‹ Les contes indiens et l'occidentChapitre 74 sur 92 · PREMIÈRE SECTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION

Avec les contes qui vont suivre, nous restons en plein dans le merveilleux.

Conte arabe d'Eflvpto (Spitta-Bey, op. cit., n° 5, p. 6i et suiv.) Ici, le pou est mis par la princesse Dalâl dans une cruche d'huile.

Un jour, il brise la cruche et en sort (( comme un buffle avec des cornea ». Le roi le fait tuer et en suspend la peau à la ix)rte. C'est

(1) D'après le traducteur anglais du conte grec, c'est une coccinelle {lady-btrd) oui a été trouvée dans les cheveux de la princesse. Malheureusement pour les délicats le texte grec nomme formellement un tout autre insecte, pseira, mot qui. en grec 'moderne, correspond au phthetr, a pou », du grec ancien. Voir la p. lOi de la reproduction des manuscrits de J. G. de llahn, publiée par M. Jean 1 lo {Contes populaires grecs, Copenhague, 1879),

un

ogrt' passant i)ar là sons foriin' liniu;iiiie. (jui (lc\ino ce, qu'csl cette peau et qui éiwiisc la princesse.

L'ayant emmenée dans sa maison et s'élant montré à elle tel qu'il est, il veut l'éprouver : il prend successivement la forme de la reinemère et celle de deux tantes de Dalâl ix»ur venir s'entretenir avec celle-ci. Les ' deux premières fois, Dalàl surveille ses paroles et, en réponse à tout le mal que les prétendues visiteuses disent de l'ogre, elle s'applique à ne dire de lui que du bien. La troisième fois, elle se répand en lamentations, et l'ogre est an moment de la dévorer, quand elle trouve moyen de s'enfuir. Elle arrive dans un pays, dont le roi l'épouse.

Le conte arabe juxtapose à celle série d'aventures un thème absolument distinct, que nous avons déjà rencontré au cours de ces recherches :

L'ogre réussit h se saisir de Dahll ; mais celle-ci, ayant pu s'écarter un Instant, invoque « Sainte-Zênab », celle « qui sauve les jeunes gens du malheur », et !a k Sainte )> envoie « luie des fées, ses sœurs », qui donne à Dalâl le moyen de faire périr l'ogre, mais après s'être fait promettre en récompense le premier enfant qu'aura la princesse. La fée ayant emporté la petite fille que Dalâl a mise au monde, la reine-mère accuse sa bru d'être rme ogresse et d'avoir mangé son enfant. Dalâl est reléguée à la cuisine. Au bout de dix ans, la fée lui rend sa fdle et lui dit comment il faut s'y prendre ix)ur la faire reconnaître du roi.

L'enlèvement de l'enfant par un être mystérieux, l'accusation portée contre la jeune femme et la justification finale sont des traits qui se retrouvent dans des contes orientaux et des contes européens, résumés dans une précédente Monographie {Revue, ic)i3, p»P'. ,5/|8-555. — pp. 11/1-121 du 'tiré à part), et dont un de noï^ contes de Lorraine, Le Bénitier d'or (n° 38), est une variante. L'idée d'une épreuve, par laquelle l'héroïne doit passer, — idée qui est au fond de l'épisode du conte arabe, — est nettement exprimée dans un conte sicilien et dans un conte des Kabyles du Djurdjura (Jbid.).

Conte sicilien (Gonzenbach, n° 22) ; — version moins bonne dans Pitre, Fiabe e Legcjende {Viderme, 1888), n° 2.

l.a peau ilu |k)11 t>sl cKhk'c au-dessus de la porlc du |ial,iis, connnr dans le fontc arabe : mais elle piov'hMil d'un luiiuai Irouvé sur la Irtc du roi liii-niriiii' par- sa plus jeune lillc : ear, ici, il y a trois princesses, eî ( est la main de rainée ipii est pruniisc. Celui (pii devine n'est pas un oure ou autre tMri' malfaisant, mais un sin\|)le liomm.'\ — mallaisant aussi, puisque c'est un bri^^tnd, — et il ne dexi'ie que pvàce à im objet iuaû;ique, une (( t(Me de sorcière » (fes/a (// Tiidiiàra), qu'il porte a\ec lui. Néanmoins, le conte sicilien se rattache au coule arabe pai' I'' Irait suivant :

Pendant (jue le ])iii:,n!(l lient la i)rineesse clans son repaire, il veut savoir ee (lu'eiie pense de lui. Si. pour l'amener .'t parler, il ne jirend pas (n"en avant* pas le ])ouvoir) la forme de visiteuses connues de la ])rinresse.il la fait espionner par la « tête de sorcière w.et.sur le rajjporl (le celte tête, qui a entendu la princesse maudire son peôliiM-, il la iu" el i(>lte le eoi])s dans une petite chambre, où sont déjà d'autres corjis (le jeunes filles, ('également tuées par lui.

Ensuite, le brigand va chercher successivement les deux sœurs de la ]>rincesse, sous prétexte que celle-ci désirerait les voir. La cadette est égalonu'ut mise à mort. Mais la plus jeune, très- futée, exprime devant la « tête de sorcière » des sentiments d'amitié qu'elle est loin <] "éprouver ;\ l'égard du brigand, et ainsi elle se fait bien venir de celui-ci, dont elle gagne tout à fait la confiance quand, en présence des cadavres de la petite chambre, elle feint une complète approbation du châtiment de ses sœurs.

Un beau jour, la « tête de sorcière » s'étant laissé peigner et bichonner ^ar la jeune fdle, celle-ci saisit le moment pour la jeter dans un four ardent. Et, comme la vie du brigand est liée à celle de la \C'\e, il meurt. Puis, avec un onguent trouvé chez le brigand, la I)iincesse ressuscite ses sœm's et les autres victimes du brigand.

Nous aurons à revenir sur ce conte sicilien.

Conte Maure de Blida, raconté par une femme originaire de Médéa (J. Desparmet. Con/e.s populaires sur les ogres, recueillis à Blida, I, 1909, p. /107 et suiv.).

Dans le conte arabe d'Egypte, on a vu se juxtaposer au thème de la Penu du pou. un thème, dont un (ie nos conter^ de Ixa-raine est une variante. Le conte maure va donner un autre thème de notre

iTcueil, 110]] pas siiiiplciiicnt. juxtaposé à ce mniiie Um'oiic du P'ki, mais intinieiiient combiiK; avec lui.

L'introduction (jui, dans le conte rnauie, amène à cette combinaison de thèmes, est particulière ; c'est, transposé au féTuinin^ un thème que nous avons déjà reiicontré dans les présentes études : la veillée de plusioius princes auprès d'un arbre dont les fruits disparaissent chaque nuit, ou dans un jardin qui, chaque nuit aussi, est ravagé (Revue, 1916, pp. a/i(j-248 ; — pp. 333-336 du tiré à part). Le roi du conte maui-e envoie successivement une de ses sept filles, véritables amazones, garder un pêcher aux pêches magnifiques :

Les six premièics nuits, celle des princesses qui doit veiller, s'endort. La septième nuit, la plus jeune se tient éveillée et, d'un couji de sabre, fait voler en l'air la tête d'un Ghoul (ogre) ; elle traite paroillemcnl cinq autres Ghouls, qui se succèdent auprès de l'arbre ; mais elle ne ppui qu'enlever la'peau du crâne à un septième Ghoul, tant il s'enfuit vite. Le roi, très satisfait, comble sa fille de présents et dit qu'il la mariera la première ; mais, en même temps, il fait proclamer par le crieur public qu'il ne la donnera qu'à celvii qui devinera quel est l'objet suspendu à la fenêtje. Cet objet est la peau d'un pou, que le roi a si bien nourri, qu'il est devenxn gros comme un éléphant.

Le Ghoul blessé, ayant eu connaissance de la proclamation du roi, se dit qu'il se vengera de la princesse. Il se donne les dehors les plus séduisants et passe, ainsi transformé, devant la fenêtre où la princesse se tient à côté de la peau. Quand elle voit le beau jeune homme, elle lui fait signe, imitant avec ses doigts la manière dont on tue un pou. Le Ghoul peut ainsi devinei- : il épouse la princesse et il l'emmène, accomjwgnée seulement d'une négresse, dans sa demeure.

Là, il lemet à la princesse sept clefs, avec défense d'ouviir une certaine bhambre, et il s'en va. La princesse n'a rien de plus pressé que d'oTivrir la porte de la chambre défeîiduo, et elle y voit un Ghoul énorme, en train de dévorer une mule. Elle tombe évanouie. Quand elle reprend ses sens, le Ghoul est devant elle, sous sa forme humaine, et il hii montre sur sa tête la cicatrice de sa blessure, en lui dis-ant qu'il va la brûler vive ; en même temps, il lui garrotte les pieds et les mains. Pendant qu'il est allé chereher du bois pour a Humer un grand bûcher, la négresse délie sa maîtresse et s'enfuit en l'emportant inanimée.

Suit la r(^nconti'e d'un lion, qui protège la princesse contre le rihoul, el. quand elle peut retourner dans son pays, liii donne un de ses lionceaux.

Un jour vient où la princesse se remarie. Vers le soir, arrive le Ghoul, qui s'csl transformé en juif, vendant d<'s parun^s de coiail

(A dos anneaux d'or c[ d'ar^u'nt. Il tait un })r('s(nit à uno dos négresses du palais, pour qu'elle mette uno certaine i)oudre, non pas dans les plats dont nianaora la i)riTicesse, mais dans ceux (jui seront servis au marié et à la l'amille royale. A ])einc y a-l-on gov'ilé, que ton! le monde tombe sans coiinaissaiiro. i.c (ilioul cm])orte la ])rincessc ; mais celleci, sous lui ])rétexto, se lail. ramener au palais, où la princesse dit à son lionceau, devenu lion, <le mettre le Glioul en ])ièe('s.

Observations sur les contes 1, 2 et 3

Il est curieux que les contes qui précèdent, arabe d'Egypte, sicilien, maure d'Algérie, — donnant, comme introduction ou autrement, le tlième tie la Peau. du. pou, — réunissent, à eux trois, la plupart des éléinents dune famille de contes au sujet de laquelle on trouvera, dans le volume des Remarques de MM. Boite et Polivka sur les soixante premiers contas de Grimm, une très abondante bibliographie (n°® /40 et /|G).

Le conte maure nous apporte enfin, avec son thème principal, le Mariage par vengeance, une forme orientale à mettre en regard de tout un groupe de contes, se rattachant au n° 4o de Grimm, Le Brigand fiancé. Nous avons étudié jadis, dans les remarques de notre conte de Lorraine n° 16, La Fille du meunier, ce groupe « de contes, dont voici les particularités :

Brigand blessé (blessé à la tête, dans un conte lithuanien et dans un conte de la Basse-Saxe) par vme jeime fdle qui, avec une hache, vient de décapiter les compagnons de ce brigand, an fur et à mesure qu'ils voidaient passer en rampant par un trou pratiqué dans la muraille d'une maison ; — projet de vengeance formé par ce brigand et I qui doit se xéalisef par son mariage avec la jeune fille détestée ; — danger suprême coiuu par la jeime fille dans le repaire du brigand.

Autant de traits frappants de ressemblance avec le conte maure ; mais, dans le conte européen, de fantastique, le thème est devenu simplement ifomanesque, et l'histoire finit souvent par l'intervention prosa'ïque de la gendarmerie et l'exécution du brigand.

Postérieurement à la publication de nos Contes de Lorraine, nous trouvions, dans un conte indien de Mirzâpour (i), quelque chose d'analogue à l'introduction des contes de ce type :

(1) À'orth hulian Nules and Queries, année 1895, n° 254.

Une j)iinccssc se cluirgc de iiionlcr la !4iU(lc dans le Irrsor du râdjâ, son |)('j(', (ion (lisparaîl isac d'or après sac d'or. Pendant la nuit, sal)rf en main, clk' coupe la léle à chacun des volems qui, successivement, veulent s'introduire dans la chambre par un trou fait dans la muraille ; mais l'un de la bande est trop rusé pour y risquer sa vie ; par l'ouverture, il ^oil la princesse et lui crie : « C'est toi qui as tué mes compagnons. Un jour je te ferai rôtir et le mangerai. » Peu après, il Iroinc moyen dé se saisir de la princesse.

La manière dont il s'y prend, et celle dont la princesse réussit à s'échapper et finalement à faire périr le voleur et ses nouveaux compagnons, n'ont plus aucun rapport avec nos contes ; mais le conte maure, écho de récits indo-arabes (comme les autres contes de la côte barbaresque) , est là aujourd'hui, nous l'avons dit, pour ajouter à cette introduction du conte indien une forme orientale du thème du Mariage par vengeance, et il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'un conte, recueilli dans l'Inde même, vienne, quelque jour, nous mettre en présence de la combinaison dont le conte de Mirzâpour ne donne qu'un élément.

Le conte sicilien va nous ramener au merveilleux, au merveilleux baroque.

L'épisode de ce conte où le brigand dit à la (( tête de sorcière » de bien écouter ce que la captive pourra dire de lui pendant son absence et de le lui rapporter, est certainement en étroite parenté, pour l'idée, avec l'épisode du conte arabe d'Egypte où l'ogre prend la forme de visiteuses connues de Dalâl et entre ainsi en conversation avec celle-ci, pour chercher à savoir ce qu'elle pense de lui.

Mais, quant à la forme que l'idée commune aux deux contes

a prise dans le conte sicilien, nous nous demandons s'il n'y aurait pas là une transfornialion ou déformation d'un épisode de contes de cette famille.

A cet égard, un passage du conte arabe d'Egypte est embryonnaire ou plutôt, probablement, mutilé :

Quand DaUll arrive chez l'ogre, celui-ci. reprenant sa foiinc véritable, s'en va en chasse et rapporte à Daltll une tète d'homme : <( Prends, Dalal ; dépèce la tête et mange. » La princesse répond : « Je ne mange'que du inoulon. i. L'ogre Ti'in-^isle i)as et apporte un, monlon.

Cet incident, qui tourno ronrl ici, reparaît clans d'autres contes, où la tête, donnée à manger, est interrogée et répond. Voici d'abord un conte j^rec de l'île d.e Crète (Ilahn. n° 78) :

Un nètrte mystérieux, qui a (^nunené, comme fiancée, l'aînée des trois filles d'iuie pauvre femme, lui donu;'. une tête d'iiomnve .à manger, et disparaît. La jexme fille jette la lêlo sous le toit et se couche sans souper. Le lendemain, le nègre demande à la jeune fille si elle a mangé la tète. (( Oui, » réiiond-elle. Alors il crie : (( Tête, où es-tu ? — Je suis sous le loi^, seigneur. » Le nègre renvoie la jeune fille chez sa mère, Il qui elle doit dire de lui amener la seconde de ses trois filles.

Cette fois, c'est un pied d'homme que le nègre donne pour souper h la « fiancée », et ce pied, interrogé, dit qu'il est derrière les cruches à huile, où la jeune fdlc l'a jeté. La jeune fille est renvoyée, comme l'avait été sa sœur, et la dernière des trois est amenée. Mais celle-ci s 'attache sur le corps, sous ses vêtements, la main d'homme qui lui a été donnée à manger, et, quand le nègre dit : « Main, où es-tii ? », la main répond : « Dans le corps de la fiancée. )> Le nègre dit alors : (( Tu es la vraie, » et il la garde chez lui, où elle vit heureuse (i).

Dans ce conte crétois, le thème est affaibli. Le nègre, qui n'est pas un personnage méchant, n'est nègre que par l'effet d'un enchantement, et, après cette introduction, le conte se rapproche du thème de Psyché. Dans les autres contes ayant une introduction analogue, les deux premières jeunes filles ne sont pas mises à la porte, mais tuées.

Parmi ces contes, un conte grec d'Athènes présente d'une façon moins invraisemblable la ruse de la plus jeune sœur et sa bonne chance (miss Garnett, op. cit., p. 99 et suiv.) :

Le « roi des diahles », se transformant en beau seigneur, obtient la main de l'aînée des trois filles d'vm roi. Quand il l'a emmenée dans sa caverne, il lui montre, dans une des chambres, une femme qu'il a pendue après lui avoir ouvert la poitrine. Et il dit à la princesse qu'il avait donné à cette femme un cœur humain à manger : elle ne l'a pas fait, et il l'a punie. En même temps, il donne à la princesse le cœur de cette femme, avec ordre de le nianger, pendant qu'il sera parti pour la chasse. La princesse cache le cœur sous une pierre, puand le Grand Diable est de retour : « As-tu mangé le cœur ? — Je l'ai mangé. — Mon petit cœur, mon petit cœur, où es-tu .^ — Madame m'a mis sous ime pierre. » Aussitôt le diable la tue et la

(1) Le texte grec n'ayant pas «Hé publié, nous ne savons si la préposition employée peut donner lieu a l'équivoque da/ispour sur.

penfl dans la clianibrc où il lui avait luoiilrn l'aulrc femme pendue. La môme scène se reproduit avec la sœur cadette de la princesse, que le Grand Diable a été chercher, sous prétexte que la princesse, voudrait la voir, et qui a jeté sur le toit le cœur arraché à la poitrine de celle-ci. Mais la plus jemie des trois, en allant, comme elle le croit, rejoindre ses aînées, a emporté « dans sa poche » un petit chat, el, quand le cœur de la cadette lui est donné à manger, elle le coupe en petits morceaux et le fait manger par le chat. A l'interrogation du diable, le cœur répond : u Miadame m'a mis dans un chaud, chaud petit estomac. » Et le diable déclare : <( Tu es ma femme et la maîtresse de céans. »

Avec le petit cliat, la princesse^ du ronle d'Athènes a emporté un pig.eon. Comme dans le conte du Tyrol italien, résumé plus haut, elle l'envoie, chargé d'une lettre, au roi, son père, et le récit passe au thème de la Captive délivrée : nous retrouverons cette seconde partie du conte grec dans la Monographie H*^.

Est-ce le souvenir du pigeon messager qui a introduit dans un conte roumain de Transylvanie (Aiisland, année i856, p. h-jS) les quatre pigeons reconnaissants envers la plus jeune des trois sœurs, successivement épousées par le diable. Comme elle leur a donné à boire, ils la conseillent au sujet du nez et de l'oreille, que le diable lui a ordonné de manger :

La jeune fdle fait manger le nez et l'oreille par le chat de la maison ; puis elle tue le chat et se l'attache sur l'estomac. Et, quand le diable les interroge, le nez et l'oreille répondent : « Nous sommes ici, dans l'estomac. »

Un conte turc de l'îlot d'Ada-Kaleh, sur le Danube, a cet épisode ("Kûnos, op. cit., n° 26) :

Les trois fdlcs d'un pauvre homme sont successivement transportées en un instant par un dev (mauvais génie, ogre) dans son seraj (« palais ))). Ici, le dev ne dit pas ce qu'est le foie qu'il donne succes*sivemcnt à chacune, pour qu'elle le fasse cuire et le mange ; mais chacune, à son tour, a, vu, par une fenêtre du seraj, le dev déterrer un mort et prendre le foie de ce mort. Au lieu de jeter ce foie sur le fumier ou dans les balayures, comme l'avaient fait ses deux aîiu''es, la troisième des jeunes filles le donîie à i.n chat, qu'elle a apporlé. (hiaufl le dev dit : « Foie où es-tu ? », point de réponse, et le dev en cfuirlul ([uc la jeune fille ;i été obéissante.

La ressemblance ènti-e cet étrarif^e thènu> et le Mièrno, non moins étrange, do la (( tète de sorcière » du conlc sicilien saute aux yeux. En interogeant la tète humaine ou tout autre débris humain, qu'il a ordonné à la captive de manger, le geôlier veut savoir si la jeune fille a été désobéissante ; en interrogeant la « tête de sorcière », il veut savoir si la jeune fille a pour lui les sentiments d'une ennemie.

Existant non seulement chez les Turcs d'Ada-Kaleh et dans les pays grecs, si longtemps tributaires du folklore turc, mais aussi cliez les Arabes d'Egypte, où l'on en a rencontré un fragment, le premier des deux thèmes (celui de la tète donnée à manger) est certainement oriental. Quant au thème de la « tête de sorcière », ■ — cette (( tète de sorcière », dont rien n'explique la provenance, pas plus que l'arrivée aux mains du brigand, — il dérive, plus que probablement, de l'autre thème, bien -complet dans sa bizarrerie. Si nous le trouvons en Sicile, pays qui a été longtemps sous la domination des Arabes d'Afrique, sont-ce ces Arabes qui, jadis, l'y ont apporté sous sa forme actuelle, ou bien est-ce dans la Sicile même qu'a eu lieu la transformation ? Questions auxquelles il est, pour le moment, impossible de répondre.

Dans le conte maure, le Ghoul, pour s,e saisir de la princesse, qui se remarie à un prince, fait mettre un narcotique dans les mets du festin nuptial (excepté dans ceux que mangera la princesse, sans doute servie à part). Nous avons résumé, jadis, dans les remarques de notre Fille du meunier (n" i6), des contes qui ont un épisode du même genre ; ainsi, un conte sicilien (I, p. 182) :

L'héroïne, une princesse, s'étant écliappée' des griffes' du voleur et ayant épousé un roi, le voleur met sur l'oreiller du roi un- papier magique, qui plonge dans un profond sommeil et le roi et toiis ses gens. Alors il empoigne la princesse, qu'il n'a pas endormie, pour aller la jeter dans mie cliaudièie d'huile bouillante. La princesse oblii-nt d'aller chercher son rosaire ; elle entre dans la chambre du roi. l'appelle, le secoue ; le papier magique tombe, et Joute la maison se réveille. C'est le voleur qui est jeté dans la chaudière.

Encore un papier magique dans un second conte sicilien et dans un conte pit'niontais, qui nous avait échappé autrefois, l'un des rares documents utiles dans la Zoological Mythology, ce livre lou de défunt Angelo de Gubernatis (i).

Episode analogue dans un conte grec de l'île de Chypre dont, en raison de son intérêt, nous reproduirons, en la complétant, l'analyse jadis donnée par nous (ibid., p. i83) :

La fille d'un bûcheron a épousé un marchand, qui l'a emmenée dans sa maison, dont il lui donne les cent clefs, en lui défendant d'ouvrir une certaine chambre. Elle l'ouvre, un jour, et, regardant par la fenêtre, elle voit un convoi fimèbre entrer dans un cimetière. Quand le mort est enterré, elle voit son mari qui, au milieu des tombes, se change en ogre à trois yeux, déterre le cadavre et se met à le dévorer, .'aussitôt elle est prise d'un accès de fièvre et forcée de se mettre au lit.

Le mari, rentrant à la maison et inspectant la chambre défendue, voit la fenêtre ouverte. Pour savoir si la jeune femme lui a désobéi, il prend la forme de la mère de celle-ci, puis d'autres parents, et il, essaie sans succès de lui faire dire si c'est son mari qui l'a rendue malade. Enfin il prend la forme de la nourrice, et la jeune femme, n'y tenant plus, raconte, en se lamentant, ce qu'elle a vu. Alors, l'ogre à trois yeux, sous sa forme véritable, lui dit qu'il va la faire rôtir à la broche et la manger.

La jeune femme s'échappe, et le chamelier du roi la cache dans une des balles de coton que portent ses chameaux. L'ogre, étant arrivé, enfonce dans chaque balle sa broche rougie au feu, mais sans rien découvrir, la jeune femme ayant suiiporté sans pousser un cri ime blessure qu'il lui a faite au pied. Le chamelier l'amène au palais du roi, oîi la blessure est pansée, etiDientôt la jeune femme épouse le fils du roi. Elle se tient cachée dans une tour. L'ogre parvient à s'y introduire pendant la nuit, et il jette de la « poussière de^cadavre » sur le prince, afin qu'il ne se réveille pas. Puis il prend la jeune femme pour la manger. Sur l'escalier. oi:i elle a fait répandre des pois chiches, elle pousse l'ogre, qui perd pied et roule dans une fosse, qu'elle a fait préparer d'avance, et oii un lion et un tigre le dévorent.

Fenêtre donnant sur un cimetière et cadavre déterré (conte turc d'Ada-Kaleh) ; — transformations successives de l'ogre en

(1) Londres. 187-.', vol. II. pp. 3;j, 30). — Ce conte piémontais est à rapproctier, pour un de ses épi-odes, du conte sicilien à la « tèle de sorcière >.. Le brigaufl piémontais fait aussi espionner des [irisonnières, mais par une ctiienne. La plus jeune des trois sœurs se fait Ijien venir de la chienne, qui dès lors se relâche de sa vigilance, et c'est ainsi que la jeune fille peut entrer, sans être vue, dans les chambres défendues, et, au moyen d'un onguent qu'elle y trouve, rendre la vie à ses so'urs et à d'autres victimes du brigand, n iiainiurnt au fils du roi de France, que l'héroïne épouse, — Vient ensuite Tépisode du papier magique, que le brigand fait mettre sous l'oreiller du prince par une vieille, qu'il soudoie.

— rvu —

visiteuses, pour faire j)arler la captive (conte arabe ilEj^yiite) ; — narcotique <^>nilorniant le prince (conte maure d'Alixérie) ; voilà quelques rapprochements à taire, et il y en aurait d'autres, si nous avions à traiter à fond ce sujet complexe.

Conte (urc de Conslanlinoplc J\ûiios, n" -.i'S, p. 172 et suiv.)-

Dans ce conte, le pou, qu'un padisliali a trouvé et qu'il a fait nourrir du sang d'animaux égbrgés, devient gros comme un chat. La peau est pendue à la porte du palais, et la fille du padisliali promise à qui devinera ce qu'est cette peau.

Un dev se présente (sans se donner la peine de clvanger de forme) et devine. Bien qu'on lui propose de lui donner, au lieu de la princesse, autant d'esclaves qu'il voudra, il exige la princesse elle-même ; car il veut manger ce friand morceau, et il prend les devants, pour attendre la princesse sur la route.

La princesse demande cà son père de faire le voyage sur un certain cheval extraordinaire, appelé Karaer-tag (« Cheval de la Lune »). Quand on est près de rejoindre le dev et que l'escorte s'est retirée, Kamcr-lag s'envole, emportant la princesse, et il la dépose dans le jardin d'un prince, fils d'un autre padishah, qui l'épouse.

La dernière partie du conte turc traite, d'une façon abrégée et particulière, le tTième si connu des Deux sœurs jalouses de leur cadette, des Mille et une Nuits de Galland :

Pendant que le prince est à la guerre, la princesse met au monde des jumeaux, petit garçon et petite fille. Le dev trouve moyen de subs tituer, dans le sac des courriers, à la lettre par laquelle le padishah annonce à son fils l'heureuse nouvelle, une lettre lui disant que la princesse est accouchée de deux petits chiens. Le prince répond qu'il faut attendre son retour ; mais sa lettre est remplacée par une autre lettre, écrite encore par le dev, disant de jeter la princesse et ses enfants dans la montagne, pour qu'ils y périssent, et d'enchaîner le cheval Kamer-tag avec une chaîne pesant, mille quintaux.

Quand le padishah reçoit cette prétendue réponse, il est désolé, et il voudrait cacher la lettre à s'a bru ; mais celle-ci se la fait montrer, et se décide aussitôt à quitter le pays avec ses deux enfants. Au moment où elle tombe épuisée, et où elle va être atteinte par le dev, qui s'est mis à sa poursuite, elle appelle son fidèle Kamer-tag. D'un effort suprême, le cheval merveilleux brise la loiudc K^haîne, et il arrive à temps pour emporter loin du dev la princesse et ses enfants. Bientôt,

il sent q'u'il va mourir ; la princesse suit ses dcrnièri^s instructions, et, dvi corps du Kamer-ta^% surgit un magnifique château.

Revenu de la guerre, le prince apprend ce qui s'est passé et se met à la recherche de sa femme. Il finit par arriver au château, et là les époux se réunissent (i).

Conte b;is(iue de Sanit-.1ean-(lo-l.uz (J. Vinson, Le Folk-lore du pays basque, Paris, i8S3, p. 70 et suiv.).

Cette combinaison d<i thème de la Peau du pou avec une variante du thème du Cheval merveilleux secourable. que nous venons de rencontrer chez les Turcs de Constantinople, — combinaison tout arbitraire, est-il besoin de le dire ? — nous allons la retrouver à une des extrémités opposées du continent européen, chez les Basques : des rives de la mer Noire, nous allons passer aux rives de TAtluitique.

Dans le conte basque, c'est un (( monsieur », tout couvert d'or, qui devine ce qu'est la peau, pendue à la fenêtre du palais, et le roi, très satisfait, dit au (( monsieur » de choisir entre ses trois filles.

Pendant que la j)lus jeune, iMfine, passe devant l'écurie, la jument blanche lui dit : a Prends garde à toi ; le « monsieur » est le diable,

(l) Nous relèverons, dans le dénouement du conte turc, un de ces détails frappants, qui mettent en vive lumière l'étroite parenté distant entre des récits recueillis à des centaines et des centaines de lieues les uns des autres. La jeune femmedu fils du padishah reconnaît de loin, d'une fenêtre du cliàleau merveilleux, son mari, qui, à dt^mi-nKM't de fatigue au cours de son voyage, vient demander l'hospitalité pourlni et po".r celui qui l'accompagne. Les deux enfants de la princesse, instruits par elle de ce qu'ils ont à dire à leurs hôtes, les pressent de manger à leur faim. Pendant que ceux-ci font honneur au repas, ils disent aux entants : « Mais mangez donc, vous aussi ! - Nous aronsdéjà mangé, répondent les enfants ; mais nos chevaux oui peut-être faim. » Et ils approchent de la table, leurs chevaux de bois. « Eh ! enfants, dit le prince, des chevaux de bois ne mangent pas. — Tu sais cela, répliquent les enfants; et tune sais pas qu'une femme ne peut avoir des petits chiens p un- enfants. » Le prince tressaille et comprend tout.

Dans un cnnio pendjàbais de la vallée du Haul-Indns (Swynnertcm, op. cit., n' 81), une jeune reine, que les autres femmes du roi jalousent, met au monde un petit garçon. Ses ri aies jettent reniant hors de la villeetvont dire au roi que la mère est accouchée d'un «panier de charbon ». Le roi, furieux, la fait emiirisonner. — Grâce à un heureux hasard, l'enfant est recueilli i)ar la sœur même de la reine, qui, après avoiréte brusquement séparée d'elle, a fini par arriver à la capitale du roi et s'est établie dans le voisinage. La disgrâce d(î la reine s'é tant vileébruitée, la jeuncfille n'a pas de peine à reconnaître c qu'est le petit a' an'lonné, et elle l'élève. - Or, le roi, dans ses ]ir()mena(b's a l'habitude d'abreuver son cheval dans un ruisseau, tout près de la chnnniiére de la jeune lanle. In jour, c ll(>-ci dit au petit garçon, alors âgé de quatre ou cin(i ans, d'aller sur le horddi' -uisseau avec son cheval de bois, et, quand le roi viemlra à l'altreuvoir, de dire à ce cheval de bois : « Allons I l)ois, mon cheval! » « Bête enfant! dit le roi en l'entendant : comment

rt (■'f>| Idi ipril clioisii.i. » l'ri iiiriiu" Iciiips. cllr lui conseille do n'acccplcr (In roi, son pcro, en |);irl;uil. ni or, ni iU'j,M'nl, m.iis stîulcnicnt l;i jnnu'nt I)laiuiio.

^ Sur le cliemin \i'is la (IcniiMiic dn marié, la jnnienl l)laiirhe frappe là terre, qui s'oumc. el elle dil an diable : « l'^nlre là-dedans ponr sept ans. )i

Dans la suite, l'"i(ine épouse un jcuni' homme, lialiilanl un ehàtean, el elle a i\e\i\ enfants. Mais, pendant que son mari est à la guerre, les sept ans prennent fin., v[ le diable arrive. An nioinenl on il va pendre ;\ trois gibets la jeune femme et ses enfants, Fiflne joue d'ini llageolel que la jument Manche lui a donné en la quittant ; la jnmeiil hhuiche a<'couil cl dil à la Icirc de s"ou\iir et de retenir à jamais le diable. Le jenne homme retrouve sa femme dans niie» belle maison », que Fifine a fait se produire en pleine foret par le moyen d'nn (> ])otit bâton », donné aussi par la jnmeni blanche, et celle-ci monte au ciel sons l'orme de colombe.

Cette dernière partie, avec sa maison merveilleuse, don de la jument blanclie, offre comme un reflet affaibli du conte turc et du château né du corps de Kamer-tag. Du reste, la jument blanclie doit être mise en parallèle, tout le long du récit, avec le « Cheval de la Lune )>, et la parenté entre les deux contes est indubitable.

un cheval de bois peut-il boire? — 0 roi 1 répond le petit garçon, instruit par sa tante, comment une femme peut-elle mettre au monde un panier de claarbon ? »

Une autre région de l'Inde, le tîengale, fournit un semblable incident, que nous trouvons dans un conte des Oraon Kols, peuplade qui n'est aryenne, ni de langue ni d'origine, mais qui, établie au milieu de populations hindoues, en a subi l'influence (l-'erd. Ilahn, Riicke in der Geisteswelt der Oraon Kols, Gûtersloh, 1906, n' 28) : Un roi a sept femmes, et point d'enfants, Enfin, la plus jeune met au monde des jumeaux, petit garçon et petite fille. Les autres femmes, jalouses, jettent les enfants dans un trou à argile, et elles leur substituent une pierre et un balai. De là grande colère du roi contre la jeune reine. — Les petits princes sont recueillis et élevés par un potier et sa femme, qui n'ont point d'enfants. Le potier, quand ils sont un pew grands, leur fait des jouets d'argile: un cheval, aU petit garçon ; un oiseau, à la petite fille. — Un jour que les femmes du roi viennent se baigner dans un étang voisin, les enfants sont à jouer sur le bord. Le petit garçon dit à son cheval : i< Allons! viens boire, » et la petite fille en dit autant à son oiseau. Les reines leur disent : «. Est-ce que les animaux d'argile peuvent boire ? » I.,es enfants répondent: « Est-ce (pie les racres ont pour enfants des pierres et des balais? » Alors les reines comprennent que les enfants sont les enfants de leur rivale, et elles cherchent à les faire périr. — On voit quelle invraisemblance présente ici le conte oraon : qui (Jonc, en effet, a pu suggérer aux enfants leur réponse aux reines, quand leurs parents adoptifs, le potier et sa femme ne savent rien eux-mêmes de î'originedes petits princes ? En outre, comme les enfants ne s'adressent jilus dans ce récit à la personne qu'il s'agit d'éclairer ' au père), leur réflexion, au lieu d'amener, avec le dénouement, le triomphe de la justice, ne sert qu'à retarder l'un et l'autre, en amorçant une nouvelle série d'aventures (entreprise des reines contre la vie des enfants, etc.). — Le thème primitif a été, sur ce point, complètement faussé ;mais, au Bengale comme dans le Pendjab, c'est bien le même épisode, et le même épisode que chez les Turcs de Constantinople.

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