LES DEUX MIGNON-BIJOU
Il y avait une fois un roi et une reine ; la reine devint grosse et manda un astrologue qui survint avec son gros livre sous le bras. H ouvrit le gros livre et parut ti'oublé.
— Qu'y a-t-il, astrologue?
— Il y a. Majesté, que vous aurez une très-belle fille, et le destin veut qu'elle soit emportée par le vent.
L'enfant naquit et l'on bâtit une grande tour auprès du palais afin que le vent n'y put entrer: on donna une bonne nourrice à la princesse, puis des filles d'honneur ; elle se fit grande, mais s'ennuyait et dépérissait dans cette tour d'où elle ne
COîiTES POPULAIRE» EN ITALIE 263
pouvait sortir. Le roi donna un grand diner et dit aux convives:
— Je vous ai invités, messieurs, pour vous demander un conseil.
— Ehi Majesté, les conseils c'est nous qui devons les prendre de vous, non vous de nous.
— C'est vous qui devez me conseiller, reprit le roi. Vous devez savoir que ma fille est née sous une mauvaise étoile. Ses dix-huit ans accomplis, elle doit être emportée par le vent. Gomment feronsnous pour qu'elle puisse sortir sans courir ce danger? Répondez, vous les ingénieurs.
— Majesté sacrée, si vous faites fabriquer une voiture en fer fondu, avec des trous pour voir le jour, les palais, les campaniles, la princesse ne risquerait pas d'être emportée par le vent.
La voiture fut fabriquée, on l'introduisit dans la tour en n'ouvrant qu'une porte à la fois et la princesse, la reine et le roi partirent pour les Caséines. La pauvre fille était folle de joie en voyant toutes ces belles choses, mais le malheur voulut qu'arrivée dans le plus grand pré des Caséines, une rafale souffla tout à coup, une ventilation en grand', qui vous retourne la voiture et qui emporte la fille du roi. Le père et la mère pleuraient toutes leurs larmes. Le hasard voulut que le vent transportât la
^ Madame de Sévigné, demande M. Imbriani, connaissaitelle un conte français pareil au nôtre? Elle écrivit à sa fille le 21 juin 1671 : « Je ne vois pas bien où vous vous promenez, j'ai peur que le vent ne vous emporte sur votre terrasse; si je croyais qu'il put vous apporter ici par un tourbillon, je tiendrais toujours mes fenêtres ouvertes et je vous recevrais, Dieu sait! Voilà une folie que je pousserais loin!» L'analogie est peut-être tirée par les cheveux. En tout cas, on trouve les enlèvements pareils dans plusieurs nouvelles italiennes.
belle enfant dans une île, la plus grande qu'il y eût, sur le toit d'une fée qui, entendant un bruit plaintif, alla voir ce que c'était.
— Que fais-tu là sur mon toit?
— Vous devez savoir que je suis la fille du roi, et que ma destinée a voulu que je fusse enlevée par le vent.
— Fille de roi ou de balayeur, peu m'importe ; descends si tu veux, et si tu travailles, tu mangeras.
Quand la belle enfant fut descendue :
— Comment t'appelles-tu? demanda la fée.
— Je m'appelle Mignon-Bijou.
— Mignon-Bijou, toi! J'ai un fils que j'appelle Mignon-Bijou. Toi, je t'appellerai Trognon de chou^
— Appelez-moi comme vous voudrez.
Pauvre enfant! Voici le fils qui revient chez la fée :
— Gare à toi, fils, dit la mère, ne la regarde pas trop et ne te laisse pas venir de petites sympathies au cœur, sans quoi je la renverrai là d'où elle est venue.
Le dîner est servi, on se met à table.
— Ne lui donnes-tu pas à manger, à cette enfant?
— Toi, pense à ton écuelle. Elle mangera comme elle travaillera. Si elle ne fait rien, elle n'aura rien.
Et elledonne à la princesse un verre d'eau, pas même plein, avec une petite tranche de pain qui avait plutôt l'air d'une tranche de salé.
— Mère, comment se nomme-t-elle ?
* Les assonances italiennes sont Beila-Gioj a et Troja (Beau- Joyau et Truie).
— Tais-toi, ne m'y fais point penser. On l'a baptisée Mignon-Bijou. Mignon-Bijou c'est toi, je ne veux pas que ce soit elle.
— Mais quel nom lui as-tu donné?
— Qu'il te plaise ou non, je l'ai appelée Trognon de chou, et elle doit s'appeler Trognon de chou.
— Ne pouvais-tu lui donner un autre nom?
— Point, elle doit être appelée Trognon de chou, Trognon de chou, Trognon de chou.
Mignon-Bijou, le fils, se lève et va dans sa boutique pour travailler à son métier. A vingt-deux heures (deux heures avant le coucher du soleil) il s'en revient, et il lançait toujours des œillades à l'autre Mignon-Bijou. Il ne l'appelait jamais Trognon de chou, mais la respectait comme elle devait être respectée. Au souper il dit à sa mère :
— Donnez donc aussi quelque chose à cette pauvre enfant. Que voulez-vous? si elle ne mange pas, elle ne se tiendra pas sur ses pieds.
— Gomme elle travaillera, elle mangera. Une demi-tranche de pain et un demi-verre d'eau.
Mais Mignon-Bijou faisait un signe de l'œil à l'autre Mignon-Bijou, comme pour lui dire : GhutI chut! elle s'endormira, ma mère, et je veillerai.
Et en effet, tous les soirs il grisait la fée, qui commençait à ronfler, puis qui envoyait Trognon de chou coucher sur une planche, et allait se mettre au lit avec Mignon-Bijou. Quand le fils s'avisa que sa mère était endormie, doucement, doucement, sur la pointe des pieds, il alla vers la planche :
-^ Mignon-Bijou, est-ce que tu dors?
— Non, je ne dors pas.
— Lève-toi donc et assieds-toi.
Sur quoi il prend la baguette enchantée et lui commande un festin de reine : les meilleures pi-
tances et les meilleures boissons qu'il y ait. Les deux Mignon-Bijou mangent et boivent à tire-larigot.
— Sais-tu, princesse? Ma mère, qui est trèsscélérate, voudra t'obliger à faire des choses que tu n'as jamais faites et que tu ne feras jamais. Ne pleure pas, ne soupire point, tu ne dois rien faire, et à vingt-trois heures, je reviendrai de mon travail et je ferai, moi, tout ce que ma mère veut que tu fasses. A présent, tu vas reposer dans un très-beau lit ; seulement, le matin, le lit disparaîtra et tu te retrouveras sur la planche.
Ainsi fut fait ce soir-là et le lendemain. La troisième nuit, après le festin enchanté, le fils de la fée prit une chaudière, la remplit d'eau et la mit sur le feu. Puis il y jeta plusieurs livres de farine, et quand les macaroni furent cuits, il en offrit d'abord aux planches du lit, aux draps, aux couvertures, puis aux chaises, aux volets, à la pelle qui était dans la cheminée, aux ustensiles de ménage, et il croyait avoir contenté tous les meubles de la maison. Il prit alors la baguette enchantée, chargea deux mulets de verges d'or et d'argent, monta dessus avec la princesse et piqua des deux. Avant de partir, il avait fermé la porte. En avant, au trot, au galop, brides abattues, en avant, en avant !
Le matin, la mère s'éveille, elle tàte le lit et n'y sent pas son fils. Elle pense alors que c'est tard et qu'il est déjà parti pour sa boutique. La pelle la prie de rester au lit, parce qu'elle est fatiguée; les autres meubles qui ont eu leurs macaroni en font autant ; mais il se trouvait sous le lit un mauvais escabeau qui n'avait pas eu sa ration de pâtes. Il dénonça les fuyards, et la fée, sautant à bas du lit,
leur courut après. L'escabeau aurait bien dû se taire ^ La fée court comme lo vent. Elle trouve une boutique de jardinier : l'homme était devant sa porte et vendait des légumes :
— Dites-moi, brave homme, auriez-vous vu passer un garçon et une jeune fille avec des mulets chargés?
— Des broccoli à un sou la botte?
— Je vous demande si vous avez vu passer un garçon et une jeune fille avec deux mulets chargés?
— Des broccoli k un sou la botte, des poireaux à un sou le paquet, qui en veut?-
— Je vous dis encore une fois : avez-vous vu passer deux mulets chargés avec un garçon et une fille?
— A un sou le paquet d'oignons !
— Allez vous faire frire.
Elle lui tourne le dos et se remet en marche ; elle trouve une boutique de mercier et interroge le marchand :
— Le cordonnet, qui en veut? un sou la pièce!
— N'avez-vous pas vu passer un garçon et une fille avec deux mulets chargés ?
— Qu'est-ce qu'il vous faut? du linon, un ruban de coton, de soie, de velours?
* Voilà qui rappelle le mythe de Balder, le plus beau des fils d'Odin. Sa mère Frigga avait invoqué les quatre éléments, la nature entière, la suppliant d'épargner le jeune dieu. Elle n'avait oublié que le gui, qui devint une flèche dans la main d'un frère aveugle, et cette flèche tua Baldor. Plusieurs traits du présent conte figurent également dans la nouvelle de Persillette. Plus haut, le dévouement du fils d<! la fée nous reporte à la Temple de Shakspeare; seulement les rôles sont intervertis: c'est le jeune homme qui montre la douceur vaillante de Miranda,
Elle enrage et se sauve, trotte, trotte et trouve un clerc devant une église. Elle questionne le clerc :
— Le prêtre est dans la sacristie et s'habille pour la messe.
— Je vous demande si vous avez vu passer un garçon et une fille avec deux mulets chargés.
— Voici qu'il sort de la sacristie pour aller à l'autel.
— Ah ! ne me rompez pas la tête. Je vous demande...
— Le voici à l'autel, il s'est signé et il en est au confiteor.
— Allez vous faire bénir.
Elle lui tourne le dos et se sauve, court à toutes jambes, comme une désespérée, et va si grand train qu'elle arrive aux trousses des fuyards. Mignon-Bijou frappe le sol de sa baguette et fait sortir de terre une forêt. La fée, petit à petit, troue la forêt et passe par la trouée. Mignon-Bijou, avec sa baguette, fait surgir une montagne âpre et crottée ; on y glisse à chaque pas. La fée s'évertue si fort qu'elle franchit la montagne ; aussitôt après, elle en trouve une autre faite de lames tranchantes et bien affilées ; elle veut la gravir et perd deux doigts en grimpant ; arrivée au sommet, elle s'affaisse et dégringole, coupée en petites tranches comme une rave.
— A présent, dit Mignon-Bijou, nous n'avons plus besoin de hâter le pas, ma mère n'y est plus.
Les deux fugitifs arrivent enfin, grâce à la baguette enchantée, devant le palais de la princesse, et en face du palais en font surgir un autre, trois fois plus beau que celui du roi, rempli de serviteurs, le suisse devant la porte, des valets pour tendre le bras à la princesse, des .portefaix pour monter les verges d'or.
— Que veut dire cela? dit le majordome en montant sur la terrasse, c'est le palais des merveilles ; hier, il n'y avait rien, esl-ce que je rêve ou suis-je éveillé? (Et il se frottait les yeux.) Mais je suis éveillé, je ne dors pas.
Il va chez le roi, frappe à la porte :
— Majesté, peut-on entrer ? Ah quelle belle chose ! appelez votre valet de chambre et faitesvous habiller ; allez sur la terrasse : un palais des merveilles, plus beau que le vôtre, et deux jeunes gens, garçon et fille, les deux yeux du soleil !
Le roi monte sur la terrasse et envoie dire indispensablement aux jeunes gens que sa Majesté les salue tous les deux et voudrait savoir d'où ils viennent et d'où ils ne viennent pas ?
— Je ne peux l'expliquer ici dans mon appartement, répond Mignon-Bijou ; je paiei^ai pour avoir un entretien avec Sa Majesté et je donnerai l'explication de tout.
— Oui, monsieur, dit le domestique en tirant son chapeau.
Le roi, aussitôt averti, annonce qu'il fera atteler ses chevaux à cinq heures et qu'il ira chercher les deux jeunes gens qui dîneront chez lui. A cinq heures il se met en voiture, traverse la rue, descend dans le palais merveilleux, ne veut pas que les deux Mignon-Bijou descendent à sa rencontre (il a ses serviteurs qui l'aideront à monter), ni qu'on s'agenouille devant lui. On remonte en voiture, on traverse de nouveau la rue et on se met à table. Le roi demande au jeune homme :
— Dites-moi, beau jeune homme, comment vous nommez-vous?
— Eh ! Majesté, je me nomme Mignon-Bijou.
— Ne me le dites pas, ne me le dites pas, ne me
rappelez pas même ce nom, hélas î Mignon-Bijou, j'avais une fille qui s'appelait Mignon-Bijou. Elle naquit avec la destinée que le vent l'enlèverait, et son nom était Mignon-Bijou. Et le vent Ta enlevée ! Je ne sais, pauvre fille, si elle est vivante ou morte, je ne le sais pas.
Et il fondit en larmes. Mignon-Bijou, qui le voit tant pleurer, lui dit :
— Eh! Majesté, ne vous désespérez pas ainsi, parce que votre fille, vous l'avez là devant vos yeux.
On peut penser l'allégresse. Alors Mignon-Bijou, la princesse, raconta ses malheurs: comment le vent l'avait transportée sur le toit d'une fée, comment le premier jour la fée la mena dans une chambre toute remplie de légumes qu'elle devait trier : ici les haricots verts, là les haricots blancs, ailleurs le maïs.
— Mais celui-ci qui m'a délivrée et qui doit être mon légitime époux...
— Oui, ma fille, il sera ton légitime époux...
— Mais celui-ci venait à moi quand je pleurais et me disait : « Courage, Mignon-Bijou, tu pleures, ne pleure pas, je suis ici pour toi, je pourvoirai à tout. » La seconde fois, la fée me mit dans la chambre au linge sale, je devais tremper, nettoyer, lessiver, sécher, repasser et tout.
Puis elle raconta sa fuite, mais il n'était plus temps de pleurer, on servit le repas et l'on mangea bien. Le roi fit publier qu'il avait retrouvé sa fille et son libérateur, on célébra la noce et l'on y invita toutes les têtes couronnées. On donna du pain, du vin et tout aux pauvres de la ville.
Toul le monde fui fortuné, Personne ne m'a rien donné.
Nous allons maintenant nager en pleine fantaisie. Le conte de V Impietrito^ composé de plusieurs autres, suffira pour montrer comment travaille l'imagination populaire qui recoud toute seule, à son caprice, des lambeaux ramassés partout.