‹ Les contes noirs, ou, Les frayeurs populairesChapitre 8 sur 15 · HISTOIRE DE MÉLUSINE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE MÉLUSINE

Les cabalistes, en étudiant le grand livre de la nature, ont heureusement découvert que les élémens sont peuplés d'esprits qui tiennent le milieu entre l'ange et l'homme. Les Salamandres occupent la région du feu , les Sylphes celle de l'air, les Gnomes habitent dans les entrailles de la terre, et les Ondins ou les Nymphes ont les mers et les fleuves pour demeure.

Ces êtres invisibles à tout œil impur, aiment beaucoup la société de l'homme; ils se montrent avidement au sage 'qui les invoque comme il faut , et lui rendent des services sans nombre : les Gnomes surtout, en lui prodiguant les richesses qu'ils gardent dans le centre de la terre. Mais

ces quatre sortes de créatures sont mortelles en corps et en âme ; et il serait fort désolant pour les cœurs sensibles de voir retomber ainsi dans le néant des âmes raisonnables et pënëtrëes de la crainte de Dieu, s'il n'y avait parbonheur un remède ; c'est que l'esprit qui peut contracter une alliance avec un être de la nature humaine , devient dès lors immortel comme nous. Voilà pourquoi nos pîiilosophes cabalistes renoncent sévèrement à tout commerce avec les femmes , pour avoir le plaisir d'immortaliser les Sylphides, les Nymphes et les filles des esprits qui leur plaisent. Voilà pourquoi tant de demoiselles renoncent courageusement à tout commerce avec les hommes , pour avoir l'honneur d'immortaliser les Gnomes, les Salamandres et les Sylphes.

Vivait , diius le bon vieux temps , un digne et loyal chevalier, brave

comme son epée, beau comme A-ioiiis, doué d'un cœur noLle et sensible , et admiré partout pour ses vertus et son mérite : c'était le comte de Poitiers. Il avait vingt-huit ans; et, depuis plusieurs années , il soupirait le parfait amour pour la belle et douce Léontiue de Nevers.

Quand on fait l'amour aujourd'hui, on se voit , on compare les fortunes, on s'épouse , et tout est dit. On n'allait pas si vite sous nos bons aïeux. On voiilait se connaître , s'estimer , se prouver un amour mutuel , se mériter réciproquement; et quoiqu'un peu lente , cette méthode valait bien l'étourderie moderne.

Le comte de Poitiers avait couru les aventures , pourfendu des géans , assommé des monstres , exterminé des tyrans , délivré des pucelles , et il ne se croyait pas digue encore de Léontine.

il se hasarda pourtant à demander sa main au comte de iSevers. Celui-ci fut flatté de sa demande , et lui dit qu'il l'acceptait pour gendre , mais qu'auparavant il lallait aller sur les frontières , terminer au plutôt une guerre injuste, qu'un voisin hargneux lui avait suscitée ; c'était le comte Raoul , qu'on disait renégat et infâme magicien.

Le chevalier , animé par l'espérance , jura de se Lien battre , et de faire payer cher au discourtois voisin , le retard qu'il apportait à son bonheur. On fixa le départ à trois jours de là , pendant lesquels le jeune amant fît ses adieux à sa belle , et lui promit bien de la mériter par de nouvelles prouesses.

On se mit en marche, le premier du mois de mai ; le comte de Poitiers commandait deux cents chevaliers, et quinze cents hommes d'armes. On

campa le soir auprès d'une foret; et , après avoir envoyé quelques-uns de ses gens à la de'couverte , l'amant de Le'ontine se coucha au pied d'un arbre, et s'endormit en songeant à SCS amours. Mais, vers le milieu de la nuit, quand toute Parmée était plongée dans le premier sommeil, le chevalier fut réveillé en sursaut par une main délicate qui lui caressait le menton. Il faisait un beau clair de lune ; néanmoins il ne vit rien, et se crut bercé par les illusions d'un rêve. Mais aussitôt qu'il fut rendormi, la même main le caressa une seconde fois. Il se leva vivement , et se trouvant seul : « Voilà » qui est singulier , se dit-il ^ qui peut >i prendre plaisiràm'inquiéter ainsi?..

n — Robert !... lui cria une voix, » suis- moi. »

Au même instant, il aperçut à quelques pas de lui une ombre bien dessinée qui marchait parmi les arbres.

ïl ne balança point , prit sa bonne ëpée , et se mit à suivre l'esprit à travers les rochers, jusqu'à une grotte de verdure qu'un petit ruisseau baignait, en murmurant sur un lit de cailloux.

L'esprit alors s'arrêta, et lui dit:

(( Brave chevalier , je connais la no- » blesse de ton cœur ; jure moi donc » de m'accordcr un don? — Je le jure, » repondit Robeit , s'il ne m'oblige à » rien qui puisse offenser Dieu et ma )> dame. — INon , reprit l'esprit en » soupirant; c'est de revenir ici dans » un an , à pareil jour. — J'y serai. — » Eh bien ! dit une grande et belle » dame qui parut alors , prends cette » cpëe et cet ëcu. Ils sont enchantes, » et sauront te sauver de bien des » périls. Adieu ; marche à la gloire , » et souviens-loi que de grandes dcs- M tinées l'attendent. >')

Après ces mots, les deux êtres mys-

térieux s'envolèrent dans un nuage d'azur.

Robert tout émerveille s'en retourna à son camp avec le bouclier et l'épée. Le jour ne larda pas à dissiper les ombres , et l'armée se remit en marche ; elle arriva le soir en face du camp ennemi.

On se prépara au combat avant le lever du soleil. « Compagnons, dit le » comte de Nevers , les étendards se >i déploient ; soutenons notre gloire )) et la réputation de nos armes. Cest » contre le féroce Raoul que nous » allons marcher encore ; que ce jour » soit le dernier de sa vie , et que nos » épees ne rentrent dans le fourreau » qu'après avoir exterminé ce traître , » qui ne respecte ni les traités, ni les » lois sacrée^ de la chevalerie ! — » Marchons ! s écria Robert, n En même temps, il pressa les flancs de sou bouillant coursier , les trompettes

sonnèrent la charge , et les deux armées se mêlèrent.

Raoul se battait en déterminé , car il était brave , et c'était, dit-on, sa seule qualité. Il avait fait déjà plusieurs tentatives inutiles pour s'emparer des états du comte de Nevers ; et il voulait cette fois-ci y employer tous ses moyens. Son armée était nombreuse , mais la perte de cette bataille devait infailliblement entraîner la sienne. L'acharnement était à peu près égal des deux côtés : les soldats de Raoul , dévorés de la soif de l'ambition , étaient des vautours acharnés a leur proie; ceux du comte de Nevers, transportés de l'ardeur de la vengeance et armés pour la défense de leur liberté , de leurs compagnes et de leurs fortunes , se battaient avec le courage de la lionne qui défend ses petits.

Cependant le centre de l'armée, où

commandait le comte de Nevers, commença à plier sous les efforts de Raoul. Robert , qui volait partout accompagne delà victoire, accourut au-devant du barbare.qu'ilcherchait depuis longtemps dans la mêlée, u Traître , lui » cria-t-il , défends tes jours !... n Et d'un bras assuré , il lui porta un coup de lance , qui lui fit vider ses arçons. Ses soldats le voyant renversé s'attroupèrent autour de lui , et l'aidèrent à remonter sur son coursier.

Aussitôt, écumant de colère , il courut sur Robert , et ils recommencèrent à se battre. Le combat dura plus d'une heure , sans qu'aucun des deux fût blessé. Enfin Robert , levant son épée merveilleuse, porta à son adversaire un coup terrible , qui brisa son casque en mille pièces ; mais à l'instant qu'il le croyait terrassé , il le vit sauter lestement à terre ^ et s'enfuir

aussi vite que le vent , sous la forme d'un loup-garou.

Pendant qu'il s'arrêtait, stupéfait de celte étrange mélamorpliose , l'armée ennemie qui n'avait plus de chef, commençait à se mettre en désordre ; le comte de Nevers la poursuivit l'épée dans les reins; la déroute fut complète , et les états de Raoul, qu'on ne revoyait point , reçurent les lois du vainqueur. R-ohert et le père deLéontine s'en retournèrent triomphans et couverts de lauriers.

Mais quel fut leur effroi , en entrant à INevers , d'en trouver ks rues tendues de noir , et les habitans dans la désolation et le deuil. Le comte, qui s'attendait à voir la joie hrilleisur son passage , ne savait à quoi attribuer la tristessegénérale; et Robert, agité d'un secret pressentiment , se hâta de demander la cause de ce deuil publique.

Le gouverneur de la ville, qui s'avançait alors à la rencontre des vainqueurs, leur annouça d'une voix en-

trecoupée de sanglots, que la victoire leur coûtait bien cher , et qu'uu monstre était venu dans le palais la nuit précédente;qu'aprèsyavoir semé l'épouvante , il avait enlevé la belle Léontine.

Si ces mots plongèrent le poignard dans l'àrne du comte de Nevers, on se figure aisément l'effet cruel qu'ils produisirent dans le cœur de Robert.

Après un moment de silence, il se Ht dépeindre la forme du monstre qu'il reconnut pour l'indigne Raoiil, qui lui était échappé sous une apparence hideuse. Malgré toute la douleur qu'il éprouva , il ne s'abandonna point à un vain désespoir; et, résolu d'agir, il se sépara de l'armée, courut se revêtir d'armes noires , et sortit à la recherche de son amante.

Il se trouva à la nuit dans la forêt où il avait vu, quelques jours avant,

es deux femmes qui lui avaient mon-

tré tant d'intérêt. 11 se coucha au pied du même arbre, et fut éveillé à minuit, comme la première fois; mais par la dame qui lui avait donné l'épée enchantée. « Lève-toi, lui dit-elle, » suis ce guide, et souviens-toi de ta ^ promesse. »

Robert vit alors briller, à quelques pieds de terre , un serpent enflammé qui volait devant lui. Il monta promptement à cheval, remercia sa protectrice, et marcha toute la nuit, conduit par sou messager lumineux.

Le serpent entra, un peu avant l'aurore, dans une caverne obscure qui se prolongeait fort avant sous les montagnes; Robert attacha son cheval à ua arbre, et marcha , sans hésiter, sur les traces de l'esprit qui l'éclairait dans sa route. Après plusieurs détours dans les sentiers sinueux du souterrain, ils entrèrent , par une ouverture étroite et difficile , dans un

antre éclairé d'une lampe sépulchrale.

Là se trouvaieat plusieurs petits gnomes qui vinrent au-devant du chevalier, et le plus apparent lui tint ce discours : a La reine des Sylphes, qu: » vous envoie ici, Seigneur, nous a » ordonné de vous servir, et nous lui )) obéissons sans peine, quand nous n songeons qu'un jour vous contrac- » terez une alliance avec une de nos » sœurs; et que votre amour la ren- » dra immortelle. En atteudant que » ces destins s'accomplissent , le ciel » veut bien que vous retrouviez votre » amante. Que votre courage se ra- » nime; dans une heure vous pourrez » la voir. »

Robert , ému de surprise et de joie , voulut témoigner sa reconnaissance au petit gnome, qui, sans lui en laisser le temps , le prit par la main , et le conduisit dans les entrailles de la

terre quis*entr'ouvrait pour leur passage et se refermait derrière eux.

Apres une marche de peu de durée , mais péuible , ils entrèrent dans les cachots d'une vieille tour , où Raoul avait conduit Lèontine.

Robert l'aperçut assise sur une pierre, liée de chaînes pesantes, et gardée par son ravisseur, qui dormait à ses pieds sous sa figure naturelle.

Son amant transporté vola à ses genoux , et lui prit la main qu'il couvrit de baisers. On juge qu'elle fut la joie et l'étonnement de la jeune princesse ; elle se crut sauvée en revoyant son chevalier, et lui apprit que le monstre , après avoir perdu ses états, était venu à Nevers pour y exercer quelque vengeance , qu'il l'avait vue , et qu'il avait pensé ne pouvoir mieux affliger le comte son père, qu'en lui enlevant sa lille unique ; qu'il avait conçu pour elle le plus violent amour , et qu

avait juré d'employer tout son art à la garder et à la séduire.

Comme elle disait ces mots, Raoul s'éveilla. Il se frotta les yeux , et fut on ne peut plus étonné de voir deux hommes auprès de lui, dans un repaire où nul que lui ne pouvait pénétrer. Il saisit aussitôt sa baguette magique , fit un geste, et tout le cachot se remplit de flammes et de fumée ; mais le gnome bienfaisant leva un doigt au-dessus de sa tète , et le prestige s'évanouit. Raoul , plus surpris , fît un second signe ; il sortit de tous les coins de l'antre , une multitude effroyable de serpens , de crapauds, de chauve-souris et de hibous,qui s'élançaient sur Robert , quand le gnome frappant du pied la terre , la força à les engloutir, et dit^à Robert de tirer l'épée. Il le fît , et s'avança sur le tyran .

Raoul , reconnaissant que son en-

iiemi était protégé , reprit à l'instant sa forme de loup-garou , et attendit de pied ferme le chevalier qui défendait LëoDtine. Il tenait à la main une énorme massue , que le jeune comte de Poitiers évitait avec la plus grande adresse. Le combat s'anima , et devenait opiniâtre , lorsque d'un coup de son cimeterre , Robert abattit une patte du magicien. L'enchantement lut détruit ; Raoul reprit sa forme naturelle , et fît trembler le cachot de ses hurlemens , en se voyant privé du bras droit. Enfin , il cria merci au chevalier ; celui-ci, regardant comme indigne de sa valeur de combattre un ennemi estropié , allait lui laisser la vie ; mais le gnome , sautant sur les épaules du traître , lui tordit le cou , et le laissa expirant sur la poussière. Au même instant , il se lit un grand coup de tonnerre, la terre s'ébranla ; et , après une violente secousse , Ro-

bert et son amante se trouvèrent dans le palais du comte de Nevers, sans savoir comment ils y avaient été transportés.

Le comte de Ne vers n'eut pas plutôt appris le retour de sa fille bienaimée , qu'il accourut transporté d'allégresse , la couvrit de baisers , et combla de caresses celui qui la rendait à son amour. Il ordonna une fête magnifique , et tous les signes du deuil firent place dans la ville aux signes de la joie et à l'espoir du bonheur.

On célébra un tournoi brillant ,on donna un bal et un festin spleudide , et le comte delNevers (ît annoncer par ses hérauts , que , le lendemain , Robert conduirait sa fille à l'autel. Les fêtes de l'hymen furent éclatantes, et Robert se disposa à emmener sa Jeune épouse à Poitiers, emportant avec lui les bénédictions de tout le peuple de Ne vers.

Les deux époux furent reçus dans leurs états, au milieu des acclamations générales; et cette union si chère à tous fut, pendant six mois, l'union la plus heureuse.

Hélas ! il n'est rien de durable sur la terre. Le temps et la mort brisent les liens les plus doux , et s'ils terminent quelquefois les peines et l'infortune , bien plus souvent encore ils renversent le fragile édifice du bonheur. Léonti ne, emportée à la fleur de sa vie , descendit dans la tombe , sans laisser aucun gage de son amour à son époux désolé. Ses funérailles furent déchirantes, et tous les sujets de Robert , mêlant leurs larmes à ses larmes amères , pleurèrent long-temps leur jeune souveraine , qu'ils s'accoutumaient déjà à regarder comme leur mère.

La douleur de Robert était si profonde , qu'elle fit craindre pour ses

jours. On trembla de voir bientôt re'unis dans la tombe ceux que le destin avait trop tôt sépares. Les grands et les chefs des peuples vinrent le trouver, et le supplièrent de vivre pour des sujets qui l'adoraient ; et l'amour malheureux, qui écrase un cœur trop tendre , fut balancé par l'amour qu'il portait à son peuple. L'intérêt qu'il avait pour lui, fut seul capable dans Robert, de soutenir une existence ébranlée.

Cependant le premier de mai était proche. Robert se ressouvint enfin de sa promesse ; et, quoique malade , il se rendit à la forêt , où il avait promis de se trouver ce jour-là. Il se rappela le bonheur dont il jouissait à pareil jour, l'année précédente , et versa des pleurs sur la solitude accablante où le laissait la perte de Léontine. Il ne s'endormit point, et la nuit était déjà avancée, quand l'ombre parut devant

lui, et l'appela par son nom. 11 sortit de la rêverie qui l'occupait , et il arriva bientôt avec l'ioconaue à la grotte de verdure.

La dame qui l'avait protégé, les y attendait : u Robert , lui dit-elle , le j) ciel touché de ta douleur veut bien n y mettre un terme. Il te rend ton » épouse. » En même temps , l'heureux Robert jetant les yeux sur le personnage mystérieux qui venait de lui servir de guide , reconnut sa chère Léontine. C'était bien elle , ses traits délicats , sa bouche de rose , ses yeux purs comme le ciel , sa taille fine et svelte , son port majestueux.

Il se jeta à ses genoux , palpitant d'aise , et lui demanda si elle ne le trompait point , si elle n'était point une ombre. « Non , lui dit-elle , je )) suis vivante , je suis ton épouse. » En entendant cette voix qu'il n'espérait plus d'entendre, et qu'il reconnut

si bien , il se sentit prêt à défaillir. 11 prit la main de son amante , la couvrit de mille baisers ; et la dame qui la lui rendait, les conduisit à Poitiers sur un char que traînaient quatre coursiers plus blancs que la neige.

Le comte de Poitiers fit publier dans ses états le retour de son épouse. Cette nouvelle surprenante y causa la plus grande émotion et les plus vifs transports d'allégresse. Tous ceux qui avaient suivi ses obsèques accoururent à sa rencontre , et bénirent le ciel du miracle qu'il faisait en leur faveur. Les fêtes durèrent plusieurs jours. Le bonheur revint dans le cœur déjà flétri de Robert , et l'âge d'or naquit dans ses états , sous les pas de son épouse.

Pendant cinq ans d'une félicité que rien ne put altérer, elle lui donna trois enfans qui jesserrèrent encore les liens qui les unissaient. Comme la paix régnait dans tous leurs états, Ro-

bert fit élever des monuniens . et son épouse présida elle-même à rédifice d'un palais dans la petite ville de Lusignan , qu'ils choisirent pour leur demeure. Elle y avait fait construire une tour fort élevée dans laquelle elle aimait à se retirer souvent, sans que son époux songeât à lui en demander la cause.

Le vieux comte de iSe vers, qui avait partagé la douleur et la douce surprise de son gendre , venait de temps en temps voir sa fille ; souvent aussi sa fille allait passer quelques jouis auprès de lui.

Un jour , Robert revenant de la chasse , aperçut les chevaliers de son beau-père qui arrivaient à Poitiers avec le vieillard. Il courut l'annoncer à son épouse , et ne la trouvant pas dans les appartemens du palais , il monta* à la grande tour. Il ouvrit brusquement la porte de la chambre que

son épouse s'était réservée , et recula d'étonuement,en voyant auprès d'elle la dame qui la lui avait rendue , mais toutes deux sous leur forme véritable , c'est-à-dire , en sylphides. Une beauté plus qu'humaine, une jeunesse inaltérable , un éclat radieux brillait dans tous leurs traits et dans toute leur personne; et les premières beautés de la terre se seraient voilé le visage , auprès de ces substances glorieuses.

Robert, muet et tremblant, ne savait que penser de ce qu'il voyait.

« Rassurez-vous , mon fils , lui dit la » dame. Je suis la mère de votre » épouse; et la gloire qui me couvre , » et qui doit la couvrir un jour , re-

» jaillit déjà sur elle et sur vous-

» même. » Il se vit alors dans une glace, et ne reconnut point sa figure embellie.... a Mais c'en est assez, » poursuivit la dame, jouissez de vo- >^ tre bonheur. Adieu. » En même

temps, elle disparut, et sa femme reprit à ses yeux tous les traits de Leontine , comme il redevint lui-même ce qu'il était en entrant dans cette chambre.

Robert , accoutumé aux prodiges , ne tarda pas à se rassurer, et annonça à son épousé l'arrivée de son père. Ils allèrent à sa rencontre, et les transports que causa cette entrevue , firent oublier ce-^ui venait de se passer.

Néanmoins , quand la nuit fut venue , Robert , songeant à ces merveilles, ne put tranquilliser son àme.

Il se leva de grand matin , alla aux tombeaux de ses ancêtres , fit ouvrir secrètement le sépulchre de Léontine, et faillit tomber à la renverse , en y trouvant le cadavre de son épouse , qu'on avait embaumé , et que le temps n'avait pas encore altéré. Il le fit recouvrir , recommanda le silence , et revint à son palais , morne , pensif

plongé dans des réflexions où son esprit s'égarait.

La vue de sa femme qu'il retrouvait vivante dans son palais, le fit tressaillir , et il ne put cacher le trouble qui l'agitait. Elle lui demanda la cause de l'altération qu'elle voyait sur son visage, et, après avoir éludé longtemps ses instances , il lui avoua ce qui le tourmentait. Elle soupira profondément , puis elle lui dit : « Il est » temps enfin devons révéler tout le )) mystère ; je ne suis point Léontine. » Je suis la fille d'un habitant de l'air, n et Mélusine est mon nom . Ma mère , » à qui vos vertus inspiraient de l'in- » térêt , avait prévu votre sort , et la » mort de Léontine. Elle résolut de » vous consoler de cette perte. Elle >j me conduisit auprès de vous , pen- » dant votre sommeil ; je vous vis :

M je vous aimai. Ce fut moi qui vous M conduisis à la grotte , quand vous

» alliez combattre Raoul. El quand la )) mort vous eut privé de celle que » vous adoriez , ma mère m'ordonna » de prendre sa figure. Je le fis , et je » fus aimée , ou plutôt Léontine fut » aimée en moi. Je n'en suis point ja- » louse. Elle méritait votre tendresse.

M Mais peut-être n'en suis-je point » indigne?... Le secret est dévoilé :

» voyez-moi donc telle que je suis!... n Et elle reprit cette figure adorable et cette beauté éblouissante qui avait si fort agité Robert dans la tour. Mais le chevalier , frappé de ce qu'il venait d'entendre , et dans une espèce de délire, sortit promptement, s'élança dans sa chambre et s'y donna la mort.

Le coup fatal , dont nul ne put deviner les motifs , ramena les jours de deuil , et la douleur fut au comble, quand on apprit qu'instruite de la mort de Robert, son épouse était morte à ses côlés , en révélant qui elle était.

On les enferma dans la môme tombe , et le vieux comte de Nevers ne tarda pas à les suivre ; cette double perte rouvrit ses blessures et rompit le fil qui l'attachait encore à la vie.

Depuis ce temps , tg^utes les fois que le trépas menace un de ses descendans, Mélusine se montre surla grande tour du palais de Lusignan qu'elle a fait bâtir. Son apparition annonce aussi la mort de nos rois, lorsqu'elle doit être funeste ('^).

(*) Quelques personnes (et les chroniqueurs sont de ce sentiment ) croyent que Mélusine était une nymphe ou démon femelle de la mer. On raconte diversement son histoire ; je la donne telle qu'on me l'a dite à Poitiers.

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