LE ROI HAPPE-FUMEE
Il y avait une fois un homme qui avait trois fils ; il tomba malade et mourut.
— Que ferons-nous? dirent les trois frères.
— Partageons ce qu'il y a, firent les deux aînés, nous voulons courir le monde.
— Allez, fit le cadet, mais je ne vais pas avec vous ; je reste ici avec ma petite chatte.
Les aînés s'en vont, le cadet prend la chatte et se
sauve dans une cave. Sur le midi la petite chatte dit au garçon : « Attends-moi, je vais revenir. »
Elle part et rapporte une bonne soupe, une belle tranche de viande, un morceau de pain et un peu à boire. Le garçon mange et la chatte lui dit de nouveau : « Attends-moi, je vais revenir. »
Non loin de la cave était le palais du roi. La petite chatte se met à crier : « Miaou, miaou ; » les domestiques arrivent :
— Qu'as-tu, petite chatte ?
— Mon maître est tombé dans un fossé, me feriezvous la charité de me donner un habit?
— Volontiers, disent les hommes. — Ils vont et le lui donnent ; après quoi dans la journée elle le leur rend et les remercie.
— Qui est ton maître? demande un des serviteurs du roi.
— Un grand seigneur, répond la chatte.
Une autre fois, elle retourne au palais :
— Miao, miao.
— Que veux-tu, petite chatte?
— Faites-moi le plaisir de me prêter le boisseau \ mon maître veut mesurer de l'argent.
Les serviteurs donnent le boisseau et vont annoncer la chose au roi, qui demande à voir ce très-grand seigneur. La chatte avait une pièce de dix pauls : elle la laisse au fond du boisseau qu'elle va rendre :
— Petite chatte, petite chatte! crient les serviteurs, il y a cette monnaie au fond du boisseau.
— Hé ! dit-elle, gardez-la pour vous. Mon patron n'y a pas môme pris garde.
> Stoj'a, c'est uno mesure de quantité ; mesurer les doublons au boisseau veut dire en italien ótre eicesaivemeat riche.
— Ecoute, petite chatte, sa Majesté nous a dit qu'elle a envie de faire amitié avec ton patron.
— Oui, messieurs, comme vous voudrez. Je l'amènerai moi-même.
Elle va dans la cave et dit au garçon :
— C'est qu'il faut aller demain chez le roi, tu entends bien?
— Chez le roi, moi? Mais tu ne vois pas que je suis tout déchiré, tout fripé.
— Tu ne dois pas manquer à ce que je t'ai dit, sans quoi je te grifle. Mais, écoute-moi bien, tu verras dans le palais quantité de tapis, de richesses, lève les pieds, sinon tu tomberas. Marche franc avec moi, sinon tu passeras pour un pauvre.
Elle le frappe avec sa baguette enchantée et le voilà vêtu, je ne peux dire comment, pour aller chez sa Majesté : un bien bel habit. Ils vont au palais, le bruit se répand qu'ils arrivent. Sa Majesté court à leur rencontre et les fait entrer dans ses appartements. Quand ils y sont, ils se mettent à causer de pluie et de beau temps, vous comprenez, de tant de choses.
— Mais vous, demande le roi, vous avez une femme et des enfants?
— Non, monsieur, répond la chatte.
— Mais, monsieur, resterez-vous ici longtemps?
La chatte répond.
— Hé ! pour quelques mois.
— Dites, monsieur, reprend le roi, me feriez-vous le plaisir de mangeria soupe avec moi?
— Oui monsieur, répond la chatte; il accepte volontiers.
C'est toujours elle qui répondait. Sa Majesté reste encore un moment avec eux, puis s'en va et
les laiss'j seuls. La petite chatte dit alors au garçon :
— Il ne faut pas manger ici comme tu fais dans la cave, où tu as l'air d'un loup. Il y aura tous les biens de Dieu. Mange de tout, mais peu, tu m'entends.
— Mais si j'ai faim, comment ferai-je pour manger peu?
— Tais-toi, sans quoi je te griffe.
A table, le garçon fit ce que voulait la chatte, mais il regrettait la cave et disait tout bas : « Ah ! mes haillons I »
— Tais-toi, sans quoi je te griffe.
— Que dit ton maître? demanda le roi.
— Il dit: (( Oh ! les bons plats I » dans son paj^s on n'en fait pas de pareils.
— E.joutez, reprit le roi quand on se leva de table, daigneriez-vous rester ce soir chez nous et dormir ici deux ou trois jours? Yous me feriez un vrai cadeau.
Le garçon regarde la chatte qui répond :
— Oui, monsieur, il est à vos ordres. 11 restera ici aussi longtemps que vous voudrez.
Sa Majesté commande aux serviteurs de mettre sur le lit les draps les plus grossiers qui soient au palais, « Si c'est un seigneur, pensait-il, il n'entrera pas dans le lit. Si c'est un pauvre homme, il n'y prendra pas garde. » Ainsi fut fait; et le soir, à l'heure du coucher, la chatte entra dans la chambre et découvrit le lit.
— Tu n'y entreras pas ce soir, dit-elle au garçon.
— Laisse-moi y entrer, il y a tant de mois que je dors dans la cave.
— Je te dis que tu n'y entreras pas.
Elle le griffe.
Le garçon s'étend sur un fauteuil et s'endort. Le matin, la chatte parcourut tout le palais en criant:
— Miaou, miaou.
— Qu'y a-t-il, petite chatte ?
— Ce qu'il y a? Pour qui avez-vous pris mon patron? Vous lui avez mis de ces draps! il a dû rester toute la nuit sur un fauteuil.
On rapporta la chose au roi qui se dit aussitôt : « Je pensais bien que c'était un seigneur. Je veux lui donner ma fille en mariage. » Il avait une fille.
Il donne l'ordre aux serviteurs de mettre le soir sur le lit du garçon les draps les plus fins, ceux qui tiennent dans le poing fermé ^
— Seulement, leur dit-il, regardez bien demain matin si le lit est chiffonné. Si c'est un seigneur, les draps seront aussi lisses et nets que s'il n'y avait point touché.
Le soir, la chatte entre dans la chambre et regarde le lit:
— Tu peux y entrer, dit-elle ; mais prends bien garde. Si tu fais un seul mouvement, je te griffe de telle façon que tu penseras en mourir.
Figurez-vous ! il entre dans le lit, pauvre fils : mais dès qu'il bougeait un peu en dormant (le som-
* Cette finesse du linge intéresse tous les conteurs. Basile dans son Pentamerone désigne ainsi la qualité d'une toile de son invention: sciosciala ca vola (souffle-la, elle vole). Quand le roi Charles-Albert visita Cuneo avec la reine, le Conseil communal pensa bien faire en invitant les dames de la ville à broder en or une paire de draps pour le lit de sa Majesté. On peut se figurer la nuit que passèrent les augustes visiteurs sur les aspérités et les scabrosités de ces broderies. Mais on en dit tant sur les habitants de Cuneo^ qu'on peut bien avoir inventé celle-là.
meil vous donne des secousses) elle vous le griffait, mais comme! il ne pouvait dormir. Le matin, les serviteurs vont voir s'il a besoin de quelque chose, du chocolat ou du café, à son choix, et ils voient le lit à peine touché. Le roi l'apprend et s'écrie :
— Je vous l'avais bien dit que c'était un seigneur !
Et il ajoute à part : « Je lui parlerai de mariage aujourd'hui môme. » Vint l'heure du dîner.
— Vous marieriez- vous volontiers? dit sa Majesté à ce grand seigneur.
La chatte répondit :
— S'il trouvait une jeune personne comme il faut, une de ses égales, il se marierait de grand cœur.
— Ce n'est pas pour louer ma fille, répartit le roi, mais si elle ne vous déplaisait pas, je serais bien aise de vous la donner. Vous pouvez en être sûr, elle est telle que votre Seigneurie la désire.
— Si cela plaît à votre Majesté, répond la chatte, nous sommes tout prêts à sauter le pas.
Bref, on fait venir la jeune fille, parce qu'elle était en haut, et sa Majesté lui dit :
— Vois-^w, voici votre époux.
— Comme vous commandez, monsieur mon père.
Le mariage se fit dans la semaine, et les époux demeurèrent un mois environ chez sa Majesté. Après quoi la chatte se prit à dire un beau matin :
— Savcz-vous bien, votre gendre est un roi, lui aussi. Il y a longtemps que nous manquons au poste, et vous savez, quand le roi n'y est pas, les sujets trouvent toujours à redire.
— Tu as raison, pauvrette ; il en est ainsi de moi.
Vous partirez dans la semaine, nous partirons tous, parce que moi aussi je veux accompagner ma fille.
Sa iMajesté retourna dans son appartement. La chatte et le garçon restèrent tout seuls:
— Mais, dis-moi un peu, demanda-t-il, où veuxtu la conduire cette épouse, dans la cave ?
— Tais-toi, sans (luoi je te griffe ; tu n'as point à y penser.
Quand on est parti, la chatte frappe le sol de sa baguette magique, et il en sort quantité de belles rues, rien que des palais et des villas.
— A qui sont toutes ses villas? demanda sa Majesté.
Les gens répondaient : au roi Happe-Fumée.
Les voilà partis avec des voitures à huit et dix chevaux, la chatte à cheval, en habit de page. Les époux et le père montent en voiture, et en avant! et sur toutes les routes, les voyageurs demandaient : « A qui sont toutes ces campagnes? »
— Au roi Happe-Fumée, répondaient les gens.
On arriva au palais. Qu'il était beau ! l'architecture, tous les murs, tout pierres précieuses. En commençant par l'escalier, tapis, candélabres, une chose qui surprenait! et des serviteurs! ils hurlaient tous: c( Vivent les époux, vivent les époux! »
Le roi ne se sentait pas de joie et |)ensait à part lui qu'après avoir si bien marié sa fille, il pouvait mourir content. Enfin il dut s'éloigner et il embrassa sa fille :
— Adieu, adieu, nous nous écrirons.
Il s'en va et retourne à son poste. Quant aux époux, chaque jour de bien en mieux, de plus fort en plus fort: chaque jour croissait l'abondance. Un matin, la chatte dit à l'époux :
— Je voudrais te parler en particulier.
On ferma les portes et les fenêtres et la chatte i'oi)rit:
— Je voudrais savoir une chose de toi, mais tu me diras la vérité ?
— Je te le jure. Dis-moi, qu'est-ce que tu veux me demander ?
— Tu dois savoir que je suis vieille.
— Eh bien! quoi?
— Eh ! tu sais que plus longtemps que vieille on ne vit pas. Je dois mourir un jour. Tu vois le bien que je t'ai fait. Si je mourais, que ferais-tu de moi?
— Ah! ah ! (l'époux se met à pleurer) aïe, aïe ; ne causons pas de ces choses.- 11 ne faut pas m'affliger.
— Je ne crois pas t'affliger. Je veux savoir ce que tu ferais de moi?
— Ah I que veux-tu ? dit l'époux en pleurant toujours. Je n'y puis penser. Mais que veux-tu que je te fasse? Je te ferai une châsse toute en or et en argent massif.
— En vérité ?
— En vérité ! mais ne parlons pas de ces choses.
— Ah ! je ne veux rien autre ; tu peux t'en aller si tu veux.
La chatte laissa passer quelque temps, plus d'une année. Une belle nuit, que fait-elle? Sauf votre respect, elle salit tous les tapis et les meilleurs meubles : c'était une infection ; après quoi, dans la plus belle chambre, elle s'étend raide morte. Le matin, les serviteurs se bouchent le nez et ouvrent les fenêtres. Ils voient le dégât, la chatte étendue dans le salon et tous les tapis abîmés. Le roi se lève et voit le dommage.
— Oh la sale bête! crie-t-il. Qu'on la prenne et qu'on la jette dans l'Arno.
11 n'avait pas achevé ces mots qu'il se trouva dans la cave, sa femme à côté de lui, sans manger ni rien. Il fut forcé d'écrire au roi ce qui lui était arrivé, le priant d'envoyer chercher sa fille parce qu'il était redevenu un pauvre diable. Ainsi fit le père, et le patron de la chatte i^esta pauvre, et je crois qu'au bout de peu de temps il mourut de faim et de remords.
Vivez sans crainte, tenez-vous bien.
Dites le vôtre, j'ai dit le mien.
Est-il besoin d'appreadre au lecteur que ce conte du roi Happe-Fumée est une variante du Ghat-botté? Voici maintenant une nouvelle version de Persillette.