SECONDE SECTION
Le merveilleux va disparaîlie complètenieiit du récit. Plus d'être malfaisant par nature, ni de perspicacité surhumaine, ni d'objet magique, conférant cette perspicacité : le personnage qui d,evine est aidé par la chance de circonstances particulières. Mais, ici encore, ce personnage est, presque toujours, présenté connue nullement sympatliique.
Coule indien de la eùte occidenlale, recueilli dans l'île de Salselte, tout près de Bombay, autre île, à laciuclle la relie une chaussée (Indian Antiquary, année 1891, p. m et suiv.) :
Une princesse a laie négresse à son service. Un jour que celle-ci la peigne, elle attrape un pou. La princesse dit de ne pas le tuer ; elle le met, dans une bouteille à large goulot, et, chaque fois qu'elle prend du thé ou du lait, elle en verse une cuillerée dans la bouteille. Le pou devient énorme. La princesse dit qu'elle n'épousera que celai qui saura reconnaître « ce qu'est im animal qu'elle a ». Grande réunion de prétendants ; personne ne peut deviner.
Cependant la négresse a demandé son congé, et elle est retournée dans son pays, où elle a dit le secret à son fils. Celui-ci, ayant deviné, emmène la princesse, après la cérémonie nuptiale, et il ne veut être accompagné que d'un seul honjme, portant ime grande boîte. En ncmite, il renvoie l'homme, et, comme la princesse se plaint de la faligue, il la met dans sa boîte et l'emporte.
Plus loin, il dépose la boîte, pom- quelques instanis et se retire à l'écart. Justement, pendant ce temps, vient à passer un prince avec deux petits tigres, qu'il a captmés à la chasse. Il retire la princesse de la boîte et lui substitue les pelils tigres. Et quand, arrivé chez lui. le nègre ouvre la boîte, les tigres le mettent en pièces.
La dernière partie de ce conte se retrouve dans divers récits provenant, directement ou indirectement, de l'Inde, et que nous avons résumés dans les remarques du n° 62 de nos Contes populaires de Lorraine (II, p. 209-211) : deux contes, peu différents, insérés dans des livres sanscrits, auxquels il faut joindre un autre conte indien, conte tamoul {Orientalist, de Kandy, Ceylan, vol. II. 1884, p. 147) ; un conte annamite (est de l'Inde) ; un conte mongol en dialecte kalmouck (ouest).
Dans nombre de contes européens, c'est un gros chien qui est mis à la place d'une jeune fille, qu'un mauvais gredin emporte
— ri'ts
Conte |)Orlu<jais do Coiinbro, (Ad. Coellio Conlos popularcs portu- Imiiiezca, l.isbonno, 1879, 11" 'M). — Conlv ilalion dos Abruz/.os ((î. Finaniore, Tradizioni populuri nbni::esi, Lanciano, i885, Parle Seconda, n° 96. — Conle français du Poitou, recueilli dans les Deux-Sèvres (Rcviic des Traditions populaires, 1898, p. 899).
On a vu. dans le conte maure, la princesse révéler elle-niêmc à un prétendant, dont l'extérieur l'a séduite (le Glioul, transformé en beau seigneur), ce qu'est la singulière peau. Dans le présent petit groupe, ce ne sera point par une pantomine significative, mais d'une façon expresse, que la princesse dévoilera le mystère ; mais, à son insu, ses révélations pain^iendront à la connaissance d'un tiers, qui s'empressera de les mettre à profit.
Dans le contre portugais, ce qui est fait de la peau du monstre, c'est un tambour, et c'est dans une grande assemblée de prétendants à la main de la princesse que doit être posée la question de la provenance de la peau.
Les gens étanl réunis, la princesse s'approche d'un gentilhomme quelle voit d'un œil très favorable, et lui dit tout bas : <( Peau de pou. » Mais le gentilhomme n'entend pas, et celui qui entend, c'est un vieux ■serviteur du roi, chargé de porter le tambour et de le présenter à chacun des assistants. Le vieux bonhomme n'a donc pas difficile de deviner, et, un roi n'ayant qu'une parole, la main de la princesse lui est accordée. Mais la princesse lui manifeste des intentions si peu amicales pour le cas où il exigerait le mariage, qu'il préfère y renoncer, et la princesse épouse le gentilhomme.
Dans le conte abruzzien, les affaires ne s'arrangent pas ainsi, et la princesse est bel et bien forcée d'épouser un paysan, qui l'a entendue dire, de sa fenêtre, à un jeune homme qui lui plaît, de quoi est fait certain manchon (de la peau d'un lézard engraissé). Emmenée par le paysan, la princesse trouve moyen de le faire périr en chemin. Mais 1' « esprit » du mort s'attache à elle, et le conte s'engage dans des aventures, qui pourraient bien être l'altération de quelque thème folklorique (i).
(1) Un mot sur cette altération probable. L"<( esprit » du paysan que la princesse a fait périr (en le noyant au pissage d'une rivière) répète, comme un écho sinistre, cliaque parole de la meurtrière, et celle-ci, pour ne plus l'entendre, se décide à ne plus parler. Elle marche, marche, et s'endort de fatii,'ue en pleins cliaraps. tJn prince, à la chasse, la trouve et s'é|irend de la belle jeune fille ; mais le roi et la reine ne veulent pas consentir à un mariage avec une muette,
Le conte poilcvin, dans sa Ibnne actuelle, qui juxtapose deux éléments disparates, est incohérent et absurde.
Comme dans les deux contes précédents, la princesse fait connaître (ici, par lettre) à un prince qu'elle veut épouser, ce qu'est la peau (une peau de pou, dont on a fait une paire de gants, comme dans le conte du Tyrol italien) ; mais, — ce qui est à notei', — dans le conte poitevin, la communication parvient à destination.
Le prince se rend donc chez le roi, père de la princesse ; mais, en chemin, il change de vêtements avec un charbonnier et se présente comme tel au palais. Il devine, et la princesse, qui ne l'a pas reconnu, est forcée de l'épouser.
Le faux charbonnier emmène sa femme dans une misérable cabane et loi-i fait subir les humiliations que, dans le thème de notre conte de Lorraine n° fifi, un prince déguisé fait subir à une orgueilleuse princesse pour la mater.
Ainsi, la substitution du pauvre diable au seigneur, réelle dans le conte abruzzien, ne l'est plus dans le conte poitevin, puisque le charbonnier n'est autre que le prince, celui-là même à qui la princesse a révélé le secret.
Pour reconstituer le récit primitif, noue avons la bonne chance de n'être pas obligé de recourir à des conjectures. Le folkloriste qui a recueilli ce conte, M. Léo Desaivre, en avait entendu, au temps de son enfance, une bonne version, dans le Poitou même {loc. cit., p. 401). « Le roi, dit-il, pour corriger sa fille trop fière, s'entend avec le prince [qu'elle avait rejeté avec mépris], et lui dévoile le secret. » Dans ces conditions, le déguisement du prince en charbonnier et la dernière partie du récit s'enchaînent parfaitement avec le thème de la Peau du pou.
Du reste, les frères Grimm avaient déjà recueilli, dans les premières années du xix'^ siècle, im conte allemand présentant 'iTie combinaison analogue, et don! ils donnent un résumé fRemarques du n" 32) :
et le prince, contraint et forcé, est au moment d'épouser une autre jeune fille, (juand la prétendue m'iette se fait exoroiscr par un prêtre. L" « esprit » du mort làc^tie prise ; la princesse ose alors parler, et, faisant connaîtresa haute naissance, elle épouse le fils du roi.
IJans un c )nte allemand (Remarques du n° 3 de Grimm), l'iiéroïne devient réellement muette, en punition d'une désobéissance envers une femme mystérieuse, sa protectrice. t;ile aussi est rencontrée par un fils de roi ; mais, à la différence du cf)uti- abruzzien. le prince l'épouse, bien que muette. Sa belle-mère la liait et la calomnie, tille est au moment d'être brùlT'c vive comme ouresse, quand ta protectrice la sauve et lui rend la [)arole. — iN'y a-t-il pas quelqus ressemblance entre ce conte et le conle abruzzien ?
Une princesse l'ail pul)Ii(M- quClIc acconlera sa main à ccliii (lui pourra (loviii(>r do (picl animal |»i(i\ii'iil iino corlaine poaii ^iinc iicaii (l(> louve), l II prince. (]ue pnVédenunenl elle a rejeté (lédai<,nieusement et à qtii elle a inlliiré le sobri(iu(>l de Bnicsclbitii (lirocxcl, « miellc de pain " ; Hurt. u liarlie )>\ iiarce qu'après avoir man^'é il a laissé <les miettes de pain sui- sa harhi", apprcMid le seeicl et. déguisé en nuMidianl, \iiMit de\iner. La suite est l'hisloiic de L'Orgueilleuse inaléc.
Comment le prince arrive-l-il à connaître le secret, rien n'en esl dit dans ce trop bref résumé. Celle lacune doit-elle être comblée au uiov.eti du conte poilexiu primilit' i' il n'y a là nulle impossibilité. Ce serait alors, dans le conte allemand conmie dans l'autre, le roi, père de la princesse, (pii, pour punir sa fille de son impertinence à l'égard du prince, aurait tout révélé à celui-ci. — Quant à la peau, le conte poitevin présente la bonne forme, dont la « peau de louve » est visiblement un affaiblissement.
Dans leurs remarques sur le n°5.'2 de Grimm, MM. Boite et Polîvka (op. cit., p. /|49) donnent ces indications sommaires sur un conte slovaque de Hongrie et sur un conte petit-russien, l'un et l'autre du type de VOrgucilleuse matée : le premier commence par « le soulier fait de la peau d'un pou » ; ce même soulier se retrouve dans le second.
Ce qui est tout à fait singulier, c'est un conte islandais, intitulé Manteau de poux (i) :
Un prince reçoit en présent de sa marâtre im magnifique manteau, qui est, en réalité, fait de peaux de poux. A peine le prince l'a t-il mis, qu'un cliarme, prononcé par la marâtre, fait paraître le manteau tel qu'il est, et l'attache au prince comme une tunique de Nessus : le prince, qui désormais s'appellera Manteau de poux {Lusahœtlar, en islandais) ne sera délivré que s'il parvient à séduire une fille de roi. Il y parvient (comme dans certaines versions de L'Orgueilleuse matée) par l'appât d'objets précieux, qu'il fait miroiter aux yeux de la princesse, et celle-ci, pour cacher sa honte que Manteau de poux la menace de dévoiler, choisit pour mari, dans une cérémonie publique, le pauvre hère à l'extérieur repoussant. Le roi, père de la princesse, est furieux contre sa fille, et dit qu'il la fera luer le lendemain ; mais, du soir au matin, le charme est rompu ; le prince redevient un beau jeime homme et, pendant qu'il est encore endormi, le manteau gît auprès de lui par terre : la princesse se hâte do le jeter au feu.
(1) Adeline Uitlershaus. Die neuislsendischen Volksmxrchen (Ea.lle, l'dOi), n'\a.
Col ensemble baroque rappelle trois ou quatre Ihcmes différents. Ici, « manteau de peaux de poux )) ; dans les contes poitevin, slovaque, petit-russien, gants, souliers, faits avec la peau d'un pou de grosseur monstrueuse, c'est bien le même genre d'étrangeté. Et, ici comme là (ceci est remarquable), il y a combinaison avec le thème de L'Orgueilleuse matée. — Quant à ce qu'a de spécial le trait du manteau fait, non point d'une peau unique, mais d'une quantité de peaux, ce trait n'est point particulier au conte islandais :'J,il se retrouve dans deux contes du type de Peau d'âne, un conte lithuanien et un conte polonais du Gouvernement de Plotzk (i), oii la princesse, croyant rendre impossible le mariage incestueux, demande au roi un tel « manteau de peaux de poux ».
Et voilà déjà trois thèmes qui ont leur reflet, si partiel qu'il puisse être, dans le conte islandais. Un quatrième y apparaît aussi, un thème que nous avons étudié dans ces Monographies, le thème de V Enveloppe animale, qu'il faut brûler, — comme le Manteau de poux est brillé, — pour délivrer un être humain de l'enchantement qui l'a fait naître sous l'apparence d'un serpent ou d'un autre animal.
Notons, pour finir, que, dans un conte allemand de Westphalie (2), le thème de L'Orgueilleuse matée est venu se joindre au thème des Doués au service d'un maître (revoilà notre thème des Doués !). Après avoir conquis, grâce au concours de ses doués, la main d'une princesse, fille d'une reine sorcière, \h prince emmène dans son pays sa jeune femme et lui dit que maintenant ils ant à gagner leur vie. Il la force à mendier et la fait l'.asf^er par toute sorte d'humiliations jusqu'à ce que, la mesure étant comblo elle tombe évanouie et se réveille reine. — Semblable combinaison des deux thèmes dans un autre conte allemand, très voisin, le n° i3/| de Grimm, cité plus haut, et dans lequel est plus nettement marqué l'orgueil de la princesse, amenant sa punition.
TROISIEME SKCTION
Les trois contes qui vont suivre ne sont pas à ranger sous une même rubrique. Disons seulement qu'à la différence de la plupart
(1) A. Sclileicher, Litaiiische' Mxrchen,..{\\eima.v. 1857), p. 10. —Miss Gox. Cxnderella (Loudres, 1893), p. 43U, n" 20G.
(2) A. Kuhn, Sagen, (iebrieuche und Mxrchen aus Wesifalen (Leipzig. 1859), II, p. 239 et suiv.
— ;io2 -
(l(>s corilcs (les deux |ii ciiiirics scellons, celui qui dcxinc, est. coninir Ir iit'iililiKinuiic liu coule uascou, un iicrsonnai^c auijuel lauclileur pi'ul s'inléresser.
Coiito suisse (paiiii' ïr.-mc.-iise <lii Valais), recueilli, à Neiulaz, |)ublié (en allemand) dans S. Singer, Schweltzcr Mœrchen, Anfaïuj fines Konuiu-ntnrs... /'J/'.s'/t' Fortsetzung (Berne, 190G, p. 28 et suiv).
Voici, eu eiilier, la traduction du résumé que M. Singer donne de ce conte suisse, à ajouter aux contes réunis dans notre Excursus V, Le Ccndrillon timsculin :
Un roi et une reine reçoivent l'hospitalité' chez des pauvres gens. La rein*», dans sa chambre, attrape un ix)u, et, comme elle n'en a jamais vu, elle le met dans une boîte et l'emporte. Elle le nourrit, jusqu'à ce qu'il soit gros comme rme chèvre ; alors on le tue, et, de la peau, on fait une robe à la princesse royale : celui qui devincTa de quoi est faite la robe, épousera la princesse.
Une ou deux petites remarques sur cette introduction. Dans le conte poitevin ci-dessus, un roi, en se proujenant, entre chez des malheureux et y attrape un pou. D.e retour chez. lui. il demande à un serviteur ce qu'est cette bête, qu'il ne connaît pas, et il la fait mettre dans la (( salière » (le saloir à viande de porc).
Notons encore que la « robe » faite avec l'étrange peau, — détail non encore rencontré dans les contes préc(édents de ce type, — se retrouve dans un « fragment » de conte allemand, donné par les frères Grimm (III, p. 267).
Le Conte du Valais continue ainsi :
La nouvelle du secret à deviner et de la main de la princesse h gagner parvient à trois frères, dont le plus jeime est traité dineniient par ses aînés, qui ne le laissent jamais entrer dans la « chambre » et le relèguent à la cuisine, ce qui le fait appeler Sindralon (Cendrillon).
Les deux aînés se mettent en route pour se rendre à la Cour du roi et tenter l'aventure ; ils refusent de prendre avec eux Sindralon. Celuici les suit ; mais ne pouvant avec ses mauvais souliers le rattraper, il leur crie de s'arrêter, et qu'il vient de trouver quelque chose. Comme c'est tout lx)nnement une bonde de tonneau qu'il leur montre, ils le querellent fort. Plus loin, ils les appelle encore et leur montre un fer à cheval ; cette fois, il est roué de coups, et il reste tx>ut seul en arrière.
Sindralon fait alors la rencontre d'une vieille femme, qui lui révèle
le secret an sujet de la robe de la princesse. Durant ce temps, les deux aînés sont arrivés au palais ; ils n'ont pu deviner et, régalés d'une volée de coups de bâton, ils sont retournés tout penauds à la maison. Naturellement, Sindralon devine ; mais le roi, qui ne veut pas pour gendre un semblable pauvre diable, lui dit qu'il ne lui donnera la princesse que s'il peut garder cent lapins pendant trente jours, sans qu'il s'en écbappe un seul. Là encore, la vieille femme vient en aide à Sindralon : elle lui donne un sifllel, qui rappelle les lapins, dès que ceux-ci veulent s'écarter. Le roi, en désespoir de cause, se déguise en chasseur et vient acheler à Sindralon un lapin pour une grosse somme d'argent. A peine s'est-il éloigné, emportant son lapin, que Sindralon donne un coup de sifflet, et le lapin coiut rejoindre ses camarades. Il faut bien alors que le roi tienne sa parole, ei comme, entie temps, Sindralon s "est bien nippé avec le prix du lapin, le roi se résigne plus facilement à lui donner la princesse.
Ce conte suisse, tel qu'il a été recueilli, est incomplet. L'incident des objets trouvés en route par Sindralon tourne court : dans la bonne forme, il préparait un épisode qui fait défaut dans le récit actuel, et qui avait sa place avant l'histoire des Lapins.
Cet épisode manquant, nous l'avons jadis étudié dans les remarques de notre conte de Lorraine n°5i, La Princesse et les trois Frères ; il forme, d'ordinaire, un conte à lui seul, par exemple, dans les Contes poitevins de M. Léo Desaivre, déjà cités (i) :
Une princesse est « si fine que personne n'a jamais pu la mettre à bout ». Son père fait publier dans tout le royaume « que celui qui lui clouerait le bec, l'aurait en mariage. » Trois frères s'en vont tenter l'aventure. Le plus jeune, Jean le Sot, en chemin, met dans sa poche les œufs d'un nid qu'il a trouvé, des chevilles qu'il a ramassées sous une charrette, etc.
Son tour venu, il salue la princess? : • Bonjour mamzelle la princesse, que vous êtes rouge et acrêlée (quelle « crête « vous avez) ! » — C'est signe qu'il y a de la chaleur en moi. — J'ai des petils œufs dans ma pochette ; vous les couveriez donc bien. — Ah ! mon pauvre Jean le Sot, tu trouves des chevilles à mettre au trou 1 — J'en ai bien dans ma pochette, si elles pouvaient me servir. » Etc. La princesse ne trouvant plus rien h Tcpondre, Jean le Sol l'a en ma. '^ge.
Dans un conte de la Basse-Bretagne (Luzcl, ITI, p. 296 et suiv,), plusieurs fois cité dans ces dernières Monographies, ce thème est joint, comme dans le conte du Valais, à un autre thème, un thème bien connu de nos lecteurs :
(Il Revue dea Tradition- populaires;. 191S. p. 403. — Ce conte est à ajouter à ceux que résument ie^ remarques de notre n* 51.
— :io4 —
l'n roi fait publier t. (in'il i lirnlir un liominr pour \uf conslniiro lin navire qui irait jiai- caii et pai Icirc ». m Sa ircoinponsc serait la main de la J)rin•cc:^S(^ lillc iini(|uc du roi, à la c(indilinn pourtant qu'il la prit à court arcr trois paroles, de nitinirrr (pi'cllt' ne pi)t lui répondre. » iiV
L'épisode des Lapins à (janlcr a déjà été indiqué, dans la Monographie IP (Chapitre II, 3), comme se rencontrant dans un conte (le la Haute-Bretagn.o, du type du Vaisseau qui va sur terre et sur mer. C'est la dernière des épreuves imposées par le roi au jeune garçon qui a amené le vaisseau merveilleux et dont la princesse ne veut point pour mari.
A ce conte l)as-brelon, ainsi qu'aux contes du Forez et de la Suisse alleniand(\ égalenieul cités dans la Monographie IP, on peut ajouter, pour le thème des Lapins, un conte italien de Toscane (G. Pitre, ?<o\}elle popolari. toscane, Florence, i885, n" 17, p. 118 et suiv.) et un conte portugais (Coelho, op. cit., n° Z|5). — Ce thème se retrouve chez les Turcs de l'ilôt d'yVda-Kaleh, qui nous ont déjà fourni tant de rapprochements. Dans tm de ces contes, très composite (Kûnos, Adukale, n° 3o, p. 278), un jeune homme, bien qu'il ait exécuté toutes les taches à lui imposées par un padishah, n'obtiendra la main de la princesse que s'il garde quarante lièvres pendant quarante jours, sans qu'il s'en échappe un seul. Le jeune homme, voyant qu'il n'en peut venir à bout, prend la clef des champs. — - L'existence de ce thème, si mutilé qu'il soit, dans im conte turr, témoigne évidemment de son origine orientale.
Ainsi, le thème de La Princesse et le rustre qui a réponse ù tout, et aussi le thème des Lapins à garder sont venus se joindre, — soit les deux à la fois (conte du Valais), soit séparément (contes de la Haute et de la Basse-Bretagne), — à deux thèmes qui, si différents qu'ils soient, ont un trait commun : le roi promettant par proclamation la main de sa fille à celui qui remplira telle condition (vaisseau merveilleux à amener, dans les deux contes bretons; peau dont il faut deviner la provenance, dans le conte suisse).
(1) La première parolft adressée par Ludueim à la princesse est celle-ci : « Vous avez la crèle bien rouge, là-haut, prinressf*. d... Voilà tout & fait, chez les Bas-Bretons, ïacrétée des Poitevins.
Et le thème des Lapins, comme celui de la Princesse et du rustre, ont été, ici et là, introduits de même façon dans le récit : condition supplémentaire, imposée par le 7oi au prétendant qui a réussi quant à la condition qui oificiollement était la seule imposée.
On' voit, une fois de plus, dans ces combinaisons de thèmes, comm^ les conteurs populaires savent saisir les analogies.
Conte croate, recueilli à Varazdin (F. S. Krauss, Sagen und Mœrchen der Sûdslaven, I, (Leipzig, i883), n° 65.
Un grand seigneur, un comte, nourrit un pou, lequel devient de la trrosseur d'une grenouille. Alors il invile à lui festin un grand nombre de seigneurs et leiu' dit que, si quelqu'un devine ce qu'est cet animal, il lui donnera sa fille et la moitié de ses possessions. Personne n'ayant pu deviner, un jeune berger demande la permission d'examiner la bête, et comme il remarque qu'elle a sur le dos le « signe de diable » (sic), il déclare que ce doit être un pou. Mais le comte, avant de lui donner sa fille, exige qu'il passe deux nuits dans une chambre où est enfermé un ours.
C'est tout un nouveau conte qui vient ici se juxtaposer au premier, un conte que nous avons étudié autrefois, à propos de notre conte de Lorraine n' 2, Le Militaire avisé, et nos remarques ont même donné le résumé de la version croate. Reprenons ce résumé :
Uuand on ouvre au jeune berger la chambre de l'ours, il y entre en jouant de la guimbarde. L'ours lui demande aussitôt à apprendre cet instrument ; mais le jeune homme lui dit qu'il a les griffes trop longues, et, sous prétexte de les lui rogner, il lui emprisonne une patte dans la fente d'un morceau -de bois. Le lendemain, le comte ordonne au berger de prendre rmc voilure et de se rendre dans un de .ses cliàreaux. Puis il lance l'ours à sa poursuite.
Chemin faisant, le jeune homme joue des mauvais tours, d'abord à un renard, qu'il suspend h un aibre sous prétexte de le gxiérir de la colique, et ensuite un lii^vre, au(juel il disloque les jambes pour le rendre, dit-il, encore plus agile. Le renard et le lièvre, délivrés par l'ours, se joignent à lui, et ils arrivent non loin du jeune garçon, h un moment où celui-ci est descendu de voiture et entré dans un taillis. L'ours s'imagine le voir fendre un morceau de bois ; le renard, préparer une corde, et le lièvre, aiguiser un bâton. Et tous les trois décamp>ent au plus vile.
Un conte gascon (Bladé, III, p. Ba), que nous ne pouvions connaître au moment où nous rédigions nos remarques, a un épisode qui se rapproche de 1 épisode de l'ours :
Apr^s avoir joué des mauvais tours à im renard et à un loup, ini <( marchand de peignes de bois » arrive dans une ville où le roi fait publier qu'il donnera sa fille à l'homme qiù se rendra maître de son « Grand Lion ». Le marchand de peignes do bois, introduit dans 1' (( écurie » û\v Grand Lion, se fait bien venir de hii en le régalant copieusement ; puis, sous prétexte de lui enseigner un jeu, il le torture de telle sorte que le lion le reconnaît pour son maître. Le marchand de peignes de bois épouse la princesse. Pendant qu'il l'emmène dans sa carriole, les trois bêtes se mettent à sa poursuite ; mais, dès qu'ils l'aperçoivent, ils s'enfuient tous les trois, la queue entre les jambes.
Conle danois (S. Grundtvig, Dœnische Volksmœrchcn, i'"" vol. de la traduction allemande, Leipzig, 1878, p. 202 et suiv.)
Ici, c'est un loup, — en réalité, un prince, victime d'un enchantement, — qui devine, après avoir demandé au roi s'il tiendra sa parole, et, quand le loup a emporté la princesse, le conte développe le thème de Psyché, que nous avons jadis étudié dans les remarques de notre conte de Lorraine, n° 63, Le Loup blanc, et sur lequel nous sommes revenu dans une de ces Monographies (Revue, 1916, p. 227 et suiv. ; — p. 3/|4 et suiv. du tiré à part).
Voilà ce que nous connaissons, pour le moment, des combinaisons de ce bizarre thème de la Peau du pou avec d'autres thèmes folkloriques, combinaisons qui nous ont amené à citer plus d'une fois nos Contes populaires de Lorraine. Les frères Grimm, à qui n'avait pas échappé le conte du Pentamerone napolitain Lu Pulice (\ a Prce). n'avaient pu trouver, à leur époque, à en rapprocher que le conte fragmentaire allemand, cité plus haut. Ce que nous avons réuni ici s'augmentera certainement, et, dès à présent il faut y comprendre les contes bulgares, à nous inaccessibles, que,
dans une classification des contes de son pays, le folkloriste bulgare M. Ainandov a rangés sous la rubrique La peau du pougéant (i).
Enfin, d'après G. Pitre (op. cit., I, p. 198), ce thème du Pou, déjà fixé par écrit (ainsi qu'on vient de le rappeler) dans le Heniamerone napolitain, au commencement du xvn° siècle, l'avait été déjà, en cette même Italie, dans une novella, publiée vers le milieu du siècle précédent. Malheureusement notre regretté ami n'indique pas dans quel ouvragf' cette novella a été insérée par le très fécond A. F. Doni.
Pour ne pas rester sur ces points d'interrogation, sur ces desiderata, nous finirons par un petit conte de la côte ligurienne, recueilli à i\[enton (J. B. Andrews, Contes ligures, Paris, 1888, n° 3) : il n'est pas inutile de montrer ce que peut devenir, dans ses voyages à travers le monde, un thème qui, si baroque qu'en soit l'idée, a toute sorte de formes bien construites et nullement sans relief.
Dans ce petit conte, intitulé La Peau de puce, un roi, comme dans les autres contes du même type, donnera sa fille à celui qui devinera ce qu'est la peau :
Un V'endeur de bijoux offre à la servante son plus beau bijou, pour qu'elle lui fasse connaître le secret. Elle refuse, a Alors, il devina en disant : « Serait-ce la peau d'une puce ? ». Elle répondit : a Vous avez deviné. » Et le roi lui donna sa fille en mariage, i.
Va les gens racontent boimement cette platitude 1
Monographie H