LE PÉTRIFIÉ
Un marchand avait trois vaisseaux : l'un d'or, l'autre d'argent et le troisième de pierres précieuses. Il avait aussi trois filles : les deux aînées étaient méchantes, la troisième était bonne, ne sortait jamais de sa chambre et ne causait jamais avec ses sœurs. Il fit trois voyages en mer et chaque fois fut assailli par les Levantins. Il perdit ainsi ses trois vaisseaux, et pendant ce temps ses deux filles aînées gaspillaient tous les biens de sa maison. Quand il revenait au logis après ses trois malheurs, sa fille cadette lui disait toujours :
— Que voulez-vous, monsieur mon père, il faut de la patience.
La troisième fois, le père dit aux trois sœurs :
— Tant qu'il y aura de quoi manger, je vous nourrirai ; après quoi je ferai comme tous les autres, j'irai mendier pour vous un morceau de pain.
Ainsi fit-il, il alla demander l'aumône hors d'une porte de la ville et obtint ici une miche, là un sou, plus loin une grâce ; il rapportait ainsi quelques victuailles au logis. Le lendemain, il sortait de la ville par une autre porte, et ainsi de suite, ramassant de temps à autre un fagot. Un beau jour, il se trouva dans un jardin tout planté de choux frisés. Il en cueillit un, puis un autre, çàet là, pour qu'on ne s'aperçût de rien, puis, au beau milieu du pré,
il voulut en prendre un qui était superbe. Il se mit aussitôt à le tirer en tous sens avec de grands efforts, et tout à coup voici un serpent qui sort de terre. Le serpent lui dit :
— Marchand qui me voles mon chou frisé, amènemoi demain une de tes filles et tu regagneras le premier vaisseau que tu as perdu.
Le lendemain, le marchand amena sa fille ainée ; le serpent lui donna une bourse pleine de louis et lui dit d'aller au bord de la mer où il retrouverait son vaisseau, mais il ne voulut pas de la première fille. Le jour suivant, le marchand amena sa seconde fille dont le serpent ne voulut pas non plus, mais le père eut une seconde bourse pleine de sequins et retrouva son second vaisseau. Yint le tour de la troisième fille qui était la bonne ; le serpent en voulut bien et l'emmena dans son trou. Le père eut son troisième vaisseau et la troisième enfant, entraînée dans un souterrain, apprit d'un majordome qui s'y trouvait que le serpent, enchanté pour un an et trois jours, était le fils du roi d'Espagne. L'année était écoulée et pendant les trois derniers jours, à minuit, une bande de démons devait sortir de terre et se battre avec le prince et le majordome. La fille du marchand leva la tête et une main au ciel.
— Que voulez-vous, madame? lui dit une voix.
— Une épée et une bouteille de liqueur. L'épée et la bouteille tombèrent du ciel. La jeune
fille prit la b(»uteille, en but la moitié, en donna l'autre moitié au majordome et mit l'épée àia main. A minuit, fracas du diable et irruption de démons qui venaient se battre ; le combat fut superbe et les démons disparurent à l'aube du jour. Le serpent était redevenu homme de la plante des pieds à la ceinture et avait une petite blessure à la cuisse. La
lille (lu marchand leva la tête et une main au ciel : . — (jue voulez-vous, madame?
— Un petit vase d'onguent précieux.
Le vase d'onguent tomba du ciel ; elle en frotta la blessure de celui qui devait être son époux et le guérit. A minuit, elle redemanda l'épée et deux bouteilles de liqueur, elle en but une et se battit de nouveau avec les démons plus nombreux que la première fois. La bataille dura encore jusqu'au jour, le serpent blessé guérit encore et devint homme jusqu'aux épaules. La troisième nuit, la fille du marchand demanda trois bouteilles de liqueur, elle en but une et demie et les diables accoururent en foule. Il n'en resta pas un dans l'enfer. Le serpent redevint homme des pieds à la tête ; il était blessé encore, on le guérit et on l'habilla, parce que le majordome avait apporté un habit. Les voilà tous les trois sortis de terre et sur la -grande route ; ils arrivèrent à une auberge où ils furent bien traités, parce que l'auberge appartenait au fils du roi. Le majordome ne voulut qu'une table, une chaise et un chandelier : il s'assit et songeait à ses aventures. Voici quatre hommes encapuchonnés qui apparaissent et causent entre eux.
— Bonsoir — bonsoir — bonsoir — bonsoir.
— Ah ! il est délivré, le fils du roi d'Espagne ; il a été tiré d'aff'aire par son majordome et par la fille d'un riche marchand.
— C'est bien, mais vous ne savez pas? Le fils du roi est dans sa chambre en train d'écrire deux mots à son père, le priant de venir à sa rencontre et de faire honneur à la fiancée qu'il ramène avec lui. Le père viendra et fera des politesses à son fils ; mais il tombera amoureux de sa bru. Alors, sachant que son fils aime les pommes, il lui en fera manger
d'empoisonnées. Mais si son majordome, qui Painie tant et qui est resté avec lui sous terre un an et trois jours, ne s'éloignait jamais de lui et lui arrachait des mains toutes les pommes que voudrait manger le prince, le complot serait déjoué. Seulement, s'il y a quelqu'un ici qui écoute et qui redise ce qu'il a entendu, il deviendra de marbre.
— Ce n'est pas tout, dit un autre des encapuchonnés. Quand le père aura vu que son fils n'a rien à craindre des pommes, il empoisonnera le pâté qu'on lui servira. Il faut que le majordome ôte le pâté de l'assiette et mette le sien à la place, c'est ainsi que le complot sera déjoué. Mais s'il est ici quelqu'un qui écoute et redise ce qu'il a entendu, il deviendra de marbre.
— Ce n'est pas tout, dit le quatrième encapuchonné : à minuit, un gros lion apparaîtra dans la chambre du prince. Mais si le majordome obtenait la permission d'y coucher et que, vers minuit^ il ôtât sa redingote et se jetât sur le lit aux pieds de son roi, et qu'avec l'épée qui l'a délivré des diables il montât sur le Ut et tuât le lion, le complot serait déjoué. Mais s'il est ici quelqu'un qui écoute et redise ce qu'il a entendu, il deviendra de marbre.
— Bonsoir — bonsoir — bonsoir — bonsoir.
Et les quatre encapuchonnés disparurent. Les choses arrivèrent comme ils les avaient annoncées : le majordome arracha les pommes des mains du prince, lui enleva la tranche de pâté qu'il remplaça par la sienne, et tua le lion. Mais le prince, s'éveillant au bruit et voyant le majordome avec l'épée à la main, se mit à crier au secours ; les gardes accoururent et jetèrent le pauvre diable au fond d'un cachot tout noir après tout le bien qu'il avait fait. On lui fit son procès, on le condamna à mort. 11 de-
manda la grâce de parler au prince à haute voix dans la salle d'audience ; il y raconta la rencontre qu'il avait faite et les propos des quatre encapuchonnés. Mais pendant qu'il parlait, petit à petit, des pieds à la tête, il devint statue de marbre. Le prince se mit alors en route et, à force de marcher, gagna l'auberge où les quatre hommes étaient apparus. Il voulut occuper la chambre où avait été son majordome et ne demanda qu'une table, une chaise et un chandelier. A minuit, les quatre encapuchonnés arrivèrent :
— Bonsoir — bonsoir — bonsoir — bonsoir.
— Oh ! dit l'un, il a été bien récompensé, le pauvre majordome qui avait sauvé son prince du poison de la pomme, du poison du pâté et des griffes du lion. On l'a mis en prison et en un clin d'œil condamné à mort.
— Eh ! pauvre majordome, dit un autre, il est devenu de marbre, chose pire que la mort. Mais le prince est ici avec nous autres. Croit-il qu'il n'y ait pas moyen de revoir son majordome en chair et en os? Il y a moyen. Quand le prince partira d'ici pour retourner à la ville, il entendra un grand bruit de cloches, de fusils, de canons. C'est que sa femme lui aura donné deux fils.
— Mais voici le plus beau, dit le dernier encapuchonné ; si le prince, en rentrant dans son palais, monte par l'escalier secret et va voir ses deux enfants dans le même berceau, blancs et roses, pauvres petits ! et alors, mais de bon cœur, s'il prenait un bassin avec une éponge (mais garel savezvous, il doit le faire de bon cœurl) et qu'il les prit un à un, et qu'avec son épée il les égorgeât tous les deux, si bien que leur sang tombât dans ce bassin ; qu'il allât ensuite dans le grand salon d'au-
dience devant le majordome et qu'il le baignât de la tête aux pieds avec le sang de ses fils ; alors il aurait son majordome vivant, sain et sauf, et il retrouverait ses enfants en bonne santé. Mais encore une fois, c'est bien entendu, il doit le faire de bon cœur.
— Bonsoir — bonsoir — bonsoir — bonsoir.
Le matin, le prince part de l'auberge ; vers minuit, il entend un grand bruit de cloches, de fusils et de canons ; en entrant au palais, il monte par l'escalier secret, trouve ses deux enfants blancs et roses, pauvres petits I II prend un bassin et une éponge, les égorge l'un après l'autre avec son épée, et fait couler leur sang dans le bassin ; puis il va dans la salle d'audience devant le majordome, le baigne de la tête jusqu'aux pieds, lui rend ainsi la vie et l'embrasse.
— Viens, lui dit-il, viens voir ce que j'ai fait pour le revoir vivant, j'ai coupé la gorge à mes deux fils.
— Ah ! prince, vous ne deviez pas le faire.
— Mais viens, mon cher majordome, viens donc. Il le prend par-dessous le bras et le conduit dans
la chambre où étaient les deux petits qui jouaient dans le berceau avec une pomme d'or. Tous deux allèrent aussitôt dans la chambre de la reine, on célébra de nouvelles noces,
Tout le monde fui fortuné, Personne ne m'a rien donné.
On voit ici comment le peuple travaille. Les experts ont signalés des variantes de -ce conte dans le recueil de Grimm {Der treue Johannes) dans le Hindoo Legends de Frère [Rama and Luxman) et dans une nouvelle, Lo Cuorvo, du Pentamerone, où l'on
volt aussi un innocent changé en statue de pierre. Mais ce n'est pas clans ces livres que les bonnes femmes de Florence et de Pistoie sont allées chercher leurs documents. 1/une savait l'histoire d'un père qui avait trois filles dont une seule « était la bonne, » c'est la source ôe Cendrillon ei du t^oi Lear. Une autre avait la tête pleine de récits fantastiques où s'ouvraient tout à coup des souterrains sous des plantes arrachées ; une autre se souvenait des antiques métamorphoses de l'homme en serpent : Dante, en son Enfei\ les avait magnifiquement chantées. Quant aux statues recelant des âmes humaines, on les retrouve dans la littérature populaire et légendaire de tous les pays. L'immolation du fils par le père était déjà dans la Genèse ; le miraculeux pouvoir du sang des enfants ou des vierges avait déjà inspiré au moyen âge le poème si touchant de Hartmann d'Aue, le Pauvre Henri, Enfin les combats de démons, que Milton n'a pas inventés, devaient terrifier l'imagination des nourrices : c'est pourtant le seul conte florentin où le merveilleux chrétien soit intervenu. Ces matériaux fondus ensemble par un travail collectif et assurément séculaire ont composé la fable du Pétrifié. On voit par là comment le peuple a fait ses contes et sans doute aussi ses épopées. On voit de plus, en écrivant ces récits, avec une scrupuleuse exactitude, sous la dictée de simples gens qui ne savent pas l'alphabet, comment le peuple a fait sa langue, et l'on comprend l'intérêt que prennent de plus en plus à cette science nouvelle des esprits très-sérieux et très-savants.