‹ Les contes populaires en ItalieChapitre 25 sur 31 · LA GESTE DE LÉONBRUN. — LE MAGICIEN AUX SEPT TÈTES · texte numérisé non relu

LA GESTE DE LÉONBRUN. — LE MAGICIEN AUX SEPT TÈTES

Haussons le ton, nous allons entrer dans l'épopée populaire. Léonbrun, le cher Léonbrun, disent les Florentins, connme les Espagnols disaient mon Cid et comme Virgile disait le pieux Enée, est le héros de plusieurs poèmes et de quantité de légendes répandues en Toscane et ailleurs. Alfred de Musset demandait qu'on lui prêtât le manteau de Faust ; plusieurs poètes italiens invoquèrent le manteau de Léonbrun qui rendait invisible. Le mythe de Ganymède et celui de Cybèle reparaissent dans la longue histoire que nous allons abréger, car elle pourrait remplir tout un cercle épique. Les Toscans ont la geste de Léonbrun comme nous avons celle de Roland.

LEONBRUN

Un pécheur tire de l'eau un serpent qui lui de- ;

mande : j

— Combien as-tu de fils ? j

-- J'en ai douze.

— Donne-m'en un, sinon je les tuerai tous et toi avec eux.

Le pôcheur va chaque matin offrir au serpent un de ses fds pour sauver les autres, mais le serpent refuse les onze premiers ; c'est le dernier qu'il veut, le plus jeune de la famille, Léonbrun. Au moment où Léonbrun va être livré, un aigle l'enlève et le transporte dans une île, la plus haute qui soit au monde, sur le toit de dona Aquilina. C'était une reine et une fée : elle accueillit Léonbrun et l'épousa. Elle lui dit un jour:

— Mon cher Léonbrun, je suis dans votre âme et je sais la pensée que vous avez. Vous donneriez beaucoup pour aller faire une visite à monsieur votre père, à madame votre mère et à vos onze frères. Vous partirez demain.

Le lendemain elle lui dit :

— Vois-tu, mon cher Léonbrun, voici les cadeaux que j'envoie à mon beau-père, à ma belle-mère et à mes onze beaux-frères. Voici les cassettes et les clés ; quand chacun aura ouvert sa cassette, il deviendra richissime : tous pourront acheter la croix de chevalier, une épée, des villas, des terres et vivre en grands seigneurs. Ton père te conduira au casino des nobles et on te demandera si tu as à toi quelque rareté. Ne réponds jamais : « j'ai une très-belle femme ; » si tu le fais, tu seras trahi.

Puis, elle tira un anneau de son doigt et le mit au doigt de Léonbrun :

— Tiens, cher Léonbrun, quand tu auras envie de quelque chose, frotte cet anneau contre le mur et tout ce que tu voudras, tu l'auras aussitôt. Seulement souvenez-vous bien, mon cher Léonbrun, de

ne jamais dire que vous avez une très-belle femme ; sans quoi vous serez trahi ; adieu, adieu.

En un clin d'œil, Léonbrun fut transporté (avec les voitures, les portefaix et tout) chez monsieur son père. Il descendit de voiture, on déchargea les malles, et les carrosses, les portefaix disparurent aussitôt. Léonbrun ne fut pas reconnu d'abord et jouit un moment de son grand air de chevalier. Mais quand il eut ùté son chapeau et montré sur sa tête la cicatrice d'une blessure qu'il s'était faite en roulant dans l'escalier :

— C'est Léonbrun ! dirent le père et la mère, et ils tombèrent évanouis.

On leur fît respirer de l'eau parfumée et ils reprirent connaissance ; les caisses furent ouvertes et chacun les trouva pleines de verges d'or. Le père acheta une croix de chevalier, une épée et conduisit ses fils au casino des nobles. Là, chacun se vantait de son bien. L'un disait :

— J'ai une très-belle villa; l'autre : j'ai une très-belle maison.

• Léonbrun se tenait dans un coin et ne soufflait mot. )

— Et vous, monsieur, lui demanda-t-on, n'avezvous rien de beau?

Il répondit: — J'ai une très-belle épouse légitime.

— Une très-belle épouse! nous vous donnons trois jours pour nous la montrer.

— C'est impossible, elle demeure beaucoup trop loin et je ne saurais comment la transporter au casino.

— Nous voulons la voir d'ici à trois jours, ou vous le paierez de votre tête.

Le premier jour, Léonbrun frotta le mur avec son

anneau; apparut une belle cameriste d'Aquilina vêtue en reine.

— Est-ce là votre légitime épouse?

— Non, répondit Léonbrun, et la cameriste disparut.

(Tête de goujon, s'écrie la bonne femme qui raconte l'histoire, il aurait pu répondre que oui.)

Le second jour il frotta de nouveau le mur; apparut une seconde cameriste d'Aquilina plus belle encore que la première.

— Est-ce là votre légitime épouse?

— Non, répondit Léonbrun.

Le cameriste lui tourna le dos (le terme toscan est plus bas) et s'évapora comme une ombre.

— Seigneur chevalier, dirent les assistants, c'est demain le dernier jour. La guillotine sera dressée ici, dans ce grand salon, parce que vous devez perdre la tête si nous ne voyons pas la légitime épouse que vous dites avoir.

Le troisième jour, il pria si fortement la dame Aquilina devenir qu'elle apparut en personne. ,

— Est-ce là votre légitime épouse?

— Oui messieurs.

— Ah! enfin, on l'a vue.

Elle va droit à Léonbrun, lui arrache l'anneau, lui donne un revers de main {manrovescio) et disparaît en disant:

— Adieu, tu l'as eue, ton épouse.

Léonbrun s'en revient avec monsieur son père pleurant et soupirant.

— Que pleures-tu et que soupires-tu, mon cher fils? tu as apporté tant de richesses, il y a de quoi vivre nous tous, et sites frères se marient, lous leurs enfants aussi.

Léonbrun répondit à monsieur son père :

— Ecoutez, je n'aurai point de paix, si je ne vais pas chercher ma légitime épouse.

Le père lui donne de l'argent, des lettres de change ; Léonbrun embrasse tout le monde, promet d'écrire et : Adieu^ adieu ! Il marche, marche encore, marche toujours, trouve une auberge, y descend:

— Entrez, monsieur, asseyez-vous, voulez-vous vous rafraîchir?

Il se rafraîchit, paie l'aubergiste et lui demande :

— Sauriez-vous où demeure une certaine madame Aquilina?

— Allons donc [Che!) on n'a jamais entendu de noms pareils.

Et il se remet en chemin, trotte de plus belle, trotte encore et toujours et arrive dans un endroit oii deux hommes se disputaient. Il regarda au fond du ravin et les vit qui se partageaient des richesses: c'étaient deux assassins.

— Non, disait l'un, tu n'as pas fait les parts égales: ici y en a plus, là il y en a moins.

Léonbrun qui les regarde:

— Hé! jeunes gens, qu'avez-vous à vous disputer?

Ils relèvent la tète:

— Soyez juge, regardez, faites-nous le plaisir de descendre.

— Si j'étais un oiseau, je viendrais volontiers.

— Prenez ce petit sentier étaliez toujours en bas, vous arriverez où nous sommés.

— J'ai compris, dit-il, et il alla rejoindre les jeunes gens.

— Donc, qu'y a-t-il entre vous? soyez de bons garçons.

— Vous devez savoir que ce sont là des objets voies ; nous sommes deux assassins, nous autres.

— Oh ! je m'en réjouis avec vous.

— Vous devez savoir que les parts ne me semblent pas égales.

— Tenez-vous tranquilles, c'est moi qui ferai les parts.

Il prend une répétition (une montre à répétition) dans une main et une répétition dans l'autre, les balance, ainsi des colliers, des bagues et de tout ce (ju'ils avaient volé.

— Voici les parts, dit-il.

— Mais il y a encore deux choses d'une grande valeur: une paire de bottes qui vont comme le vent et un manteau: quand on l'endosse, on n'est plus vu par personne.

— Voilà qui est très-bien, dit Léonbrun.

Il dit alors à l'un des assassins d'enfiler les bottes, (le prendre le manteau sur son bras et de monter sur la montagne. En un clin d'œil l'assassin arrive fù sommet:

— A présent, endosse le manteau, lui dit Léonbrun. — L'assassin obéit :

— Me voyez-vous?

— Hé noni tu poux descendre.

Le second assassin prend à son tour les bottes et le manteau, atteint d'un bond le sommet et devient invisible.

— Descends, lui dit Léonbrun. Ecoutez, mes enfants, j'ai été bon garçon, j'ai fait le partage; est-ce que vous ne me laisseriez pas, moi aussi, essayer les bottes et le manteau ?

— Bien sûr, dirent les deux hommes.

Léonbrun se chausse et court au sommet, se drape

et crie :

— Me voyez-vous, jeunes gens?

— Non.

— C'est que vous ne voulez pas me voir ; — et il ne se laisse plus voir, le cher Léonbrun. Les deux assassins tombent alors l'un sur l'autre et se rouent de coups si fort qu'ils se tuent; il ne reste que le cher Léonbrun, qui des deux parts n'en fait qu'une et chargé de toutes les richesses, il se remet en chemin. 11 marche, marche, marche encore et toujours et arrive à une auberge, il demande à l'aubergiste si on sait où demeure une certaine dame Aquilina. L'aul)ergiste lui montre sept montagnes et lui dit que beaucoup de gens en quête de cette dame ont essayé de les gravir, et n'y sont jamais parvenus.

— J'y arriverai, moi, dit Léonbrun.

■ 11 mange, et boit, donne àl'hôteUerune très-belle répétition et deux bagues, passe au cou de l'hôtesse un très-beau collier avec un fermoir en or, leur laisse de plus deux lettres de change de deux cents écus l'une et fait du bien à tous les gens de la maison ; puis, avec les bottes qu'il a, monte une à une commodément les sept montagnes. Il arrive dans un pré et voit au milieu du pré, comment dit-on?... l'ermite (la narratrice, qui ne trouvait pas le mot, voulait dire l'ermitage.) Il frappe, frappe encore. L'ermite crie (avant d'ouvrir) :

— Diable que tu es, qui t'a transporté jusqu'ici? Va-t'en au plus profond de ton abime.

— Il me prend pour le grand diable, ditLéonbrun, et il refrappe. L'ermite a ouvert, Léonbrun est entré:

— Que désirez-vous, beau jeune homme?

— Je désirerais savoir où demeure une certaine dame Aquilina.

— Ecoutez, beau jeune homme, je ne sais vous le dire; mais vous devez savoir que tous les sept vents viennent se reposer chez moi.

A une certaine heure arrive le Vent marin.

— Oh, bonsoir, ermite ! Qui est ce jeune homme?

— Eh, c'est un jeune homme qui cherche à retrouver son épouse, une certaine dame Aquihna.

— Oh! voyez, j'arrive de chez elle, j'en reviens à l'instant, cher beau jeune homme. Je dois te dire une chose, que demain quelque autre vent ou Sirocco ou Ponent ou Levant ou Pisan ou Tramontane... qui sait si ce ne sera pas le tour de la Tramontane d'aller demain chez madame Aquihna? car son île ne reste jamais sans ventilation.

— Oh! cela me fait plaisir, répond Léonbrun. Tiennent tout doucement les sept vents; le dernier

est le septième et c'est la Tramontane.

— Prenez garde, beau jeune homme et n'ayez pas peur. La Tramontane va venir et ma cellule branle de tous côtés; la Tramontane l'emporte çà et là.

Jîlle est de force à arracher les murs.

— Oh! je n'ai pas peur.

En attendant Léonbrun cause avec les autres vents qui lui apprennent que dame Aquilina a mis deux gros lions devant sa porte; les pauvres diables qui veulent entrer sont dévorés aussitôt.

— Je n'ai pas peur, dit Léonbrun.

Brrr, brrr, la cellule branle, la Tramontane arrive, elle demande qui est ce jeune homme, elle cherche à le détourner de son projet et à l'efl'rayer.

— Je n'ai pas peur, dit Léonbrun.

La Tramontane le laissa aller et lui dit:

— Ecoute et ne t'en fâche pas: il y a les caméristes de ta légitime épousequi font la lessive; quand elles seront sur le point de l'étendre, j'arriverai et je lancerai tout leur linge en l'air.

— Jette tout leur Unge en l'air, répond Léonbrun, ça m'est parfaitement égal!

286 CONTES POPUI.AinES EN ITALIE

11 court à l'ile, met son manteau, passe entre les lions et s'assied (invisible) sur une chaise à côté de dame Aquilina.

— Hélas! dit-elle, et elle tire la sonnette.

— Que voulez-vous, reine?

— Apportez-moi quelque chose, je me sens défaillir.

On lui apporte une bel le soupière avec du bouillon; mais Léonbrun prend la soupière et la vide.

— Hélas I dit-elle, c'est mon pauvre Léonbrun. Qui sait quelle faim il a. Vite qu'on m'apporte autre chose.

On lui apporte autre chose, mais c'est Léonbrun qui le mange.

— Dis-moi, qui es-tu, toi qui es ici près de moi? fais-moi ce plaisir, laisse-toi voir si c'est toi.

11 ôte son manteau:

— Oui, c'est moi, ma très-chère femme.

Elle le voit et l'embrasse avec bonheur. Là-dessus Léonbrun raconte son histoire et ajoute

que sans son manteau, il aurait été dévoré par les lions.

— Ces lions, répond dame Aquilina, seront tes fidèles et te sauveront de la mort.

Sur quoi elle frotte le mur avec son anneau. Toute la famille apparaît: le père, la mère et les onze frères; le père avec sa croix etl'épée au côté.

Aquilina leur donne à tous une croix en diamant. Noce triomphale, hanquets somptueux. On donne à manger et à boire à tous les pauvres gens, les époux se remarient.

Nous avons choisi ce conte parce qu'il est fort répandu en Toscane et nous sommes forcés d'en passer vingt autres mieux racontés peut être,

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mais rappelant trop ceux qui courent partout : Peau d'Ane, le Petit Poucet, le Petit Chaperon rouge, Cendrillon surtout (la fameuîe Cenerentola si mélodieusement illustrée par Rossini) reparaissent dans la littérature populaire de tous les peuples italiens avec des amplifications et des variantes pleines d'intérêt; mais nos pages s'accumulent. Nous laissons de côté le Ilot cochon [lire Porco) qui rappelle naïvement la Belle et la Bète, et nous réservons pour un chapitre suivant la Bella Ostessina {la belle petite Hôtessej, histoire merveilleuse, aussi riche en incidents qu'un roman d'aventures et enchâssant la fable très-connue de la Belle au bois dormant. En attendant voici une féerie compliquée, le Magicien aux sept têtes, qui a été racontée à M. Gherardo Nerucci par Elena Becclierini du Montale Pistojese. Il y a dans le recueil de Grimm et dans les Nuits de Straparole ^rtains incidents qui offrent quelque analogie avec ceux de notre nouvelle, mais nous pouvons assurer qu'Elcna Beccherini, qui ne sait probablement pas lire, ne connsiii niles Nuits facétieuses, ni les savants travaux du docteur allemand.

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