NOUVELLE
Dans une petite ville de la Lorraine, vivait anciennement un vieux bourgeois fort retiré, veuf d'une femme qu'il avait adorée et qui lui avait laissé, pour gage de son amour, une fille nommée Julie , si aimable , si gracieuse et si bien faite, qu on ne l'appelait pas autrement que la belle Julie.
Les qualités de son cœur répondaient aux charmes de sa figure, et Julie était la plus admirable personne de la contrée : aussi , dès qu'elle atteignit sa quinzième année , elle se s it entourée d'une foule d'amans. Sou cœur n'en distingua qu'un , le jeune et sensible Emmanuel; mais Rodolphe, son père , s'était promis de mettre h profit lesat-
traits de sa fille, etde donner , ou plutôt de vendre sa main , au plus riche parti qui se présenterait.
Il y avait , dans le voisinage, un sexagénaire opulent , mais qui passait pour le plus dissolu des hommes , et employait ses immenses revenus à séduire de jeunes filles , et à s'entourer, au sein d'un honteux célibat, de courtisanes sans pudeur qui pouvaient à peine, avec tous leurs talens, ranimer le plaisir dans son corps usé, dans son cœur abruti , si toutefois de tels êtres ont un cœur.
Il aperçut Julie , fut épris de sa beauté , et eut pourelle ce méprisable désir d'un moment , qu'on nomme à présent un c^pnce. Il se présenta donc parmi ses adorateurs. Sa recherche ne déplut point à l'avare Rodolphe \ mais sa vue seule révoltait le cœur de la jeune fille.
Si l'amour a un bandeau qui lui em-
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pèche de voir les défauts de l'objet aimé , il le porte aussi pour montrer quel intérêt, l'ambition et les vains préjugés des hommes ne sont rien à ses yeux.
Emmanuel n'était pas riche, il n'avait point de ti 1res, l'éclat et la pompe n'annonçaient passa présence; et Julie l'aimait , parce qu'elle le voyait vertueux, estimable, tendre, constant ; parce qu'elle le trouvait aimable. Si parfois elle le comparait à son opulent rival , le vil caractère de l'un ne faisait que mieux ressortir les belles qualités de l'autre.
Cependant l'infàmc Désangles (c'est le nom du vieux libertin ), après quelques visites, sentitcroître son amour, qui devint bientôt une flamme dévorante. Il en fît l'aveu dans les termes les plus tendres qu'il savait employer à propos , et fut assez mal reçu. Il ne se rebuta pas , lui offrit des prcsens ,
des bijoux , employa tous les moyens de séduction imaginables; car le mariage ne le tentait point, il ne briguait que des faveurs. Mais Julie le repoussa avec indignation 5 et cette vertu , qu'il voyait peut-être pour la première fois, l'étonna et l'enflamma encore davantage.
Jtrilie raconta le lendemain ce qui s'était passé à son cher Emmanuel ; et le jeune amant alarmé se hasarda à demander sa main à son père.
Il lui exposa tout l'amour qu'il ressentait pour sa fille , le bonheur qu'il lui ménageait , sa petite fortune , ses
espérances , sa conduite Ce n'était
pas là ce qu'il fallait au vieillard j il refusa la demande de l'honnête Emmanuel, sous prétexte qu'il aimait trop sa fille pour se décider sitôt à se séparer d'elle.
Ce refus affligea le cœur d'Emmanuel ; mais il le rassura sur l'amour
du vieu^f Désangles. Il pensa que , puisque Rodolphe voulait avoir encore quelque temps sa fille auprès de lui, il pourrait cependant augmenter ce qu'il possédait et se rendre plus digne de son amante ; car il avait déjà assez d'expérience pour connaître que la fortune donne souvent le mérite ; mais il en avait trop peu pour s'apercevoir que le détour de Rodolphe n'était qu'un honnête dédain.
Il confia ses projets à la belle Julie qui approuva tout , et l'espérance ne s'éteignit pas tout-à-fait dans leurs cœurs.
Désanglès , de son côté , sentant bien qu'il ne pouvait plus vivre sans Julie , et n'osant plus se présenter en séducteur devant cette vertueuse fille, résolut de renoncer pour quelque temps au train de vie qu'il avait mené jusqu'alors , et de s'engager enfin sous les lois du mariage.
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Il alla donc trouver Rodolphe :
« Vous me connaissez , Monsieur , » lui dit-il , vous savez que je suis » l'homme le plus riche de la ville ; » j'étais décidé à mourir célibataire ; » mais la beauté de votre (ille m'a » ébranlé, et Je me décide à entrer en » ménage. Il dépend de vous de me « rendre le plus heureux des mor- » tels. » Le vieux bourgeois lui répondit qu'il était fort honoré de sa demande , et qu'aussitôt qu'il le voudrait , Julie lui donnerait la main.
Désangles parut alors aussi empressé que reconnaissant , et pria Rodolphe de le recevoir pour gendre dans deux jours. Il obtint tout ce qu'il désirait et s'en retourna tort content.
Le père de Julie l'appela aussitôt , et lui nomma l'époux qu'il lui destinait. Julie pâlit à ces mots , et voulut répliquer; mais son père lui imposa silence et lui ordonna de se préparer I. 5*
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dans deux jours à le suivre à l'autel.
Elle se jtta aux genoux de son père le conjura de ne pas l'immoler à un vil intérêt, lui peignit le caractère odieux de Dosangles , les séductions qu'il avait employe'es auprès d'elle ; le supplia de différer au moins un hymen qu'elle ne pouvait entrevoir sans frémir : Rodolphe fut inébranlable, et le désespoir de sa fille ne fit rien sur son âme. La ten'iresse paternelle et les douces affections de l'homme sont muettes dans un cœur oii l'avarice a fixé sa demeure.
Le lendemain, on fit les préparatifs des noces. La nouvelle de ce mariage devint publique , et tout le monde en murmura.
Emmanuel , ne pouvant en croire ses oreilles , courut chez son amante poui' apprendre son malheur. Ou l'empêcha de la voir, et Rodolphe lui fit dire de ne plus songer à elle. Il s'en
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retourna Tàme déchirée, la mort dans le cœur ; et l'ëmotion que lui causa la perte de sa chère Julie , lui donna une fièvre brûlante. II se mit au lit et versa des torrrens de larmes.
La belle -Julie était dans un e'tat encore plus affreux. Après de vaines prières , voyant qu'elle ne pouvait attendrir l'auteur de ses jours , elle implora le ciel contre l'injustice de son père , repoussa avec horreur l'homnie déleste qui la persécutait et lui déclara qu'elle l'abhorrerait jusqu'à la mort. Il n'en poursuivit pas moins les apprêts du mariage.
Le funeste jour arriva trop vite. On traîna Julie à l'église. Le prêtre lui demanda si elle consentait à prendre Désangles pour époux. Elle ne répondit que par des pleurs. Mais son père qui était à ses côtés , lui saisissant le bras avec fureur , hii dit d'utjc voix basse : « Fille rebelle ! encore un mo-
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M ment de résistance, je te maudis et » t'abandonne. »
Julie terrassée s'ëvanouit. On crut entendre un oz//, faiblement prononcé , et on donna la bénédiction aux deux époux ; après quoi , on porta la malheureuse victime dans la maison de Désangles.
Cependant l'évanouissement durait toujours , et rien ne pouvait le faire cesser. On appela un médecin qui déclara que le cœur ne battait plus, et que Julie était morte !...
Les convives effrayés se retirèrent; Rodolphe sentit enfin son crime; Desangles , incapable de remords , ne pleura point son forfait. Sa passion s'éteignit avec l'objet qui l'avait allumé , et il ordonna qu'on ensevelît son épouse.
Emmanuel qui était au lit dangereusement malade , n'apprit point ce jour-là le nouveau malheur qui venait
d'arriver. Mais le lendemain , quand le son lugubre des cloches annonça l'heure des funérailles, un secret pressentiment vint l'épouvanter ; il sortit en désordre, et vit passer le corps inanimé de sa Julie qu'on portait dans la tombe.
A cette vue , le sombre désespoir lui rendit toutes ses forces 5 il se jeta sur son amante , la couvrit de baisers , l'inonda de ses larmes ; on l'en arracha, et on le reconduisit chez lui , malgré tousses efibrls : « Laissez-moi , bar- » bares , s'écriait-il ; je veux desceni) dre avec elle dans le séjour de la » mort.... La tombe réunira nos cen- » dres, comme l'amoar avait uni nos » cœurs. M
On ne l'écouta point , il fut gardé tout le jour, et on ne le laissa seul que quand la nuit fut venue. Cependant, Rodolphe désolé , abandonné à luimême, pleurait amèrement les suites
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cruelles de sa violence. Personne ne chercha a calmer ses regrets. Coupable de la mort de sa fille , il était devenu , ainsi que son gendre, un objet d'exécration ; et la douleur du seul Emmanuel était partagée.
Mais, sans doute par un prodige de l'amour , l'évanouissement de Julie n'était rien moins que la mort. Elle en sortit au commencement de la nuit, ouvrit les yeux et se trouva environnée d'épaisses ténèbres. Elle ne put d'abord reconnaître le lieu étroit où elle se trouvait abandonnée. Bientôt, réfléchissant à l'espèce de mort , dont elle avait senti les approches devant son odieux époux , l'idée de la tombe s'offrit à sa pensée ; et l'odeur de la putréfaction qui l'entourait , lui dit assez qu'on la croyait morte, et qu'on l'avait ensevelie dans le sépulcre de sa famille.
Le soleil , en rendant la lumière au
monde , lança quelques rayons à travers les pierres mal jointes qui couvraient le caveau , et la convainquit entièrement qu'elle était dans la demeure des morts. Les ossemens et les cendres de ses ancêtres reposaient auprès d'elle, et appelèrent dans son âme des réflexions horribles. La désolation de son père , de son barbare père qui pourtant la chérissait et quelle ne pouvait haïr ; le désespoir d'Emmanuel qui la perdait deux fois; l'afïreuse idée de ne plus le revoir , lui que rien ne pouvait effacer de son cœur; l'attente d'une mort épouvantable , au milieu des angoisses de la faim et de la douleur la plus noire , dans le sein de la terre qui ne devait plus la porter vivante ; toutes ces images venaient en foule s'emparer de son imagination affaissée.
Après quelques heures d'un morne silence, elle versa des larmes ; mais le
besoin de manger ne tarda pas à se faire sentir. Elle n'avait pris aucun aliment depuis le jour où son père lui avait annonce son hymen avec Dësangles. Il lui fallut néanmoins combattre contre la faim cruelle , et passer le jour dans la souffrance et le désespoir.
La nuit vint. Julie accablée ne put goûter le sommeil; et elle appela la mort. Ses mains tremblantes cherchaient quelque nourriture , et portaient machinalement à sa bouche les ossemens hideux qui se réduisaient en poudre , en approchant de ses dents.
Elle espérait perdre, avant la fin du jour suivant , le reste de ses forces, et terminer en expirant , une vie insupportable. Mais la fureur du besoin les ranima par instans et lui donna des frénésies. Elle essaya d'ébranler la pierre qui couvrait l'entrée du caveau , et fit long-temps de vains efforts. En-
fin ce que deux hommes ne faisaient qu'avec peine , la force du désespoir et la rage d'une faim dévorante , plus cruelle mille fois que la mort la plus ©tTreuse,le produisirent en un instant dans une femme épuisée, ha. pierre se dérangea -, et Julie tremblante , éperdue , pâle comme un spectre , se hâta de sortir de sa tombe. La nuit recommençait sa course silencieuse ; et la malheureuse amante d'Emmanuel rentra dans la ville sans être vue.
Elle courut frapper à la porte de son père qui ne dormait point. Le vieillard descendit , et voyant ce fantôme couvert de la pâleur de la mort , les yeux égarés , mais supplians et mouillés de larmes sanglantes : « Re- « tire-toi , dme bienheureuse ! s'é- » cria-t-il en reculant avec effroi 5 ne » viens pas me reprocher mon crime; ^> le remords t'a pleinement vengée...
» Va trouver ton époux j il est le plus I. 6
» coupable. Attache-toi à ses pas, suis- » le dans les ténèbres , épouvante son » âme endurcie , et rends-lui tous les » maux qu'il me cause. »
A ces paroles , Rodolphe se retira , en fermant sa porte sur lui. En vain Julie l'appela à son secours, il ne reparut point. L^infortunée ne savait où trouver un asile et quelques alimens, dont elle avait si grand besoin.
Elle errait à l'aventure et implorait inutilement la pitié de ceux qui l'avaient connue. Tous fuyaient devant elle, et la prenaient pour un spectre.
Elle rencontra son époux qui retournait à sa maison , et s'avança Ters iui. Mais dès qu'il la reconnut, il tressaillit , et sentit son sang se glacer dans son cœur: u Retii e-toi , âme bienheu- » reuse ! lui dit-il; ou si tu demandes » des prières , demain tu seras satis- » faite. — Quoi ! vous aussi , bar- •) bare ; vous me repoussez ? reprit
» Julie ; » et elle fit un pas pour se jetci- a ses genoux. De'sangles épouvanté lomha à la reaverse et poussa des cris de terreur , sans que personne osât sortir , tant que le spectre fut auprès de lui; et la pauvre Julie , ainsi abandonnée , voulait mourir à côté de celui qui l'avait plongée dans Pabime du malheur , quand elle aperçut son dier Emmanuel , que le bruit de son apparition attirait en ces lieux... u O » mon ami , lui cria-t-elle d'une voix » li'emblante , fuiras-tu aussi ma pré- » sence ?... »
Emmanuel, en entendant ces mots, se crut trompé par la douce illusion d'uu songe ; mais bientôt il toucha les vétemens de sa Julie , et se prosternant à ses pieds , agité de crainte et d'espoir , hors de lui , dans le tran port et le délire. « Ombre de mabien- » aimée , lui dit-il , tu viens sans » doutQ^ me reprocher ma lenteur k
» te suivre dans la tombe ; mais at- » tends : je ne te quitterai plus...» Eu même temps , il tira de son sein un poignard et vouluts'en percer le cœur.
Julie lui saisit la main : « Je ne suis » point une ombre, reprit-elle , je suis » ton amante , que la mort n'a point » encore frappée et que la cruelle » faim éteindra bientôt. » — « Ociel !
» s'écria Emmaimel , c'est elle, c'est sa » voix..., c'est bien ma Julie. » Et il la prit dans ses bras , et la porta dans sa chambre , glorieux d'un poids aussi cher. Là , le tendre amant s'empressa de rétablir ses forces et de consoler son âme brisée , ne s'occupant. que du présent , sans songer à un avenir affreux, que heureusement le ciel prit soin d'embellir.
On avait transporté Désangles chez lui ; et les secours les plus prompts avaient été prodigués.' Mais le coup était porté , et le malheureux mourut pendant la nuit.
Cette nouvelle ranima toutes les espe'rances d'Emmanuel 5 il fit reposer son amante et courut trouver Rodol^ phe , à qui il demanda une seconde fois la nàain de Julie. Le vieillard le crut dans le délire , et le plaignit : « Hélas ! se disait-il, c'est encore moi » qui ai causé son malheur , comme M j'ai causé la mort de ma fille. »
Mais quand Emmanuel l'eut supplié de venir voir Julie , quand le vieillard , conduit auprès d'elle , ne put plus douter de son existence ; quand il eut appris par quel miracle elle lui était rendue, il entra dans un transport de joie qu'on ne peut sentir, si l'on n'est père ; il demanda pardon à ses enfans qui le couvrirent de caresses, et consentit à leur union.
Ce second mariage se fit avec moins de pompe que le précédent ; mais il fut généralement applaudi , tout le monde étonné voulut apprendre l'histoire de la morte-vivante ; toute la
ville souhaita le bonheur aux nou- "veauv époux, et le ciel ne fut point sourd à ce vœu général : Emmanuel et Julie oublièrent au sein de lamour, toutes les peines qui avaient précédé leur hymen.
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