CHAPITRE I
Un thème étrange, foncièrement hindou, importé en pays européens
Voici d'abord de quelle façon l'épisode de l'Enlèvement de la princesse par un prétendu marchand est introduit dans un conte lithuanien du type de l'Oiseau d'or. (2)
Le héros s'est montré bon envers un loup affamé, auquel il a donné *on cheval à dévorer ; aussi ce loup, par reconnaissance, le porte-t-il partout sur son dos et l'assiste-t-il de ses conseils. Quand le héros doit enlever la belle princesse « qui habite au-delà de la mer », le loup lui dit : <c Tue-moi, et alors mon corps se transformera en bateau ; ma langue, en rame ; mes entrailles en trois robes, trois paires de souliers et trois anneaux. Navigue jusqu'au châtieau du roi ; débarque là et
(1) 7.eitf!chnft fur Volknkunde, xvii. p. 242.
(2) Ce conte a été recueilli par M. Brugman. le philologue de Leipzig, chez des paysans de la Lithuanie polonaise, près de Kovno, Gouverneuient de Soiivalki vA. Leskien etK. Brugman, Lituamche lulkalteder tind Marchen, Strasbourg. 1SSi\ n» "). — Au sujet du thème de l'Oixeau d'or, voir les Remarques Bolte-Polivka sur le n° 67 de Grimm, auquel on peut ajouter les Remarques sur notre conte de Lorraine n' 19, Le l'etu bossu.
étalo, pour la mottrc on vcnfo, la plus bollo des trois robes, afin de faire croire que tn es un marchand, venii d'un lointain pays. ;>
La princesse voit, de sa fenêtre, la belle robe, et envoie sa femme de chambre au prétendii marchand, qui lui donne une robe moins belle que celle qu'il avait mise en vente. La princesse, alors, y va elle-même et entre dans le bateau, où elle met la bellei robe, se chausse d'une des trois paires de souliers et enfile son doipt dans un des trois anneaux. Pendant ce temps, le héros fait force de rames et enlève ainsi la princesse.
Quand on est arrivé à bon port, le loup se retrouve vivant.
Ce qui nous paraît mériter tout particulièrement ratttmtion dans cet étrange épisode, ce n'est pas. à vrai dire, la transformation d'un être animé en être inanimé. De te'lles transformations se rencontrent mainte fois dans les contes de l'Orient et de l'Occident. 11 en exi&te notamment un type très connu, que nous avons déjà eu à examiner dans cette revue même (i), et dont l'épisode suivant d'un conte kabile peut réveiller le souvenir cTiez nos lecteurs.
La fille du roi des génies s'est enfuie de chez son père avec celui qu'elle épousera, le prince Afronk. Le Roi des Génies se met à leiir poursuite. Alors la jeune fille chanpe en- maison le chameati qui l'a emportée, elle et le prince : elle chancre le prince en .jardinier et ellemême en inrdiv. oi"i il y a des pastènuns. Et. quand le Boi des Génies, accourant, demande au prétendu jardinier s'il a vu les fugitis, Afronk lui parle de pastèques ;i vendre.
Plus lard, chanjrement du chameau en mosqnép. de la jeune fîlle en école, attenant à la mosquée, et d 'Afronk en maître d'école, qui, aux questions du Roi des Génies, répond en parlant de ses écoliers (2).
Ces transformations en mosquée, ch'a.pelle, jardin, etc.. sont assurément bizarres ; mais le narrateur passe rapidement sur la façon dont elles s'opèrent ; elles sont expédiées d'un mot, et l'on n'y voilt que du feu. Lorsque, au contraire, le conte lithuanien appuie lourdement sur une transformation qui fait de telle partie du loup un bateau, de telle au'tre une rame, de telle autre des objets d'habillement, la vraisemblance. — même la vraisemblance toute relative des contes. — est. pour le coup, par trop choquée.
f\^ T 0<! \tnnfjnh ^t tfiir rrolpriflu rAfp ffovf In fr-Tn^mUxinn ^"^ mn'f^ fvfffnf rfirn rOrriff"»* otironp"» ' Rpvup. nnvpvnhrp i(\f'^. n. K^l : — '\ ^fl*! f>t «niv. «1" tirô à part > — Voir aussi RomarniiPS du rnntp r\f T/Orrainp n* 0. pt- t. TT. nn. 2(i-97.
r«)-) r;'p«f nntrn «avarit con^rorp M Rpn<^ Rn«a»f. nui n <»ii 1>rnn>>i1itp H#» nous sÎTialpr r<» ron'p Vnhvlp. nuMié a<»n«: lo «pvfp hf'lifcrp nnr M Monliprîx! (î/rn-nd'"' f>t V'on/'-.c f^p In r.rnn'fp-^'nh'iUp. Pqric. \^^'\. r,. =>»^0 'KfVW. p* r-V«f n.i=«i Af nnss*"» rfii- a nri« la npiriP Hp 1p tradnirp à Tiotrp infr>ntion. — Ta f rnn = fr>rmnf ion on mntofiPP dnns op "ontp. r^rnoîlli sur 1t pMp hnr^-iroomi»». Tion« fnnrnif un naral- 1o1p orinntfii 'iiii ma-^T'iaîf incan'-:i riT-ncpnt.N U la tran''fonrinMDn on rr/liltr on rhnpplh,9.\ fppqnentp rlans Ips cr>ntes pnrojipcns
\oiis avons niontrô aulrefois que colle baroque transforinalion, ïm'iubrc -fÂn^ membre, oxisto dans l'iiulo, où nous en connaissons doux lv|H's, très voisius l'un de l'auli(\ mais dislinds.
Dans un c-onio du picniiiM- tv|)0, nno princosse, porséculée par une enneniio, je dr'])è(e olle-nuMne. Voici le texte du coide iunduu {i). ■
« Avec, lin roulejni. i\o s;i jiropre main, cWo s"arracha [les deux yeux : un œ\\ (i(>vinl un ])(Mroquel ; rauJre, une mainâ (sorte d'étourncau). Puis, 'ClIe s'arracha le cœur, cl il devint une grande pi^ce d'oaii. Son corps devint un splendide palais, plus grandiose (pue celui du roi ; SCS bras et ses jandics devinrent les piliers su])i)ort. ni le loil <le la \entnda, et sa tète, le dôme du palais «.
Conduit par le hasard, le mari de la princesse entre dans le palais, et apprend, par nue conversation entre les deux oiseaux, ce qu'il en est de la peTsécidée, et, se guidant d'après ce qu'il leur a entendu dire, il trouve, dans thi endroit mystérieux du palais, sa femme vivante.
Un conte, pris piroblablement dans quelque ouvrage oriental et
inséré dans un livre français de 1718, a nn épisode très voisin de
l'épisode indien du premier type (voir Les Mongols, etc., loc. cit.).
Là aussi, une femme se transforme en château ; mais la brutalité de
l'idée indienne est fortement adoucie : le château, en effet, surgit
lout d'un coup des cendres d'un arbre, la dernière des transforf
mations diverses (intantanées aussi), par lesquelles cette femme a
passé. Mais un point sur lequel le conte original indien n'a pas
été remanié, si baroque qu'il soit, c'est celui-ici : dans le dernier
appartement du palais, le héros du conte francisé, tout comme le
héros du conte indien, trouve, vivante, la femme dont le palais
est une transformation.
Un conte turc de Constantinople, que nous avons déjà rencontré dans notre Monographie H^. La peau du pou (Ch. II. h) (2) a, hii aussi, une transiformation d'un être animé en un magnifique château, et, tout comme le conte indien, mie transfomiation membre par membre ; il n'essaie pas davantage de sauver ce que l'idée peut avoir de répugnant :
(1) Les Monqolt. etc. (Revue, 19t2. p. .'i58 : p. 08 du tiré à part.
(2) {Revue: Janvier-Février 1919. p. 16 : - pp. Si't, R'tîi du tiré à part,^ — Enfin, et ce nestpasl e moins curieux, ce qui, dans le conte roumain, est fait de la peau d'un pou (ou plutôt de deux poux), c'est un tambour, absolument, comme dans le conte portugais de Coimbre (Ibid-, 7). lequel est pourtant tout différent pour lensemble du récit.
Knmortasr. le a Cheval âe la Lxine », sentant venir sa fin, dit! h la princesse calomniée, dont il a été le protecteur : « Quand je serai mort, couipe-moi la tête et enterre-la. Pm's ou\Te-moi le ventre ; prends mes entrailles, dont tu entoureras cette montagne, de façon qu'un des hoiits soit attr.ché à ime de mes oreilles et l'autre bout, h l'autie oreille. Cela fait, mets-toi, avec tes enfants, dans mon estomac ».
La princesse suit ces instructions et s'endort, avec ses enfants, dans l'estomac du cheval merveilleux. Quand elle se réveille, elle se voit dans un palais, commo ni son p^rc. ni son mari n'en ont de pareil. Et de nombreux serviteurs s'empressent pour exécutpr ses ordres.
Au moment où nous donnions à la Revue le résumé de ce conte turc, et aussi d'un conte basque, qui lui est si évidemment apparenté ■fbid., 5\ nous, n'avions pas entre les mains un volume de confe?^ roumains, recueillis dans le Banat par les frères Albert et Arthur Schott (Walaehîsche Mœrehen, Stuttgart, i8Z|5). Etant aujourdliui en possession de ce recueil, nous y constatons l'existence d'un conte (n° i6), qui tient le milieu entre le conte turc de Constantinople et le conte basque de St-Jean de Luz. Nous y i-eti'ouvons, presque littéralement, le château produit par le coi-ps dépecé du cheval secourable.
Anrès avoir p'orté l'héroii'ne et ses deux enfants en lieu de sûreté, le fidèle « poulain » dit à la jeune femme : a Chère princesse, mon temps est venu de mourir. Après ma mort, prends un couteau, tire mes entrailles de mon corps, partage-les en nuatre. que tu mettras aux quatre coins d'un carré, aussi grand que tu voudras le faire ; place mon cœuT au milieu. Toi-même, avec tes deux enfants, prends, pour y dormir une nuit, mon corps vidé ».
La princesse suit ponctuellement ces instructions, et, quand elle se réveille, elle se trouve, avec ses deux enfants, dans un grand château-fort, dont la ]>orle est gardée par deux lions (2).
Ce n'est pas en un palais ou en un château, mais en un vefit temple, que se transforme dans un roman chinois, un personnage qui, n'est nullement sympathique. Mais l'on va voir que la transformation membre par membre se retrouve en Chine, où ce thème a pénétré avec le bouddhisme, comme tous ces thèmes et contes si
(1) ^ Dans le conte roumain, comme dans les deux autres contes, le mystère de la peau est découverte par un être malfaisant, qui est ici le fils d'un dragon magicien, magicien. Ini-mf-rae. et l'héroïne est conseillée et aidée par un « poulain » merveilleux. — L'épisode de la sulislilution des lettres, particulier au conte turc. (/bid. i) figure dans le conte roumain. Mais, ce qui est très intéressant à signaler, c'esi un autre épisode, que, nous proposant d'étudier plus loin ce thème, nous avions laissé de coté dans le conte bas(jue : (/litd., 5) l'héroïne s'hahillant en homme et se faisant passer pour tel. quand elle arrive dans la ràaison de celui qui deviendra son mari. Cet épisode a pris place également dang le conte roumain
(Uiit'iix (les lixiTs Ir.uluils jadis du suiscril (M1 cliiiiois, {\uv le refïretté M. Edouard (llunannt^s a l'ail coiinaîlii^ au nioiidc savaiil.
\ous avons, dans Les Moiujoh etc. {lU'viic 7'. /*. n)i:^ p. r):<,'î ; p loS du lire à pari), r('s,UTUÔ (M1 firaiido parlic ce roman fan!asti(pic chinois, — arran^iMiuMii d iiti i>iiMin,i| indi(Mi, di! le Iradnclrur, ton M. Tlif'odoro l'a\io, — c(>s a\onlnros d'un (( Hoi des Sini^os », à (pii un iUuihianlva (un fnlnr Rouddlial a (Miseif^né la niaijir :
l'oni ('cliappor à uno ponrsniU-, le Sinpp. aprôs divprsos hansfnrmations, so. chan^^o en nu pelif Temple do la Terre. « Sa bouche en est comme l'entrée ; ses dents Heviennenl les battants de la porte ; sa langue est l'idole ; ses yeux sont les fenêtres. Cependant, comme il reste sa (piene. il ],\ relève en arrière el en fait nn mal de pavillon ».
Second type hindou
Dans un second type hindou la transformation, membre par membre, donne quelque chose de moins... colossal qu'un palais ou même un bateau. Voici, à ce sujet, une épisode d'un conte pendjâbais (i) :
l^ne certaiiie femme s étant fait eon])er en deux p;u- le héros, aussitôt ses jambes deviennent le tronc d'un arbre d 'arguent ; ses bras, des branches d'or ; ses mains, des feiuUes de diamant ; tous ses orne ments, des perles, et sa tête, un paon, dansant dans les branches et mangeant les perles.
Onand le héros laisse tomber le couteau de sa main, la fem.me reprend sa forme naturelle. Et cet arbre mystérieux, qui se re]"<Toduit dans les mêmes conditions, rend la vue au roi, père du héros, devenu aveugle après en avoir rêvé.
C'est encore un conte turc de Constanlinople (Kûnos, n" /|8), qui nous fournira un parallèle à ce conte indien du second type :
Un vieiix dev (sorte de génie) se fait arracher successivement bras, jamiîes. tête, lesquels deviennent un mobilicT somptueux : les bras, deux arbres de diamant ; les pieds, deux escabeaux d'or ; la tête, un ht sans pareil aui mondei ; le tronic, un magnifique tapis. Le tout, pour meubler splendidement la chambre de sa fille adoptive, qui vient de se marier.
(1) Monograjihic R (firviip 7. P .liiin-.luillet l'Jti. pp. 2o9, 2riO; - pp. tr)0. tiit du tiré à nart. — Pour tout 1 eiiseinble du coote iqfticri voir Contes populaires de Lorraine, I. pp. 221-222,
Ici, — c'oimne clans l'épisode du cheval Kanierlag do l'antre conte turc, — est marquée bien nelteinent l'idée indienne de la Iransformation membre par membre.
Si on ne rencontrait, en Occident, rien de semblable en dehors ces contes turcs, on serait porté à dire, — et nous avouons l'avoir dit noua-mème, — que, seuls en Europe, les, Turcs, ces Orientaux, pouvaient accepter de pareilles monstruosités. Mais un épisode d'un conte sicilien (Conzenbach, n° 55), déjà mis tout an Ion:: dans une de ces MonoyrnpJiies (i), doit donner à réfléchir :
l'ne mayicicmio, [)oiir fuiir iiin cndeaii df mariag"f ri sa fillf fcomparor Ir- dev), dit à son {jendre de lui couper la tête, qii'il pendra oti plafond d'une certaine chambre, puis les quatre memhros, qu'il mettra dans les quatres coins de la chambre, et enfm de hacher le tronc en petits morceaux, poin- les éparpiller dans cette même chambre. Le lendemain, à la place de la tête, est suspendue une superbe couronne d'or ; qiîant aux membres et aii tronc, ils sont dieweniis des monoe-nix d'or et de pierreries.
Et de tonte celte Iwucherie, la magicienne n'a éprouve aucun mal.
Sans doute, — ainsi que nous l'avons fait remarquer dans la rnème Mono<iraphie, en donnant certains détails, — les, Siciliens ont été, pendant deux siècles, à partir de 837, sous la domination des Arabes d'Afrique, et il est plus que probable que les conquérante aient importé dans l'île leurs contes orientaux (celui-ci, entre autres"', comme ils y ont importé la canne à sucre. Mais, l'épisode du loup, avec ses transformations meujbre par membre, plus bizarres encore que celles de la magicienne, comment est-il airivé dans l'Elurope du nord-est, en Liihuanie "^