LE SAVETIER
Il y avait une fois un savetier qui las de tirer le ligneul pensait au moyen de gagner gros. Pendant qu'il tenait le nez en l'air à compter les poutres, il
oubliait qu'il avait mis sur le bahut une jatte de lait et les mouches, parce qu'on était en été, avaient couru en foule sur le lait, tellement qu'il était devenu tout noir. Alors le savetier s'aperçoit de la chose et se lève tout en fureur, élargit la main comme font ceux qui attrapent les mouches et donne un grand coup. Il en échappa bon nombre, mais il en resta une partie dans sa main; il se mit à les compter, il y en avait cinq cents. Alors qu'est-ce qu'il fait? Il a fait un grand écriteau où était écrit: Avec une main j'en attrape cinq cents, et il attache ce grand écriteau devant sa boutique.
Vous devez savoir qu'en ce temps-là le roi était en grande guerre contre son voisin. Mais il avait toujours été battu, tant qu'un jour en se sauvant il passa avec sa suite devant la boutique du savetier et il vit le grand écriteau.
Aussitôt il fit appeler l'homme, et l'homme tout transi, craignant qu'on ne lui fit quelque chose, honteux aussi de se trouver en présence de sa iMajesté, accourut tout de suite.
— Est-ce vrai qu'avec une main vous en tuez cinq cents?
— Oui, répond l'homme, quise tient là tout tremblant.
Le roi :
— Vous sentiriez-vous le courage d'aller combattre les ennemis?
Le savetier qui d'une part espérait la fortune et de l'autre avait peur, se dit: ou mourir, ou continuer à faire le savetier, je ne saurai trop lequel des deux est pire, essayons. Alors il répond au roi:
— Oui Majesté, donnez-moi un cheval, et je vais sur le champ mettre en fuite tous vos ennemis.
— Bien, dit le roi, si vous réussissez je vous donnerai ma fille en mariage.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Le savetier monte sur un cheval (et il n'était pas même bon à se tenir dessus) et il porte une grande bannière où était écrit : Avec une main j'en tue 500. Le voilà parti contre l'ennemi. L'ennemi qui voit arriver cet homme et qui lit ce qui est écrit sur cette grandebannière, a bientôt pris peur, et à mesure que le savetier s'avançait , les soldats se mirent à reculer, tant qu'en moins de rien il n'en resta plus un seul. Le roi qui suivait de loin, voyant qu'il n'y avait plus foule, courut lui aussi au secours du savetier. Et quand tous les ennemis ont disparu, les vainqueurs sont rentrés au logis et dès le lendemain se fit le mariage avec la fille du roi.
Le premier soir le savetier était tout content, mais quand il se fut endormi, il rêva qu'il était toujours devant son établi à tirer le ligneul, et il donnait de grands coups de poing à sa petite femme. Celh5-ci alla le matin se plaindre tout en pleurs à papa, lequel ne sachant comment s'en tirer ordonna que les deux époux dormissent dans deux chambres séparées. C'est pour cela que depuis lors, ne dorment pas ensemble mari et femme chez les rois et les grands seigneurs.
Celte histoire a passé les Alpes et le Rhin ; on la trouve aussi dans les livres. L'annotateur du Malmantile raconte l'anecdote d'un pauvre garçon nommé Nani qui en un jour avait attrapé sept mouches. Une belle fée lui apparut et lui demanda les sept mouches pour un passereau qu'elle avait, en lui promettant la richesse. Elle le conduisit dans sa caverne et lui donna des armes et de l'argent, le
coiffa d'un heaume inscrit du nom d'Ammazzasette (lue-sept) et l'envoya au camp des Pisans qui, avec l'aide des Fi'ançais,faisaient la guerre aux Florentins. Nani fut bien accueilli des Pisans et leur expliqua son surnom. Les Français perdirent leur capitaine et ne purent s'accorder pour lui donner un successeur. A chaque nom proposé bon nombre d'entre eux criaient : nenni, nenniî — Nani^ A^a?z«' répétaient les Pisans, croyant que les Français voulaient Nani pour leur capitaine. C'est ainsi que l'Ammazzasette monta en grade et devint riche comme la fée le lui avait promis.
Les Milanais aiment les facéties où les curés n'ont pas beau jeu ; ce n'est pas qu'on soit impie dans la ville de Manzoni, mais on y a l'humeur allègre. Les mangeurs de prêtres, au contraire, sont sérieux ou bilieux. Aussi pouvons-nous citer sans être accusé d'irrehgion une ou deux de ces drôleries lombardes.