LES DEUX JAMAIS-CONTENTS
Il y avait une femme qui se nommait Claire, elle était pauvre et demandait la charité. Elle trouva un jour un pépin de citrouille et le sema. Peu de temps après, de ce pépin sortit une plante qui monta jusqu'au ciel. Le mari dit à sa femme :
— Tu devrais grimper sur cet arbre et aller chez le Seigneur pour lui demander de me donner au moins du pain.
Elle monta : Tic toc.
— Qui est là?
— C'est la pauvre Glaire qui a besoin d'une grâce.
— Quelle grâce veux-tu?
— La grâce d'avoir au moins du paiti.
— Va, tu l'auras.
Après, le mari dit à Claire de remonter au ciel demander la grâce d'avoir de la soupe tous les jours et de la viande le dimanche.
Et le Seigneur :
— Tu auras de la viande le dimanche et de la soupe tous les jours.
Mais le mari, jamais content, dit à sa femme de monter pour demander de la viande tous les jours et un grand dîner le dimanche. Le Seigneur, toujours bon, voulut lui faire encore ce plaisir. Alors, le mari demande le grand dîner tous les jours et une voiture pour aller se promener. Et le Seigneur :
— Tu auras le grand dîner et la voiture.
Après la femme alla réclamer le titre de comtesse pour elle et de comte pour son mari. Mais le Seigneur perdit patience et lui répondit (nous adoucissons) :
TU CONTES POPULAIRES EN ITALIE i
— Va-t en ; ton inari sera crottin et tu seras \
crotte. i
L'arbre aussitôt se cassa ; la femme et le mari ]
tombèrent dans la boue et y sont restés. ]
Nous rentrons dans les légendes ; celle des Oies \ qui nous vient aussi de Milan rappelle par certains traits le souvenir de saint Antoine et du bon Fran- ^ cois d'Assise. - . J
LliS oits
Un roi avait une fille ; quand elle fut grande il lui demanda si elle voulait se marier. Elle répondit que sa vocation était d'êtr.? nonne. Le roi, qui n'avait que cette fille, en fut affligé ; pour ne pas la perdre tout à fait, il lui fit construire un couvent dans la ville, il lui donna de grandes terres et elle devint supérieure du couvent. Les fermiers firent les semailles, mais vinrent douze oies sauvages qui mangèrent tout le grain. Plainte fut portée à la supérieure qui dit aux fermiers :
— Commandez de ma part à ces oies de venir ici dans la basse-cour.
Les fermiers en prirent une et la mangèrent pensant qu'on n'en saurait rien; les auti'es allèrent à la basse-cour sans se faire prier, parce que la mère abbesse était une sainte. Elle leur fit uno réprimande et leur dit :
— Pourquoi donc avez-vous mangé le grain de ma campagne? Est ce que le grain est à vous?
Les oies écoutaient. Après leur avoir fait cette réprimande, elle leur donna la bénédiction et les
oies monlcrenl en l'air, mais ne s'en allèrent point. La mère abbesse les bénit encore, jusqu'à trois fois, mais voyant que les oies ne s'en allaient point, elle manda les fermiers et leur dit :
— Qu'avez- vous fait à ces oies ? dites-moi la vérité et ne mentez point.
ils répondirent.
— Puisque nous devons dire la vérité, quand nous avons vu que les oies venaient ici, nous en avons pris une, nous lui avons tordu le cou et nous l'avons mangée.
— Pourquoi donc, vous autres, mangez-vous les oies? Est-ce qu'elles sont à vous?
— Non, elles ne sont pas à nous.
— L'avez-vous mangée tout entière?
— Non, il en reste quatre os dans la terrine.
— Apportez- les moi tels quels et n'y louchez pas.
Ils les lui portèrent, elle les prit dans ses mains et il en sortit une oie vivante qui alla rejoindre les autres. Elles firent toutes une grande fête à ]'abbesse qui leur dit d'aller où elles voudraient.
Cette légende a été racontée par une femme de Nusto-Artizio; on ne sait où elle Ta prise. L'Italie est le pays des miracles, et le poëte Giusti, qui étaittoscan , partant un peu sceptique, en a recueilli plusieurs dont il parle dans ses lettres assez irrévérencieusement.
Avant qu'on ait fait la large roule de Pistole au Giand-Sapin, on ;acontc qu'en un lieu, dit le Maupas, un mulet tomba dans une ravine avec une charge d'huile ; le conducteur, persuadé que la bète s'était rompu le cou, ne voulut pas môme regarder où elle était lombéc et s'imi revint chez lui tout af-
fligé. Pendant qu'il racontait le malheur à sa femme et que celle-ci s'arrachait les cheveux en lui reprochant d'être revenu sans s'assurer de rien, voici qu'ils entendent les grelots à la porte, et sais-tu? C'était le mulet sain et sauf avec l'huile et tout. On attribue le fait à un miracle, on le raconte comme un grand événement et on a pendu un ex-voto devant la madone.
Que nous sommes malheureux d'avoir en nous ce grand hérétique qu'on appelle le jugement ! Pourquoi faut-il que nous pensions que le mulet laissé à lui-même au fond du ravin était remonté de son mieux sur la route et retourné à l'écurie, comme font tout les animaux domestiques !
Mais une autre histoire a encore plus d'étrangeté.
Un certain jeune Jacuzzi de Pistole (on cite le nom, le pays et l'année,) vit dans la campagne de Juro un très-beau serpent, et fit tant, qu'il le prit, lui arracha les dents, et le gardait dans sa maison, le nourrissant de semoule et faisant de lui son amusement. On ne sait si ce fut par étourderie ou parce qu'il croyait que les serpents ne buvaient pas ,ilne lui donnait jamais à boire. Cependant il ne se sentait pas bien lui-même, et maigrissait et les médicaments n'y faisaient rien. Il traîna ainsi une année jusqu'au jour 0Ì1 il alla consulter les médecins (et on les nomme :) qui ayant appris l'affaire du serpent, conseillèrent au malade d'aller le remettre où il l'avait pris. Ainsi fit le jeune homme. Mais à peine l'eut-il posé à terre qu'il s'éleva un grand orage et il tomba tant de grêle et de tonnerre qu'on eût dit l'enfer déchaîné. Nous demandâmes :
— Pour sûr, le serpent était un diable ou quelque âme damnée de ces mauvais soudards d'Orange qui s'étaient battus dans cet endroit.
CONTES POPULAIRES EN ITALIE 22l
On nous répondit : Eh 1 qui en sait rien ?
— Mais dites-nous: est-ce que le matin de ce jour il y avait des nuages?
On nous répondit en flairant le poison de notre question : Eh ! c'est encore possible.
Je vis, ajoute Giusti, qu'ils racontent cette histoire avec foi, mais si les autres n'y croient guère ils n'insistent pas. Viventles chrétiens de la montagne I
Encore deux contes religieux avant de quitter Milan. Le premier est l'histoire d'un petit garçon, nommé Jean, qui était allé au prêche ; le prêtre disait qu'il fallait passer par une voie étroite, épineuse pour monter au paradis. Jean court alors vers sa mère et lui dit :
— Je veux aller au paradis, donne-moi deux pains et dix centimes.
La mère les lui donna. Il partit et marchait, marchait toujours ; il suivait une belle route et allait droit devant lui sans jamais découvrir la voie étroite et épineuse. Il marche encore, et finit par la trouver. Alors tout content, il tire son pantalon jusqu'à mijambe et s'y engage ; il tombait à tout moment, et se couvrait de sang de la tête aux pieds.
Mais il fit tant, qu'il put aller jusqu'au bout. Quand il fut au bout, il vit une maison, et crut que c'était le paradis. Il se mit alors à crier :
— Ah I Seigneur, je suis là, avec vous et avec la madone.
Alors sortit un moine, parce que cette maison était un couvent et il dit au garçon :
— Ah ! mon fils comme tu es couvert de sang.
Il le prit dans ses bras et avec un autre moine il le mit au lit. Mais le garçon ne put être guéri par les moines et au bout de peu de temps il alla en paradis pour de bon.
Il y a peut-être dans ce récit une pointe de raillerie ; l'autre légende est plus sérieuse et met en scène saint Ambroise, qui est, comme on sait, le protecteur de Milan.