LE MAGICIEN AUX SKPT TETES
Il y avait une fois un pécheur marié depuis longtemps ; sa femme était stérile. Un jour il pécha dans le lac un très-beau et gros poisson qui, à peine sorti de l'eau, prit une voix plaintive et supplia l'homme de le laisser aller, lui promettant de lui indiquer une pêche abondante. Le poisson fut lâché, l'étang visité, le riche butin obtenu, mais la femme
du pêcheur se mit en colère : elle regrettait le gros beau poisson. Le lendemain, l'homme dut retourner au lac. Il reprit le poisson parlant, mais le lâcha encore. La femme devint furibonde et bon gré malgré, le pêcheur alla pour la troisième fois jeter son filet dans le lac. Il rapporte le poisson parlant, on le mit dans un seau d'eau froide et on discuta le meilleur moyen de l'accommoder. Le poisson'sortit la tète de l'eau :
— Puisque j'ai à mourir, dit il, laissez-moi faire mon testament.
La faveur accordée, il continua :
— Quand je serai mort et cuit, que la femme mange ma chair, donnez le bouillon à la jument, jetez mes os à la chienne et plantez droites dans le jardin mes trois plus grosses arêtes.
Ainsi fut fait, et il arriva que la femme, la jument et la chienne mirent au monde en même temps trois petits garçons, trois petits chevaux et trois petits chiens ; les arêtes plantées dans le jardin devinrent trois lances. Les trois enfants qui étaient nés se ressemblaient si fort que pour les reconnaître il fallait les marquer d'un signe. Quand ils furent grands, le père donna à chacun d'eux un cheval, un chien et une lance, il y ajouta un fusil de chasse. Le fils aîné se lassa de la vie tranquille et pauvre ; il voulait chercher lortune et montant à cheval, la lance à la main, le fusil en bandoulière, le chien derrière lui, il laissa à sa famille une fiole bouchée et pleine d'eau :
— Si cette eau se trouble, venez à ma recherche: ou je serai mort, ou il me sera arrivé quelque malheur. Adieu.
Et il partit au galop. Il arriva dans une grande ville dont tous les habitants étaient tristes et vêtus
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de deuil : il apprit qu'un affreux magicien à sept tôtes apparaissait tous les jours à midi dans le jardin royal et dévorait tout ce qu'il rencontrait. Pour diminuer le massacre, le roi s'était engagé à lui fournir tous les jours un corps humain et ce jour même il devait lui livrer sa propre fille. Aussitôt le jeune homme, qui était courageux, se fit présenter au roi et lui demanda la permission de tuer le magicien.
— Si tu y parviens, je te donnerai ma fille en mariage.
Le jeune homme se rendit au jardin royal où la princesse était à genoux, attendant le monstre et recommandant son âme à tous les saints. Il s'éprit d'elle aussitôt et lui dit :
— Je veux maintenant courir ce danger pour l'amour de vous.
Midi sonna, la terre se mit à trembler, un trou s'ouvrit avec un grand fracas et de ce trou, entre le feu et la fumée, jaillit le magicien aux sept têtes. Il ouvrit ses sept bouches en sifflant de joie parce qu'il voyait deux victimes à dévorer. Mais le jeune homme, sans attendre un instant, sauta sur son cheval, la lance en arrêt, et fondant sur le magicien, le perça de part en part, puis, pendant que le chien le retenait avec les dents, il coupa les sept têtes avec un cimeterre et rompit l'enchantement, délivrant ainsi la princesse de la mort et la ville du fléau :
— Tu es mon époux, dit la princesse, mais prends les signes de la victoire et porte-les au roi, afin qu'il sache que c'est toi qui as tué le monstre, et qu'il te permette de me donner l'anneau.
Le jeune homme coupa les sept langues du magicien et les enveloppa dans un linge ; puis remontant
à cheval, il se dirigea vers une auberge pour changer d'habits, et arriver propre et galant devant^ le roi. ]
Or, il y avait une masure près du palais royal et dans cette masure, un savetier loqueteux et maupi-J teux mais de grande fourberie et malice. Il avait vai de loin le combat et entendu l'entretien entre la prin^ cesse et le jeune homme. Aussitôt il se laissa glisseÉ dans le jardin par une fenêtre, enleva les sept tètes] coupées^trempa son coutelas dans le sang et couh rant chez le roi, lui dit avec un air de mauvais birbe ^
— Majesté, c'est moi qui ai tué le magicien ; voicîj les têtes que je lui ai détachées du corps avec cQJ couteau, tenez donc votre parole et donnez-moS votre fille en mariage. \
Le roi fut troublé en voyant la pauvre mine dt^ héros. Cependant sa parole était donnée : ]
— Si la chose s'est passée comme tu dis et comme^ il paraît aux preuves que tu m'apportes, ma filla^ est à toi, tu peux la prendre. ì
Survint la princesse, qui protesta quo le savetier' était un menteur. Il s'en suivit des coups de beo] {un battibecco) mais le roi donna raison au save-* tier. I
L'événement fut annoncé au peuple ; on prépara^ de grandes fêtes et trois grands fesiins offerts de se-i maine en semaine, après quoi les noces. Cependant;! le jeune vainqueur du magicien se dirigeait vers les palais du roi, mais quand il fut à la porte, on ne le^ laissa pas entrer et il entendit le crieur qui annon-i çait le mariage. Il eut beau protester, réclamer à^ grands cris qu'on lui permît de parler au roi, lesj gardes tinrent bon par ordre du savetier et le mal-.^i heureux fut chassé de vive force ; il dut s'en retour- : ner chez lui moitié en rage, moitié en pleurs. {\
A la cour, la table était servie, les conviés nombreux, le savetier auprès de la princesse, richement vêtu et sept coussins au-dessous de lui. — Le jeune homme s'était adressé au chien couché à ses pieds et lui avait dit tout-à-coup :
— Sus, cours au palais, va chez la fille du roi, ne caresse qu'elle et avant que le repas commence, jette la table en Tair, puis sauve-toi et ne te laisse pas attraper.
Le chien partit en courant, et sautant sur lès genoux de la princesse, il se mit à la caresser et à la lécher sans fin ; elle le reconnut et se réjouit et, lui lissant le poil, lui demanda des nouvelles de son maître. Mais le savetier avait des soupçons et voulait que le chien fût chassé. On servit la soupe et le chi?n, prenant dans ses dents un coin de la nappe, tira tout le couvert et le fit tomber par terre puis dégringola par l'escalier: on ne put l'attraper ni le suivre. La bagarre fut grande parmi les invités ; cependant le second banquet fut donné au bout de huit jours. Le jeune homme dit à son chien :
— Sus, cours et recommence I Le chien courut et recommença.
Au troisième banquet le jeune homme dit au chien :
— Va encore, mais cette fois laisse-toi prendre sur le seuil de ma maison.
Le chien se laissa prendre et le jeune homme fut conduit au roi qui le reconnut et lui dit:
— N'est-ce pas toi qui t'étais otfert pour sauver ma fille des griffes du magicien?
— C'est moi, dit le jeune homme, et je l'ai sauvée en effet ; elle est mon épouse.
Mais le savetier de crier :
— Ce n'est pas vrai, c'est moi qui apportai les
preuves de la victoire, c'est moi qui ai tue le magicien. Le jeune homme repartit sans se troubler :
— Qu'on apporte ici les sept tètes et l'on verra qui a raison.
Quand les sept têtes furent mises aux pieds du roi, le jeune homme reprit :
— Regardez un peu si elles ont des langues dans leurs gueules.
Les langues n'y étaient pas, le jeune homme les tira du linge où il les avait enveloppées et raconta comment le fait s'était passé. Le savetier ne se donna pas pour battu et réclama que les langues fussent mesurées pour voir si elles s'adaptaient aux gueules du monstre. A chaque épreuve qui tournait contre lui, le drôle dévalait d'un coussin à l'autre ; arrivé au septième, il voulut se sauver à toutes jambes mais par ordre du roi il fut arrêté et pendu.
Grande joie partout : le roi, les époux, les conviés se remirent à table et se donnèrent du bon temps ; tout de suite après, les noces.
Le matin, à la pointe du jour, le jeune homme ouvrit la fenêtre et vit en face de lui une forêt touffue pleine d'oiseaux ; l'envie lui vint d'aller à la chasse, mais sa femme le suppliait de n'y point penser parce que la forêt était enchantée et quiconque y entrait n'en revenait plas. Mais le jeune homme avait sa tête et le danger l'attirait ; il prit donc son chien, sa lance, son fusil, et en route.
Il avait déjà tué beaucoup d'oiseaux quand, tout à coup, éclata un tel ouragan qu'on eût dit la fin du monde : tonnerre et éclairs à rendre fou, et l'eau tombait à torrents. Le jeune homme, trempé jusqu'aux os, cherchait à sortir de la forêt mais ne retrouvant plus son chemin, la nuit venue, il entra dans une grotte. Il la trouva pleine de statues de
marbre blanc posées en diverses attitudes, mais le jeune homme n'y prit pas trop garde, mouillé et lassé comme il était. 11 ramassa des .branches sèches et avec son briquet il alluma un peu de feu pour se sécher et pour cuire les oiseaux tués, parce qu'il avait faim ; cependant il pensait à sa femme et se repentait de ne l'avoir pas écoutée. Peu après voici dans la grotte une petite vieille dont les dents claquaient, transie de froid et toute pourrie de la tète aux pieds. Elle s'approcha du jeune homme et le pria qu'il lui permît de se réchauffer :
— Venez seulement, dit-il, vous me tiendrez compagnie.
La petite vieille s'assit et offrit du sel pour les oiseaux rôtis, du pain pour le chien et de la graisse pour les armes ; il n'avait pas de soupçons et il accepta, mais dès que les armes furent graissées, le pain et les oiseaux mangés, les armes, le chien et lui devinrent statues de marbre.
Sur le soir la princesse, ne voyant pas rentrer son mari, le crut mort, et le roi fort affligé ordonna que la ville se mît en deuil.
Cependant chaque jour, dans la maison du pêcheur, la famille regardait la fiole d'eau que le fils aîné avait laissée : un soir, tout à coup, l'eau se troubla ; le deuxièmo fils dit alors :
— Mon frère est mort ou il est arrivé quelque malheur. Tenez, je vous donne aussi cette fiole d'eau claire : si elle se trouble, vous savez ce que vous avez à faire. Adieu.
Il monte à cheval et, avec le chien, la lance et le fusil en bandoulière, il part au galop. Partout où il passait, partout où il s'arrêtait, il demandait aux gens :
.— Avez-yous vu quelqu'un qui me ressemble ?
Tout le monde riait en répondant :
— Tout beau ! n'êtes-vous pas celui qui vint l'autre fois ?
De cette façon, le jeune homme comprenait que 3on frère aîné avait passé par là. Quand il arr.iva dans la ville où le magicien avait été tué, tout le monde émerveillé s'écriait :
— Il est sauvé, vive le prince !
Le roi, la princesse et la cour le prirent pour son frère aîné. Mais lui, silence... Il se tenait coi, ne sachant s'il était parmi des traîtres ou des gens bien élevés. Il interrogeait finement, répondait à propos et parvint à deviner toute l'histoire. La nuit venue, il fit semblant d'être mort de fatigue et dormit sur le bord du lit, loin de la princesse. Le matin à son réveil, il ouvrit la fenêtre et vit la forêt. Il voulut y aller malgré les pleurs de la princesse et partit avec son chien, sa lance et son fusil. Il lui arriva tout ce qui était arrivé à son frère aîné ; lui aussi fut changé dans la grotte en statue de marbre. La princesse le crut perdu, la ville se remit en deuil.
Dans la maison paternelle, la seconde fiole d'eau se troubla tout à coup et le troisième fils partit aussitôt pour aller chercher ses deux frères. Il avait pris également avec lui son chien, sa lance et son fusil. Chemin faisant il demandait partout :
— Avez-vous vu passer par ici deux hommes qui me ressemblaient?
Partout on lui répondait :
— Pourquoi faites-vous toujours la même question ? Etes-vous fou?
Il comprit ainsi que ses deux frères avaient suivi la même route. Arrivé à la ville il fut reçu avec des cris de joie et conduit à la cour ; on le prit pour
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son frère aîné. Il feignit une grande fatigue et dormit sur le bord du lit. Au lever du soleil il se mit à la fenêtre, et voyant la forêt, il voulut y aller ; il y alla en effet malgré les cris de désespoir que poussait laprincesse.il tua beaucoup d'oiseaux, fut surpris par l'ouragan, entra dans la grotte et, regardant les statues de marbre, il reconnut ses deux frères. Il se dit alors :
— Il y a ici quelque tromperie : je tiendrai les yeux ouverts.
Le feu allumé, voici la même petite vieille qui, s'approchant comme les autres fois, lui demanda de se réchauffer. Il la regarda de travers et lui dit d'un air hargneux :
— Va-t-en, je ne te veux pas à côté de moi. La petite vieille parut déconcertée.
— Que vous avez peu de charité ! dit-elle, je vous offrirai pourtant de quoi mieux souper. Voici du sel pour les oiseaux rôtis, du pain pour le chien, de la graisse pour les armes.
— Eh, vieille sorcière ! cria le jeune homme, ce n'est pas moi que tu dauberas. Sur quoi, lui sautant dessus, il l'eut bientôt renversée ; il lui mit un genou sur le ventre, lui serra le cou de sa main gauche et, tirant son cimeterre, le leva sur le coude la vieille en disant :
— Sorcière infâme, rends-moi mes frères ou je t'arrache l'âme sans merci.
La petite vieille protestait qu'elle n'avait rien fait de mal. Mais voyant que le jeune homme ne se laissait pas émouvoir et qu'il allait lui couper la gorge, elle prit peur et promit d'obéir. Sur quoi, fouillant dans sa poche, elle en tira un vase d'onguent pour qu'il en oignît les statues en lui assurant que par ce moyen elles seraient toutes revenues à la
vie. Le jeune homme ne lâcha pas la petite vieille ; mais en la menaçant toujours avec ses armes il la força de faire elle-même l'opération, si bien qu'en peu de temps toutes ces statues se mirent à remuer; la grotte en fut pleine. Les frères se reconnurent et s'embrassèrent ; tous les autres ne trouvèrent pas de paroles pour remercier dignement celui qui les avait sauvés.
Dans cette bagarre la vieille cherchait à s'esquiver, mais on s'en aperçut et tous fondirent sur elle ; ils l'écartelèrent et rompirent ainsi l'enchantement de la foret. De plus, le frère âiné lui prit le vase d'onguent qui rendait la vie aux enchantés et aux morts. Chemin faisant, pour rentrer à la ville ; les frères se firent le récit de leurs aventures. Mais quand l'aîné apprit que ses deux cadets avaient dormi dans le lit de la princesse, il fut pris d'une fureur jalouse, il tira son épée et les tua.
A peine eut-il commis ce crime qu'un grand remords lui vint au cœur; il se jeta sur les cadavres et s'abandonna au désespoir. Il voulait s'égorger lui-même. Tout à coup il se souvint de l'onguent qu'il avait pris à la vieille sorcière et, pensant que cet onguent faisait revenir les morts, il en frotta les blessures des deux frères qu'il avait tués. Miracle ! l'un et l'autre se remit debout guéri et gaillard. L'aîné plein de joie demanda et obtint son pardon et tous allèrent chez le roi. Ils furent reçus avec un grand contentement; on ordonna des chants, des fêtes, on sonna toutes les cloches. Le frère aîné s'unit de nouveau à la princesse ; le roi trouva de grandes dames pour les autres, et les éleva aux premières charges de la cour.
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