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LE PRÊTRE QUI MANGEA DE LA PAILLE

Ce prêtre ayant rencontré un garçon qui était seul et qui possédait quelque argent, lui avait dit:

— Viens chez moi, nous ferons ménage ensemble ; à celte condition pourtant que celui de nous deux qui le premier se mettra en colère, paiera cent écus.

L'affaire fut conclue.

— Demain matin, dit le prêtre, tu iras me semer un peu de blé, — et il lui donna un sac de grain. Le garçon prit le sac, attela les bœufs, ne creusa ^vCun sillon où il jeta tout le grain et le recouvrit de terre. Cela fait, il se coucha sur le flanc et attendit le déjeuner. Le déjeuner ne venait pas, la servante n'arriva qu'à midi avec un fiasque et une soupière. La sou'pière et le fiasque étaient cachetés. Le garçon pensa : il veut me mettre en colère. Il fendit le ventre de la soupière, cassa le cou du fiasque, et dîna tant bien que mal. La servante alla dire à la cure qu'elle avait trouvé le garçon endormi.

— Dieu sait quel travail il a fait, pensa le prêtre qui, aussitôt, alla voir et jeta les hauts cris.

— Oh ! seigneur patron, dit le gars, êtes-vous en colère?

— Allons donc ! point du tout.

Il arriva que le garçon devint amoureux de la servante qui se nommait Gigia. Le prêtre dit à Gigia :

— Demande-lui de quoi il a peur, nous arriverons bien à le mettre en colère.

Le garçon avait peur des chouettes ; quand le prêtre le sut, il fit déshabiller Gigia, l'enduisit de miel, Ic^ couvrit de plumes et lui dit de monter sur un arbre en face de la fenêtre du garçon :

— Là, dit le prêtre, tu pousseras le cri de la chouette, et je gagnerai les cent écus.

Marc (c'était le nom du gars) se cacha sous sa couverture, puis perdant patience il prit son fusil

et tira sur l'arbre d'où venait la voix. Il entendit 'i

tomber quelque chose. i

— Chante à présent, tu as ton atfairc, — et il rentra dans son lit. \

Le prêtre se mit à la fenêtre en entendant le coup )

de feu, et il vit la pauvre Gigia qui était tuée. 11 '

court chez Marc : :

— Ah ! coquin, ah I scélérat, qu'as-tu fait? -\

— Si vous n'êtes pas content, je tire aussi sur 1 vous. ;

— Quoi donc, Marc, es-tu en colore?

— Non, est-ce que vous le seriez, vous-même? i

— Pas le moins du monde. i Ainsi finit l'affaire, et ils allèrent tous deux se-i

recoucher. Un autre jour le prêtre lui dit : ,;

— Sais-tu, Marc : demain matin, tu selleras le ]

cheval, nous allons chez un neveu à moi qui va se \

marier. \

— C'est bien. Faut-il que je prépare un peu de \ fromage, un peu de vin, quelque chose? ^

— Ne prépare rien, on sera vile arrivé. ] Le matin venu, le prêtre à cheval, et Marc à pied ';

se mirent en route, (ùhemin faisant, le prêtre eut j bientôt faim, mais le garçon avait pris ses précau- | lions. Un peu plus loin, le petit fourbe se dit fati- '^ gué ; il pria qu'on le laissât monter à cheval ; mais, ] dès qu'il y fut, il piqua des deux ; le pauvre curé i resta en arrière. La nuit les gagna devant la maison i d'un paysan. i

— Entrez! leur dit-on, vous serez au moins à cou- l vert. ;

Pour faire enrager Marc, le prêtre répondit : ^l

— Merci bien, nous resterons derrière la grange. J Le garçon tira son fromage avec un bon morceau ,^

CONTES POF^iJLAIRES EN ITALIE 221

de paia et S(; mit à manger ; le prêtre ne le voyait pas, mais entendait le bruit des mâchoires :

— Que fais-tu là?

— Que voulez-vous, seigneur patron, je tâche de manger un peu de paille.

— Oh ! oh ! est-ce qu'on peut l'avaler?

— Je le crois, pourvu qu'on la mâche.

Le prêtre voulut en goûter, A le voilà qui mange de la paille. Marc avait un petit fiasque de vin et se mit à boire.

— Que fais-tu là? bois-tu?

— Que voulez-vous? seigneur patron, toute la paille m'est restée au gosier, je me crache dans la bouche.

— Oh! fais-moi un plaisir, crache aussi un peu dans la mienne, je n'y arrive pas tout seul.

Le garçon ne se le fit pas dire deux fois, et se remit à manger.

— Tu manges encore?

— J'ai une faim de loup, oh ! seigneur patron, est-ce que vous seriez en colère?

— Moi? pas du tout, allons donc !

Quand il fit jour, ils se remirent en route ; ils n'arrivèrent que le soir et le repas de noce était fini. 11 restait pourtant de quoi nourrir un homme, mais le prêtre, par fausse honte, protesta qu'il n'avait pas faim. On offrit à manger au garçon qui accepta de bon cœur : il croqua des poulets qui restaient et le prêtre lui faisait de gros yeux en chuchotant :

— Donne-m'en un peu ;" passe-moi un petit os. Marc ne donna rien, et les neveux de rire :

— Avez-vous faim, oncle prêtre?

Mais Marc répondait pour lui :

— Bah ! bah ! il n'a pas faim, il a bien diné.

Le prêtre faisait de gros yeux au garçon qui était près de lui. Les neveux se demandaient :

— Qu'est-ce qu'il a, notre oncle ?

— Rien, rien, répondait le prêtre et Marc ajouta:

— Savez- vous, il a honte de vous le dire, il a mal au ventre, il voudrait aller se coucher.

Figurez-vous la rage du prêtre. On le mit au lit et Marc alla lui demander :

— Etes-vous en colère?

Toute la nuit, le malheureux se retournait dans son lit, car il mourait de faim. 11 n'y tint plus et demanda au garçon où l'on avait mis la bouillie qu'on lui avait offerte à manger. La bouillie était à la cuisine. Le prêtre y alla donc et pour retrouver son chemin, tira de sa poche un peloton de ficelle qu'il attacha au pied du lit. Dès qu'il fut sorti, Marc défit le nœud et alia sur la pointe des pieds attacher là ficelle au lit des mariés, qui étaient dans la chambre voisine. Le prêtre revint en suivant la ficelle, trébucha sur une pantouffle et la bouillie qu'il tenait à la main, se répandit sur la tête des mariés. L'épouse, réveillée en sursaut, se mit à crier au voleur ; le prêtre sauta par la fenêtre et se rompit le cou. Ce fut un grand déplaisir pour les neveux et le bon Marc, étant retourné dans la maison du mort, se fit héritier de tout ce qu'il y trouva.

Retournons à Milan. Les contes des Lombards ne sont pas tous indévots, témoin celui-ci qui montre la bonté de la Providence.

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