‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 71 sur 92 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un petit conte cachemirien et les thèmes folkloriques dont il fait connaître l'existence dans l'Inde

Le conte indien en question a été recueilli à Srinagar, dans la vallée de Cachemire, et, sous plus d'un rapport, il vaut la peine d'être résumé (i) :

Un jour, un brahmane adjure sa femme de ne jamais rien manger sans qu'il soit là ; autrement elle deviendrait une chèvre. De son côté, la hrahmariî prie son mari de ne rien manger sans elle ; autrement il serait cliang-é en tigre. Longtemps après, la femme, en donnant à manger à ses enfants, goûte un petit morceau, sans faire attention que son mari n'est pas présent. Au même instant, elle est changée en chèvre. Le brahmane, très affligé, soigne la chèATC de son mieux.

Quelques années se pass'^nt. L^e brahmane se remarie ; et bientôt sa nouvelle femme se montre dure j)Out les enfants et ne leiu donne presque rien <i manger. La chèvre, qui les entend se plaindre et voit comme ils maigrissent, leur dit de lui frapper les cornes avec nn bâton, toutes les fois qu'ils auiront faim, et ils auront à manger. Les

(1) J. }linU)n-Kan\vtëd.;^frolk-tales o^ h'as/mnr (Londres, 1888), p. 128 p\ siiiv.

i'iifanls le liuil. cl ;iu lieu de s'altaiblir. ainsi (]ii(' le \oiiiail la niaiàlrc. ils (lovitMllUMlt (le j)lus IMl ])lus loi ts.

]\\r la siiilc, la inrchanlo IVinnu> a iiiic lillr. (hiaiid rciiraiil <'sl i\c\i'iiiii- \u\ pou <.naiuk>, su luôro l'envoie joiuM- avec les enfants de son niaii. en lui recoininaiulanl de bien ol)server roninienl ils lrouv(Mi[ à nianirei. La jieiito a>aiit lail s<iu iap]H>rt, la marâtre se dit (ju'il faut (pic la (lièvre soit tuée au plus loi. KUe feint d'ètne gravement malade cl donne de Targcnl au hakim [mMiyc'm) pour qu'il dise que le soul Tomède est (\t' la viande de ch('''vre. Le brahmane s<^ diVidc à tuter la chèvre, et les enfants. a>anl appris son intention, vont pleurer auprès do leur mère, qu'ils savent bien être la chèvre ; elle leur dit de ne pas se désoler : ils enterreront ses os dans iin endroit écarté, et, quand ils auront faim, ils iront là demander à manper, et ils ne manqueront de rien. L s enfants obéissent, et tOTil va bien.

Quelque temps a])rès, pendant (ju'une des jeinies filles se lave le visa.w dans une eau cornante, qui passe devant la maison, son anneau de nez se détache et tombe dans l'eau, où il est avalé par nn poisson. Le ])oisson est pris et vendu au cuisinier du palais, qui, très surpris d'y trouver l'anneau, va le montrer au roi. Le roi fait publier que quiconque, dans ses domaines, a perdu \m anneau de nez, doit se présenter devant lui. Le frère de la jeune fdle vient dire au roi que c'est sa sœur qui a perdu l'anneau. Le roi fait appeler la jeime fdle, et il est si charmé de sa grâce et de sa heaidé. qu'il l'épouse.

Ce petit conte rachemirien, si on l'analyse avec soin, présente, outre sa curieuse introduction, d'autres thèmes folkloriques intéressants, qui se montrent ainsi comme existant dans l'Inde.

Mais c'est l'introduction dont nous avons à nous occuper d'abord, pour en rapprocher l'élément bizarrement merveilleux de l'élément, bizarrement merveilleux aussi, qui caractéris,e également l'introduction du conte serbo-bulgare, et pour noter avec quelque exactitude les ressemblances et les différences.

Métamorphose en chèvre au lieu de métamorphose en vache, cela est insignifiant ; c'est sur Vacte qui cause la métamorphose qu'il convient de nous arrêter. Une première remarque, c'est que, dans l'un et dans l'autre conte, cet acte est involontaire : main de la fileuse laissant échapper par accident le fuseau (conte serbobulgare) : main de la mère de famille portant par inadvertance à la bouche une nourriture qui ne devait pas être prise à ce moment là (conte cachemirien).

Mais, — et ce sera notre seconde remarque. — ce qui surtout différencie les deux contes, c'est ceci : dans la forme serbo-bulgare, les conséquences fatales de l'acte frappent l'auteur de cet acte, non point dans sa propre personne, mais dans la personne d'un

èlre qui lui est cher, sa mère ; il en est autrement, dans la forme cachemirienne, où l'auteur de l'acte est frappé dans sa personne elle-même, qui, là aussi (trait qu'il ne faut pas négliger) est celle dune mère. Et, de part et d'autre, cette mère- est la mère d'vme Cendrillon (type pur ou autre).

On le voit ; quelles que soient les différences, il y a, entre les deux formes, pour l'idée fondamenale, beaucoup plus qu'une remarquable analogie. Mais le récit cachemirien, le plus simple des deux dans sa trame, pourrait bien être la plus fidèle (ou la moins infidèle) leproducfion du thème primitif.

Le mer\eilleu\ si particulier qui, dans lintroductioM du conte serbo-bulgare, se combine avec un autre élément, l'élément introductif du thème de Dame Holle, existe donc dans l'Inde. Le second élément y existe, lui aussi.

On a vu qu'il est certainement orienf^^l : il se rencontre chez les r.éorgiens et aussi chez ces Arméniens qui ont reçu, sans parfois les démarquer (par exemple, en y laissant le trait de la polygami*^) tant de contes venus de l'Inde par le canal des Persans et des Turcs. D'un autre côté, une variante de l'introduction à ce même thème d." Dame Holle a été recueillie, non plus à l'occident, mais à l'orient de l'Inde.

Cette variante fait partie de celles où, — selon la classification très exacte de M. J. Boite, — l'héroïne suit, le long d'un cours d'eau, un objet qu'elle y a laissé tomber et qui est emporté par le courant (i). Elle a été recueillie en Indo-Chine, tout contre la frontière de Ihidc, chez les Kariaines de la Birmanie (2). La voici :

Un jour, une petite fille s'en était allée au ruisseau pour puiser de l'eau. Elle laissa échapper son seau, qui fut emporté par le courant. Elle se mit à courir sur la rive pour le rattraper, et arriva près d'un barrage, qui appartenait à rm géant. Peu après, le géant vint [>our pécher, et il allait la manger ; mais l'enfant lui raconta naïvement son histoire, et le géant l'épargna et l'emmena chez lui. La géante aurait bien voulu se régaler d'un si friand morceau ; mais le géant protégea l'enfant, qui devint leur fille adoptive.

(1) Ilemarques sur le n" 24 de (!rimm, p. 227.

(2) Nous avons don rit' jadis unn-siuné de ce conte kariaine dans les remarques <le notre conte de Lorraine n° iH (II, pp. 121-122»

— ;ii(î —

I.r corps (lu récit prés(Mile tic l'urtos alléiations ; mais le llu^'ino de Ihunc llollc y est parfaitement rcronnaissalilc : la pilile lillr rc\ient trî'S riilic de chez les géants, ,(>t un jeune honune, (pii a voulu riniitor. n'y a que des mésaventures, et pis encoie.

Kst-oe par importation <lii-.('cte que ce conte est. V(>uu de l'Inde se l'aire déformer ('moins son introduction) chez les Kariaines de la Birmanie, ou faut-il supposer une transmission ])ar Tinternukliaire des Birmans •* Iji tout cas, l'original ne peut être qu'indien ; car Les Birmans, {tour leur vie intellectuelle, ont tout reçu de l'Inde : leur littérature se compose presque entièrement de traductions du pali (la langue littéraire du Bouddhisnu' du Sud), !r;iduclions doniiaul. dans un singuliei- mélang(\ les textes originaux et le moi à mot en birman (i).

Où s'est faite la combinaison dont est résultée l'introduction du conte serbo-bulgare .^ En dehors de l'Inde, ou dans l'Inde même, qui possédait les deux éléments ? De ce que cette introduction est ultra-bizarre, il ne s'ensuit nullement qu'elle ne puisse avoir été fabriquée dans la grande manufacture indienne, laquelle n'a pas étais sur le marché mondial tous produits de même valeur.

Ainsi, sans nous éloigner de notre sujet spécial, il faut bien dire que, dans la dernière partie du conte cachemirien, la forme qu'y a prise le thème de l'objet perdu par l'héroïne (thème principal de Cendrillon) , n'est pas des meilleures, et elle n'en est pas moins une des nombreuses formes indiennes de ce thème : dans notre Exciirsus I, nous avons classé parmi les formes aquatiques ce dénouement du conte cachemirien où un « anneau de nez », trouvé dans un poisson, donne à un roi l'idée de voir la femme dont cet anneau ornait, selon le goût hindou, le visage. Evidemment, en t-ant que moyen employé par un conteur pour faire devenir reine une Cendrillon, l'aniLeau de nez ne vaut pas la pantoufle (trait également indien) : l'anneau de nez peut aller à tous les nez, et n'importe quelle femme peut le réclamer ou le faire réclamer comme sien ;

(1) Préface du Capitaine T. P. Sparks h sa Iraduclion anglaise d'un livre birman, recueil de contes avec cadre général. The Décidions of Priiicois T/iou- Dhamma 'Afitri (Maulmain. 18."t1). — Dans notre hxcursus i, Len joijau du ser/jeni » tt rinde (Revue 191G. p. 71-72; o. 277-278 du tiré à part), nous avons cité un conte de ce livre birman, très certainement traduit du pali. et en même temps, un conte oral similaire kariaino. dont l'origine indienne est ainsi authenliquée

la pantoufle, la jolie petite pantoufle ne va pas à tous les pieds... Mais, bon ou mauvais, le trait de l'anneau de nez relie incontestablement le petit conte cacbemirien au tliènie de Cendnllon, à la variante serbo-bulgare duquel le rattachait déjà son étrange introduction. Et c'est là-dessus qu'il convient d'insister ici.

Avons-nous réussi à décomposer en ses éléments constitutifs cette singulière combinaison de thèmes d'oij est résultée l'introduction du conte serbo-bulgare ? Nous l'espérons. En tout cas, un fait déjà incontestable et qui ressort une fois de plus de cette dissection, c'est que, dans la contexture des contes populaires, tout n'est pas toujours si simple que se l'imaginent ceux qui croient pouvoir raisonner sur le folklore en regardant les choses de haut et de loin.

Et encore sommes-nous loin d'avoir examiné, dans tous leurs détails, le petit conte cachemirien et les contes du type de Dame Holle. Si l'on veut bien nous le permettre, nous reviendrons làdessus dans un double Appendice au présent Excursus ; ce sera, sans doute, un hors-d'œuvre, mais un hors-d'œuvre bien instructif.

APPENDICES A I, EXCURSUS VI

Page 1