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CHAPITRE II

Les sept Frères dans un cunte judéo-ailemand du commencement du XVII siècle

Tout au commencAMîienL du x'vii'' siècle, plusieurs années avant (]ue parût à ISaples le Pcntanierone de Basile, un Juif anonyme publiait à Bàle (1603), en jargon hébraïco-allemand, un livre dont nous avons déjà (ni à parler à l'occasion de l'épisode de V Hirondelle et du cheveu, du poème de Tristan {Revue, 1917, p. 11 ; — p. 356 du tiré à part). Ce Maase-Buch (« Livre des Histoires ») renferme une version assez gauchement rédigée, mais intéressante, du conte des Sept frères extraordinaires, avec mélange, à haute dose, du thème des Objets merveilleux :

Les sept fils d'un roi, quand ils sont en âge, parlent pour trois ans, (( afin d apprendre quelque cliose » {sic). Après les trois ans, ils se retrouvent à un endroit convenu. Cliacun a appris un art particulier. L'aîné a une lunette d'approclie, par laquelle il peut voir à cinq cents milles. Le second a un violon, dont le son endort tous ceux qui 1 "entendent. Le troisième peut enlever à n emporte qui ce qu'il lient dans la main, sans qu'il s'en aperçoive. Le quatrième peut fourrer dans im sac n'importe quel objet, sans que personne le voie. Le cinquième pexzt, avec \ien baguette de bois de tilleul, frapper à mort dix mille hommes Le sixième peut, en visant un grain d'avoine dans le bec d'un oiseau, si haut qu'il volt, faire sauter ce grain, sans faire de mal ii l'oiseau. Enfin, le septième peut, cic la main droite, lancer en l'air une meule de mo.isii;, de telle façon qu'on ne la voie plus, et la rattraper de la main gauche.

Les sept frères, ne voulant pas encore retourner chez leur père, se mettent à voyager et arrivent dans la ville d'un puissant roi, à qui ils se présentent, et qui donne un festin en leur honneur. A la fin du repas, l'aîné des frères prend sa lunette et voit, à cinq cents milles de distance, une noce, un bal et la fiancée qui, comme signe caractéristique, a six doigts à la main gauche. « C'est ira fille, dit le K?i. Elle m'a été enlevée par un empereur. Si vous pouvez me la ramener, l'un de vous l'aura pour femme. »

'Les sept frères se rendent à la ville où l'aîné a vu la noce, et ils y arrivent — de quelle façon ? ? ? — pendant cette même noce. Le frère au violon endort les gens ; ce qui permet, sans déploiements de talents bien merveilleux, au troisième des frères d'enlever la princesse, que le fiancé tenait par la main, et au quatrième, de la fourrer dans son sac.

— afiy —

Une année est envoyée à la poursuile des l'rèies ; mais le cinquième, avec une baguette, qu'il coupe sur un tilleul, détruit cette armée. Plus loin, les frères ont besoin de se reposer en plein champ. Pendant qu'ils dorment, un magicien, qui a offert ses services à l'empereur, pour Kh rendre sa fiancée arrive, sous forme d'oiseau, et emporte la princesse. Les frères se réveillent ; le sixième frère, le Tireur, fait tomber la princesse du bec de l'oiseau, et celui à la meule la rattrape, saine et sauve.

Inutile d.e nous arrêter sur l'invraisemblance de cette arrivée des sept frères, sans moyen magique, au beau milieu de la noce que le frère à la lunette vient de voir à cinq cents milles de distanœ. On a remarqué également le dédoublement qui a mis l'homme au sac à côté de l'habile dérobeur.

Ce qui sera plus intéressant, très intéressant même, à constater, c'est le trait singulier de la meule de moulin. « J'arrête dans l'air les meules de moulin », dit, en parlant de ce qu'il sait faire, l'un des sept frères du conte toscan, cité plus haut. Et, plus tard, ses frères lui disent : « Toi, qui arrêtes les meules de moulin dans l'air, arrête la princesse, sans qu'elle se fasse de mal ». Cette idée de faire rattraper en l'air par le doué les meules de moulin, spécialement, n'est pas banale, et elle relie étroitement sur ce point le conte de Florence au vieux conte judéo-allemand, nullement identique pour le reste. Mais quels ont pu être, pour ce trait bizarre, les intermédiaires entre les deux contes qui le possèdent, et le prototype commun inconnu ? (i).

cHAprTRB ni

Le conte russe des a Sept Siméons »

Un conte russe doit être mis à part. Les frères extraordinaires sont encore au nombre de sept, et leurs efforts concertés pour amener à un roi une certaine princesse, sont du genre de ceux que l'on connaît ; seulement le but n'est pas la délivrance, mais bien la conquête de cette princesse : le roi qui donne mission aux sept frères, n'est

(l) Dans un de nos contes de Lorraine (n* 1 . l'un des trois hommes prodigieusement forts, qui deviennent les compagnons de Jean de l'Ours, s'appelle Jean de la Afeul\ et il « joue au palet avec une meule de moulin » ; ce que fuit aussi, avec plusieurs meules, le Petit f'alet d'un conte similaire de la Haute-Bretagne Sébillot II, p. l'tO). Du reste, pas plus en Bretagne qu'en Lorraine, \i force de ces deux personnas^es n'a la moindre importance dans le récit, et l'un et l'autre se laissent rosser [)ar un être mystérieux, comme de simples mortels. — Pour ce trait de la m'îule, y aurait-il, entre les deux contes français, d'une part, et les contes judéa-allemand et toscan, d'autre part, une parenté, plusou moins éloignée ?

pas Ixî pèrf de la princesse, et il no cliorche pas ù la tirer de caplivîté ; la princesse est libre, et le roi est "un prétendant à sa main, (juil veut obtenir par la iorœ, comme le roi des contes du type de la Belle aux cheveux d'or, étudiés au cours de ces Monographies (avec cette différence que les sept frères entreprennent, à la simj)le demande du roi, cq qui est imposé par celui-ci au héros du thème de la Belle).

Une telle analogie existant entre ce conte russe du type des Personnages extraordinaires et les contes du type de la Belle aux cheveux d'or, il n'est pas étonnant que des éléments de co s/^cond type se sont elissés dans telle version du conte russe.

Deux versions des « Sept Siméons »

isous en connaissons deux, de ces versions, l'une que Eenfcy, — dans son étude sur les Personnages extraordinaires, mentionnée en tête du pré&ent Groupe de Monographies H, — a résumée d'après un livre publié à Leipzig en i83i ; l'autre, dont une traduction allemande a paru en 1906 ( i)- Cette seconde version, recueillie dans le Gouvernement de Perm, région dont la population se compose pour la plus grande partie d'éléments non njsses, Bachkirs, Tatares, etc., est plus simple et, ce nous semble, plus ancienne que l'autre : c'est elle que nous donnerons d'abord :

Un paysan a sept fils, qui tous s'appellent Simeon. Tous forts gaillards, mais paresseux fieffés. Leur père, désolé de les voir toujours fainéantiser, se décide à les conduire chez le tsar, auquel il les propose comme serviteurs. Le tsar demande à chacun ce qu'il sait faire. « Je suis voleur », cîit le premier. « Je sais forger les objets les plus précieux », dit le second. Le troisième réjiond qu7il peut atteindre d'un coup de fusil un oiseau en plein vol. Le quatrième peut, si l'oiseau tué tombe dans l'eau, l'en retirer en plongeant comme un chien. Le cinquième, en se plaçant à un endroit élevé, peut voir ce qui se passe dans tout l'empire. Le sixièn-e sait construire un vr-isseau : une, deux! le vaisseau est prêt. / Enfin le septième sait guérir les gens.

Or, un beau jour le tsar se met en tête d'épouser rme certaine tsarevna; mais il ne sait comment il pourra l'obtenir, ni qui envoyer pour la lui amener. Il s'avise enfin des sept Siméons et les charge de l'affaire. L'un

'i) Anton Dfttf^rioh. Ruf<s{<!che Vnikxm.rrrhen ( Leipzig. 1^31. — Ruasische Volk!im-prrh'"i. GemmmeU von Alexnnder \. Afanassjeu\ Dentsch von Anna Meyer (Vienne, l'.'Oô), n* 29.

des frères constru-it en un rien de temps un vaisseau, sur lequel ils s'embarquent lous. Quand ils sont arrivés dans le royaume de la tsarevna, le Voyant, du haut d'une grande perche, voit que la tsarevna est seule et que c'est le moment de la « voler ». Alors le Forgeron forge de beaux objets et s'en va avec le Voleur, les vendre. A peine sont-ils arrivés au palais, que le Voleur enlève la tsarevna et la porte sur le vaisseau. Alors ils lèvent l'ancre et font voile. Mais la tsarevna se transforme en cygne et s'envole. Aussitôt, le Tireur prend son fusil et atteint à l'aile gauche le cygne, qui tombe dans l'eau. Le Plongeur l'en retire, et le cygne redevient 'une belle jeune fille, dont la main gauche a été blessée par le coup de feu. Le Médecin la guérit en un instant.

La tsarevna est amenée au tsar ; mais celui-ci ne la prend pas pour femme, se trouvant trop vieux. Il lui demande qui elle veut épouser. <( Celui qui m'a volée [enlevée], )> aépond-elle. Siméon ie Voleur épouse donc la t?arevna, i\ laquelle il plaît, et, comme le tsar veut prendre sa retraite, il met ce Siméon à sa place, ,et fait des autres frères autant de grands boïars.

Faul-il 1 approcher du début de ce conte russe le début d'un certain conte de la Basse-Bretagne, dont nous aurons à étudier l'ensemble, quand nous passerons en revue les contes appartenant à la seconde branche du thème de la Captive délivrée ? Voici ce début (Luzel, m, p. 3 12) :

11 Y a\ail une fois un vieux seigneur, qui avait six fils, et ils étaient ni paresse a. r, (jii'ils se seraient laissés mourir de faim, s'il leur avait fallu seulement se préparer à manger. Ce vieux seigneur, qui avait perdu presque toute sa fovtime dans les guerres, finit par leur dire d'aller voyager pendant un an. « afin d'apprendre quelque chose ».

Ces six frères, — on le verra plus tard, — reviennent chez leur père, non seulement guéris de leur paresse, mais ayant acquis, chacun de son côté, des talents extraordinaires, grâce auxquels ils peuvent délivrer la Princesse aux cheveux d'or, captive d'un serpent ailé.

Ce en quoi l'introduction du conte breton diffère de celle du conte russe, c'est qu'elle n'a pas la bizarierie de cette dernière, oij des paresseux, des propres à rien, s,e montrent soudainement en possession de dons irierveilleux.

Dans l'aulre version russe, la seule que Bcnfey ait connue, les sept frères se révèlent aussi, tout d'un coup, de véritables doués; mais ils sont lout lo contraire de paresseux.

Nés le même jour, d'une même mère, orphelins à l'âge de dix ans, les sepi l'rèrc's lia vaillent dur, jeunes comme ils sont, dans les champs.

Le tsar, qui les a vus à l'œuvre, les recueille et leur dit de choisir euxmêmes le métier qu'ils veulent apprendre. Mais il se trouve que chacun ix)ssède déjà un art, un art extraordinaire.

Le premier est forgeron et sait forger une colonne allant jusqu'au ciel. Le second, quand il est sur celte colonne, voit ce qui se passe dans tous les royaumes. Le troisième peut, en un clin d'œil, construire un vaisseau. Le quatrième, au cas où le vaisseau serait attaqué par des enenmis, peut le faire descendre dans le monde souterrain, puis, le danger passé, le ramener sur la mer. Le cinquième est im chasseur, dont le fusil atteint un oiseau, si loin qu'il soit. Le sixième rattrape dans l'air l'oiseau tué. Le septième est un habile voleur.

Les frères disent au tsar qu'ils iK»UTront, à eux sept, lui amener une princesse, la Belle Hélène, que, depuis dix ans, il voudrait épouser. Le Voyant monte sur la colonne, forgée par le Forgeron, et il indique à ses ftières où est, bien loin, la Belle Hélène. Ils y arrivent dans le vaisseau que l'un d'eux a construit et qui est rempli de marchandises précieuses. Le Voleur réussit à faire venir la princesse dans le vaisseau, sous prétexte de lui montrer des belles choses dont elle n'a jamais vu les pareilles, et, pendant qu'elle est occupée à examiner, il met à la voile. Alors la princesse se change en cygne et s'envole. Le Chasseur tire ; le cygne tombe, et, rattrapé en l'air par le frère qui est doué à cet effet, il redevient une jeime fille.

Cependant le roi, père de la princesse, averti de l'enlèvement de sa fille, envoie toute une flotte à la poursuite des ravisseurs. Mais, grâce au frère qui sait faire disparaître le vaisseau dans les profondeurs du monde souterrain, la flotte est forcée de rebrousser chemin sans avoir rien fait. Et les sept frères ramènent au tsar la belle princesse.

En récompense de leurs services, le tsar les affranchit du servage et les comble de présents.

Le conte des Sept Siméons commenté par Benfey

Ce conte russe des Sept Siméons, — ou, du moins, la version de ce conte, publiée en i83i, — a été assez longuement commentée par Renfey, dans le travail auquel nous avons déjà renvoyé. Ce commentaire nous paraît appeler quelques observations.

On a vu que, dans les deux versions, les sept frères n'entreprennent pas de délivre!' une princesse captive, promise par le roi, son père, à quiconque sera le libérateur ; ils sont chargés par un roi d'enlever, pour la lui amener, une princesse qu'il voudrait épouser. Benfey croyait avoir trouvé la preuve que cette modification du thème avait été faite en Russie même, par un conteur indigène : un conteur russe, en effet, « ne pouvait (d'après Benf.ey) avoir l'idée que

« tles fils de pauvres gens, — que ce conteur ne pouvait se représenter que comme des serfs, — aient osé lever les yeux sur une (( princesse et ontreprendro de la délivrer pour l'épouser ensuite » (p. i3i).

En faisant ces considérations .elluiologiques, dans son travail de i858 (i), Benfey ne se doutait guère quau temps même oîi il écrivait, le célèbre folkloriste russe Afanasief allait insérer (si ce n'était fait déjà) dans son recueil publié de i855 à ï863, la variante des Sept Siméons, résumée ici en premier lieu, variante dont la simplicité exclut tout soupçon de remaniement, et dans laquelle la princesse enlevée est jinalement épousée par l'un des sept Siméons. El non seulement un fils de paysan épouse ainsi une tsarevna, mais, — qu'on se rappelle, — le tsar, qui veut prendre sa retraite, met ce moujik sur le trône à sa place.

Peut-être dira-t-on que Benfey ne s'est pas tellement trompé : celui des Sept Siméons que la princesse choisit pour mari, après la renonciation du tsar, n'avait jamais, pas plus que ses frères, « levé les yeux » sur elle. Mais d'autres paysans des contes russes ont, eux, parfaitement a levé les yeux » sur une princesse et fait leur jDossible pour l'obtenir en mariage. Témoin le conte, cité plus haut (Revue, 1917, p. .S'iZi) et dans lequel trois frères, fils de moujil-, entreprennent successivement de procurer à un tsar le vaisseau magique, pour la possession duquel le Isar a promis la main de la tsarevna. Et l'un des trois frères devient finalement gendre du tsar, tout comme le héros d'un autre conte, non moins russe (ibid.), constamment appelé du nom d'Ivan, fils de paysan.

Autres conjectures, ou plutôt, — car Benfey ne se borne ];as à donner ses conjectures comme telles, — autres affirmations.

En fait de contes de cette famille, provenant de l'Inde, par voie d'originaux ou d'adaptations, Benfey ne connaissait et ne pouvait connaître, en i858, qu'un petit conte du recueil indien la Vetâlafxmtchavinçati (dont nous parlerons dans la Seconde branche du thème), et néanmoins il n'hésitait pas à donner ce petit conte romme le prototype de tout ce qu'il pomail a\oir- Iroiivé ailleurs

(i) L'indication des pages est donni'e ici rt'aprt^s la reproduction des article? de la revue VAusIand dan> les Kleirn-re Schnflen zur Mrrrhfvforfrhuna de Renfev (Berlin, 1894). ' ■' •

il'aiialoyih' Cette affirmation, il la reproduit au sujet des Sept Siniéona, dont le conte indien, dit-il (p. loi), est (( sans aucun doute » la (i source ». Or, les personnages extraordinaires de ce conte indien sont très p.ou nombreux: un iréoniancien ou autre devineur du même irenre. (jui. par ses calculs, découvre où est une captive ; un archer à la flèclie infaillible, qui tue le ravisseur geôlier, et un constructeur de char \olant, (jui fournit à l'archer le moyen d'arriver au repaire (lu ravisseur ; trois persoimages extraordinaires en tout. Donc, selon Renfey, partout où il se rencontrera d'autres personnages extraordinaires ipie ces trois, ou de plus nombreux, c'est qu'ils auront été substitués au\ personnages piimilifs ou qu'ils leur auront été ajoutés, un ici, lieux là. (( Ils sont iuèm(> devenus sept », dans le conte (les Scf)! Sjrncons concluait Benfey .p. 128), .en partant de ce prétendu fait, que le conte russî était le seul conte à sept personnages existant ; c'iv il ne connaissait aucun des nombreux contes d.e ce iMv (fue nous aAons eus à examiner. Mais Benfey raisonnait, à son liabilude. comme s'il avait été en possession de tous les éléments du problème.

1)e même, d'après Benfey (ibiâ.). c'est en Eiwopo que les personnages extraordinaires sont devenus des frères, et même, dans la version des Sept Siuu'ons de lui connue, des frères nés tous à la fois... Benfey eut été moins tranchant, si, comme nos lecteurs, il avait eu connaissance de ces contes d'Extrême-Orient (Chine, Indo-Chine), résumés dans la Première partie du présent Groime de Monographies //, et dans lesquels les cinq personnages extraordinaires sont non seulement frères, mais, dans des contes annamites, jumeaux, si l'on peut parler^ ainsi, tous les cinq.

Tout vient à point à qui sait attendre. Mais la tournure d'esprit de Benfey ne lui permettait pas d'attendre avant d'affîrrri^r.

Dans ses considérations sur le foraeron de son conte russe, Benfey, sil s.»^ troujpc, est tout à fait excusable. « Le forgeron, dit-il (p. I2()), (( n'est ici, en (luelque sorte, aue pour compléter le Voyant. De (( même (|ue. dans les contes allemands fconles que nous aurons à (( examiner plus tardl. l'astrolocue a besoin d'un.e lunette merveil- (( leuse, de même, dans le conte russe, il faut au Vovant un merveilu leux observatoire de fer (eine icanderbai'e eiserne Warfe), et à cet .( cITcl. nu foiiicic^n iiieivcilleux, lui est nécessaire ».

Nécessaires, ce forgeron el ce « merveilleux observatoire de fer » i' est-ce bien sûr ? En fait d'observatoire, le Voyant de l'autre version russe se contentait d'une simple a perche »... Mais, à l'origine, le forgeron du conte de Benfey forgeait-il des a observatoires » :'

En regard des affirmations de Benfey, il est possible aujourd'hai (le mettre d'instructifs rapprochements avec tout un groupe de contes de cette même famille. Dans ces contes {Revue, 1917, p. 247 et suiv. ; — p. ^Sg et suiv. du tiré à part), les personnages extraordinaires, qui ont délivré la princesse, sont poursuivis par un être malfaisant surhumain, son geôlier, et ils lui échappent .en se réfugiant avec la princesse dans une tour de fer, que l'un d'eux a fait surgir magiquement du sol. Dans la version du conte russe étudiée par Benfey, les Sept Siméons sont poursuivis, eux aussi, après l'enlèvement ; mais ce n'est pas sur terre qu'a lieu la poursuite ; c'est sur l'eau, ei c'est une flotte qui donne la chasse au vaisseau des ravisseurs, véritable sous-marin, qui, à l'approche de la flotte, plonge et disparaît. Dans ces conditions, la tour de fer protectrice n'avait plus de raison d'être ; on ne la pourtant pas supprimée purement et simplement ; on l'a transformée en cette bizarre colonne de fer, que le forgeron fait monter jusqu'au ciel et sur laquelle on a Juché le Voyant

Deux des Sept Siméons en Extrême-Orient

Si, au lieu de sa variante des Sept Siméons, Benfey avait connu la variante, non moins russe, que nous avons résumée en premier lieu, il n'aurait sans doute pas manqué d'attribuer à l'imagination russe, ou tout au moins européenne, la création de deux personnagjes extraordinaires, qui, comme tant d'autres, manquent dans le petit conte de la Vetâla-pantchavinçati, le Plongeur et le Médecîii.

Dans cette variante, quand la tsarevna, que les Sept Siméons ont enlevée sur leur vaisseau, s'est transformée en cygne pour leur échap' per, le Tireur l'atteint d'un coup de feu à l'aile gauche, et le cygne tombe dans la mer. Le Plongeur l'en retire, el, le cygne étant redevenu une belle jeune fîlle, dont la main a été blessée par le coup de feu, le Médecin la guérit en un instant.

Or, dans plusieurs contes de l'Extrême-Orient, que nous rencontrerons dans la suite de cette Monographie (Seconde branche), figurent ce Plongeur et ce Guérisseur, — associés et agissant de concert,

ce qui est caraclérislique. — Mais l'épisode dans ]i>quel ils joueiil un lùlo, est bien autrement naturel que celui du conte russe. Ce n'est |)a> une jeune fille enlevée qui se transforme en oiseau ; c'est un oiseau, un monstrueux oiseau, (]ui enlève une jeune fille, et c'est sur cet oiseau-ravisseur que tire le Bon Archer. L'oiseau atteint laisse ttomber sa proie dans la mer. Le Plongeur retire de l'eau la jeune fille ; mais elle est moi1e, et le per.sonnage qui connaît l'art de ressusciter les morts, lui rend la vie.

Cette forme de thème, — la bonne forme, ce nous semble, — se rencontre dans le Siani, dans le Cambodge (conte Khmer) et dans le Laos (i).

Dans le conte cambodgien ,et dans le conte laotien, les personnages extraordinaires ont étudié les « arts magiques » dans la ville de Taksila, que l'on pourrait appeler la grande université indienne de l'époque bouddhique et qui est plusieurs fois mentionnée, comme telle, dans le recueil canonique des Djâlal-as (par exemple, n°^ 3io, 3i3, 3i9, 323, 328, 37/1, etc.) (2). Dans le conte siamois, — encadré dans un récit où il est également parlé de Taksila, — les personnages sont des (c grands brahmanes ». Tous ces traits sont des marques certaines de l'origine indienne du conte indo-chinois. Nous •reviendrons, du reste, là-dessu».

En Europe, le type du Plongeur ne s'est encore rencontré à notre connaissance que dans la variante russe. Au lieu de ce Plongeur des contes d'Extrême-Orient, qui repêche la captive délivrée, tombée du haut des airs dans la mer, certains contes, dont nous avons eu déjà l'occasion de citer plusieurs, ont. un personnage qu'on pourrait appeler le Rattrapeur ; car il rattrape infailliblement tout objet qui tombe du ciel, et ici la captive, avant qu'elle touche terre... Forme aérienne (si l'on peut parler ainsi) du sauvetage, à mettre en parallèle avec la forme aquatique.

En fait de contes européens, ayant un épisode, non point semblable à celui des contes indo-chinois, mais qui puisse en être rapproché, nous ne voyons guère, pour le moment, qu'un conte de la

(1) A.d. Bastian Gfur/raphische und Ktfmologische Bilder (Jena, 1873). p. 265. — E. Ayraonier, Textes Khmèrs (Saigon. 1878), p. 44 — Adhémard Leclère, Contes laotiens et contes cambodgiens (Paris. 1903), p. 8".

(2) The Jâtakat (traduction anglaise), t. III (i897:.

Basse-Bretagne (Luzel, III, p. SaS), où l'épisode a pris une forme toute particulière :

La princesse captive du Serpent volant ayant été enlevée par six frères [non point sept] et portée par eux sur le vaisseau que l'un d'eux a construit, le Serpent Volant se met à leur poursuite. Quand il arrive audessus du vaisseau, le Tireur lui décoche une flèche, qui le transperce, et le corps du monstre tombe sur le vaisseau, qu'il rompt en deux. La princesse tombe dans l'eau et coule à fond.

Qui la repêchera, pendant que le Soudeur remet le vaisseau en état ? C'eiJt été le cas de parfaire le beau nombre sept en ajoutant aux six frères extraordinaires un Plongeur. Ce personnage manquant, le Devineur (celui qui a découvert ovi la princesse était prisonnière) remplit se rôle, pour lequel il n'était nullement fait, et il ramène la princesse à la surface de l'eau, puis dans le vaisseau, « avec beaucoup de peine », dit le conte. Mais, — comme dans les contes indo-chinois, — la princesse a cessé de vivre. Alors le frère au violon merveilleux (remplaçant le Guérisseur) se met à jouer de son instrument, et tout le monde, y compris la princesse ravigotée, se met à danser joyeusement (i).

APPENDICE AUX « SEPT SIMÉoNS »

L'enlèvement de la tsarevna

Dans le conte russe des Sept Siméoiis, l'épisode de l'enlèvement de la tssarevna par de prétendus marchands, qui l'attirent dans leur vaisseau, est une infiltration dun élément du thème de la Belle aux cheveux d'or, et d'un thème voisin, celui de VOiseau d'or. Ce't élément s'est infiltré aussi dans le thème du Fidèle Jean, mais avec une modification ; ce n'est pas pour un roi, mais pour lui-même, qu'aidé d'un fidèle ami, le héros, déguisé en marchand, enlève une princesse.

Nous n'avons pas l'inleuition de traiter à fond cet épisode, au sujet duquel on trouvera de nombreuses indications dans les Kleinere

(1) Le violon merveilleux rappelle la guitare qui, dans le conte sicilien (Gonlenbach, n* 45), ressuscite la princesse ; mais il est emprunté à un thème tout différent (Grimm, w 110) Là, il ne ressuscite pas les morts en les faisant danser avec les vivants ; il sauve la vie du héros qui, condamné h être pendu, joue, au pied de la potence, de son instrument magique et fait danser, jusqu à épuisement, juge, t)ourreau et spectateurs

Schnjlcti do U. Kœlilor (I, p. /j()/|, et II, p. 3/j) et dans les\remarquea de MM. Bi)l(.e et Pollvka sur le ii" G de Ciriinm, le Fidèle Jean (p. /jS, note 4). De plus, à propos d'un conte turc de Constantinople (Rùnos. n° Kj), le grand bibliographe belge, Jeu M. Victor Chauvin, renvoie (i) à divers autres contes orientaux : ambes de Damas et d'EgypIt', berbère (.a^'^'ii'), souhaïli de l'ile de Zanzibar, baïilou des Ba-Honga de la baie de Delagoa (Afrique du Sud) ; conleïs auxquels les Heniaiipies Bolle-Kolivka ajoutent un conte inclini de la côte méridionale de l'yVrabie.

Examiner de près ce que notre épisode est devenu dans tous ces contes ; noter par exenq>le, les différentes attractions (au sens moderne du mot), par l'allèchement desquelles le héros fait venir dans son vaisseau la princesSiB qu'il veut enlever, tous ces détails, carieux assurément, n'auraient, en somme, quant aux conclusions à en tirer, qu'une importance secondaire. Mais peut-être n'en sera-t-il pas ainsi de ce qui nous semble à relever dans deux des contes en question, où notre épisode peut, croyons-nous, donner lieu à des obsiervations d'un intérêt folklorique dépassant le fait particulier.

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