et petite fille égarés dans une forêt par leur père, à l'instigation de la marâtre : — le petit garçon transformé en agneau, pour avoir bu, malgré sa scpur, l'eau contenue dans l'empreinte d'un pied d'agneau ; — fuseau s'échappant de la main de la sœur, qui file en gardant l'agneau, et allant tomber dans une caverne ; — descente de la j,eune fille dans la caverne, d'où, grâce à son amabilité à l'égard d'une vieille femme, sorte de démon, .elle sort avec une chevelure et des vêtements d'or ; — la fille de la marâtre envoyée par sa mère chez la vieille, qui transforme la désagréable visiteuse en affreuse créature. — Puis, noce au palais du roi, où l'héroïne paraît avec ses vêtements d'or ; — soulier d'or, tombant dans une fontaine; — essayage du soulier, dont sont chargés les « hérauts du roi ; — coq, signalant la présence de la jeune fille, que la marâtre a cachée dans la cheminée, — mariage avec le roi. (Nous n'avons pas à nous occuper d'une dernière partie, formant un tout à part).
Maintenant, rappelons brièvement les trois introductions que nous venons de passer .en revue :
— I. Fuseau tombant de la main d'une fileuse dans un gouffre, et, comme conséquence prédite, métamorphose de la mère de la fileuse en vache, laquelle sera, par la suite, tuée ,et mangée ;
— 2. Fuseau tomi)ant par terre (ou fil cassant), et, comme conséquence convenue d'avance entre plusieurs fileuses, la propriétaire du fuseau tuée et mangée par les autres, dont elle est la mère ;
— 3. Fuseau tombant dans un gouffre, et, comme conséqu.ence inattendue, arrivée de la fileuse dans un monde inférieur.
Si l'on compare entre elles ces trois introductions, la seconde (celle des contes grecs et du conte dalmate) paraît être une altération grossière de la première (celle du conte serbo-bulgare). Fautil voir aussi dans la troisième (celle des contes du type de Dame Holle) une dérivation de cette même introduction serbo-bulgare, une simplification avec élimination du merveilleux ? Nous ne le croyons pas. On dirait plutôt que cette introduction, très simple, du thème de Dame Holle a été renforcée d'un élément merveilleux bizarre pour composer l'introduction du conte serbo-bulgare : le trait du fuseau qui tombe dans un gouffre, aurait été combiné avec le trait d'un mauvais sort attaché à un certain acte plus ou moins volontaire.
Ce trait du mauvais sort se rencontre, du reste, dans un certain conte indien, san-s qu'il y soit lié à l'histoire du fuseau, et il n'en aboutit pas moins à une métamorphose .en animal, et, qui plus est, à la métamorphose de la mère de l'héroïne, non pas d'une h.éroïne quelconque, mais d'une sorte de Cendrillon.