PARTIE II, C.ONTE XIX
Car, vous ici , comment vous préserver D'un insensé qui rêve une sottise?
Mon maître est fou. —Que dis-tu là, Manon? Qui? le pasteur? Allons donc! tu veux rire?
— Je ne ris point, et, s'il faut tout vous dire, Jamais plus fou ne fut h Gharenton.
Son désir est de couper une oreille ; Et, puisqu'il a sur vous quelques desseins, Et qu'il vous tient, vrai, ce serait merveille, Si vous sortiez sain et sauf de ses mains. Il est très-fort : si c'est sa fantaisie, Avant dîner il vous rendra monaut.
— Monaut! dis-tu? Je ne suis pas si sot De le souffrir. Plutôt m'ôter la vie. »
L'hôte revient, et de loin il s'écrie : « Ami! voici le sillery rémois, De plus l'aï dans sa dive bouteille.
Tu connais bien ce dicton champenois Pour désigner un vin de premier choix,
l.l. .loi II DES liois. 'JX";
In \'m io\ al : c'est du \ in d'une oreille. Jamais flacon ne vint plus à propos:
La! conviens-en. » Dans sa frayeur extrême, Benoit, plus blanc qu'un des saints du carême,
Songeait à fuir : « Manon, mes deux couteaux!
Dit le pasteur; ou prêtez-moi le vôtre,
\ini Benoît; les frottant l'un sur l'autre,
Je les rendrai coupants connue un damas.
('/est mon usage, et je n'y manque pas.
Tous les matins, quand je me mets à table. »
Benoît déjà sent le froid du couteau.
Sur chaque oreille enfonçant son chapeau,
Vite il se lève et dit : « De par le diable !
Ce n'est pas moi que l'on rendra monaut.
Adieu, curé! videz vos deux bouteilles:
Dînez tout seul, je n'ai plus faim : mieux vaut
Perdre un dîner que perdre ses oreilles. »
Lors, comme un trait, l'aumônier s'est enfui.
Le bon curé veut courir après lui :
.Manon l'arrête et dit : « Qu'allez-vous faire?
'28X PARTIE 11, CONTE MX.
Benoît est fou. Ce malheureux confrère
Avant huit jours sera prêtre interdit.
Il a, monsieur, des frayeurs non pareilles.
Ne croit-il pas, c'est lui qui me l'a dit.
Que vous voulez lui couper les oreilles!
— Comment! Benoît, lui, l'ami de mon cœur,
Qui d'un enfant sait que j'ai la douceur,
D'un tel méfait me jugerait capable?
C'est impossible! Ah! ma fille, tu ris.
Je vois : tu veux être reine à tout prix.
Soit, j'y consens; mettons-nous donc à table.
Tu me diras par quel mensonge adroit
Tu vins à bout de renvoyer Benoît.
Puisque aujourd'hui la royauté se donne
Au plus malin, elle est à toi de droit.
Ne tirons plus : Manon, prends la couronne! »
LA QUINZAINK.
lin vieux baron, sans égard pour son âge Et pour sa goutte, à l'hymen s'adressa Pour être père, et l'hymen lui donna Femme jolie, aimable, jeune et sage.
Il était riche; on a tout avec ça. ; La nuit première, et même la seconde, Il dormit mal. Ce fut lors, mais trop tard,
ï'X) PARTIE II, CONTE XX.
Qu'il reconnut que tout l'argent fin monde Ne pouvait pas rendre jeune un vieillard. » Ce soir, Emma, nous ferons lit à part, Dit le baron ; à deux on se réveille : J'aime à dormir sur l'une et l'autre oreille. Voici mon lit. Dans la chambre à côté Sera le vôtre. On peut, sans vanité, Croyez-le bien, ma douce et. tendre amie. Donner par mois deux nuits à ses amours. Venez me voir, Emma, dans quinze jours. » Seule en son lit jeune femme s'ennuie.
Le souvenir des deux premières nuits Tient éveillés jusqu'au jour ses esprits. La nuit suivante accroît encor sa peine. A la troisième elle se lève enfin, Et va frapper chez l'époux son voisin.
« C'est vous, Emma; quel sujet vous amène? Mais, aujourd'hui, pourquoi me réveiller? — Mon cher mari, je venais vous prier De m' avancer, s'il vous plaît, la quinzaine. »
LES SAINTS Dl PARADIS.
Reims en couvents était riche autrefois. Je me souviens que ma bonne grand'mère, En les comptant un par un sur ses doigts, En trouvait plus que de jours dans le mois. « C'est un peu trop, » lui disait mon grand' père.