‹ Les contes noirs, ou, Les frayeurs populairesChapitre 10 sur 15 · LE PONT AU DIABLE · texte numérisé non relu

LE PONT AU DIABLE

Un architecte de Pont-à-Mousson avait entrepris l'édifice d'un pont de pierre à plusieurs arches, sur la rivière qui arrose cette ville. Il comptait pour les avances qu'il était obligé de faire, sur des rentrées de fonds, qui lui manquèrent. L'ouvrage était en train y les ouvriers réclamaient le salaire de leurs premiers travaux ; et l'entrepreneur était à peine en état d'en payer la moitié. Il fallait pourtant, pour sa réputation , prévenir les plaintes et achever l'ouvrage avant la fin de l'été.

Richard ( c'était son nom ) , prévoyant quel tort lui ferait dans l'opinion publique l'abandon d'une entreprise qui devait le distinguer de ses

confrères, alla frapper à la porte de ses amis, et les pria de lui prêter pour quelques mois les sommes dont il avait besoin ;raais ceux qui lui avaient oftert leur bourse, lorsqu'ils savaient bien qu'il ne l'accepterait point, la fermèrent alors, et lui refusèrent leurs services : l'un, en se disant plus gêné que lui ; l'autre , en alléguant des paie • mens prochains et indispensables; celui-ci, en déclarant nettement qu'il ne prêtait rien j celui-là , en le renvoyant h des amis plus riches; et Richard s'en retourna fort embarrassé.

Quand la nuit fut venue , ils'enfer* ma seul dans sa chambre , pour méditer au parti qu'il avait à prendre.

Aucun moyensatisfaisant ne se présentait à sa pensée ; tous ceux qu'il connaissait, l'abandonnaient y pouvait-il rien attendre d'ailleurs ?

. Uiétait amoureux d'une jeune vetivC;, qu'il souhaitait d'épouser , plutôt pour

la douceur de son caractère et la honte de son cœur, que pour sa fortune.

L'amour qu'elle avait pour lui , aurait pu le tirer d'inquiétude , si elle eût été riche ; mais ce qu'elle possédait était si peu de chose !... Il se décida néanmoins à lui exposer sa peine. Il l'alla trouver , et elle n'eut pas plutôt appris ce qui le tourmentait , qu'elle se hâta de lui offrir quelques bijoux qu'elle tenait de son premier mari, et sa vaisselle avec deux cents écus. Richard, malgré tout son chagrin, ne put réprimer un mouvement de joie, en considérant qu'il était aimé , et qu'il trouvait au moins dans le monde une personne qui s'intéressait à lui- Mais les secours que son amante lui offrait étaient loin d'être suffisans; et il sortit sans en profiter, en remerciant tendrement Ja jeune veuve qu'il jura de nouveau d'aimer jusqu'à la tonibe.

Il rentra chez lui fort agité , résolu de se donner plutôt la mort que de manquer à ses engagemens. Cependant le ciel se charge de nuages , une tempête s'élève , le vent souffle avec violence, et le bruit du tonnerre vient interrompre le silence de la nuit , en mêlant ses éclats aux hurlemens des vents déchaînés. Un éclair prolongé brille dans les campagnes de l'air ; la fenêtre s'ouvre avec fracas, et Richard voit entrer dans sa chambre une large cbauve-souris qui voltige un instant autour de sa bougie et l'éteint. Richard étonné se lève ; à l'instant la chambre s'éclaire d'une lueur rougeâtre , l'animal nocturne change de forme à ses yeux et devient en un clin d'œil un être qu'il ne connaît point. Le mystérieux personnage ressemble en quelques parties de son corps aux satyres de la fable ; il a des pieds de bouc , des cuisses velues, des cornes, une longue '• 5

barbe et de grandes ailes déployées.

Une laine verte couvre tout son corps.

II tient de sa main gauche une feuille de parchemin-vierge ; de la droite , une plume de fer. Il s'approche de l'architecte, et lui^ dit ; « Richard , tu )) gémis; je viens te secourir : signe » ce papier, tu n'auras plus d'inquié- » tude. »

» Qui es-tu donc ? demanda Ri- » chard interdit. — Je suis le démon » des richesses. Vends-moi ton âme j )• quelle que soit la somme que tu en » exiges, elle te sera comptée à l'heure » même. »

Richard , plus étonné , regarda celui qui lui faisait ces propositions , et sembla hésiter. « Tu balances ?lui dit » le démon ; songe que demain il )) ne sera plus temps de recourir à » moi; profite de l'unique ressource » qui te resic. Au surplus, je ne suis » pas exigeant ; je te laisse encore

» douze ans sur la terre ; après quoi, » tu me suivras , et tu seras entière- » ment à moi. »

L'architecte repoussa d'abord l'ide'e de se donner au diable ; mais en réfléchissant qu'il était perdu sans ce moyen, et que d'ailleurs il pourrait bien , pendant les douze années qui lui restaient à vivre , s'arracher des griffes de son nouveau maître , il prit la plume en tremblant , se fît une piqûre au bras et signa de son sang uii pacte formel , par lequel il livrait son àme au démon, qui s'engageait de son.

côté à remplir sa chambre d'or monnojë et de bon aloi.

Après cela, le démon sortit, et reparut bientôt accompagné de cent pe^ tits esprits chargés de sacs d'or , qui exécutèrent ponctuellement les engagemens de leur chef.

Richard émerveillé se tranquillisa

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un peu , et s'alla coucher sans cepen- '^ dant pouvoir dormir.

Le lendemain, il paya ses ouvriers , en doubla le nombre , poursuivit son travail et construisit le pont avec une solidité et une vitesse étonnante. Il reçut alors , des deniers de la ville , la somme convenue pour l'entreprise , et les félicitations de ses amis , à qui il rappela en les congédiant leur ancien procédé .

11 n'avait pas oublié non plus son amour et la délicatesse de celle qui en faisait l'objet ; il épousa solennellement sa jeune veuve , à qui il fit des contes sur l'origine de sa fortune ; et le ciel semblait dès lors lui ménager d'heureux jours, s'il n'eût été de temps en temps troublé dans son bonheur .

en songeant qu'il ne serait pas de longue durée.

Il écarta, autant qu'il put, les noires ensées qui venaient assaillir son

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âme , et chercha à adoucir ses chagrins dans l'amour de sa femme et dans l'éducation d'un fils qu'elle lui avait donné. Mais quand ce fut la dernière année du pacte, il ne put contenir les frayeurs qui le dévoraient; on le vit maigrir à vue d'œil, et à la fleur de l'âge se pencher de jour en jour vers la tombe , sans qu'on put soupçonner la cause de sa maladie. En vain sa femme, qui le chérissait tendrement, cherchait-elle à pénétrer dans les replis de son cœur ; le secret qu'il y tenait renfermé était inaccessible, et les caresses de son fils lui devenaient insupportables.

Enfin, le jour funeste arriva. Richard invita à souper ses parens, ceux de sa femme , quelques prêtres de la ville , et le curé de sa paroisse à qui il voulait tout confesser avant de partir, sans espoir pourtant de se sauver ; car en s'info^mant depuis , d'une manière in-

directe, des suites d'un pacte avec le diable, il avait appris à n'en plus douter , qu'on ne pouvait éluder une promesse qu'on avait signée de son sang.

Le soir venu , les convives entrèrent, et on se mit à table. Richard envoya sa servante à la cave , en lui recommandant d'apporter de son meilleur vin. La servante prit une chandelle et se hâta d'obéir ; mais lorsqu'elle fut descendue , elle aperçut un gros homme à figure sombre, vêtu de velours vert , coiffé d'un bonnet rouge et assis sur un tonneau. Elle recula épouvantée , et lui demanda ce qu'il cherchait.

« Va -t'en dire à ton maître que je M le demande , répondit-il ; il saura » bien qui je suis. »

La servante remonta au plus vite , et dit à Richard : « Monsieur , il y a » dans la cave un homme biej» vilain, » qui demande après vous. » Richard,

io3 à ces mots , perdit contenance , et la pâleur de la mort vint couvrir son visage. Sa femme et les assistans lui demandèrent avec intérêt ce qui l'effrayait à ce point. Alors il rompit le silence, et mit tout le monde au fait des craintes qui le tourmentaient.

i< Oh ! ciel , s'ëcria sa femme , n'est-il » donc plus d'espoir. — Rassurez* T) vous , dit le curé , nous pourrons » peut-être trouver un remède à ce n malheur. » Et il se fît instruire do tout ce qui s'était passé entre Richard et son séducteur. Puis il ajouta : « Le )) cas est grave j mais tranquillisezn vous , j'espère encore vous sauver.

» Qu'on aille dire à cet étranger de » monter ici. » La servante qui venait de tout entendre , alla , par l'ordre de son maitre , crier au diable qu'on l'attendait dans la salle.

Il y fut aussitôt qu'elle , et le prêtre lui ordonna de quitter la figure hu-

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lïiaine qu'il avait prise. On le vit alors tel qu'il s'était montre la première fois au malheureux architecte avec ses grandes ailes et sa forme hideuse. « Je ») te commande, dit le curé, au nom >) du grand Dieu vivant , de rester imy> mobile en ce lieu, jusqu'à ce que » j'y reparaisse, w

Il sortit en même temps , laissant Richard et sa famille en proie à l'horreur et à !'( ffroi que devait naturellement produire l'aspect de ce monstre.

Richard surtout , persuadé qu'il touchait à sa dernière heure et qu'un affreux avenir ne lui gardait plus que d éternels tourmens, répandait des larmes sanglantes et faisait les adieux les plus déchirans à son épouse désolée.

Le diable souriait d'une maligne joie , quand le curé rentra suivi d'un petit eufant de chœur qui portait un vase plein d'eau bénite et une mesure de grains de millet. Son retour rassu-

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ra un peu le pauvre Richard, et rendit au diable la liberté d'agir.

« Ange des ténèbres , lui dit le » curé, si tu as su séduire cet homme » et l'engager à te vendre son âme , n je conviens que tu n'as fait que ton » métier ; mais pour peu que tu )) veuilles t'épargner les tourmens que » je te prépare, jure-moi, parleDieu » vivant , que tu le laisseras en paix , » jusqu'à ce que tu aies ramassé grain » à grain tout le millet qu'il y a dans » celte mesure.

» Je le jure , répondit le diable , » après un moment de silence , en » voyant que le curé la renversait sur » le plancher^ el il se mit à recueillir » ces grains avec l'adresse et l'agilité ^> d'une poule qui pèche dans le sac » du fermier. »

Mais sitôt qu'il eut prononcé le mot qu'on attendait , le curé versa ce qui restait de la mesure dans l'eau bénite.

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Le diable hurla en frëmissnnt, et s'approcha du vase ; il osa y enfoncer la griffe et la retira toute brûlante. » Fve- » tire-toi donc, Satan , s'écria le prê- » tre ; tu n'as plus rien à prétendre » ici. ))

L'ange des ténèbres , furieux d'avoir perdu sa proie , s'enfuit dans la cave , et s'engloutit en perçant la terre. Il ressortit ensuite sous le pont bâti par Richard dont il fit sauter une archc^ et ne reparut plus.

On voulut boucher le trou qu'il avait fait dans la cave; on y jeta plusieurs tombereaux de décombres ; mais après trois mois de travail , l'ouverture était toujours la même, et exhalait des odeurs étouffantes.

Richard , renaissant à la v^e et à l'espoir du bonheur, qui ne peut exister sans la paix de fàrne , abandonna sa maison , mena une vie exemplaire et conserva précieusement le

vase et l'eau sacre'e cjui conservait le millet salutaire. Quant au potit , on ne put le réparer qu'imparfaitement, et ou l'appela depuis le Pont au Diable.

IM/VM«VMIVM

io8 LA BELLE JULIE,

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