MONSIEUR JEAN DE CONSTANTI NOPLE
Je vous raconterai maintenant la nouvelle de monsieur Jean de Constantinople qui était un trèsriche monsieur. Gomme il était au balcon de sa terrasse, il vit passer une femme mariée tenant par la main un bambin qu'elle accompagnait à l'école,
— Femme mariée !
— Que commandez-vous, monsieur Jean? et elle leva la tête.
— Pourriez-vous monter avec votre garçon?
— Oui monsieur Jean.
— Et elle monte.
— Ah! monsieur Jean, bonjour à vous, bon réveil I que me commandez-vous?
— Est-il à vous cet enfant?
— Oui monsieur, il est à moi.
— Ah ! je n'ai personne en ce monde ; pour moi, je suis seul unique ! Un monsieur comme je suis, plein de richesses et toutj je n'aurai à ma mort personne à qui laisser mon bien.
Il dit encore:
— Voyez, je le prendrais volontiers pour mon
fils dans mon appartement. Je lui donnerais un maître pour lui enseigner les vraies éducations ; s'il voulait apprendre un état ou chose semblable, je lui ferais aussi donner toutes les leçons. Je vous offrirais de plus en présent un sac de louis d'or. Ce n'est pas pour acheter le garçon, liberté aux parents de venir faire visite à leur fils quand et comme il leur plaira.
— Cher monsieur Jean, il faut que j'aille à la maison et que je le dise à mon mari, parce que si mon mari est content, je vous amènerai le garçon... Savez-vous monsieur Jean, j'ai aussi une fille.
— Ah ! ne me parlez pas des femmes, parce que je ne peux pas les voir. Le garçon oui, mais pas de femmes.
Elle va à la maison chez son mari en tenant l'enfant par la main. Elle va à la maison et elle frappe. L'homme se met à la fenêtre :
— Eh bien I qu'as tu fait? tu ne l'as pas accompagné à l'école, le bambin?
Elle dit ;
— Non ! ouvre^ j'ai à te dire quelques mots. C'est monsieur Jean de Constantinople qui m'a appelée et m'a dit ceci, qu'il voudrait mon fils chez lui, que l'enfant serait l'héritier de toutes les richesses de monsieur Jean de Constantinople.
— Bah ! que veux-tu? ça me fait de la peine.
— Mais avec cela, sais-tu, permis à nous d'aller voir notre fils quand et comme il nous plaira. Et, de plus, il nous donne un sac de napoléons d'or. Un besoin qui nous viendrait, tu entends, nous irions là et nous serions secourus.
.11 dit :
— Va, et donne-le lui. Viens, pauvre petit François (le fils s'appelait François).
Il l'embrasse, et tout :
— Adieu, adieu, adieu !
La mère le prend par la main et le mène auprès de monsieur Jean de Gonstantinople. Monsieur Jean de Gonstantinople qui était là haut au balcon et qui voit revenir la mère avec l'enfant, le cœur lui sautait d'allégresse.
— Qu'y a t-il, chère petite femme mariée ?
— Mon mari est content.
— Dorénavant tenez ma maison pour la vôtre. La mère prend l'enfant et l'embrasse :
— Adieu petit François, adieu petit François. Elle ne pouvait s'en détacher. Monsieur Jean va
chez lui et prend le sac de louis d'or. 11 le donne à la mère et dit :
— Adieu, comptez bien que quand vous voudrez voir le garçon, vous entrerez ici comme chez vous.
— Adieu, adieu.
La mère s'en va.
— Ah ! pauvre petit François, dit monsieur Jean. Il vous le prend, vous l'embrasse et vous le met
sous un maître très-parfait, pour lui apprendre l'éducation. L'enfant se fait grand et dit :
— Monsieur Jean, je voudrais apprendre tel métier.
Selon la fantaisie qui lui venait, on lui donnait un maître. Petit François commençait avec ce maître; et quand il arrivait à la perfection, il disait :
— Je veux faire tel métier, tel autre, je veux faire le doreur, le ciseleur, selon son caprice.
Il devint un très-brave jeune homme, un grand peintre tout à fait brave. Un jour il était à table avec monsieur Jean qui le tenait près de lui à l'heure du déjeuner ; à l'heure du dîner de même et
à l'heure du goûter de même, il le voulait toujours à ses cotés. L'idée vint à monsieur Jean de lui dire :
— Petit François, je veux que tu me fasses cadeau d'un très-beau tableau avec un cadre sculpté, doré et tout. Fais-moi une drôlerie, sais-tu. Ce qui te plaira, mais non une figure de femme : prends garde ! Ne t'y frotte pas, sais-tu.
— Vous serez servi, monsieur Jean, lui dit petit François.
Petit François entre dans son atelier, se met à travailler et commence. Le tableau fut fait, mis sous verre, doré et tout ; il fit une très-belle peinture, une très-belle figure de Venus. On sait fort bien que les peintres.... Que fait petit François? Il arrange bien son tableau et, à l'heure du repos, il vous le porte dans la chambre de monsieur Jean et vous le met près du miroir. Le matin monsieur Jean se lève et s'en va dans sa chambre devant son miroir pour faire sa toilette ; tout à coup :
— Ohimè ! dit-il, qu'est ce que cela? — et il reste stupéfait.
— Petit François, petit François !...
— Plait-il, monsieur Jean ?
— Viens là devant moi. (ju'esl ce que je t'ai dit ? qu'une ligure de femme, je ne la voulais pas.
— Que voulez-vous, monsieur Jean ? Pardonnezmoi et plaignez-moi, les peintres sont folâtres. Quand il leur passe une chose par la tète, ils sont forcés de la faire. Ceci m'est passé par la tête et j'ai fait ceci.
— Eloignez-vous de moi.
A l'heure du déjeuner petit François n'était plus appelé, à l'heure du dîner il n'était plus appelé, mais tout ce dont il avait besoin lui était porté dans son laboratoire.
— Même ainsi l'on va son chemin, même ainsi je mange. Il ne m'importe pas de manger avec monsieur Jean, tout ce qu'il mange vient ici : on mange partout, dit petit François.
Au bout de quelque temps monsieur Jean l'appelle :
— Petit François I
— Que commandez- vous, monsieur Jean ?
— Tu dois prendre ce petit tableau que tu as fait, tu dois le mettre dans la poche de ton habit et l'en aller au bord de la mer de Constantinople, et faire démarrer mon bâtiment. Tant à pied que dans mon bâtiment tu dois courir le monde entier et me promettre de rn'apporter un portrait comme tu l'as fait (une femme qui ressemble à la figure que tu as peinte) ; je te donne une année pour cela.
Petit François demande Hcence.
— Je m'en vais, adieu, adieu, adieu !
Monsieur Jean embrasse petit Jean et le baise.
— Adieu et heureux retour ! Cherche à tout faire pour la réussite de ce que je t'ai dit.
— Oui monsieui'.
Petit François va au bord de la mer, détache le navire, entre dedans, ouvre les voiles au vent. Adieu pour aller courir le monde. Vire d'ici, vire de là, vire d'en haut, vire d'en bas et vire de partout, petit François ne trouvait jamais un visage semblable à celui qu'il avait fait. En route, et toujours en route sur le navire du seigneur Jean. Un jour, il voit de loin des flammes sur une île : on eût cru que des choses avaient pris feu.
— Abordons ici, dit-il au pilote, arrivons là-bas à celte île. Nous pourrons nous y rafraîchir.
En montant sur l'île au sortir du bâtiment, François avise une fillette. Il va vers son compagnon de voyage :
— Regarde, sais-tu? Si elle était à point, ce serait tout à fait le portrait. Mais laissez-moi faire. Elle vient d'entrer dans cette boutique de charcutier. Attendons qu'elle sorte et je veux lui demander combien ils sont dans la famille.
La fillette sort de la boutique du charcutier. François dit :
— Bambine, excusez-moi, venez ici.
— Que voulez-vous messieurs ? fait cette enfant aux deux jeunes gens, aussi bien à François qu'à l'autre.
Et il dit:
— N'y a-t-il personne ici qui donne de quoi se rafraîchir ?
La petite fille répond :
— Entrez messieurs, parce qu'en ce moment même monsieur mon père va se mettre à table ; il donne à boire et à manger à tous les voyageurs qui viennent ici.
Car cet homme, vous devez le savoir, était un charbonnier. Il faisait du charbon et c'est pour cela qu'on voyait au loin des flammes. Entrent petit François, son compagnon et tout.
La petite fille dit : '
— Monsieur mon père, il y a ici deux messieurs qui veulent se rafraîchir.
— Fais les mettre à table, on va dîner à l'instant même.
Il se met à table et tout. Vient le charbonnier, vient sa femme, vient un fils et la petite fille. François brûlait d'impatience et demanda :
— Dites-moi, monsieur le patron, n'y a-t-il que vous dans la famille ?
Le père répond et dit :
— Ouoi donc ? Rosine n'est pas venue. Qu'est-ce qu'elle fait ?
La sœur va dans l'autre chambre et crie :
— Rosine, que fais-tu ? ne viens-tu pas dîner? c'est monsieur mon père qui l'a dit.
Rosine répond :
— Kcoute, je ne veux pas venir, sais-tu ?H y a ces deux messieurs, j'ai honte.
La petite fille revient :
— Savez-vous, monsieur mon père ? Elle ne veut pas venir parce qu'elle a honte de ces deux messieurs qui sont là.
Elle voulait parler de François et de cet autre.
— Ah ! fit François, dites seulement que nous autres, nous ne sommes pas des messieurs qui fassent honte aux gens. Elle peut venir dîner. Qu'elle ne soit pas intimidée à cause de nous.
La petite sœur vale dire à la grande.
— Je finis ma toilette et je viens.
La voici qui apparaît pour se mettre à table. François qui la regarde dit à son compagnon :
— Laisse-moi faire, c'est tout le portrait de point en point !
Eh ! c'est un dîner que celui-là, un dîner somptueux: bouteilles, café, confitures; ils mangent, boivent, s'amusent. Petit François dit enfin :
— Monsieur le patron, vous me direz maintenant ce je dois.
— Rien, répond l'homme. Aux messieurs qui viennent dans l'île qui est ici, je ne fais rien payer.
— Savez-vous, monsieur le patron, dit François, il faut que vous veniez voir une très-belle chose dans mon bâtiment ; vous vous y amuserez beaucoup, savez-vous? Vous devez venir la voir avec toute votre famille.
. Ils se lèvent de table, s'habillent très-jolinr.ciit, aussi bien le charbonnier, sa femme, son fils, sa fille, pour aller dans le navire avec ces jeunes gens. Ils se lèvent, sortent de la maison, vont dehors, ferment la porte et s'acheminent vers le bord de la mer, pour entrer dans le bâtiment. Quand ils y sont entrés, petit François fait signe de l'œil aux matelots d'ouvrir les voiles au vent pour aller à grande vitesse à Constantinople. En attendant, petit François montre toutes les belles raretés qui étaient sur le navire. Il y avait un très-beau jardin avec des citronniers et toute sorte do plantes. Us vont au premier étage, où il y avait un très-beau salon avec un très-beau déjeuner, trèsgrand et des chaises tout autour. On apporte des bouteilles, des confitures, des petits pâtés, d'autres choses semblables.
— Vous devez vous rafraîchir, dit-il à la société du charbonnier.
— Oh! fait le charbonnier, beau! beau! belles choses! je n'ai jamais rien vu de pareil. Il en est venu, des bâtiments, mais non remplis de toutes ces belles raretés.
François dit :
— Vos seigneuries viendront voir les autres étages. Elles doivent savoir que j'ai une terrasse et qu'autour de cette terrasse il y a quantité de vases où poussent des fleurs, des citronniers et des orangers.
Et ils montent sur la terrasse. Le charbonnier s'écrie alors :
— Ah ! nous sommes ici dans les mains des assassins 1
Petit François dit:
— Comment ! dans les mains des assassins ?
Vous êtes dans les mains de deux jeunes gens comme il faut.
— Ne voyez-vous pas qu'il y a maintenant entre ma maison et nous tant et tant de milles? Nous sommes dans les mains des assassins.
François tire de sa poche le petit portrait qu'il avait fait.
— Prenez ce portrait-ci^ comparez-le à vos deux filles, n'est-il pas ressemblant...?
— C'est tout à fait ma fille aînée.
— Donc vous n'êtes pas dans les mains des assassins, mon cher monsieur ; vous êtes dans les mains de jeunes gens comme il faut. Votre fille, je dois la conduire à Constantinople à son légitime époux qui doit se marier avec elle.
— Si c'est comme ça, allons de l'avant.
— Elle doit tomber dans les mains d'un grand seigneur, le plus riche qui soit à Constantinople.
En avant, en avant, en avanti le niavire allait comme la foudre. Quand on fut sur le point d'arriver à Constantinople, petit François fit tirer un coup de canon comme pour dire:
— Place ! voici le petit François.
— Voici petit François, dit monsieur Jean. Il sort de son palais, prend un petit vaisseau et court à la rencontre du bâtiment. Petit François qui le voit va aussi vers lui : quand ils sont près, ils s'embrassent.
— Qu'as-tu fait, François? .
— Eh! j'ai fait tout ce que vous m'aviez comn^.andé.
— Donc on peut voir l'épouse que je dois prendre?
— Je crois bien. Il court à la porte de la chambre et frappe.
— Qui est là?
— Rosine, c'est votre légitime époux, celui qui doit l'être, et qui veut vous voir.
Elle répond :
— Je finis ma toilette et je vais dans ses bras. Voici la Rosine qui sort: elle sort, la Rosine. Lui
qui la voit; vous pouvez croire les compliments et tout. Il demande.
— Qui est celui-ci ?
— Celui-ci est monsieur son père, celle-là madame sa mère, celui-ci son frère et celle-là sa sœur.
Jean salue tout le monde ; ils sortent du bâtiment tous ensemble et ils s'en vont à terre ; et en faisant du chemin, ils arrivent au palais de monsieur Jean de Constantinople. Quand tous furent entrés dans son paiais, il fît crier aussitôt qu'il prenait pour épouse une très-belle femme, fille d'un charbonnier très-riche. Le mariage fut hâté, l'époux fit présent aux pauvres de pain, de vin et de tant de livres de viande par lète pour six mois. Un jour le beau-père qui était le charbonnier dit à monsieur Jean :
— Très-cher gendre, vous devez savoir que j'ai tant de livres de charbon dont je ne fais rien. Il faut que je retourne à mes affaires.
— Oh ! petit François ! viens ici, dit monsieur Jean, tu seras celui qui accompagnera chez eux mon beau-père, ma belle-mère, mon beau-frère. Dites-moi un peu, très-cher beau-père, n'avez-vous pas des parents au logis?
— Oh! des parents éloignés...
— Eloignés ou proches, je dis que vous leur cédiez tous vos biens ; et toi, petit François, et vous tous revenez à Constantinople, car il y a ici
de quoi vivre et de quoi faire les messieurs, vous aussi qui êtes mes égaux...
Or vous devez savoir qu'il y avait un autre monsieur riche aussi, moins pourtant que monsieur Jean, monsieur Joseph. Or monsieur Joseph étant au café, le cafetier lui dit :
— Oh! monsieur, il y a tant de temps qu'on ne vous voit pas dans ma boutique. Vous avez sans doute été invité au mariage de monsieur Jean, hein !
— Point du tout, je n'ai pas été invité.
— Eh I monsieur Joseph 1 je vous dirai pourquoi vous n'avez pas été invité. C'est que monsieur Jean sait fort bien que vous êtes le coq de l'endroit.
— Moi le coq ! vous voulez rire. Combien y-a-t-il de temps que monsieur Jean n'est pas venu ici ?
— Il y a bien longtemps.
— S'il venait par hasard, je voudrais faire avec lui un beau pari : Je gage de passer dix minutes seul à seul avec sa femme. Si j'y réussis, je demande sa tête ; il aura la mienne, si je n'y réussis pas. Voilà le pari que je fais. Si vous avez l'occasion de le voir et de l'en informer, envoyez-moi chercher, je viendrai tout de suite.
— Oui, monsieur Joseph.
— Adieu, cafetier.
— Adieu, adieu.
Monsieur Joseph s'en va, et une dixaine de minutes après, comme qui dirait un demi quart d'heure, voici monsieur Jean qui entre au café.
— Oh ! monsieur Jean, bien venu I Si vous étiez arrivé tout à l'heure, vous auriez trouvé monsieur Joseph.
— Qui? cet imbécile?
— Il a laissé ici un message pour vous.
— Un message pour moi?
— Il a laissé ce message qu'il ferait volontiers un pari.
— Et quel pari veut-il faire ?
— De passer dix minutes avec votre femme.
— Je le fais, je le fais. Et que veut-il parier?
— Votre "tête, s'il y réussit ; s'il n'y réussit pas, la sienne.
— Je le fais, je le fais ! Allez me l'appeler. •
On envoie un garçon de la boutique, d'autres courent les environs, pour voir s'ils trouvent monsieur Joseph. Le garçon l'avise de loin :
— Monsieur Joseph, monsieur Joseph !
— Qu'ya-t-il?
— Il y a monsieur Jean qui vous attend dans la boutique.
Et en avant ! On entre au café :
— Oh I monsieur Jean.
— Oh ! monsieur Joseph.
Et tous les deux se saluent.
— C'est vous qui faites ce beau pari? je le fais moi aussi volontiers, dit monsieur Jean.
Ils se prennent par dessous le bras, demandei7t licence au cafetier et s'en vont dehors, achètent les papiers timbrés et tout, s'en vont à la délégation de Conslantinople ; là les actes sont passés et cachetés: L'un s'en va d'un côté, l'autre de l'autre et ils ne se regardent plus.
Monsieur Jean se dii'ige vers son palais. Quand il y est entré, il salue sa femme, il salue sa belle-sœur et va se rafraîchir à table.
— Je vais, très-chère épouse, faire un tour dans mes propriétés. Ici vous avez tout, rien ne vous manque. Vous avez le matin la laitière qui vous apporte du lait, quelqu'un qui vous apporte du
beiiiTc, un autre, la viande de boucherie; il ne vous manque rien. Votre sœur vous tiendra compagnie ; amusez-vous, faites ce qui vous plaira, et adieu jusqu'à mon retour. Les compliments, je les fais ici, parce que je partirai de nuit et je ne veux réveiller aucune de vous deux.
Le matin (il s'était levé pendant la nuit, s'était habillé, était parti en laissant sa femme et sa bellesœur) le matin, la belle-sœur vint porter le lait. L'épouse eut une idée et dit à sa sœur:
— Sais-tu, il faut fermer les volets sur ]a rue. Nous resterons dans les chambres de derrière, sur la terrasse et dans le beau jardin qu'il y a ; c'est là qu'on s'amusera nous autres. Les murs sont si hauts que les gens qui passent par la rue n'auront rien à voir.
Il faut revenir maintenant à celui qui avait fait le pari. Monsieur Joseph rôdait çà et là montant et descendant la rue et ne pouvait jamais lorgner la femme de monsieur Jean, pas même la voir. Il montait et descendait désespéré ; on l'eût pris pour un fou, monsieur Joseph. Au coin de la rue près de la porte de monsieur Jean, une vieille était assise sur une chaise.
— Eh! monsieur Joseph, lui dit-elle, voilà ce que c'est que d'être vieille, vous ne me regardez plus.
— Laisse-moi tranquille, j'ai autie chose en tête que de te regarder.
— Faites attention à moi monsieur Joseph; qu'avez-vous en tète?
— Ce que j'ai, je ne peux le dire à toi, vieille intrigante, car tu n'es que ça !
— Faites attention à moi; si dans la chose que vous avez en tête, je pourrais vous aider, oh ! que ne ferais-je pas pour vousl
— Gomment veux-tu m'aider ?
(C'était une vieille maligne.)
— Mais écoutez-moi, mais dites-moi quelquechose.
— Tu veux que je t'explique tout, je te l'expliquerai (et il le lui expliqua).
— Oh ! pauvre monsieur Joseph, vous ne devez pas donner votre tête. Menez-moi chez vous et habillez-moi de pied en cap comme une dame. Je prendrai une voiture, une petite voiture hors de la porte de Gonstantinople et à minuit j'irai frapper chez monsieur Jean, et je me donnerai pour sa sœur...
Il l'habille et tout, il prend la petite voiture, l'installe dedans et s'en va. Quand elle est devant la porte de monsieur Jean, la vieille descend de voiture et tire la sonnette. L'épouse de monsieur Jean appelle sa sœur et lui dit :
— Va voir qui vient à cette heure brune; j'ai entendu sonner. Je ne sais ce que cela peut être.
La sœur va ouvrir :
— Qui est-là ?
— Excusez, est-ce ici l'appartement de monsieur Jean de Gonstantinople ?
— Oui c'est son appartement, mais il n'y est pas, savez vous ? il est en voyage.
— Oh ! ceci me fâche, j'étais venue ayant appris que mon frère s'était marié. J'étais venue de bien loin lui faire une visite. Mais l'épouse n'y est-elle pas ?
— Oui, je vais aller dire à madame...
— Fais-le, oui,, et dis lui que c'est la sœur de monsieur Jean, qu'elle ne savait même plus s'il était encore de ce monde, tant il y a d'années qu'elle ne l'a point vu.
La Rosine dit à sa sœur:
— Donne- moi ma robe de chambre et toi, va lui ouvrir et fais-la monter.
— Oh ! dit la vieille en entrant, est-ce la femme de mon frère ?
Elle lui saute au cou et l'embrasse fortement avec un air d'allégresse et de bonheur. — (Vieille coquine!)
— Très-chère belle-sœur, avez-vous faim, hein?
— Je vous dirai que j'ai voyagé tout le jour.
— Donne lui à manger et à boire.
On la met à table ; quand elle a bu, mangé et tout :
. — Vous plairait il d'aller reposer, chère bellesœur? lui dit l'épouse.
— Il me plairait fort, oui, allons.
Elles se lèvent et vont bras dessus, bras dessous dans une autre chambre. La vieille demande alors:
— Dites-moi un peu, très-chère belle-sœur, est-ce ici la chambre de mon frère ?
— Eh! non.
— Je voudrais voir la chambre de mon frère.
— Vous voulez voir la chambre de votre frère ? venez, venez.
— Oh 1 ce soir, puisqu'il n'y est pas, je voudrais dormir dans son lit.
Elles se déshabillent toutes les deux et se couchent.
Quand la vieille s'aperçoit que la jeune femme est endormie, doucement elle se laisse glisser du lit à terre, prend un crayon qu'elle avait sur elle et du papier et elle dessine toute la chambre comme elle était : le lit, le fauteuil et tout. Sur son buffet, sur sa commode l'épouse avait posé tous les bijoux qu'elle portait aux doigts. La vieille prend le plus
beau joyau qu'elle trouve sur le bahut, puis fait le tour du lit, et doucement, doucement la découvre, lui prend une mèche de cheveux sur le chignon et les lui coupe pour les emporter, puis doucement, doucement la recouvre et rentre au lit doucement, 'doucement. Elle se tourne d'un côté, se retourne de l'autre et fait semblant de se réveiller. L'épouse qui entend ce remue-ménage lui dit:
— Chère belle-sœur, êtes-vous réveillée?
— Eh î chère belle-sœur, il est tard. 11 faut que je m'en aille d'ici, parce qu'à telle heure je dois être dans telle ville, je ne peux faire autrement.
— Attendez, je vais me lever aussi.
— Non, non, restez au lit, ne vous levez pas. Ce n'est pas encore l'heure de vous lever.
La Rosine sonne et appelle sa sœur :
— Va l'accompagner jusqu'à la porte, parce qu'elle veut s'en aller.
— Oh I je vous en prie ! vous en aller de nuit !... Elle embrasse sa belle-sœur, embrasse aussi la
jeune fille.
— Adieu, adieu ! dites pour moi mille choses à mon frère, et elle s'en va.
La duègne est sortie par la porte de la rue et court au grand galop chez monsieur Joseph. Le serviteur qui entend frapper en bas se met à la fenêtre.
— Qui va là?
— Monsieur Joseph y est-il ?
— Puisses-tu tomber morte, vieille malandrine ! Est-ce l'heure d'importuner les gens?
Le serviteur alla dans la chambre de son maître :
— Monsieur Joseph, monsieur Joseph I
— Qu'ya-t-il?
— Il y a telle et telle qui veut vous parler.
— Fais-la entrer.
Le serviteur pense qu'ils sont décrépits (ramollis) tous les deux. 11 la fait entrer, elle passe dans la chambre de monsieur Joseph.
— Toi, tu sais, tu peux t'en retourner chez loi, dit-il au serviteur.
— Ah! monsieur Joseph, bien trouvé. J'ai tout fait pour vous.
Elle lui donne le dessin de la chambre qu'elle avait crayonné.
— Voici l'anneau, le plus beau bijou qu'elle eût au doigt. Vous pouvez dire à la délégation qu'elle vous en a fait cadeau de sa propre main. Voici maintenant des cheveux de son chignon.
— Tu les as pris aussi? Bravo I bravo! Va dans ma commode ici près ; il y a trois cassettes ; ouvre les, sers-toi d'or et d'argent, remplis aussi les poches de la robe que je t'ai donnée. Et va t'en en paix, je te remercie,
La vieille s'en va.
Le jour levé, voici monsieur Joseph qui sort du lit, s'habille et tout, prend les papiers et court à la délégation devant les juges :
— Oh ! monsieur Joseph, bien arrivé!
Il tire de sa poche les papiers elles enveloppes. Il montre la feuille où la chambre est dessinée et tout.
— Voici le plus beau joyau qu'elle eût, elle m'en a fait présent de sa propre main et voici les cheveux de son chignon.
Les juges se mettent à rire.
— Voyez donc, même les cheveux de son chignon ! Bravo, bravo ! vous pouvez aller.
Ils prennent tout, font un paquet et le cachètent. Arrestation personnelle (décrétée) contre monsieur
Jean quand il reviendrait à la ville : les gardes couraient partout. On entend de loin, tchia^ tchia^ teìna. C'était monsieur Jean qui revenait àConstantinople avec ses chevaux, ses serviteurs et tout. L'escouade l'arrête :
— Halte-là !
Monsieur Jean qui entend crier : halte-là ! met la tête à la portière et voit que c'est la police. Il dit:
— Messieurs, que commandez- vous?
— Eh î monsieur Jean, vous êtes arrêté.
— Oh ! puisque je suis arrêté, je paierai ce que j'ai à payer.
Il sort de la voiture, donne le pour-boire au cocher et s'en va au milieu des agents de police. Et le peuple de Constantinople qui voit monsieur Jean au beau milieu de la police :
— Pauvre monsieur Jean, qu'est-ce qu'il a fait? voyez en quelles mains il est.
Tous étaient fâchés. Conduit à la délégation devant les juges :
— Monsieur Jean, bien arrivé I
— Bien trouvés, messieurs.
— Venez ici, vous ; connaissez-vous votre chambre, pourriez-vous la reconnaître ?
— Je crois bien que je la reconnaîtrais. Ils prennent alors le dessin.
— Il n'y a pas un poil qui pende (il n'y a pas de difïérence) entre ma chambre comme elle est et le dessin qu'on a fait.
— Et ce bijou, le connaissez- vous, monsieur Jean ?
— Je crois bien que je le connais : c'est l'anneau de mariage.
— Très-bien I fait le juge ; ceci, c'est une mèche
du chignon de madame votre femme. La reconnaî- Iriez-vous? Sont-ce bien ses cheveux?
— Je crois bien, ces cheveux sont aussi à elle. A merveille 1 ma tête paiera.
On l'emmena hors de la police. On fixa le jour et l'heure où on devait lui couper la tête sur la place de Gonstantinople. Un chuchotement s'éleva partout :
— Voyez! pauvre monsieur Jean ! Il l'a eue la belle femme, et pour cette belle femme il doit aller à la mojv
Un chuchotement qui ne finissait plus. Je dois dire que la femme de monsieur Jean entendait aussi ce chuchotement. Mais elle ne s'expliquait pas ce que cela pouvait être. Elle appelle sa sœur et lui dit:
— Ecoute : quand viendra demain la laitière, dis lui de monter chez moi, que j'ai besoin de lui parler.
Vient la laitière le matin ; las œur de l'épouse lui dit.
— Savez-vous, laitière? ma sœur a besoin de vous parler.
— De me parler? qu'a-t-elle à savoir de moi? La laitière avait un air superbe parce qu'elle
savait que le mari devait être mis à mort. Elle ne voulait pas aller, elle ne voulait pas, mais ensuite elle monta chez la femme de monsieur Jean. Elle monte, elle salue:
— Bien levée, madame; que voulez-vous de moi?
— Quelle supériorité avez-vous pour me parler avec cette hauteur? dit la dame.
— J'ai honte inclusivement même de causer avec vous.
— Pour quel motif?
— Le motif est que demain à onze heures, sur la
place de Gonstantinoplé, on doit couper la tête à votre époux.
— A mon époux? on doit lui couper la tête !
— Oui, par votre faute.
— Par ma faute ?
— Vous avez passé une nuit avec monsieur Joseph de Gonstantinoplé.
— J'ai passé... Qui est ce monsieur Joseph ?
— Vous êtes restés ensemble.
— Qui est ce monsieur Joseph? J'aimerais à le connaître, vu que depuis qu'il a été mis en nourrice je n'ai jamais eu le plaisir de le voir. Sais-tu, laitière ? apporte du lait et du beurre, mais dû bon, et viens de bonne heure ; nous déjeunerons nous trois, moi, toi et ma sœur. Et toi alors tu m'apprendras qui est ce monsieur Joseph parce que je ne le connais pas. Je ne connais pas de messieurs Joseph, moi; viens et ne manque pas, hein? tu déjeuneras avec moi parce que je veux déUvrer de la mort mon légitime époux innocent. Tant lui que moi, innocents tous les deux.
De bon matin revient la laitière avec le beurre et ils préparent un bon déjeuner, des semelles^ des croûtes rôties et tout. La dame répond à la laitière :
— Mange seulement, car je vais me préparer, je dois sortir.
ICIle remplit un mouchoir blanc de bijoux et les met dans les poches de sa robe. Elle dit alors :
— Nous allons partir pour aller sur le Pont- Vieux de Gonstantinoplé chez mon joaillier.
La dame et laitière sont sorties. Elles entrent dans la boutique de l'orfèvre.
— Bien venue I
— Bien trouvé, orfèvre. Prenez-moi à ce pied ci la mesure d'une pantoufle : et cette pantoufle doit
être garnie de tous les bijoux que voici. Que cela soit prêt à l'instant mênne.
L'orfèvre dit :
— Eh î est-ce qu'on marche sur un seul pied ?
— Eh! l'autre pantoufle, je la ferai rendre par celui qui me Ta volée.
— Faites un petit tour sur les quais de l'Arno, puis revenez et vous retrouverez la pantoufle belle et faite.
Elle revient.
— Voici, madame. Venez, venez, essayez-la. Elle l'essaie, la pantoufle lui allait fort bien. Elle
l'enveloppe dans le mouchoir où étaient les bijoux et la met dans sa poche.
— Adieu ; tu seras averti quand tu devras venir prendre ton argent.
— Allez, allez madame.
Elle s'en va avec la laitière qui lui dit :
— Madame, on ne passera pas, savez-vous? au beau milieu de la place.
— Bah ! bah ! bah ! je veux passer. Toi, prendsmoi par le pan de ma robe et ne me quitte pas, sais-tu. Je passe moi, tu dois passer aussi toi.
La femme de monsieur Jean veut passer. Les gardes voulaient la repousser en arrière. Elle les fait céder à droite et à gauche et passe au beau milieu de la place avec la laitière qui ne la quittait pas. En allant vers les juges, la laitière lui dit :
— Voyez-vous madame, celui-là qui est au milieu des juges avec le chapeau blanc sur la tête, c'est monsieur-Joseph.
— Oh ! tu as bien fait de me le dire.
Si bien que, quand elle est devant les juges :
— Messieurs, bien trouvés I je demande justice.
— Eh ! à présent, madame, on ne peut s'occu-
per de vous parce qu'il y a cette fête à faire. II faut d'abord la finir, après quoi nous prendrons garde à vous.
— Au contraire, je veux tout de suite qu'on me rende la pareille de cette pantoufle que ce monsieur m'a volée.
Les juges se tournent vers monsieur Joseph :
— Eh quoi ! monsieur Joseph, que veut dire ceci?
— Comment est-il possible que je lui aie volé sa pantoufle, puisque je ne connais pas cette dame. Depuis qu'elle a été mise en nourrice, je n'ai jamais eu le plaish' de la voir.
— Donc, porc immonde, car tu n'es pas autre (îhose, comment peux-tu dire que tu as passé une nuit avec la femme de monsieur Jean, puisque tu viens de déclarer aux juges que depuis le jour où on m'a mise en nourrice tu as l'honneur de me voir pour la première fois ? Vous entendez, messieurs, ajouta-t-elle, se tournant vers les juges.
Monsieur Joseph dut confesser en public la pure vérité.
— Il n'y a pas de mal, dirent les juges ; ôtez les fers que monsieur Jean porte aux mains et aux pieds et mettez-les à monsieur Joseph.
On envoya la patrouille chercher la vieille femme pour la transporter sur la place au milieu des juges. La patrouille va chez la vieille ; on frappe. Elle se met à la fenêtre :
— Que voulez-vous, messieurs?
— Face contre terre ! vous devez aller devant les juges.
— Les juges n'ont pas aff^aire à moi : qu'ont-ils aff'aire à moi, les juges ?
— Venez de bon gré, sans quoi on vous fera venir de vive force.
Elle ne voulait pas ouvrir. On abattit la porte, on prit la vieille, pieds et poings liés, et on la transporta sur la place. ICUe aussi dut se confesser en public depuis Ci jusqu'à Va. On la mit sur l'échafaud et le seigneur Joseph était là pour voir tomber la tête de la vieille. Après la vieille on fit monter sur l'échafaud monsieur Joseph et on le décolla lui aussi. Le peuple battit des mains:
— Vive l'épouse de monsieur Jean de Constantinople qui a sauvé son mari î
On les souleva tous les deux en l'air pour les transporter dans leur palais. Sur ces entrefaites reviennent petit François avec le beau frère, la belle-mère et le beau-frère de monsieur Jean. Ils tirent le canon. La famille arrive. Petit François (nous abrégeons la fin) épouse la belle-sœur de monsieur Jean. Le frère de Rosine épouse la sœur de petit François. On fit deux noces en grand ; on donna à manger pendant six mois, du pain, du vin et tout le nécessaire aux pauvres de Gonslantinople.
Tout le monde fui fortuné....
Personne ne m'a rien donné.
Telle est la Nouvelle de Monsieur Jean de Constantinople. Un savant allemand, M. Liebrecht qui l'avait lue dans la première édition de la Novellaja l'a trouvée assez originale, assez riche en particularités, en incidents nouveaux pour lui assigner une place à part dans le répertoire des contes européens.
Cependant M. Liebrecht a été fort offensé d'une note de M. Imbriani qui disait ceci : « Presque tous les recueils de nouvelles italiennes nous offrent une variante de ce récit qui fournit également beaucoup de matériaux à une médiocre tragédie de Shakespeare... Qu'ai-je osé dire? médiocre. Gervinus avec
le bon goût germanique, avec le sens très-fin du beau poétique qui est, tout le monde le sait, le partage exclusif des Teutons, déclare que c'est le chefd'œuvre de celui qu'on appelle le cygne de l'Avon...» M. Liebrecht répond :
— (( Bien que ce ne soit pas la première assertion malveillante à laquelle M. Imbriani se soit laissé aller contre les Allemands, je veux pourtant ne rien répondre, et donner parla une preuve frappante que nous. Allemands, nous savons très-bien ce que c'est que le goût. »
M. Imbriani réplique :
— « Il n'est pas même permis de mettre en doute l'infaillibilité desTudesques, ni de relever une sottise ou une bévue lancée en style de prosopopèe par un de leurs gros bonnets. Y songez- vous? sacrilège I les autres nations doivent rester le visage dans la poudre en adorant les oracles de tout professeur allemand minuscule ou majuscule, jusqu'à ce qu'un autre professeur allemand, minuscule ou majuscule, daigne prouver que ce sont des sottises ou des bévues. Il y a beaucoup de nigauds qui se résignent à ce rôle. Moi non, non vraiment, non, cent fois non, moi ! »
On voit par là que les Italiens commencent à regimber contre les Allemands, mais ce ne sont pas là nos affaires. Nous ne voulons pas entrer non plus dans la discussion sur le drame anglais {Cymbeliné) emprunté à des conteurs italiens qui eux-mêmes avaient puisé à la source populaire. Ce qui nous intéresse dans la nouvelle de monsieur Jean^ c'est avant tout le narrateur plébéien, un petit aveugle pouilleux, qui l'a dictée à M. Vittorio Imbriani. Gomme il est bien du peuple et en même temps Florentin ! Quel mélange singulier de candeur et de finesse ! 11 va grand train, mais à petits pas sautil-
iants et saccadés. Il ne connaît pas les liaisons, la grande allure oratoire; souvent il se répète sans avancer, piétine sur place, puis fait de grands bondsà l'endroit même où s'arrêterait un narrateur de profession. Il raconte à Tindicatif-présent, c'est plus court et plus simple. Ainsi font les négligents et les naïfs, l'auteur qui a écrit la Pucelle de Belleville et celui qui a chanté la Chamon de Roland. Le dialogue est fréquent, rapide et coupé comme ceux d'Alexandre Dumas ; la fable est riche en incidents : quand on la croit finie, elle recommence.
Mais ce n'est pas seulement l'art du narrateur qui nous étonne, c'est aussi sa simplicité. Son alphabet commence à Vi et finit à l'a; il ne sait pas lire. N'ayant jamais vu la mer que connaît si bien la Messia, la conteuse sicilienne, il croit que les navires sont des jardins flottants. Il n'y a pour lui au monde que Florence : Gonstantinople ne peul être qu'une cité toscane où siège une délégation de police, où les actes se font sur papier timbré. L'Arno y coule comme dans la cité des Médécis, traversé par le Pont-Yieux sur lequel s'alignent les boutiques des orfèvres. Les gens sont polis comme au Marché-Vieux, ils ne s'abordent pas sans se saluer, ils ne quittent pas le limonadier sans lui demander licence. Les juges font des civilités à l'homme qu'ils vont condamner à mort. Monsieur Jean, qui vit de ses rentes, dit à monsieur le charbonnier, son beau-père : « Vous aussi vous êtes mon égal » Il est démocrate par urbanité, ce qui ne semble pas très fréquent de ce côté-ci des Alpes. Les Toscans sont doux, polis, sociables, ils n'aiment pas les voleurs de terre ou de mer. Quand ils en rencontrent dans leurs récits, ils ne les appellent point corsaires ou brigands ; ces noms poétiques sont faits pour
séduire les gens d'imagination : Byron, Schiller ou es iazzarones. A-t-on remarqué comment le petit François, sur le navire, se justifie auprès du charbonnier qui le prend pour un pirate? Il lui montre une peinture qu'il a faite et lui dit : « Vous voyez bien que vous n'êtes pas chez des assassins. » Cette logique n'aurait eu aucune prise sur les compatriotes de Salvator Rosa, le grand peintre qui fut un peu brigand lui-même.
C'est ainsi que ces simples récits nous enseignent la psychologie nationale et populaire. A Florence les petits respectent les grands quand les grands le méritent ; mais qu'une belle dame cesse d'être une honnête femme, sa laitière la regarde avec un air de hauteur. Ce n'est pas tout, en faisant ainsi des haut le corps, la laitière se guindé et devient grandiloque ; elle dit à la grande dame :
— J'aurais honte inclusivement de causer avec vous.
Marquons encore l'honnêteté des contes plébéiens ; s'il y a dans leurs histoires certains détails scabreux, ils ne s'en amusent point, ne s'y arrêtent pas, en pesant dessus comme fait l'Arétin ou en voletant tout autour comme fait La Fontaine ; ils les montrent si ingénument qu'il faut avoir l'imagination bien corrompue pour s'en offusquer.
Ils ont une crédulité shakspearienne et admettent des engagements aussi insensés que ceux du Marchand de Venise ; la vraisemblance de leurs fables ne les inquiète pas et, comme Shakspeare, ils se montrent sans pitié pour les méchantes gens ; le peuple bat des mains, en voyant décoller monsieur Joseph et la vieille. En revanche ce peuple a des vertus que nous perdons et la première de toutes, le respect filial ; il observe le seul des dix commande-
inents qui ne soit pas une prohibition : « Honore ton père et ta mère.» L'enfant déjà grand, déjà mûr donne à ses parents le titre de seigneur : signore.
Enfin, à chaque mot le narrateur montre qu'il est nécessiteux ; il s'inquiète très-fort du manger, qui tient peu de place sur la table des pauvres gens, mais beaucoup dans leur pensée et dans leur existence. Jean ne quitte pas sa femme sans la rassurer sur la question des vivres :
— Sois tranquille, lui dit-il, on t'apportera ton pain, ta viande et tout.
La laitière va déjeuner chez la signora, le jour même de l'exécution: quelle bombance! Des semelles, des croûtes rôties, et du beurre, et du bon! Quand les riches se marient, les indigents auront de quoi dîner pendant six mois ; c'est le côté merveilleux de la fable. Le conteur y tient si fort qu'il y revient deux fois. Il faut se préoccuper des petits ; monsieur Jean n'oubhepas le pour-boire au cocher quand on le fait descendre de voiture pour le traîner en justice. Le charbonnier pense à ses parents éloignés, eux aussi ont le droit de vivre ; il leur donnera tout son charbon, qui l'inquiète même au comble de la fortune, et il viendra vivre en Turquie où il y a grande chère pour tous. Le petit mendiant aveugle et pouilleux nous donne ainsi des préceptes de charité ; son dernier mot est une leçon de résignation (^t de philosophie pratique. 11 s'écrie sans amertume, après avoir raconté la grande ripaille de Constantinople :
Tout le monde fui foi'luné.
Personne ne m'a rien donné!
Dans le nord, les plébéiens avinés déclament sou-
vent sur la misère du peuple. Dans le raidi, les pauvres diables à jeun fredonnent gaiement le refrain de Béranger : Les gueux sont des gens heureux !
Une dernière observation : ce récit est une nouvelle et non pas un conte ; les événements en sont extravagants si l'on veut, mais point fantastiques ; le conteur incline au réalisme et n'admet pas le merveilleux. Nous en pouvons dire autant de la nouvelle qu'on va lire et que les Toscans racontent de vingt façons : elle est intitulée La belle Jeanne.