‹ Les contes noirs, ou, Les frayeurs populairesChapitre 12 sur 15 · LE TRÉSOR · texte numérisé non relu

LE TRÉSOR

Nos pères ont vu , dans la Flandre , un vieux château délabré , abandonné de ses maîtres , où des esprits revenaient, depuis longues années, le premier jour de la lune , faire le sabbat traîner des chaînes et allumer des toi^ ches funèbres. Personne n'osait , ce?

jours-là , y mettre le pied ; et il serai* sans doute encore un objet de terrera , si la révolution n'en avait anéanti le'îs débris.

Six mois avant la bataille de Fontenoi , un grenadier français , passani à une demi-lieue du château , et en tendant les histoires- qu'on enracon contait , voulut faire connaissance avec ces habitans mystérieux. C'était

justement le jour des apparitions. Il ne parla de son projet à personne; et , sans craindre les morts, se rendit hardiment dans un lieu où ils daignaient se montrer.

Il ne trouva partout que le silence et la solitude , et choisit une des plus belles chambres pour y passer la nuit.

En l'attendant , il visita tous les coins , et ne déterra personne. Il s'enhardit du mieux qu'il put , et voyant le jour baisser , il regagna son logement d'adoption , battit le briquet , alluma deux chandelles , et chercha son sac qu'il avait déposé sur une table , et qui contenait des provisions pour son souper ; mais il avait disparu , et il ne put savoir ce qu'il était devenu.

II s'affligeait plus de la nécessité où, il était de se passer de souper , que de de la perle du sac , quand il vit entrer deux grandes femmes, velues de blanc et couvertes de longs voiles , qui hii

mirent la nappe et lui servirent de quoi manger. « Oh ! oh I dit-il , c'est » autre chose ! on veut me traiter...» Et il adressa la parole à ces deux femmes qui ne lui re'pondirent point.

Quand les mets et le vin furent sur la table , elles lui firent signe de souper et se retirèrent.

Il ne se troubla point, profita de la circonstance , mangea de bon appétit et but de même. « Parbleu ! mar- » motlait-il en lui-même tout en se » restaurant; si c'est comme cela w qu'on reçoit ceux qui passent dans » ce chàteaujjepuisy demeurer quel- )) ques jours , pour me bien rétablir » de mes fatigues, et fe serai cama- » rade assez volontiers avec de pareils » esprits. ))

Quand il eut mangé et bu , autant qu'il en pouvait porter , il se leva de table , arrangea son lit , mit son sabre sous son chevet , son fusil à ses côtés

et se coucha. A peine fut-il endormi, qu'il se fit dans tout le château un bruit épouvantable , dont il s'éveilla en sursaut. Il devint attentif, et vit voltiger par sa chambre deux grandes chauve-souris qui éteignirent ses chandelles. Aussitôt la chambre se remplit de flammes; et trois spectres, traînans d'énormes chaînes , entrèrent lentement et s'avancèrent vers son lit. 11 voulut prendre son sabre , et ne le trouvapt plus , non plus que son fusil , il commença à ressentir quelque frayeur.

L'un des spectres, se penchant sur son visage , lui demanda d'une voix grêle , ce qu'il venait chercher dans ces ruines, et pourquoi il troublait le repos des morts ? Il répondit qu'il ne songeait point à les affliger, et qu'il n'avait cherché dans ce château qu'un gîte pour la nuit. — «Suis-nous donc,»

disent les trois spectres ensemble.

— u Pourquoi ? ne suis-je pas bien » ici ? — Non. »

Au même instant, il vit descendre par la cheminée quinze ou seize diables vêtus de rouge, et la tête chargée de cornes ardentes. 11 se fit un bruit effroyable dans toutes les salles du château ; l'éclair brilla , les coups de tonnerre retentirent ; et il sembla au grenadier entendre tomber la grêJe sur les toits et le long des murs. Ceti-^ salle était sans doute celle des rassemblemens ; car à la lueur des feux qui s'allumaient et s'éteignaient de moment en moment dans tous les coins de la salle qui se remplissait d'une épaisse fumée , il aperçut une foule d'ombres , de fantômes , de hiboux et de monstres qui entraient sous mille formes diverses , par les portes et les fenêtres que lèvent faisait jouer avec fracas.

L'efifroi s'empara de tous ses sens ;

il se leva et voulut fuir ; mais il n'en eut pas la force. L'un des trois spectres lui prenant le bras de sa main glace'e , l'entraîna avec lui ; et quand ill'eut conduit, à travers des.escaliers tortueux et de longs corridors, dans une grande cour entourée d'arbres, il s'arrêta et lui dit : « Ne me reconnaîs- » tu point? — Non. — Ehbienîsou- » viens-toi de celui qui combattait à ^) tes côtés dans la dernière affaire, où » nous nous trouvâmes ensemble. Je » suis son ombre. — O ciel !toi , mon » ami !... — Oui , condamné à errer » pendant vingt ans , pour expier mes » fautes. Mais retourne d^os ta fa- )) mille 5 va dire adieu à ta mère... — )) A ma mère?... — Et dans six mois... » mais viens... »

Le spectre l'emmena alors au pied d'un grand chêne , ôta une touffe de gazon qui couvrait un vase plein d'or monnoyé. « Prends ce trésor, lui dit-il;

» emploie-le à réparer tes affaires; et » dans un an , aie soin de le rappor- )) ter ici à pareil jour, ou plutôt n'ou- » blie pas de le renvoyer 5 car le ciel » t'otera les moyens d'y revenir. »

A ces mots , le spectre s'engloutit.

Le grenadier interdit ne savait s'il devait regarder comme un songe tout ce qu'il avait éprouvé. Il ne laissa pas cependant de s'emparer au plus vite du trésor désigné , et sortit sans ob- «tacle du château.

U arriva au bout de deux jours à ïournay , où demeurait sa famille.

Après avoir embrassé sa femme à qui il conta ses aventures , il lui remit le trésor , en lui recommandant la plus grande discrétion. Il courut ensuite voir sa mère, qui se mourait , et qui expira dans ses premiers embrassemens. • , . •„

Il comptait sur une succession coaysidérable ; elle fut absorbée complète-

rïient par des créanciers qu'il ne soupçonnait point. Tout ce qu'il possédait d'un autre côté fut perdu dans une banqueroute ; et si le trésor n'eût été là pour remonter le commerce de laines que faisait sa femme , il l'aurait laissée dans une pauvreté absolue.

Après avoir mis ordre à ses affaires, il retourna à son régiment ; et bientôt se donna la fameuse bataille de Fontenoi. il y eut les deux jambes emportées par un boulet de canon , et fut mis dans un hôpital militaire , d'où il put se faire transférer chez lui.

Il souffrit long-temps des douleurs cruelles. Mais il commençait à se porter assez bien, quand le moment de 1 endre le trésor arriva.

Quoiqu'il n'eût eu aucune apparition depuis qu'il avait quitté le château , il se rappela qu'on lui avait prédit là le trépas de sa mère , la perte

de sa petite fortune et l'état où il se voyait. L'accomplissement de toutes ces choses , lui fît Ijien sentir qu'il ne fallait pas offenser des gens qui en savaient si long ; et il engagea sa femme à reporter à sa place cet argent , qui s'était doublé dans leurs mains , et les mettait dans l'aisance. Mais elle n'osa s'y. exposer , et la nuit indiquée était venue , sans qu'il en eut rien pu obtenir.

A une heure du matin , moment auquel le grenadier était sorti du château des spectres , il entendit un hurlement dans sa cheminée , et en vit descendre un grand homme noir, armé de griffes. Ses yeux étaient brillans comme ceux du lynx; une grosse barbe de bouc lui pendait au menton, et deux cornes recourbées lui couvraient les deux tempes. Il s'annonça pour le maître du trésor, et redemanda son bien.

A sa vue , la femme qui n'était pas; «jouchëe, s'évanouit ; et le diable courut sur elle pour lui tordre le cou.

Mais le grenadier lui jeta son bonnet à la figure ; et pendant qu'il le grignottait avec la rage de se voir privé de sa proie, le grenadier lui dit que s'il n'avait pas reporté ce qu'il avait emprunté, il en était excusable, puisqu'il ne pouvait quitter le lit; que d'ailleurs la somme était prête et qu'il pouvait la prendre. Et il lui indiqua l'armoire où elle était déposée.

Le spectre qui avait livré le trésor, parut alors ; et s'avança sans dire un mot vers son maître. Ils comptèrent l'argent , et y trouvant le tout bien en règle , ils l'emportèrent et ne revinrent plus.

La femme reprit enfin connaissance.

Son mari eut mille peines à dissiper ses frayeurs. Cependant ils n'eurent depuis aucune vision , et passèrent le

i37 reste de leurs jours dans une douce médiocrité; ce qui prouve la fausseté du proverbe que l'argent du diabh ne profite pas.

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