‹ Les contes noirs, ou, Les frayeurs populairesChapitre 13 sur 15 · LE SPECTRE DE SOISSONS · texte numérisé non relu

LE SPECTRE DE SOISSONS

Un bon marchand de la ville de Soissons , nommé Augustin , avait eu de sa femme Béatrix deux enfans , un garçon , mort trois mois après sa naissance, et une fille qui faisait alors tout leur espoir.

Quand Louise fut en âge d'être mariée , son père accorda sa main au fils de l'un de ses correspondans qui n'était jamais venu à Soissons. On envoya au jeune homme le portrait de sa future épouse 5 il en fît autant à l'égard de Louise, et ils devinrent amoureux l'un de l'autre , sans se connaître davantage.

Cependant une maladie épidémique vint frapper la jeune Louise et l'emporta au bout de trois jours.

Ernest, qui s'était mis en route avec son père pour venir célébrer son mariage , arriva le lendemain à Soissons, et ils descendirent à la maison d'Augustin, où ils trouvèrent tout le monde en larmes. Ils en demandèrent le sujet, et on leur apprit que Louise avait été enterrée la veille.

Ernest donna des pleurs au sort de son amante , et son père s'efforça de consoler les parens. On soupa dans la tristesse et le silence ; après quoi , Augustin conduisit ses hôtes aux appartemens qu'il leur avait préparés.

Comme sa maison était étroite , il fit coucher Ernest dans la chambre de Louise.

Le jeune homme , occupé de sa perte et d'une mortsi prématurée, ne put s'endormir.

A onze heures du soir , quoiqu'il tut bien éveillé et qu'il n'eût entendu ouvrir aucune porte, il vit entrer dans

sa chambre une jeune fille vêtue de blanc, qui s'approcha doucement de son lit.

Il leva la tête , et à la lueur d'une petite lampe qui brûlait encore sur sa cheminée, il lui sembla distinguer les traits de sa chère Louise. Il tira le portrait qu'il portait sur son sein, et reconnut évidemment qu'il ne se trompait point.

Ce prodige le plongea dans une mer de pensées. Les parens auraientils voulu l'abuser par une feinte mort? retirer leur parole .'* donner leur fille à un autre ?... ou ne voyait-il qu'une vaine ombre ?.... Mais, non j il ne croyait point aux fantômes.

11 prit alors la main de Louise et la pressant sur son cœur, il sentit bien que ses yeux ne lui faisaient point une illusion. Il baisa cette main chérie , trouva son amante plus belle que l'imparfaite image qu'il en avait reçue, lui

parla de son amour en termes brùlans ; et, voyant l'instant favorable , peu de résistance, une grande beauté, il profita de la solitude où il se trouvait, et s'enivra avec la jeune fille de tous les plaisirs de l'amour.

A la fin de la miit , elle lui dit qu'elle était obligée de se retirer et de fuir les regards de son père et de sa mère , l'embrassa tendrement et lui donna pour gage de son amour l'anneau qu'elle portait au doigt et une boucle de ses cheveux. Ernest en retour , lui fît présent d'un collier de perles et de quelques bijoux qu'il avait apportés pour elle , et elle sortit.

Ernest se leva , ne dit rien de ce qui lui était arrivé pendant la nuit , et épia la conduite des parens de Louise, qui furent ce jour-là aussi tristes que la veille. Il ne sortit point , passa la journée à les consoler , aidé de son père a qui il fut tenté vingt fois de

confier son aventure pour lui demander ses avis.

Il se retira pour se coucher , sans avoir commis d'indiscrétion; et quand il fut dans sa chambre , il songea à tout ce qu'il éprouvait. Les parens de Louise lui avaient témoigné la tendresse la plus franche , son père , ami intime d'Augustin , ne paraissait former aucun soupçon, plusieurs personnes de la ville étaient venues pleurer la mort de la jeune fille avec les auteurs de ses jours.... Louise serait-elle donc réellement morte ? L'amante , dont il reçoit les faveurs , ne pourraitelle pas être une autre ?...Mais, non , c'était bien Louise....

Elle parut alors, et le confirma dans fion opinion. Ils se mirent au lit , et cette nuit s'écoula , comme la précédente, au sein de la volupté et du plus doux abandon.

Mais à son réveil, Ernest conta tout

à son père ; et le père e'tonné lui fit mille questions qui le jetèrent dans un grand embarras. Enfin il alla trouvée Augustin , et lui demanda si sa fille était réellement morte. Augustin crut que son ami le raillait et lui fit des reproches, tout en versant de nouvelles larmes. Mais quand il eut appris ce qui avait eu lieu dans la chambre dé sa fille, il voulut l'entendre encore de la bouche d'Ernest; et, plein de l'espoir de revoir son enfant chéri , sans s'arrêter sur le prodige qui la rendait à la vie , il alla tout annoncer à sa femme qui faillit s'évanouir à ces nouvelles inconcevables,

La nuit vint lentement au gré des quatre amis* Ernest se rendit à sa chambre un peu avant dix heures , et Louise arriva bientôt , toujours vêtue de blanc. Ernest ne pouvait croire encore que ce fût elle, ou du ilioins qu'elle fût morte , lorsque les parens

entrèrent, la reconnurent et coururent à elle pour l'embrasser.

» Hélas ! leur dit-elle en les repous- » sant , vous m'ôtez le seul bonheur J> que j'aie eu jamais j mais vous allez » me perdre une seconde fois , et per- » sonne ne me verra plus. »

En même temps, elle tomba morte.

On ouvrit sa fosse ; on trouva , dans son cercueil vide , le collier et les bijoux qu'elle avait reçus d'Ernest ; on la fît enterrer une seconde fois au milieu de la plus affreuse désolation.

Ernest , frappé d'avoir reçu les faveurs d'un spectre , mourut quelques heures après , et fut enseveli avec elle.

( Je tiens cette aventure d'un vieillard de Soissons qui m'a dit l'avoir entendu raconter à son père. On trouve , dans le livre de l'affranchi Phlégon , une anecdote qui a , dans ses détails, quelque ressemblance avec celleci ; peut-être ont-elles toutes deux la même origine. )

i45 LE CAVALIER SANS TETE.

Page 1